DÉCRET D’AMNISTIE
Napoléon,
Par la grâce de Dieu 'et l’idiotisme plébiscitaire, empereur des Français,
Avons décrété pour notre fête, — des crétins pour sujets, — et décrétons ce qui suit :
Art. Ior.
Amnistie pleine et entière est accordée à tous les condamnés politiques.
Art. IL
Nous leur pardonnons de grand coeur toutes les offenses que nous leur avons faites.
Nous oublions atout jamais les coups de crosse dans le dos qu’ils ont reçus.
Nous ne voulons plus nous rappeler les nombreux mois de prison qu'ils ont faits,
Nous chassons de notre souvenir les années d’exil qu’ils ont subies.
Et n’entendons garder que leurs dossiers pour une prochaine occasion.
Art. UE
Les citoyens assommés par les casse-têtes de notre bien-aimée brigade de sûreté,
Ceux qui sont morts de faim et de froid dans nos cachots augustes,
Sont également graciés.
Art. IV.
Dès leur rentrée chez eux, les amnistiés seront l’objet des soins les plus tendres de la part de l’administration.
Deux mouchards seront affectés au service de chacun dans le but de les surveiller spécialement.
Art. V.
Tout amnistié qui sera trouvé porteur d’un couteau, — fût-il à papier, — ou même d’un simple cure-dents, sera immédiatement logé en garni à notre maison impériale de la Conciergerie.
Art. VI.
Tout amnistié qui, à son cercle, au café, au théâtre, en
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omnibus, etc., etc., aura débiné les charmes de nos poutons impériaux, payera l’amende comme au jeu de l’oie, sera enfermé à Mazas et y restera jusqu’à ce qu’un autre vienne le délivrer.
Art. VII.
Tout amnistié qui se conduira d’une manière irréprochable sera suspect de droit.
Art. VIII.
Tout amnistié devenu suspect, sera immédiatement déféré aux tribunaux.
Art. IX.
Tout amnistié déféré aux'tribunaux sera condamné.
Sur ce, nous prions Dieu qu’il nous ait en sa sainte garde.
Et persuadé qu’avec les prisonniers élargis, il se trouvera bien quelques exilés libres qui s’empresseront de venir
naïvement se fourrer sous nos griffes, nous signons le présent pour le plus grand bien de chacun.
Napoléon.
En donnant une amnistie sur l’effet de laquelle il comptait beaucoup , l’empereur avait oublié de prévoir une chose, qui devait singulièrement modifier les conséquences de son acte de clémence.
C’était le refus des condamnés d’accepter leur grâce.
Ce fut pourtant ce qui arriva.
Barbés, Charras, Edgard Quinet, Victor Schoelcher, Clément Thomas, Proudhon et bon nombre d’autres proscrits refusèrent hautainement le pardon qui leur était offert.
Chacun d’eux protesta dans une lettre d’un ton' si dédaigneux, si fier, que le décret d’amniste, au milieu de ces différentes pages orgueilleuses indignées, en prit l’aspect
piteux et confus d’un billet de faveur pour l’ Ambigu, tripoté, froissé, repoussé, dédaigné et rejeté par quinze personnes à qui il a été offert en un quart d’heure.
Il paraît que Napoléon III fut profondément vexé de l’accueil fait à sa clémence par les républicains.
Il n’eut pourtant que ce qu’il méritait.
Après boire, il avait trouvé drôle d’adresser un sourire libidineux à la République et de lui pincer la fesse en signe de réconciliation.
Une gifle des plus Retentissantes avait répondu à ces avances obscènes.
Laissons passer la justice de Dieu !...
Cependant, nous devons consigner ici qu’à propos de l’amnistie de 1859, il se produisit un désaccord entre certains représentants du parti républicain.
Les uns voulaient que les exilés ne tinssent pas compte du décret d’amnistie.
Ils prétendaient qu’aucun républicain ne devait rentrer en France tant que l’usurpateur y serait le maître.
C’était le parti de la bouderie à outrance, mais facile et peu dangereuse.
Les autres, — et Félix Pyat était à leur tête, — prétendaient, au contraire, que les scrupules avec un Bonaparte seraient aussi bêtes que de la politesse avec un chien enragé.
Ils conseillaient énergiquement aux exilés de rentrer
en France pour y combattre l’empire par tous les moyens possibles.
Ils n’admettaient pas un seul instant que la lutte entre des bandits et des voyageurs fût un duel courtois, dans lequel les voyageurs détroussés dussent observer les lois de la chevalerie.
Le cas de légitime défense et tous les moyens que cette dernière autorise, leur semblaient seuls applicables dans une circonstance semblable.
Et ils entendaient que les républicains fussent et demeurassent sur la brèche tant qu’ils le pouvaient.
Nous n’avons certes pas la prétention de nous prononcer sur ce cas de conscience qui poussait les uns à se tenir hors de portée des coups sous prétexte de dignité, et les autres à affronter les horions en piétinant sur une délicatesse un peu... exagérée.
Mais, ce qui nous apparaît assez clairement, c’est que, tant qu’un parti n’a pas fait de soumission au plus fort qui le tient terrassé sous sa botte, il doit conserver le droit de se relever, soit par la force, soit par la ruse.
Les républicains, étranglés par surprise en décembre 1851, étaient vaincus.
Mais, ne s’étant pas avoués convaincus, ils restaient envers Napoléon III clans la situation d’un navire percé de boulets et près de couler ; mais qui n’a pas amené son pavillon.
Un instant, il fut question de rendre quelque liberté à la presse.
Quelques journaux de l’opposition tâtèrent le terrain et se mirent à discuter certaines questions brûlantes.
Mais plusieurs avertissements , corroborés par une circulaire menaçante, les guérirent bientôt de leur naïveté.
M. Adolphe Guéroult , qui voulut à ce moment fonder un nouveau journal : f Opinion nationale , 11e put même en obtenir l’autorisation que grâce à l’appui du prince Jérôme Napoléon.
Encore raconte-t-on que cette influence auguste faillit devenir impuissante contre celle de S. M. fini-
pératrice Benoiton, qui voyait d’un fort mauvais œil que l’on favorisât la création de nouveaux journaux qui n’étaient pas des journaux de modes.
Nous avons parlé plus liant des avertissements administratifs donnés à la presse.
Nous devons à nos lecteurs une description succincte de cet ingénieux engin.
L’avertissement, ainsi d’ailleurs que son nom l’indique, était à la liberté de la presse ce que le roulement du tambour est au droit de réunion.
Comme celui-ci, il précédait le feu de peloton de la dispersion par la force.
Trois avertissements donnaient droit à un assommernent suprême.
La seule différence qui existât entre X avertissement adressé aux journaux et la sommation au tambour faite à la foule, c’est qu’en se dispersant après la première sommation, les groupes pouvaient encore éviter les deux autres, tandis qu’il était absolument impossible à un journal averti de savoir comment il pourrait s’y prendre pour éviter de l’être encore.
On a remarqué que, comme pour les clous, un avertissement venait rarement seul.
Quand un journal en voyait arriver un dans son bureau de rédaction, ce n’était presque pas la peine de fermer la porte derrière lui.
On était presque sûr que les deux suivants étaient dans l’escalier.
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Voici quelle était la forme courtoise de ce document en trois mouvements dont chacun correspondait à un de ceux du commandement d’une exécution militaire : Apprêtez... arm' si...
En joue...
Feu !...
« Considérant que le journal ï Indépendant de la Nièvre a, dans son numéro du 17 janvier, publié un article tendant à établir que la presse ne jouit pas d’une liberté suffisante, un premier avertissement est donné à ce journal. »
On voit par cet exemple que ce n’était pas là un mécanisme bien compliqué.
C’était absolument le régime de l’état' de siège que nos lecteurs ont tous eu l’occasion de voir fonctionner.
Seulement, comme l’empire n’était pas pressé, il le décomposait en trois temps.
Voilà tout.
Vers la fin de 1859, Napoléon III éprouva une forte contrariété. \
La campagne d’Italie avait mis les Italiens en goût d’indépendance.
Et nos troupes n’avaient pas plus tôt eu le dos tourné, qu’ils s’étaient annexé une assez forte partie des Etats du pape.
Pie IX, qui mourra certainement avant d’être parvenu à comprendre qu’un pape puisse dire sa messe sans avoir cinq ou six millions de sujets déguisés en enfants de chœur pour la lui servir, criait à chaque
lambeau de terre qui se détachait de ses États, comme une marchande de journaux à qui une bourrasque emporte pièce à pièce les feuilles de son étalage.
Ces cris déchirants passaient par-dessus les Alpes et venaient se répercuter dans les vastes cours des hôtels du faubourg Saint-Germain.
Les habitants de ces immeubles ouvraient alors leurs fenêtres avec fracas pour savoir ce que signifiait ce tapage.
Et quand ils s’en étaient rendu compte, ils se mettaient à leur tour à pousser des hurlements de douleur qui étourdissaient tout le quartier.
Répétant le cri qu’ils entendaient venir du Vatican, ils vociféraient :
— Au secours!... à l’assassin!... On chipe au pape l’artillerie de Jésus-Christ!...
Ce tapage agaçait fort Napoléon III, qui ne voulait pas se brouiller avec l’Italie en allant défendre le pape, ni se mettre le pape à dos en encourageant les Italiens.
Il essaya de la conciliation et écrivit lui-même à Pie IX une lettre dans laquelle il lui conseillait de faire le sacrifice des provinces qu’il avait perdues pour s’assurer le reste.
C’était un assez bon conseil.
Mais, demander à Pie IX une concession quelconque, autant eût valu demander à une crue de la Loire de transiger avec les cultivateurs des champs riverains.
Le pape se refusa à tout arrangement.
Nous aurons un peu plus tard occasion de voir ce que peut procurer à un homme, qui sait s’en servir, le talisman de l’infaillibilité.
Cependant les tiraillements de la question du pouvoir temporel préoccupaient vivement l’opinion publique.
Et Napoléon III, toujours fidèle à son système de diversions, résolut de trouver, coûte que coûte, un petit incident qui détournât l’attention.
Il n’y avait guère à penser à une nouvelle guerre en Europe.
Cela pouvait devenir trop grave.
Le gouvernement impérial jeta les yeux sur la Chine.
Justement, l’entrée du fleuve Pei-lio ayant été refusée aux ministres de France et d’Angleterre, le prétexte était tout trouvé.
Et le général Cousin-Montauban fut nommé au commandement de l’expédition.
Cependant cette campagne ne commença pas immédiatement.
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Noua en ferons le récit à nos lecteurs en temps et lieu.
C’est vers cette époque que l’administration imagina de faire placer des tourniquets-compteurs à l’entrée de la Bourse.
Ces tourniquets étaient payants.
Chaque joueur qui entrait payait une redevance, et le tourniquet marquait un cran.
Cette innovation n’eut pas un énorme succès.
Peu de temps après, les tourniquets furent enlevés. Et l’accès de la Bourse redevint libre.
On pouvait y entrer sans un sou dans sa poche.
Et en sortir de même d’ailleurs.
Ce dernier cas était plus fréquent.
HISTOIRE TtNTAMARRËSQUE' DE NAPOLÉON III
Quant aux tourniquets réformés, ils furent vendus aux enchères.
Beaucoup furent achetés par des dames de la cour, qui les placèrent à la porte de leur boudoir, afin que l’on ne pût y entrer qu’un à la fois.
Quelques-unes en usèrent jusqu’à trois par mois.
On cite, entre autres, madame de Cédatouski, dont le tourniquet-compteur faisait un roulement nourri si continuel, que de la cour de son hôtel on aurait juré que l’on était en train de remonter le général Changarnier.
Cependant, le Corps législatif s’était réuni et ne paraissait plus si unanimement disposé à couvrir d’applaudissements tous les actes du gouvernement.
Un semblant d’opposition se manifestait.
Plusieurs élections, desquelles on trouvait que les préfets s’étaient un peu trop mêlés, vinrent fournir un prétexte à quelques coups de bec de très-bon augure.
Entr’autres faits intéressants qui ressortiront de ces discussions, il fut établi qu’un M. Tliie, sous-préfet de Feugères, avait adressé à tous les maires de son arrondissement, à l’occasion de l’élection de M. de Dalmas, — candidat estampillé par le gouvernement, — un amour de circulaire dans laquelle il était recommandé de faire « voter en masse pour M. de Dalmas, » et de montrer le candidat de l’opposition, M. Dréo, comme <( représentant la République , le socialisme , la misère l...
On demanda énergiquement l’annulation d’une élection aussi pipée.
Et cette élection ne fut validée qu’à la majorité de 14 voix.
Ce procédé élecloral avait écœuré 109 députés contre 123.
Et pour écœurer 109 députés de l’Empire!...
Ce débat procura a M. Baroche l’occasion de placer un de ces mots types qui méritent les honneurs de la collection.
Répondant aux reproches d’influence excessive des fonctionnaires sur les élections, il dit en pleine tribune :
• — « Si on laissait le suffrage universel sans direction, aux prises avec les passions locales, il pourrait devenir un grand danger. »
Il n’est pas nécessaire d’appeler l’attention de nos lecteurs sur la haute portée morale de cet argument.
Elle saute aux yeux.
De même que l’on devait plus tard inventer la définition pour tout faire de : la République conservatrice , M. Baroche inventait l’expression pleine de promesses du : suffrage universel dirige.
En effet, le suffrage universel dirigé n’avait rien de bien effrayant, même pour les républicains.
Chacun comprend que le maniement d’une telle arme exige une grande pratique.
Et personne ne pouvait désirer à cette époque, — pas plus que maintenant, — que les citoyens admis à se prononcer sur la marche des affaires fussent privés de la lumière.
Seulement, on n’était pas tout à fait d’accord avec M. Baroche sur le genre de « direction » qu’il convenait d’imprimer aux électeurs.
Les démocrates, dans leur éternelle naïveté, entendaient que l’on éclairât le suffrage universel au moyen de ces bougies de bon aloi qui se nomment :
L’instruction ;
L’éducation civique ;
La liberté de la presse ;
Le droit de réunion ;
Etc., etc.
M. Baroclie, lui, le comprenait autrement.
Il voulait accorder le monopole de la direction du suffrage universel :
Aux candidatures officielles imposées de force par les préfets ;
A l’interdiction des journaux patronant les candidats de l’opposition ;
A la prohibition des réunions publiques ;
Et généralement tous engins, bâillons et camisoles de force qui mettaient l’électeur dans l’agréable situation d’un chien attaché à qui l’on donne à choisir entre une pâtée maigre placée à sa portée, près de sa niche, et un os de gigot mis assez loin de lui pour qu’il ne puisse pas l’atteindre.
Ce fut le système de M. Baroclie qui l’emporta.
A cette époque, l’Empereur, sans consulter le Corps législatif, signa avec l’Angleterre ce fameux traité de commerce qui depuis a été tant discuté.
Quelques députés se fâchèrent un peu de ce qu’un
acte de cette importance ait été conclu sans être soumis à l’examen de l’Assemblée.
MM. de Flavigny et Jérôme David laissèrent même à cette occasion percer un peu d’aigreur, et demandèrent en vertu de quel droit l’Empereur traitait les députés comme des figurants du cirque.
Ces observations ne prévalurent pas.
Déjà les discussions parlementaires devenaient trèsvives.
Et le président de l’Assemblée avait faibli en différentes circonstances, en ne sévissant pas assez contre les orateurs de la gauche.
Le gouvernement impérial ne tarda pas à s’émouvoir d’une impartialité qui ne faisait pas son compte.
Un jour que le président avait cru devoir rappeler à l’ordre un député de la droite qui était sorti des bornes de la politesse, l’empereur ordonna au ministre de l’inté-
rieur de faire rédiger un guide nouveau à l’usage des présidents trop mous.
Ce qui fut fait immédiatement.
Le lendemain, les président et vice-présidents du Corps légisiatil recevaient une charmante petite brochure rose dont nous offrons le contenu à nos lecteurs :