Une digression sur le courage des Montalbanaises se
Le lendemain, qui estoit dimanche, et la courtoisie derechef demandée pour l'enterrement des morts, le duc fut conseillé de n'en oster que les chefs pour ne point faire voir aux soldats la multitude des corps, mais ceux de la ville surceste conoissance ne voulurent bailler les chefs que les derniers. Pour la reddition de ces corps, on avoit promis de donner congé aux prisonniers d'Albias : ce qui ne fut point tenu; non plus que la punition d'un soldat qui, durant la trefve, avoit tué un habitant d'un coup de mousquet.
La nuit d'entre le 6 et 7, le duc, ne se voulant pas montrer estonné du passé, ni s'arrester sur sa perte, résolut de faire un logis au bord du fossé, se servant de trois gabions, qu'il fit mettre sur des rouleaux, et d'un gros tonneau, qui estoit arresté dans de la terre, derrière lequel les assiégez mettaient une sentinelle perdue. Les tonneaux furent roulez jusques là et les ennemis travailloient au logement, quand Vignaux le premier à l'alarme, aussi tôt secouru par Reines, Marsolan et Marmonniez suivis de 1 50 hommes, cela encor assisté d'artifices de feu préparez, firent quitter le logis et poursuivirent les Catholiques jusques à l'artillerie où le ducarresta l'estonnement, la pique au poing. Les femmes cependant bruslèrent les gabions et trois soldats qui estoient demeurez, accompagnez en ceste nuit de plus de soixante de leur parti : les autres n'eurent que huit que morts que blessez1.
trouve à ce même moment du récit dans Y Histoire particulière..., p. 76, mais moins précise et moins pittoresque que celle d'A. d'Aubigné.
1. « Le lundy ensuivant, ledit duc de Mayenne ayant, dans le profond de la nuict, faict pousser des gabions sur des rouleaux vers la contrescarpe du fossé de la demie-lune, dans les-
Cinq ou six cents hommes des meilleurs et plus dignes de regret a voient donné du nez en terre en toutes les occasions que nous vous avons contées depuis six jours. Et comme les courages se lassent, le duc sentit ses gens affoiblis et tellement refusans le perill que, sur quelque fuitte, il en fit pendre deux à la teste des compagnies. Quelques jours se passèrent, toujours entretenus de canonades.
D'autre costé, les Reformez, depuis la mort de Sauvage et autres pratiques (presque toutes de la main du Gonnestable) découvertes, prirent à contrecœur toute sorte de traités et falut beaucoup de déguisements pour permettre à Veirières, qui se faisoit grand zélateur, d'estre entendu : après quelques peines, il fut receu à s'aboucher avec le comte d'Orval, mais assisté de Dadde, du consul Du Puy, Charnier1 et Le Clerc. Son discours fut : qu'aiant esté envoie de la part des Grands de l'armée, il venoit parler à eux comme leur partisan, ne voulant les persuader à rien, mais seulement scavoir s'il les pouvoit servir en leurs nécessitez. Il lui fut respondu que la ville n'avoit ni nécessité, ni volonté aucune de traiter en particulier, mais bien conjointement avec l'Assemblée de la Rochelle et le duc de
quels à l'accoustumé il y avoit des soldats pour s'y loger et deflendre; estans placez, les assiégez, esveillez par les sentinelles, sortirent et, avec de longs crochets ayant abattu quelquesuns de ces gabions, ils jetterent tant de feux d'artifice qu'ils firent brusler vifs trois soldats qui furent surprins dedans ces gabions. Durant tout le siège, ils jetterent quantité de ces feux d'artifice, et quand ils les voyoient tomber sur quelqu'un on les entendoit crier : grillade, grillade! » [Mercure françois, t. VU, p. 848).
t. Daniel Charnier, né en Dauphiné en 1575, était professeur de théologie à l'Académie et pasteur à Montauban.
Rohan. Veyrières s'estoit fait fort qu'il auroit permission d'aler vers ce dernier.
Je ne m'amuserai point à vous conter les bizarres coups de boulets et autres curiositez, permises à ceux qui ne rendent conte que d'un siège particulier1. Ce qui se fit de plus digne en ces jours fut un logement dans le petit fossé de la corne de Mommirat : cest avantage fut gardé jusques, à la nuit d'après, une sortie, favorisée d'un beau feu de la courtine, d'artifices et de courage, fit poursuivre ceux qui quittoient le fossé jusques aux tranchées; et l'affaire dura deux heures avec perte d'une et d'autre part.
Du costé du duc de Chevreuse, la guerre s'y eschauffoit moins soit à l'attaque, soit aux légères fortifications qu'on y faisoit. Mais ce sommeil donna la fièvre de ce costé là par le moien que nous dirons.
Il y a voit au bout du corridor une ridotte de dix pas de diamètre, remparée à preuve du canon, et une barricade qui servoit de parapet pour l'arquebuzerie. Elle n'estoit flanquée que d'une petite niche pour trois mousquetaires : et pource qu'elle n'estoit point fossoyée, elle avoit un retranchement pour la retraite de sa garde, au cas qu'il falut lascher le pied : et de plus, dans le milieu, une petite mine pour faire sauter les conquerans. Le 12 de septembre, l'assiégeant se loge au pied du rempar et rompt la barricade que nous avons dite. A la moindre attaque, la garde quitte, gagne le petit retranchement et une barricade qui
1. D'Aubigné vise ici l'auteur de Y Histoire particulière..., qui a placé à cet endroit de sa relation (p. 84-85) quelques cas singuliers de ricochets de boulets et « autres merveilles de ces foudres ».
traversoit le couridor. Ceux qui avoient quitté redonnent au premier secours : les deux partis s'y acharnent; le principal combat fut à coups de pique et à grenades des deux costés. Le capitaine des gardes du comte sort par le vieux fossé du Paillas, vient favoriser le combat en flanc; ceux du dehors ne démordent point, et, après un combat sanglant et de trois heures, demeurent maistres de la place défendue. Et cest avantage fut si bien continué pied à pied, que le couridor le plus large, et le petit après, demeurent en mains des catholiques, qui entreprennent de saisir tout le fossé, y poussent des gabions, y logent quelques pièces de campagne pour faire quitter un coffre qui leur faisoit dommage. On en refait un plus à couvert, et là s'arresta le progrès, jusques au changement que vous verrez ci-après.
Cependant, comme tous les quartiers travailloient à l'envi des uns des autres, la nécessité des Montalbanois en vint là que, n'aiant plus de quoi rafraîchir par ordre, ils estoient contraints de faire l'exercice de leur Religion dans les cornes et bastions. Sur le midi du 14, les assiégeans jettent des soliveaux , ou mantelets, contre le talus de la corne de Mommirat, couvrent les ais de terre, de quoi ils ne peuvent estre empeschez qu'à coups de pierre. La nuit d'après, Gastelnau trouva moien de faire porter le feu aux gabions, et, à la clarté, fit largesse de grenades aux plus proches, fit sortir quelques mousquetaires par le costé; et puis le canon, d'une part et d'autre, joua toute la nuit sans autre avancement pour le coup.
Veyrières, de retour devers le duc de Rohan, aiant continué un langage applaudissant, mais qui ne portoit
pas contentement aux choses principales, on propose d'envoier vers ledit duc; et furent nommez d'Adde et Charnier. La députation estant envoiée, on propose les grandes haines sur Charnier et la charge générale à laquelle l'autre estoit attaché ; Charnier fut donc osté, et en sa place mis Nouaillan1, syndic de la ville.
Là dessus y eut plusieurs bateries de negotiations. Le Conestable et le duc de Sully pressent le traité par toutes manières. Le peuple ne pouvoit suporter les longues lettres du dernier. Sa présence, qu'il leur offroit, ne leur estoit pas agréable : en fin, tout s'excuse sur l'envoi des députez.
Durant les paroles, les effets n'estans point endormis, arrive que le duc du Maine, menant le duc de Guise nouvellement arrivé et le comte de Schoenberg2 à ses promenoirs (c'est ainsi qu'il nommoit son travail), receut le 16 septembre une mousquetade dans l'œil gauche, sur la soirée, dont il mourut sans parler. Un de ceux qui avoit des principaux commandemens dans la ville3 nous a conté que ce fut un des misérables d'Albias qui, s'estant sauvé de la pionnerie où on le faisoit travailler en forçat, lui demanda quelque mousqueton et qu'il scavoit les démarches du duc.