Antoine de la Roche-Chandieu, mort à Genève en
en France où l'on n'eust dépesché des émissaires bien garnis d'instructions, pour réveiller les principaux des provinces à nouvelles espérances, leur monstrer combien estoit redoutable le tiers parti, défendre aux ministres de nommer révolte cet accident, faire prèscher quelques-uns que la guerre excède tous autres maux et d'autres à dire en secret que cette messe pourroit estre la ruine du pape et mesmes de la messe avec le temps. D'autres, qui voyoyent rendre tant de villes, et par là r'entroyent en leurs maisons, laissoyent eschaper ces mots : « Voilà bonne messe, puis qu'elle nous met chez nous. » Mais les plus délicats articles de ces émissaires estoyent de représenter par tout le roi, disant avec souspirset larmes : « Mes amis, je me pers pour vous. Je suis de la religion comme vous; je sens le zèle de Moïse et de sainct Paul, car je me fais anathème pour sauver l'Église de Dieu. » D'autre costé, les compositeurs de religion poussoyent avant leurs opinions, ne les communiquans pas toutes à tous, mais les mesnageant envers chacun selon qu'ils connoissoyent son inclination; et, avec la crainte de retomber aux misères passées, ils en explanoyent le fossé qui est entre les deux professions, et la cadence de toutes ces choses tombant tousjours à destruire parmi les réformez tout ordre et police différente de l'Estat. Et ainsi le roi, faisant profession de la religion romaine, demeuroit seul protecteur de la Réforme, et n'y avoit plus que des fascheux ou fols, comme on les appelloit, qui raisonnoyent ainsi : que la mesme suite d'affaires, les mesmes impressions, promesses et menaces qui avoyent poussé le roi au panchant et puis au précipice de sa conscience le pousseroyent
aussi au panchant des promesses et puis au précipice de la persécution. Ces esprits furent fortifiez par les vanteries des courtisans et mesmes de ceux qui, venans d'Italie avec le duc de Nevers, parloyent à l'oreille de dix-huict articles promis au pape, selon lesquels les huguenots ne devoyent pas beaucoup durer. Parmi toutes ces choses, les esprits que nous avons ci-dessus alléguez aprenoyent à quelques-uns tels langages : « Nous voilà au plus misérable estât que nous ayons esté depuis les feux, car nous n'avions point encor esté sans protecteur ou sans l'usage de nos assemblées pour nos affaires et leur direction. A cette fois, nous voyons que nostre protecteur est demeuré à la porte du temple Sainct-Denis. Celle de tous bien-faits et de tous honneurs nous est fermée; la clef en est attachée avec celle de Rome. Nous nous ruinons entièrement aux guerres pour le service du roi, et n'y a point pour nous ni d'utilité pour nos labeurs ni d'honneurs pour nos périls, qui sont les deux monnoyes de la sueur et du sang. Nous vivons sous le bénéfice d'une trefve, trefve qui présuppose différence de parti, et que ceux, avec lesquels nous l'avons, sont nos ennemis. Et cependant nous n'avons aucune voix pour parler en corps, r'entrer en amitié et demander la paix. » Plusieurs tenoyent ce langage ; nul ne voyoit de remèdes ni de chemin à telles difficultez. Ces voix estoyent estouffées, sur tout par les grands et ceux que la cour daignoit repaistre d'espérances; et n'y avoit aucun qui voulust mettre la main à une besongne odieuse au roi pour sa jalousie, au conseil pour ses espérances, à la noblesse pour son authorité et au peuple pour son repos.
Ce que nous venons de voir et ce que vous connoistrez après, faisant voir à l'œil la grande décadence d'un parti, doit aussi faire désirer de connoistre le démeslement de tant de filets, principalement à ceux qui sont joints en cause. Quant aux autres, à qui telles affaires ne plaisent pas, dès le tiltre de mon chapitre, je leur ai donné congé pour jouer du poulse et chercher ailleurs matière qu'ils ayent plus à cœur.
Il fut convoqué un synode 1 àSainct-Maixant en Poictou, auquel s'acheminans le ministre Esnart2 et un gentil-homme du pays3. Après plusieurs propos sur la ruine du parti et la difficulté de donner aux remèdes leur premier mouvement, ils se touchent à la main et se vouent d'y faire un effort, non sans avoir bien espluché leur impuissance; mais ils s'échauffèrent par leurs mutuels souspirs. Ces deux ayans choisi en la compagnie huict des plus avisez et hardis, le gentilhomme leur donne à souper en une chambre secrette ; et, leur repas ayans esté plein de propos sur leurs nécessitez, ils s'enferment pour taster les remèdes. Après la prière faite, deux ministres et un autre se séparent, ayans remonstré premièrement la périlleuse besongne, à laquelle ils s'atachoyent, et le peu d'apparence que la France fust esmeuë par personnes de si peu d'authorité. Les cinq qui demeurèrent, assavoir deux gentils-hommes, dont l'un estoit La Valière,
1. Le synode de Saint-Maixent (Deux-Sèvres) fut convoqué en 1593 (Hist. des assemblées politiques des réformés de France, par Léonce Anquez, p. 57).
2. Louis Esnard, ministre protestant de Fontenay, délégué au synode national de Montpellier en 1598.