Gavillation, tromperie
uns par les rues, les autres le long des courtines pour taster la foucade, s'il y en eust eu. Cependant, se trouvèrent montez plus de deux cents hommes, soixante armez de toutes pièces et autant qui n'avoyent que le plastron, le pot et l'escoupette à la ceinture, quelquesuns la demie pique et plus de cent salades avec des mousquetons. Tout cela, en achevant de monter, se serroyent le long des maisons, entre deux tours vis-à-vis de l'escalade, ou se couchoyent sous des arbres en la pente du parapet, selon l'opinion de Brunaulieu, qui ne vouloit point qu'on donnast avant quatre heures du matin. Comme les troupes filoyent, et aux eschelles et au dedans, le duc fit partir un courrier vers la Roche1 et vers Aneci pour faire avancer des troupes espagnoles et néapolitaines qui estoyent demeurées derrière; et ce fut dont prit amorse le bruit qui courut au loin de la prise de Genève. Jusques-là tout montoit sans alarme, quand une sentinelle, de la tour de la Monnoye, appella son caporal pour l'avertir de quelque bruit. Un soldat dépesché pour aller voir, en demandant qui vive à quelques hommes armez qui venoyent à lui, tira son coup et fut porté à terre quant et quand. Ayant crié aux armes, la sentinelle de la tour en fit autant. Lors Brunaulieu, Sonnas, Attignac et un autre prennent chacun une troupe pour donner, l'un à la porte Neuve, l'autre au corps de garde de la Monnoye ; le tiers monte aux avenues de la maison de ville et un quatriesme r'allie ceux qui montoyent pour tenir ferme vers la Tartasse.
\. La Roche (Haute-Savoie).
Ces deux dernières troupes estoyent pour pousser ou entretenir les secours qui pouvoyent empescher l'ouverture de la porte Neuve au reste qui estoit en Plainpalais. Ceux qui donnoyent à la porte Neuve le firent si résoluement que, des treize qui estoyent en garde, les dix se trouvèrent estonnez. De ceux-là, les uns, après leurs harquebusades tirées, coururent alarmer le corps de garde de la maison de ville, et quelques-uns passèrent jusques à la porte de Rive. Quelques-uns, suivis l'espée dans les reins jusques à la porte de la Treille, près de l'arcenal, eurent résolution de la fermer au nez de leurs poursuivans. De trois des treize, qui estoyent demeurez à la porte, l'un, ne quittant point sa faction au boulevart de Loye, y fut estropié. Un autre s'avisa bien à propos de faire tomber la herse. Le tiers ferme une porte au nez du pétardier, nommé Picot, qui fut tué, et, avant l'estre, fit mourir deux des habitans. Quelqu'un, esveillé des premiers, une halebarde à la main, s'achemina à la porte Neuve, et, ayant trouvé en son chemin des piquiers armez, leur demanda où estoit l'ennemi. Mais eux, l'ayant convié à estre des leurs, le chassèrent, criant aux armes dans les rues. Les habitans ne demeurèrent guères à courir à cette porte et barriquer les avenues; et, comme ils portoyent du feu, les Savoyars en tuèrent quelqu'un d'harquebusades, et entr'autres Canal, l'un des seigneurs de la ville, capitaine du quartier, qui passa la chaîne pour les aller reconnoistre de près. Ceux qui vouloyent forcer la porte Tartasse ne firent pas l'effort qu'ils devoyent, et fut le premier desfaut des attaquans; lesquels pourtant, voyans toute la ville en arme,
firent crier partout ville gagnée, vive Espagne, vive Savoye, et tue, tue, enfin tout ce qu'il falloitpour porter effroi. Le gros faisant ce bruit, d'autres, plus avancez, gagnoyent pays sans bruit et avoyent pour mot secret le bruit qu'on fait de la langue pour encourager les chevaux, ou un cri de grenouille. Ceux-là respondoyent au qui vive des habitans Amis, et puis crioyent que l'ennemi estoit à porte de Rive, où il n'y avoit point de danger.
Mais le fort du combat fut par une troupe de quelques quarante qui, sortis de la maison de ville et devers Sainct-Léger, donnèrent la teste baissée vers la porte Neuve et trouvèrent un gros de piques et de mousquets au-devant la porte. Deux ou trois y donnèrent desbandez, furent portez par terre. Ayans tué le pétardier Picot, comme nous avons dit, le reste alla mesler, la pluspart en chemise, dans les picques et parmi des hommes bien armez. C'est ce qu'il y eut de plus merveilleux que ces braves hommes du duc de Savoye se laissèrent mener à coups d'espée par un peuple qu'ils mesprisoyent, jusques à deux chaînes qui traversoyent l'avenue à la porte. A chacune d'elles le combat fut fort opiniastré. Là, bien à propos, vindrent trente de ceux de la ville. A ce secours, les Savoyars furent acculez jusques à la première guérite de la courtine, et de là, rendans de pas en pas quelque combat, congnez jusques dedans le gros qui soustenoit et favorisoit l'escalade.
De l'autre costé, vers le corps de garde de la Monnoye, les attaquans donnèrent à plusieurs fois dans le corps de garde, ci avoyent enfonoé une mauvaise porte, derrière laquelle les Genevois s'estoyent barri-
quez. Là-dessus, ils se résolurent de donner dans la cité, où pour entrer faut passer une arcade qui a un râteau. Ce qui les arresta premièrement, ce fut une ronde, à laquelle s'estant joint un soldat, ils firent demeurer sur la place quelqu'un des plus avancez. Ceux-ci, secourus d'autres bourgeois, mirent sur cul cette troupe. Et ceux qui donnoyent par l'escarpe furent arrestez par le râteau. Cependant, quelquesuns percèrent dans les maisons, firent jouer un pétard à celle d'un marchand de chevaux, nommé Peager, où le jour de devant ils avoyent fait prix de quelquesuns et promis les venir payer le lendemain. On dit que d'autres soldats avoyent tenu mesmes langages par des boutiques; c'estoit un grand secret confié à trop de gens.
La foule du peuple, qui courut en cet endroit, y remédia et tua les plus avancez. Mais, de l'autre costé, où nous avons laissé le gros aculé par les Genevois et bien servi d'harquebusades des maisons, il arriva qu'un canon, qui estoit au boulevart de Loye, fut par trois soldats avisez pointé à fleur de courtine vers le fossé où estoyent les eschelles. A la première volée, qui fit grand tort aux entrepreneurs, le régiment de Val-d'Isère, croyant que ce fust le dernier coup de pétard et que tout fust ouvert, marche vers la porte Neuve avec cris de joye et tambour battant, et, trouvant la porte fermée, alla emplir le fossé aux pieds des eschelles, où l'artillerie de tous costez faisoit beau feu, et le combat fut trois quarts d'heure sans relasche ; les Savoyars lors combatans pour la vie aussi bien que ceux de dedans. Ce fut au mesme temps que les premiers citoyens, qui avoyent beu le grand péril,
rafraîchis des forces de la ville, donnèrent la teste baissée dans le gros, d'où quelques-uns gagnèrent les eschelles qui restoyent, et les autres, arrivez à l'endroit de celles qui estoyent cassées de coups de canon, se laissèrent choir du mur en bas. Quelqu'un armé tomba sur père Alexandre. La mollesse du fossé fit grand bien à plusieurs autres. 11 y en eut qui aimèrent mieux se faire mettre en pièces que de sauter, et de ceux-là s'en trouva cinquante-quatre morts à la courtine de la Gourratterie, presque tous hommes de commandement, treize pris en vie, partie blessez. Albigni, ne pouvant faire sa retraite de bon ordre, la fit comme il put; le duc lui reprochant sa cagade1 en payement.
Les seigneurs de la ville firent pendre dans le boulevart de Loye les prisonniers, sans avoir esgard aux qualitez. Nul de ceux-là n'eut désagréable l'assistance des ministres ni leurs admonitions.
On en a parlé diversement aux royaumes prochains, plusieurs disans que les Genevois devoyent user plus modestement de leur victoire sans adjouster l'ignominie et le meurtre de sang-froid à personnes de haute extraction. D'autres alléguoyent le violement de la foi publique, la résolution de faire tout mourir, et, de plus, l'exemple de tant de penderies, par lesquelles on avoit obligé ce peuple à la loi de talion ; et encor n'y a-t-il point de pareille, pource qu'il n'y a point de foi violée, comme aux premières actions2.
\. Cagade, cacade, encade, mot employé par Rabelais.
2. Le récit de d'Aubigné a été inspiré par une brochure du temps : Vray discours de la miraculeuse délivrance envoyée de Dieu à la ville de Genève le 12e jour de décembre 1602. Ce récit a été réimprimé avec de savantes notes par MM. Dufour-Vernes et
En ce combat de deux heures, la ville perdit seize hommes, ausquels elle fit dresser un honorable monument. En ce nombre, y a deux seigneurs de la ville; les blessez sont vingt et non plus. Le duc y perdit deux cents hommes, entre ceux-là les deux Attignacs, Brunaulieu, Gornage, lieutenant d'Albigni, Sonas, Ghaffardon, de Grufi et La Tourpayen.
Je laisse aux théologiens à discourir, selon leur profession, de cet ample sujet. Je me contente, selon la miene, de vous faire souvenir quelle différence de courage il y a entre celui qui mesnage sa vie en l'espoir du pillage ou qui la prodigue pour la sauver, si on ne veut blasmer les attaquans de n'avoir pas assez rendu de combat, quand ils ont esté réduits à ce poinct. Quant à Albigni, il ne semble pas qu'il ait manqué au devoir de chef, si ce n'est que les capitaines, nourris par Henri le Grand, disent que leur maistre eust esté présent à tout, comme il fit à Gahors1 et ailleurs, et certes le duc a monstre plus de courage qu'il n'en faut pour cela. Mais on dit que les plus grands d'auprès de lui l'empeschèrent d'y donner, comme il se trouve assez de conseillers qui mesnagent leurs testes sous le chapeau du général. Henri le Grand en nommoit de cette sorte auprès des archiducs, qui leur contoit pour un grand déshonneur qu'on vist rouler auprès de leurs tentes un boulet de l'ennemi.
Eugène Ritter. Genève, 1884, in-8°. Pour obtenir de nouveaux détails, l'auteur de YHistoire universelle engagea, avec le conseil de Genève, une correspondance qui a été publiée par M. Heyer dans le tome XVII des Mémoires de la Société de l'histoire de Genève.