‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 20 sur 224 · Éd. de Ruble, t. I, p · texte numérisé non relu

Éd. de Ruble, t. I, p

INTRODUCTION. xxm

L'intérêt psychologique de la préface du tome IV.

Bien qu'Agrippa d'Aubigné se soit fait une loi d'être impartial, derrière l'historien, conscient des devoirs qu'impose l'œuvre entreprise, apparaît de temps à autre l'homme, c'est-à-dire le huguenot passionné pour sa cause. L'âme du religionnaire est en proie à une profonde douleur, qu'il a confiée à sa préface. Il souffre doublement et du spectacle des violences exercées sur les protestants par les Royaux et surtout de la lâcheté d'un grand nombre de ses coreligionnaires. Il parle de bourreaux et de martyrs, et ce sont là des vocables dont il n'avait usé jusqu'alors dans son poème des Tragiques ou dans ses pamphlets, rarement dans son Histoire. Il confesse que d'avoir « à déployer au vent tant de perfidies, de sang et d'inhumanités lui fait horreur ». Mais, plus que les injustices du parti royal et catholique, les défections des chefs protestants, responsables de l'affaiblissement du parti, l'attristent.

Dès longtemps, l'air de la Cour les avait corrompus. Il y avait au Louvre, ou même dans les provinces, trop d'émulés du baron de Féneste, qui, n'ayant pas la fierté du sieur d'Enay, rougissaient d'avouer leurs convictions. Les accommodements avaient plus d'élégance. Peu à peu, les sentiments traditionnels des huguenots étaient devenus ridicules, comme les termes désuets qui les exprimaient : cause da Dieu, relèvement des enseignes d'Israël, mourir pour la querelle des prédécesseurs { . A ces expressions surannées, en avaient

1. D'Aubigné a protesté à maintes reprises dans son œuvre contre les expressions « qui enterrent les erreurs avec honneur ». Cf. Tragiques, t. IV, p. 83, et Traité sur les guerres civiles, t. II, p. 7.

xxiv INTRODUCTION.

succédé d'autres, qui palliaient de l'honorable prétexte de la fidélité au roi les intérêts personnels, la peur ou l'égoïsme. Service du roi, obéissance parfaite, être bon Français, point brouillon, point turbulent, guéri des folles passions, tels étaient les mots du nouveau dictionnaire, en usage parmi les gouverneurs des places de sûreté, « qui remplissaient les esprits de ces phrases pour abolir les noms de poltrons, de traîtres et puis de renégats », les seuls noms qui leur convinssent vraiment1.

Les défections se multiplièrent, en effet, pendant cette guerre, dans les rangs des chefs protestants. Presque tous, par fidélité à la couronne peut-être, et plus sûrement par intérêt, avaient refusé de répondre à l'appel aux armes que leur avait adressé l'Assemblée de la Rochelle pour la défense du parti. C'était, à Saumur, le vieux Duplessis-Mornay, le « pape des huguenots »; à Niort, Parabère; à Sedan, le duc de Bouillon; en Languedoc, le gouverneur de la province, Ghâtillon, fils de Coligny ; en Poitou, Sully ; d'autres encore. Plus tard, le duc de la Force capitulait « pour un état de maréchal et 200,000 écus » 2.

Quelques-uns aggravaient d'une apostasie leur défection militaire. Tel d'Escodeca de Boisse-Pardaillan, gouverneur de Guyenne; tel Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, que les sollicitations de sa femme « prises aux heures favorables », la « ruine apparente de son parti et surtout la promesse du titre de connétable » déterminèrent à abjurer le protestantisme. Il abjura le jour même où on lui conféra la connétablie. Troc pour troc, il ne fit rien pour donner le change sur ce marché3.

Page 1