LIVRE SECOND, CHAP. XVII
dit injures pour les récuser, maintint le prince pour innocent ; puis, estant entré en propos avec le chancelier Olivier sur le faict de la religion, le rendit muet4 . Les catholiques qui en ont escrit en donnent la raison ; c'est que Olivier estoit de mesme créance. Toute la cour s'employa pour sauver la vie à Gastelnau2, mesmement la Roine, se souvenant qu'il l'avoit sauvée, et son fils le duc d'Orléans à Amboise, un jour qu'estant desguisé, une multitude l'assommoit3.
Nonobstant ces choses, après que les murs de la ville d' Amboise se virent garnis de pendus, la rivière demi-pleine de noyez, les Lorrains arrachent Gastelnau des mains du Roi, le font mener devant eux à l'eschaffaut4 : « Vous avez raison, dit le condamné, de
1. Les entretiens de Gastelnau, du duc de Guise et du chancelier Olivier sont un des plus beaux passages de YEstat de France sous François II (La Planche, édit. Buchon, p. 264 et 265).
2. La bravoure et la fermeté de Gastelnau intercédaient en sa faveur. La reine et les seigneurs de la cour obtinrent du roi qu'il ne serait condamné qu'à trois ans de galères (Lettre de Throckmorton, du 6 avril; Calendars, 1560, p. 505). Le duc de Guise et surtout le cardinal de Lorraine exigèrent sa mort. D'après La Planche, le duc de Nemours ne le défendit que faiblement (La Planche, p. 264 et 265). D'après Brantôme et Vincent Garloix, « il débattit fort la foy et la parole qu'il luy avoit donnée » (Brantôme, t. III, p. 182 ; — Vincent Garloix, Mémoires, liv. VIII, chap. v).
3."D'Aubigné se trompe; Gastelnau n'avait point sauvé la vie à la reine, ni au duc d'Orléans, mais son frère avait été tué pour le prince. Un jour, à Amboise, le duc d'Orléans attaqua des valets qui, sur le pont, battaient tous les passants. Le combat s'échauffa et le prince faillit recevoir un coup d'épée. Le frère de Gastelnau se jeta devant lui et fut tué (Brantôme, t. III, p. 180).
4. Gastelnau monta sur l'échafaud le 29 mars avec plusieurs autres capitaines et un prêcheur huguenot arrêté parmi les combat tants (Lettre de Throckmorton, du 6 avril; Calendars, 1560, p. 505. — Lettre de Michieli, du 31 mars; Dépêches vénit., filza î,
« pourchasser ma mort; c'est à vous, pour vostre a tyrannie, que nous en voulions, non au Roi; il n'y a « rien qui le touche. C'est, sans mentir, que nous « sommes criminels de lèze Majesté, si les Guisars sont « desjà Rois. S'en donnent garde ceux qui me survive vront. Pour moi, la mort et une meilleure vie me « tire de ce danger 4 . »
Ce spectacle estonna le Roi, ses frères et toutes les dames de la cour2, qui, des plate- forme et fenestres du chasteau, y assistoient3. Mais sur tout ceste compagnie admira Villemongis-Rriquemaut, qui, prest à mourir, emplit ses deux mains du sang de ses compagnons qu'il jetta en l'air, puis, les eslevant sanglantes, dit : « Voilà le sang innocent des tiens, « ô grand Dieu, et tu le vengeras4. » Les trente, qui
f. 38). Avant de livrer sa tête aux bourreaux, il interpella encore une fois le duc de Nemours et l'anathématisa du nom de traître (Vincent Garloix, Mémoires, liv. VIII, chap. v).