‹ Histoire universelleChapitre 169 sur 332 · LIVRE SECOND, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND, CHAP. IX

mil hommes, n'ayant affaire qu'à trois cens, entra dans le pays et le brusla. Les Vaudois se retirèrent en un pré, nommé du Tour, où il n'y a que trois accès; ce pré attaqué quatre jours entiers par 7,000 hommes. Après la perte de quatre cents soldats, quelques maistres de camp et capitaines contraignirent la Trinité d'envoyer quérir l'artillerie et quelques bandes espagnoles. Ces derniers furent receus encore plus rudement que les premiers; car les bergers, ayans quitté leur petits parapets de pierre seiche, sortent du pré par tous les endroits où on les avoit attaqués, donnent dans l'armée, l'esbranlent et la poursuivent en tuant jusques à Angrongne, puis, la voyant retirée en quelque lieu avantageux, se résolvoyent à l'aller enfoncer sans les remonstrances des ministres, irrités du meurtre que le peuple avoit fait à la poursuite. La Trinité, qui leur avoit rompu 8 ou 9 traictez, mit encore en avant un pourparlé. Et advint que Raconis, qui estoit despêché pour traicter, envoya deux hommes pour porter nouvelle de sa venue. Deux des vallées les rencontrèrent et les tuent. A la première plainte, les deux tueurs furent liés et envoyés au général pour les faire mourir, seulement avec cette condition qu'à la mort on ne leur demanderoit point de confession contraire à leur religion.

Ces estranges succès et la pitié que prit de ce peuple la duchesse, soupçonnée d'avoir quelque sentiment de leur religion, firent que le duc les receut à traicter. A cela, furent envoyés par devers lui deux des plus apparents, qui donnèrent à rire aux courtisans de Turin, les voyans, pour tout parement, vestus d'un casaquin de drap roux, avec la grande pièce attachée

de deux esguillettes de cuir sur le costé gauche. Ces villageois, harcelés par diverses sortes de gens, n'eurent du village que l'habit; la modestie, l'asseurance et la suffisance parurent estre d'ailleurs.

Mon histoire ne desrogera point à la bienséance de vous compter ce qui se passa entre Chassincourt, lors escuyer trenchant de la duchesse, ainsi qu'il me l'a familièrement conté, et l'un de ces magnifiques ambassadeurs. Chassincourt demande : « De quel front pouvez-vous, vous autres misérables, comparoistre devant vostre prince souverain, pour oser traicter, ayans guerroyé contre lui? De quelle asseurance l'osez-vous desdire sur le fait de sa religion, authorisée par tout le monde ? contester contre un si grand prince , conseillé de tant de docteurs, vous qui n'estes que povres pastres, ignorans de toutes choses et si mal conseillés que, de toutes vos folies, vous ne pouvez attendre que le gibet? — Monsieur, respond le plus vieil, ce qui nous donne asseurance de comparoistre devant nostre prince , c'est que sa bonté nous y appelle ; nostre défense a esté juste, puis que forcée; ce que Dieu a voulu prouver par ses merveilles. Encore n'avons-nous point aporté de résistance pour la perte de tous nos biens. Mais, quand il a esté question d'opprimer nos consciences et d'esteindre parmi nous le pur service de Dieu, lors, nous avons veu nostre prince exécuter à regret (comme nous le croyons charitablement) les commandements du pape, poussé des mouvements d'autrui et non plus des siens, pourtant ne disposant pas de justice en souverain, mais en seigneur qui a le souverain sur soi. Ainsi nous n'avons desrogé qu'à la souveraine puissance et à la tyrannie qu'usurpe sur

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