LIVRE PREMIER, CHAP. XIV
de peine, et attaquer Agria1. La roine Isabelle se sert des faveurs de Ferdinand, des anciens amis de Georges et d'Estiene, vaivode de Moldavie, pour remettre elle et son fils en son royaume. Ce premier dessein fut troublé par l'assasin du vaivode, Auguste Sigismond2, roi de Pologne, employé par Isabelle à se plaindre; le fut aussi par Ferdinand à la tromper et amuser. Mais enfin, par l'eslévation des Daces, elle establit son fils roi, renouant une estroite amitié avec les despotes de Moldavie, de Valakie et les chefs de guerre que le Turc avoit aux frontières. Soliman eut lors un beau temps pour enfoncer la chrestienté ; mais il fut destourné par les accidents domestiques. Il avoit deux principales concubines, de l'une desquelles il eut Mustapha3, agréable et gentil capitaine. De l'autre, il avoit Selim, Bajazet et Zangir le bossu. Le principal de ces bâchas, nommé Rustan4, grand mesnager, qui amassa un grand thrésor à son maistre, ayant espousé la fille de Roxolane, mère de Selim et des autres, se ligua avec sa belle mère pour faire ses beaux frères empereurs contre l'opinion de Soliman et de tous les gens de guerre. Cette Roxolane, esclave, fit la dévotieuse, et, cognoissant Soliman bigot et grand bastisseur de chapelles, en entreprit une fort excellente, là où
1. Agria, en allemand Erlan, résista aux Turcs et les obligea à lever le siège (Hammer, t. II, p. 81).
2. Auguste Sigismond , roi de Pologne , né à Cracovie , le 1er août 1520, mort à Knyszyn, le 18 juillet 1572.
3. Soliman II avait eu Mustapha d'une concubine circassienne; de Roxelane, il eut Mahomet, Selim, Bajazet et Ziangir, dit le Bossu.
4. Gamène, fille de Soliman, épousa Rustan, qui, quoique Ils d'un porcher, s'était vu élevé à la charge de grand vizir.
mesme Soliman vint faire ses dévotions. Puis elle fit intervenir un muphti, un de leurs premiers ecclésiastiques, lequel prononça cest édifice ne pouvoir estre sainct ni agréable à Dieu de la main d'un esclave. Geste femme faignit de si bonne grâce le desplaisir d'une telle sentence et l'impuissance de sacrer à Dieu quelque chose au salut de son prince, que Soliman, adverti bien à propos, la fit libre, et bien tost après, par l'aide du mesme muphti, l'espousa contre la coustume de ses prédécesseurs. Lors, avec plus de privauté, elle eschauffe le cœur de Soliman par philtres à son amour, et à haine contre Mustapha1 par soupçons de sa vertu, laquelle elle et son gendre exaltoyent tous les jours ; et faisoyent escrire de l'Ionie et d' Amasie2, où Mustapha gouvernoit, des louanges desmesurées qui ulcéroyent le cœur du vieillard soupçonneux. Elle essaya de l'empoisonner, et en mourut celui qui fit l'essai ; elle approcha contre la coustume turquesque ses enfans de la personne de l'empereur. En ce temps régnoit en Perse Tekmases, contre lequel Rustan se fit donner une armée sur l'apparence de quelque armement de Perses. En mesme temps, par lettres contrefaites, il persuada à Soliman que Mustapha avoit traicté du mariage de la fille de Perse pour lui, avec dessein de faire des deux empires un. L'amour de tous les janissaires et chefs de guerre, et leur inclination vers Mustapha achevèrent de perdre
1. Mustapha était accusé de projeter son mariage avec la fille de Tecmas, sophi de Perse.
2. Amasie, capitale d'une province de même nom, située dans l'Asie Mineure sur le Toscaulon, à 50 kilomètres environ de la mer Noire. C'est la patrie de Strabon.