RECOMMANDATIONS GÉNÉRALES AU PRÉSIDENT QUI SE RESPECTE
« Le président qui se respecte doit toujours faire ouvrir tous les vasistas quand il s’aperçoit que la gauche a froid.
« Tl doit, conséquemment, donner ordre de bourrer tous les calorifères lorsqu’il voit qu’elle sue à grosses
gouttes.
« Le président qui se respecte doit invariablement lever la séance au moment où un des membres de l’opinion républicaine demande la parole.
(( Quand le président qui se respecte est pour renverser son verre d’eau sucrée ou sa lampe en voulant prendre sa sonnette, il s’arrange de façon à ce que ce soit toujours pendant qu’un orateur de la gauche est à la tribune.
« Et prend ses dispositions pour que l’eau ou b huile lui tombe dans le cou. »
Telles furent les instructions officielles données aux présidents d’ Assemblées parlementaires par l’empire.
Notre devoir d’historien nous impose F obligation de reconnaître qu’elles furent généralement suivies, avec beaucoup dp docilité, par les différents présidents qui se succédèrent au fauteuil de 1860 à la chute de l’empire.
A cette session fut aussi soulevée la question des incompatibilités de mandats.
Quelques députés ne craignaient pas de cumuler, avec cette fonction importante, douze ou quinze emplois publics.
Le refus d’un député de la gauche d’accepter une candidature de conseiller général fut le sujet de nombreuses polémiques.
Et, à cette occasion, Y Eclipse, dans son petit courrier
hebdomadaire, dut répondre ce qui suit à l’un de ses correspondants :
« Vous me demandez, monsieur, ce que je pense de ce député qui vient de décliner l’offre d’une candidature au conseil général de votre département, parce qu’il trouve -ce mandat incompatible avec celui de député.
« Je pense, monsieur, que c’est là, en même temps qu’une bonne action, un acte beaucoup trop rare.
«Je pense que l’amour du cumul à outrance est un de nos vices énormes.
« Et que si nous avons des hommes assez intelligents pour pouvoir rendre des services dans plusieurs branches de l’administration, — ce que je ne nie pas, — on n’en trouvera jamais, pas plus ici qu’autre part, qui puissent faire seulement une chose et demie à la fois, sans négliger ou la chose ou la demi-chose.
« Je pense aussi qu’un député, — un de ces députés consciencieux qui, comme celui dont vous me parlez, sont constamment sur la brèche, — doit avoir environ pour trente-deux heures de travail par jour.
« Et je crois fermement que, si l’on ajoute encore à
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cela, huit heures pour manger et dormir, — ce qui me paraît le strict nécessaire, — plus les occupations d’un conseiller général, — plus celles d’un maire, — plus celles d’un président de société de secours mutuels, — plus celles d’un capitaine de la garde nationale, — plus celles d’un
secrétaire de bibliothèque populaire, — etc., etc . , il
restera au malheureux bien peu de temps pour aller flâner devant les boutiques.
« Recevez, monsieur, etc. »
Lorsqu’ arriva la discussion du budget, les criailleries recommencèrent très-vives.
' Al’ occasion de l’examen de nos recettes et de nos dépenses, M. Emile Ollivier essaya de jeter un coup d’oeil sur la situation intérieure du pays.
Il y trouva des cheveux en quantité.
Et il se disposait à les cueillir par touffes entières, quand M. de Morny l’arrêta avec la véhémence dont est capable une bonne qui refuse de laisser visiter ses malles
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dans lesquelles elle a caché les petites cuillers en argent de ses maîtres.
M. de Morny et M. Baroche furent surtout admirables, lorsque interrompant M. Ollivier, qui se plaignait que les journaux fussent soumis aux ordonnances sur le muselement des chiens, ils s’écrièrent :
« Nous ne pouvons cependant pas tolérer que la discussion du budget serve de prétexte aux orateurs de l’opposition pour adresser au gouvernement des questions sans fin!... »
Après cette vigoureuse protestation, qui ne permettait pas que l’on continuât à troubler le pays en choisissant le Corps législatif pour y parler des affaires publiques, il ne restait plus aux députés de l’opposition qu’à aller soulever les questions de politique intérieure au bal Valentino.
Du reste, il faut être de bon compte ; le gouvernement impérial 11e poussa pas l’intolérance jusqu’à refuser toute explication de sa conduite envers les journaux.
Et M. Belmontet obtint un grand triomphe, en répondant à un membre de la gauche qui se plaignait des entraves apportées à la liberté d’écrire :
(( La presse est libre pour le bien ; elle 11e l’est pas pour le mal... cela doit suffire!... »
Comme logique, ce n’était peut-être pas très-serré, attendu qu’en politique, 011 n’est pas encore tombé tout à fait d’accord sur ce qui est le bien et le mal.
Mais, comme type d’argument à poigne, c’était trèsréussi.
On n’en demandait pas davantage.
Pendant ce temps, Pie IX ne s’était point tenu tranquille.
Il ne digérait qu’avec une très-grande difficulté les empiétements incessants de l’Italie.
Voyant de jour en jour se resserrer le cercle de son royaume,
Ne pouvant parvenir à intéresser aucune puissance européenne à son sort,
Voyant qu’il avait beau appeler tous les deux jours la France : la fille aînée de l'Eglise; la France n’était pas plus sensible à ce compliment qu’une fontaine Wallace que l’on comblerait de flatteries pour lui faire donner de la fine champagne.
Persuadé enfin que l’Europe était peu disposée à se fendre en douze pour le soutenir, Pie IX avait décidé de se défendre lui-même.
Pour cela, il avait constitué une armée et en avait confié le commandement au général français Lamoricière, brave soldat qui avait eu quelques succès eu Afrique, mais qui, sur le déclin de sa vie, en fait d’artillerie, ne connaissait que les canons de l’Eglise.
Le 8 avril, le général Lamoricière prit possession de son commandement.
Son premier soin, naturellement, fut d’adresser une proclamation à ses troupes.
Il le fit en. ces termes :
« Soldats!
cc Je viens me mettre à votre tête pour défendre les droits du Saint-Père.
(C Des mains impies veulent arracher au successeur de saint Pierre ses terres, ses contribuables et ses trésors.
cc Nous soutiendrons ces droits méconnus.
« Nous ne laisserons pas sans millions, sans armée, sans châteaux et sans budget, le représentant de la religion.
cc Aux armes!...
« Lamoricière. »
Aussitôt qu’il eut appelé ses soldats aux armes, le général Lamoricière jugea qu'il était peut-être temps de s’inquiéter s’il avait réellement des soldats et si ces soldats avaient réellement des armes.
11 eût pu commencer par-là, et économiser ainsi des frais d’affichage.
Car il eut la douleur de constater que l’année dont il pouvait disposer était dans un état de décousu à rendre quinze points de trente à un paletot sortant des magasins de la Belle- Jardinière.
Le général Lamoricière se fit donner un tableau du personnel et du matériel militaire.
Sur le papier, ça allait encore assez bien.
On lui accusait :
08,000 soldats ;
1,200 canons ;
25,000 chevaux ;
21,000 fusils ;
140,000 paires de souliers ; Et tout à l’avenant.
Mais, à la première revue qu’il passa pour s’assurer du bon état de ses troupes, il s’aperçut que les employés comptables de son intendance avaient le zéro de droite très-facile et les queues de 0 très-complaisantes.
Son effectif, déduction faite de toutes les erreurs d’addition, se composait au juste de :
938 soldats, tous appartenant à des nations étrangères, Et de 25 vieux chevaux d’omnibus.
Quant au matériel :
Deux ou trois cents fusils à piston, un canon de sept servant aux salves les jours de fêtes publiques, trois douzaines de sarbacanes confisquées à des chasseurs de moineaux en contravention, et quarante bottes dépareillées provenant de couvreurs tombés des toits et à qui l’on avait coupé une jambe.
Cette armée, splendide et si abondamment fournie de vêtements, de guêtres, de vivres et de munitions, que l’on aurait pu la croire administrée depuis huit ans par le maréchal Le Bœuf de Saint-Foix-Près, était la seule force que le général Lamoricière eût à sa disposition.
Il s’efforça de la compléter, et surtout d’en relever le moral par des proclamations bien senties et quelques doubles rations placées à propos.
Ces préparatifs menaçants que faisait le pape ne furent point du goût de Napoléon III.
L’empereur, à la rigueur, voulait bien le rafistolage du pouvoir temporel, qui ne lui portait aucun ombrage,
Mais il n’était pas de son goût de voir les volontaires pontificaux afficher, sous le prétexte de restaurer le Saint- Père, la prétention d’organiser une sainte croisade en faveur de la légitimité.
Et il n’y avait point à se méprendre sur la pureté de leurs intentions. A Rome, ils portaient sans se gêner la cocarde blanche ; et le comte de Chambord, de sa retraite, semblait diriger le mouvement.
Alors le gouvernement impérial, se croyant en butte à une conspiration légitimiste, fit ce qu’il faisait toujours en pareille circonstance.
Il se mit à tomber à bras raccourcis sur la presse.
Seulement, chose sans précédent, ce furent cette lois les journaux cléricaux qui payèrent la casse.
Les républicains ne pouvaient en croire leurs yeux. O11 frappait des feuilles qui n’étaient pas les leurs.
Ils n’avaient jamais vu ça.
Rien que pendant la fin de l’année 1860, plus de
trente journaux légitimistes lurent suspendus, avertis ou supprimés.
Yj Univers lui-meme n’écliappa pas à cette Saint-Barthélemy.
Mais il est bon de consigner qu’il ne fut plaint par ses confrères que dans des proportions assez minimes.
Ses malheurs inspirèrent à peu près la pitié dont on se sent haine envahie en apprenant qu’un chien enragé vient d’avaler une boulette empoisonnée.
Pour expliquer autant que possible ce témoignage de bonne confraternité dont Y Univers fut l’objet, il est bon de dire que quelques mois avant sa suppression, ce journal avait accueilli avec une joie folle pareille mesure qui avait frappé quelques feuilles démocratiques.
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Il avait imprimé, entre autres choses très-recommandables, que (( le bras séculier des gendarmes est de beaucoup le meilleur défenseur de la liberté de conscience (sic).
On pouvait aussi lire, dans sa collection récente, des axiomes dans ce goût :
(( Quant à nous, nous sommes suffisamment libres » (r e-sic).
« La liberté d’écrire devrait être refusée à ceux qui ne se confessent pas (toujours sic).
(( Quand je suis le plus faible, je vous demande la liberté, parce que tel est votre principe ; mais quand je suis le plus fort, je vous bote, parce que tel est le mien (de plus en plus sic). »
Nos lecteurs ne s’étonneront donc pas que les confrères de l’ Univers aient été indifférents à ses déboires.
En France, on aime toujours voir s’étaler dans le ruisseau les gens qui ont ricané en y voyant tomber les autres.
L’expédition de Chine, une autre expédition projetée en Syrie semblaient annoncer que le gouvernement impérial allait avoir recours à un nouvel emprunt.
Déjà les capitalistes se préparaient à faire mousser à leur profit cette opération nationale.
Le Charivari lui-même étudia très-sérieusement la question de l’emprunt et publia l’opinion de plusieurs hommes illustres sur ce sujet.
Nous lui en empruntons quelques-unes :
ce L’emprunt est une opération par laquelle les gouvernements, après avoir fait dresser par leur ministre des finances un état constatant que jamais les affaires publiques n’ont été aussi prospères, demandent au pays de leur prêter une nouvelle misère de 800 millions.
« Thiers (. Mémoires inédits). y>
et Les gouvernements ont contracté l’habitude de donner des sous-titres à leurs emprunts, comme on enveloppe les bonbons amers dans des boules de gomme pour qu’ils passent plus aisément :
(( C’est ainsi que nous avons eu des :