Chapitre II
Invectives contre les réformez et leurs responses.
Il y avoit moins de réformez au siège d'Amiens qu'aux autres armées du passé. Sur quoi on leur reprochoit la désertion de leur roi en une occasion pressante comme celle-là, et on disoit que, si le salut commun de la France ne les esmouvoit à prester leurs mains pour chasser l'estranger, que la personne du roi, leur bon et heureux chef d'autrefois, qui les avoit relevez d'un ruineux estât, leur devoit faire jetter en arrière tous empeschements pour le secourir à son besoin, et qu'il n'estoit pas temps de remuer les partialitez du royaume quand il estoit attaqué par le dehors.
Que traitter de paix avec son roi estoit un crime qui ne se devoit pardonner; que les choses extorquées seroyent une marque de félonnie à jamais.
Que les premiers de cette religion s'estoyent contentez de prescher en secret, n'ayans autres armes, quand on les faisoit mourir, que les prières pour ceux mesmes qui leur donnoyent la mort.
Qu'après les premières guerres, par la paix qu'ils obtindrent, ils ne demandèrent que la liberté de prescher publiquement, sans autre caution que la foi et parole du roi, et qu'aujourd'hui ils demandent plus de deux cents places de seureté, près de quatre mille hommes es garnisons, et outre cela des chambres mi-parties, avec tant de parité que tout cela se peut appeler faire jun Estât dans l'Estat.
Que c'estoit chose indigne de voir les réformez à
Ghastelleraut quand il faloit estre à Amiens1, et qu'au moins devoyent-ils, selon leur proportion, fournir à un affaire tant important à tous et n'en laisser l'honneur purement aux catholiques françois.
A quoi les réformez respondoyent, et par discours et par escrits, que tout ce que disoyent leurs adversaires en termes généraux n'estoit que trop vrai, que toutes différences qui faisoyent parti estoyent ruineuses en un Estât : les termes de guerre, de paix, de traité, d'envoi de tambours, de trompettes, de représailles et tout ce qui s'observe entre gens de diverses nations ; mais sur tout les demandes de pleiges à la foi royale et les places de seureté et d'ostage estoyent vocables ignominieux à la France et ruineux à l'Estat, et que, partant, les autheurs et causes de telles horreurs sont exécrables devant Dieu et punissables à jamais.
Que donc il faloit mettre le doigt de l'espreuve sur ceux-là pour exécuter sur eux la vengeance de Dieu, devant lequel ils ont à respondre de cinq cent mille morts par le Cousteau, par le feu, par la faim, sans distinction de l'enfant, de la femme et du vieillard. Il est besoin, pour la connoissance de ceux-là, voir sans confusion et par ordre des temps et des causes la naissance et progrès de telles ruineuses2 nouveautez.
Les archives des maisons de ville et les greffes des cours sont encor pleins des procès, arrests et sentences de sept ou huit mille âmes de tout sexe, aage
1. L'assemblée de Ghâtellerault s'ouvrit le 16 juin 1597 {Hist. des assemblées politiques des réformés de France, par Anquez, p. 68) et le siège d'Amiens, commencé dès les premiers jours d'avril 1597, ne fut terminé que le 25 septembre de la même année.
2. Var. de redit, de 1620 : « ... et progrez de telles confusions. »
et condition, traînez dans les feux, et toutes sortes de suplices exquis1 pour avoir quitté les erreurs et suivi la vérité, défendue par toutes sortes d'escrits et de disputes au commencement, et puis seellée de leur sang ; si bien que les plus grands, lassez de l'espandre, ont voulu entrer en connoissance du vrai ou du faux pourvuider la question du juste ou de l'injuste, et cela fut fait au colloque de Poissi2, duquel vous voyez le succez au deuxième livre de nostre premier tome.
La religion réformée de là fut tolérée par l'édict de janvier3 et eut une paix gagnée par les morts sans revanche et par le sang des agneaux; et ne se pouvoit telle paix appeller extorquée ni l'attribuer aux armes des subjects contre leur roi. Est à noter pour jamais que, tant qu'on a fait mourir les réformez par les formes de la justice, quelque inique et cruelle qu'elle fust, ils ont tendu les gorges et n'ont point eu de mains.
Mais, quand l'authorité publique, et le magistrat, lassé des feux, a jette le Cousteau es mains des peuples, et, par les tumultes et grands massacres de France, a osté le visage vénérable de la justice et fait mourir au son des trompettes et des tambours le voisin par son voisin, qui a pu défendre aux misérables d'opposer les bras aux bras et le fer au fer, et prendre d'une fureur sans justice la contagion d'une juste fureur?
On a dit que le tumulte d'Amboise4 estoit auparavant les grands massacres. Aussi n'est-ce point aux