LE PARFAIT PRÉSIDENT
«. Pour se concilier tout d’abord les bonnes grâces de M. de Cassagnac et de ses amis, tout nouveau président qui se respecte, en prenant possession de son fauteuil, prononce une petite allocution empreinte d’un esprit d’impartialité et de justice, dans laquelle il assure la droite de toute sa bienveillance et fait comprendre à la gauche qu’il est bien décidé à la mettre au pas.
93e Livr.
cc II s’asseoit ensuite et tient constamment à la main un fort morceau de coton.
cc Aussitôt qu’un membre de la droite risque une interruption malsonnante, le président se fourre immédiatement son morceau de coton dans l’oreille droite.
c( De façon à ce que, quand l’orateur de la gauche lui dit :
cc — Monsieur le président, je 11e puis continuer mon discours tant que l’honorable confrère qui vient de nie traiter de cc viande à pontons » ne sera pas rappelé à l’ordre!...
cc II puisse répondre :
ce — Je n’ai rien entendu de pareil.
cc De temps eu temps, le président qui se respecte passe son morceau de coton dans l’oreille gauche.
« Ce qui lui permet, lorsqu’un orateur de l’opposition a dit :
cc — Je demande la parole!...
cc De lui répondre :
({ — Monsieur... je vous rappelle à l’ordre!... j’ai parfaitement entendu que vous me traitiez de vieux drôle !...
« Dans les échanges de mots vifs qui pourraient avoir lieu entre députés de nuances opposées, le président qui se respecte doit apporter beaucoup de modération.
« Exemple :
ce Emporté par la chaleur de l’improvisation, M. Jules Favre se laisse aller à qualifier de vieille rengaine le spectre démagogique exploité par les droitiers.
« Aussitôt, un de ces derniers se lève furieux et répond à M. Jules Favre :
« — Vous n’êtes qu’un sale mufle!...
(( C’est ici que la sagesse d’un président qui se respecte doit apparaître dans toute sa splendeur.
ce II doit, avec énergie, dominer le bruit qu’a pu faire naître l’incident, et, par les paroles suivantes, rendre à chacun la justice qui lui est due :
« — Messieurs!... ce qui vient cle se passer est trèsci regrettable...
ci Sans doute l’expression de sale mufle est peut- « être un peu familière; et encore, cela dépend du sens « que l’on veut bien lui donner.
« Mais il n’en est pas de même du mot : rengaine , « auquel on chercherait vainement un pendant comme « violence.
ce Je me vois forcé de rappeler sévèrement à l’ordre « M. Jules Favre, qui a laissé échapper cette expression. »
« Le président qui se respecte doit veiller à ce que les orateurs ne s’écartent pas du sujet qu’ils ont à traiter.
« Mais il doit le faire dans une certaine mesure.
« Et en tenant compte.de la fraction de la Chambre à laquelle appartient l’orateur.
« Ainsi, supposons que M. Baroche, parlant sur l’utilité de l’établissement des chalets de nécessité pour dames, trouve le moyen, par une transition habile, de
faire intervenir dans la question le scandale des enterrements civils.
cc Le président qui se respecte ne doit pas sourciller, trouvant à juste titre que ces deux faits se relient naturellement entr’eux.
(( Mais, si M. Ernest Picard, parlant pour défendre le suffrage universel, s’en écarte au point de faire intervenir dans la discussion le danger qu’il y aurait à rétablir le cens électoral.
« Alors, après un coup de sonnette vigoureux, le président qui se respecte doit interpeller ainsi l’orateur :
cc — Je ne puis permettre qu’à propos d’une loi ((. destinée à désigner quels sont les citoyens qui voteront, cc on vienne parler de ceux qui ne voteront pas... Je prie cc M. Ernest Picard de rester dans la question. »