‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 93 sur 104 · TRAITÉ DE PAIX · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE PAIX

Entre notre bien-aimé cousin Napoléon III, empereur des Français, par la grâce des fusillades et la volonté nationale des casse-têtes,

D’une part,

Et notre non moins bien-aimé cousin François-Joseph II, empereur d’Autriche, par la naïveté panurgière des Autrichiens,

D’autre part ;

Après les tripotées insignes reçues à Palestre, Magenta et Solfèrino, par les fidèles sujets mobilisés de ce dernier,

A été conclu le traité de paix suivant :

Considérant que si les rois sont tous cousins, à plus forte raison les empereurs ;

Que si leurs sujets respectifs se sont réduits mutuellement en purée Crécy pour la satisfaction particulière des souverains, cela ne peut nuire en aucune façon aux bonnes relations de ceux-ci, qui sont les bases les plus solides de la monarchie en général ;

Que l’honneur des rois et des empereurs est d’une espèce beaucoup plus malléable que celui des simples mortels,

Et qu’une parole donnée par eux peut et doit même être reprise quand elle les gêne ;

Napoléon III et François-Joseph susnommés se tombent amoureusement dans les bras, et après s’être offert des hachis de soldats, se donnent fraternellement une vigoureuse fricassée de museaux.

Ils déclarent d’un commun accord que la promesse de Napoléon III : Il faut (jue /’ Italie soit libre des Alpes à l' Adriatique, n’était qu’une affreuse balançoire à. gogos et qu il y a lieu de s’asseoir dessus,

Et signent avec un ensemble touchant les conventions suivantes, avec la résolution bien arrêtée de les observer pendant tout le temps qu’ils y trouveront leur intérêt :

Art. Ier.

Toute couronne étant bonne à prendre est encore meilleure à garder,

Napoléon III consent donc à remettre d’aplomb celle de François-Joseph, quitte à laisser de travers celle de Victor-Emmanuel, simple roi.

Art. II.

La Lombardie, conquise à l’Autriche par la force des qanons rayés, reste acquise à l’Italie.

Si pourtant, plus tard, l’Autriche se sent de force à la reprendre, la France n’y apportera plus aucun obstacle.

Art. III.

Le sort de la Vénétie, qui n’a pu être reconquise, sera adouci,

A moins que l’Autriche n’y trouve des inconvénients.

Dans ce cas, elle pourrait redoubler de rigueur.

Art. IV.

Les meilleures relations continueront à régner entre les trois souverains jusqu’à la reprise prochaine des hostilités.

Art. V.

M. et madame de Metternich, ambassadeurs d’Autriche en France, auront le premier rang dans tous les cotillons des Tuileries.

Art. VI.

L’ambassadeur de France en Autriche aura droit à un service de six places à toutes les premières du grand théâtre de Vienne.

Art. VII.

La France ne réclame pas autre chose pour prix de son intervention.

Les peuples se débarbouilleront comme ils pourront avec leur honneur satisfait, c’est tout ce qu’ils méritent.

Art. VIII.

Ceux qui ne seraient pas contents sont priés de faire leurs réclamations par écrit, et l’on s’empressera d’en faire des essuie-mains.

Fait double et d’entière mauvaise foi à Villafranca, le 15 juillet 1859,

Et ont signé, — en se détournant pour qu’on ne les voie pas rire,

François-Joseph II, Napoléon III,

empereur d'Autriche. empereur des Français.

Et plus tard :

Victor-Emmanuel, roi d' Italie,

que l’on avait oublié dans le premier moment.

Nous laissons à penser si ce dénouement fut du goût des Italiens.

Au début de la campagne, on leur avait joué une marche guerrière si enlevante qu'ils en avaient pris un élan à renverser des montagnes.

Puis, à peine avaient-ils fait quinze pas, qu’on leur criait :

— Halte!... Fixe!... Rompez les rangs !... C’est fini.

Ils trouvèrent la plaisanterie assez amère, et ne manquèrent pas de réduire à de plus simples proportions la reconnaissance qu’ils devaient à Napoléon III.

Ils se rendirent facilement compte que, sous prétexte de défendre leur indépendance, l’empereur des Français était tout simplement venu chercher chez eux un peu de réclame dont il avait besoin pour soutenir chez lui la concurrence des théories républicaines.

Aussi, en dépit des quelques services que Napoléon III leur avait rendus, n’eurent-ils pas pour lui des transports d’enthousiasme.

Ils le reconduisirent à leur frontière de cet air froid et un peu sec que l’on prend généralement pour remercier quelqu’un de vous avoir obligé dans son intérêt.

Victor-Emmanuel lui-même ne put dissimuler sa mauvaise humeur.

Et, en prenant congé de l’empereur des Français, il lui dit d’un ton légèrement aigre :

(( — Quelle que soit la décision de Votre Majesté, je garderai toujours la plus vive gratitude pour ce qu’elle a fait pour l’indépendance de l’Italie, et je vous prie de croire que, dans n’importe quelle occasion, vous pouvez compter sur ma fidélité. "»

Évidemment, la politesse ne permettait pas à Victor- Emmanuel d’en dire moins.

Mais les événements n’ont prouvé que trop depuis, que, pour quiconque eût pu lire dans la pensée du roi d’Italie, ce remerciement cérémonieux se fût traduit ainsi :

oc J’ai donné ma fille au cousin, peu ragoûtant, de Votre Majesté, comptant que ce sacrifice me vaudrait l’appui de la France pour recouvrer mes États.

(( Votre Majesté ne tient que le demi-quart de ses engagements. Je n’ai rien à dire puisque telle est votre bon plaisir.

« Mais si Votre Majesté croit que je lui ai de l’obligation du peu qu’elle a fait pour moi, Votre Majesté se crève l’oeil avec son coude.

« Votre Majesté peut donc compter qu’en toute occasion je saurai oublier les petits services qu’elle m’a rendus, et ne me souvenir que de ceux qu’elle a refusé de me rendre. ))

Bref, deux mois avant, on s’était jeté dans les bras les uns des autres avec frénésie,

Et l’on se séparait sèchement et d’un air complètement désenchanté.

Napoléon III revint en France, oh il fut loin de retrouver les ovations chaleureuses qui l’avaient accompagné lors de son départ.

En France, on est ainsi :

On fait volontiers crédit aux héros rien que sur l’air crâne avec lequel ils dégainent.

Mais on n’aime pas avoir applaudi pour rien les bravaches qui remettent piteusement l’épée au fourreau avant d’avoir tenu leurs promesses.

L’empereur s’aperçut de la froideur de cet accueil.

Il essaya d’expliquer cette reculade inattendue dans son discours aux grands corps de l’État.

Il leur fit une longue énumération des conséquences qu’eût pu amener la continuation de la guerre (( Il fallait accepter la lutte sur le Rhin, il fallait se fortifier du

concours de la révolution, il fallait répandre encore un sang précieux, etc., etc. »

L’homme de décembre faisant la bégueule pour (( répandre un sang précieux », c’est à en mourir exténué par le rire et les vomissements.

Toutes ces misérables excuses ne furent d’ailleurs acceptées que par les abonnés de la Patrie.

L’opinion publique en fit bonne justice et répondit avec assez de logique à ces faux- fuyants.

.(( O mon empereur !... tu nous prends donc pour des idiots ?... Quand tu es parti pour conquérir l’indépendance de l’Italie, ne savais-tu pas que tu trouverais quelques petites choses en travers?... Dis-nous carrément que tu n’as pas voulu pousser plus loin l’aventure, parce que tu as eu peur d’y perdre ton trône ; mais ne viens pas nous conter que tu as eu des craintes pour ton pays... On la connaît !... »

A peine la campagne était-elle terminée, que la France eut la douleur d’assister au triste spectacle qui suit généralement la guerre, dans les pays où on ne la fait que pour le compte des intérêts et des vanités du souverain.

Les maréchaux commencèrent à se flanquer réciproquement, sur la tète, des grands coups de leur bâton.

C’était l’un qui reprochait à l’autre, — comme un cabotin de petit théâtre, — de lui avoir donné une fausse réplique d’artillerie pour lui faire manquer son entrée.

C’était, l’autre qui accusait l’un d’être passé exprès à gauche du spectateur, avec sa cavalerie, au lieu de passer à droite, pour lui enlever un de ses effets.

HISTOIRE TINTAMARR.ESQUE DE NAPOLÉON III

Brel, ces discussions écœurèrent violemment le public, qui put constater avec douleur à quel point le patriotisme anime peu les généraux césariens.

Il acquit, de ces tristes débats, la preuve navrante que, le plus souvent, les chefs d’armée qui ont été formés dans les serres chaudes des cours impériales, au lieu d’être élevés à l’air libre du civisme, n’envisagent le gain d’une bataille, d’où peut dépendre le sort de leur pays, que comme un événement pouvant leur procurer plus ou moins de hochets et de gloire personnelle.

Il vit que trop souvent, hélas!... déçu dans son ambition... froissé dans son amour-propre, un chef de corps peut arriver, par jalousie de métier, à laisser écraser un de ses collègues qu’il pourrait sauver par une diversion, comme ces médecins envieux et dépités qui laissent mourir un malade parce qu’il est de la clientèle d’un de leurs confrères.

Une de ces discussions faillit même amener un duel entre les maréchaux Canrobert et Niel.

Le maréchal Niel reprochait aigrement au maréchal Canrobert de ne l’avoir point aidé au début d’une action, et prouvait que ce secours eût pu compléter le désastre de l’armée autrichienne.

Nous ne pouvons nous permettre de porter un jugement sur cette question grave.

Napoléon ITT était donc encore une fois vainqueur.

Il avait été cueillir en Italie quelques nouveaux lauriers.

C’était tout ce qu’il désirait.

Le moment était arrivé de redevenir superbe et généreux.

Le chauvinisme, un instant ravivé, avait eu raison, dans une certaine proportion, des velléités démocratiques du peuple français.

L’empereur crut devoir couronner cette campagne par une amnistie politique.

90e Livr,

Plusieurs raisons puissantes lui conseillaient cette mesure de clémence.

Le désir de paraître bon.

Le besoin de paraître fort.

Et puis, les prisons étaient à peu près pleines de condamnés républicains.

Il fallait bien faire un peu de place pour en mettre d’autres.

Et les mômes au besoin.

Le Moniteur publia donc, le 15 août 1859, un décret dont suit à peu près, — sinon le texte, — du moins l’esprit :

Page 1