H4 HISTOIRE
surveiller les tribunaux. Une loi accorda à l'église cent ans pour la prescription de ses droits.
Une autre éloigna de l'épiscopat les prêtres mariés qui avaient des en fans.
Un édit prescrivait les formes à suivre pour l'élection des évêques. Les jeux de hasard furent défendus, non comme cause de crimes, mais comme source de blasphèmes.
Mutila- Deux évéques, ceux de Rhodes et de Diospolis, évêques, accusés du crime qui attira sur Sodome et Gomorrhe la colère du ciel, recurent un châtiment peut-être aussi scandaleux que leurs débauches; ils furent mutilés et livrés en spectacle au peuple de Constantinople. Un héraut marchait devant eux en criant: a Apprenez, évêques, à ne pas )) souiller la sainteté de votre caractère ! » Pénitence Daus uu tcmos OU l'on déplovait cctle riffucur ra ei de 5oo coiitrc Ic vicc , Théodora comprit sans doute qu'elle devait elle-mêjiie, à l'opinion générale , quelque expiation. Elle changea l'un de ses palais en maison de pénitence.
Cinq cents feiiimes débauchées y devinrent religieuses, pleurant au pied des autels les mêmes égaremens qui avaient ouvert le chemin de la fortune et du trône à l'impératrice.
Une loij dictée par le véritable esprit du christianisme, défendit à la jalousie qui s'entourait d'eunuques de dégrader ainsi l'humanité par une honteuse mutilation.
DU BAb-EMPIllL. fJÔ
Le Caucuse lui, à celle époque, le ihéaii-e d'uue Révoii. révolution mslrucuve pour les despotes. IjC roi contre kur
des Aba^^es, délruisant la libcrié de son peUpl;*, s'était emparé du pouvoir absolu; il ppprimail ses sujets, mutilait et vendait ceux qui excitaient sa défiance : poussés à rintlcpendance, et mêmt' au crime, par l'excès du mallieur et de la servitude, ils se révoltèrent, forcèrent le palais dir roi, le tuèrent et embrassèrent le christianisme j un . .: . envoyé de Justiiiien avait accueilli leurs plaintes et encouragé leur révolte.
L'empereur n'aurait ménté que des éloges , s'il s'était borné à protégei" l'église; mais son zèle se changea en fanatisme : il ferma par un édit les écoles d'Athènes, asile à la vérité du pagamsrae, mais dernier refuge des sciences.
La persécution des idolâtres et des hérétiques produisit des conversioîis apparentes^ et dé nombreuses émigrations. • " •'- -^ -
L'empereur, qui méditait défà la conquête d« l'Occident , aurait voulu , pour parvenir à rélever =^ «^^^^avade les débris de l'empire romain, se délivrer,' par une paix solide , de la crainte des Perses. Il envoya un ambassadeur à Cavade ; rorgueilleux: roi de Perse reçut ses pré-sens, mais rejeta ses propositions. Dans ses lettres à Justinien , il ne lui donnait dans son style oriental que le titre de fils de la Lune, prenant pour lui-même celui de fîls du Soleil. c( Vous m'avez refusé, disait- il, des
Guerre
ecCavad roi de Perse.
» secours contre les Huns ; vous m'avez enlevé )) des alliés , des tributaires ; mes ennemis se sonl ï) toujours vus encouragés par vous : vous vous » dites chrétien ; n'oubliez donc pas que votre loi » vous défend d'amasser tant d'or et de verser » tant de sang. Si vous ne satisfaites à ma juste y> plainte, ma vengeance ne vous laissera de trêve » que jusqu'au printemps. »
doBéi^tlrc ^^ négociation étant ainsi rompue, Bélisaire, général des troupes grecques, vint camper aux portes de Para. Dès sa jeunesse, son habileté, son courage avaient fait pressentir ses grandes destinées; il inspirait la confiance à ses inférieurs, et le respect à ses égaux. Ses talens auraient pu toutefois, dans une cour corrompue, languir à jamais oubliés : une faiblesse honteuse lui ouvrit les poi'tes de la fortune ; il épousa la fille d'uji cocher. Sa femme Antonia était l'amie de Théodora, et la faveur de l'impératrice , dictant le choix de Justinien , donna un grand homme à l'empire.
Antonia, déréglée dans ses mœurs, infidèle en amour, constante en amitié , habile en intrigues , souilla la couche de son mari, se montra passionnée pour sa gloire, et, l'accompagnant sur ses flottes, dans ses camps, au milieu des combats > partagea toujours ses travaux, ses fatigues et ses périls.
Pérosc, à la tète de quarante mille Perses , marchait contre les Grecs. Les forces de Bélisaire ne
nu BAS-EMPIUt.. 87
s'élcvaiont qu'à vingt-cinq mille homincs, mal disciplinés et découragés par le souvenir de leurs nombreux revers. On ne pouvait compter que sur la bravoure des auxiliaires, Hérules etHims; mais leur fidélité était plus douteuse que leur vaillance.
Bélisaire, craignant de se compromettre avec dételles troupes, s'était retranché; les ennemis vinrent insulter les Impériaux jusqu'au pied des remparts. Un cavalier perse, courant avec fierté sur le front du camp , défiait hautement les plus braves à se mesurer contre lui : aucun guerrier n'osait répondre à cet appel ; enfin , indigné de cette stupeur générale, un simple baigneur, nommé André, s'arme, sort du camp, combat le Persan, le renverse, lui coupe la tête, et fait tomber sous ses coups un autre officier qui voulait venger le vaincu.
Ce succès , comme un heureux présage, ranime le courage et la confiance parmi les troupes de Bélisaire. Cependant celui-ci , avant de tenter le sort des armes , essaya encore de négocier. L'orgueil des Perses rendit toutes les conférences inutiles : Bélisaire les rompit, en confiant au Dieu des chrétiens la décision de cette querelle. Pérose dit que le Soleil, sa divinité , éclairerait sa victoire , et 1 introduirait dans Dara ; il ordonna même insolemment au gouverneur de lui préparer unq fête digne de son triomphe.
88 \ HISTOIRL
Des deux cotés on se prépare au combat : Bélisaire dit à ses soldats : « Compagnons, dissipez )) vos alarmes ! Votre ennemi est loin d'être aussi y) redoutable que vous le croyez ; un obscur do- » mestique vient sous vos yeux de terrasser les y> deux plus braves des Perses. Vous ne manquez » ni de force ni de courage , mais de discipline : )) apprenez à obéir , et vous commanderez à la )) victoire. Approcbez hardiment de vos enne- » mis, et comptez pour rien leur nombre j vous jii verrez dans leurs lignes peu db vrais soldats , » et une foule de paysans mal armés, plus pro- » près au pillage qu'au combat. Ils fuient les >i braves, et ne savent que dépouiller les morts.
)) Marchez ; souvenez-vous de vos pères , com- )j battez en Romains , et l'orgueil des Perses s'a- )) baissera devant vos armes. »
• Le signal donné, la bataille commença : tant qu on ee born^ à se lancer des flèches > les Perses plus adrcMts eurent- l'avantajçej mais ., Ipcsque les carquois furent épuisésr^ «tuj^ej^^t^ik glaive à la main, le3 deux armées se î©i^tîirent et se choquèrent, la fortune parut plus égale.
Le combat fut long et terrible. Cependant, par l'ordre de Bélisaire , les Huns et les Hérules , ayant tourné Tennemi, jetèi'ent le désordre dans ses rangs. Pérose fit alors avancer l'élite de ses troupes, les immortels; Sunica, à la tête des Huns, charge cette réserve, l'enfonce, tue son chef et
ou B.\S-i:,MI'lKK. 89
enlève son enseigne : alors <le toutes paKs les Perses prirent la liiiie, et l'on en fit un grand carnage.
Cavade éprouva encore un échec en Arménie ; l'i's
avecCava.le
on lui offrit de nouveau la paix ; il répondit que;, forcé par sa position à entretenir , au grand préjudice de ses peuples , deux fortes armées , l'une contre les barl^ares du Nord, l'autre contre les Romains , il ne voudrait traiter que si l'empire s'unissait à lui pour défendre lés portes caspiennes. Justinien y consentit, et s'engagea même à démolir les fortifications de Dara.
La paix fut ainsi rétablie pour quelques années invasion
dl>/~v • . • 1) • ^^ ' ^ . ■ • 15 lies barbares
ans 1 (Jrient ; mais 1 empire a*vait toujours d autres ennemis à combattre : les barbares , comme les têtes de l'hydre, semblaient renaître de leur sang. .'■"' .' '
Les Bulgares envahirent là' Thrace , les Esclavons l'illyrie ; ils furent d'abord repoussés par un de leurs xiompalriôtes, Mondou-, gétiéral habile , qui était entré au service de Justinien> Après lui, Chilbudius, chargé de la défense dû Danube , contint deux ans Jes' barbares : mais la troisième année , n'écoutant qu'une ardeur imprudente , il passa le fletrve , s'enfonça témérairement dans un pays montagneux, et se laissa tromper par la fuite simulée des Esclavons j ils 1 enveloppèrent , détruisirent son armée et le tuèrent.
90 HISTOIRU
OiJg.ncJcs Les historiens ne sont pas d'accord sur l'origine
Esdavona.
des Esclavons , peuple fameux , dont les armes et le langage s'étendirent de la mer Caspienne jusqu'en Saxe , et des bords de la mer glaciale jusqu'aux rives du Danube : ce qui paraît le plus probable , c'est que , sortis des forêts de la Scandinavie , ils habitèrent d'abord les vastes conlrées situées entre la Finlande et le fleuve Oby.
Les Vénèdes , les Goihs, les Esclavons n'étaient qu'un même peuple sous des noms différens j dans leur langue slava signifie gloire , et probablement cette nation belliqueuse dut le nom de Slaves à ses exploits.
On les confondit souvent avec les Bulgares et les Avares. Ils reconnaissaient un Dieu, maître de l'univers , et rendaient aussi des hommages aux divinités des montagnes, des fleuves et des bois.
En général ils étaient bien proportionnés : leur taille était haute, leur force prodigieuse, leur chevelure rousse; vailians, sobres, ils méprisaient l'agriculture et les arts, combattaient à demi nus et se servaient de flèches empoisonnées.
Leurs mœurs étaient ho spiialicres , leur gouvernement démocratique : on ne reconnaissait chez ce peuple d'autre droit à l'autorité que l'âge , l'expérience et la bravoure.
Nouvelle L'empereur ne put pas long-temps réunir toutes
guerre avec ., , , • 1 T)
cavadc, ses forccs contre eux; 1 cierncl ennemi des Romains, le roi de Perse, avait changé de conseil,
mj BAS-rMPiKir.. 91
Je général, et recommencé la guerre. Ayant desliiué Pérose , il lui donna pour successeur Azarélliès, homme d'un génie entreprenant, et Alainondar , prince des Sarrasins ; celui-ci dévasta plusieurs provinces romaines et se relira dans les déserts, chargé de butin , dès qu'il villes troupes régulières s'avancer contre lui.
Il avait conseillé à Cavade de faire une guerre d'invasion , et de marcher droit sur Antioche : on suivit son conseil. Azarélhès, à la tête d'une armée , traversa l'Euphrate *. Bélisaire s'avança contre lui et le rencontra près de Chalcis j Sunica, qui commandait les auxiliaires , attaqua sans ordre, mais avec succès.
Bélisaire , fondant ses espérances de gloire sur le rétablissement de la discipline, voulut le destituer, mais ne fut point soutenu.
Les Perses , effrayés d'un premier échec , se retiraient, poursuivis par le général romain, qui avait résolu de les chasser sans se compromettre : l'impatience des soldats indisciplinés éclata en murmures ; ils traitaient sa prudence de timidité , et demandaient à grands cris le combat : k Amis , leur » dit-il , laissez-moi épargner votre sang ; les enne- » mis sont en fuite; que voulez- vous de plus? Une » bataille pourrait rendre douteux votre triom- » phe qui aujourd'hui est certain : vous êtes :>» épuisés par une longue marche , par de longues
* An .53i.
92 lllbTOlKL
» privations : craignez de forcer les Perses à s'ar- » rcter dans leur relraile, et ne leur donnez pas » le courage du désespoir. »
Il allait poursuivre , on l'interrompt par des injures ; voyant alors qu'ils ne sont plus en état d'entendre le langage de la raison , et voulant au moins diriger des passions qu'il ne peut arrêter , il commande ce que rarméc veut, et, donnant le » signal désiré : a Mon intention, dit-il, était )) d'éprouver votre courage; je suis content de )) vous , vQus .le serez de moi , pourvu que je » voie autant d'ardeur dans vos actions que dans )) vos paroles. »
Baiaiiie «le La balaiUc eut lieu près de Callinique. On inique. ^^^j-^j]^2j^j^jj^ jg pj^j.^ ç.^ d'autre avec acharnement ,
la mêlée fut longue et terrible ; la nuit liaissa la victoire indécise ; mais le lendemain , les immortels ayant chargé l'aile droite des Romains avec impétuosité, Azarélhés roi des Arabes-Homériles , allié de Justinien, prit l'épouvante et la fuite.
Les Isaures, et les Lyconiens, entraînés par leur exemple , tournent le dos , et , rencontrant la mort qu'ils voulaient éviter, se noient dans l'Euphrate.
La cavalerie romaine est enveloppée par les Perses ; une partie fuit , l'autre meurt. RéMstance Bélïsairc et son lieutenant Pierre gardent seuls, dcB/hsa'ïre. daus cc désastrc , uu courage inébranlable.
Le général romain , à la tête d'un corps
nu BAS-EMPIRE. gS
iriufanlcTle, faible par le nombre, forl par son intrépulilé , se relire en bon ordre , faisant face et combattant de tons côtes, jusqu'au moment où TEuphrate l'arrête ; acculé sur la rive du fleuve, il résiste , comme une forteresse , à toute l'armée ennemie €{ui lui donne vingt assauts , et vingt fois est repousséc.
' Le champ de bataille était couvert de morts ; le général de la cavalerie des Perses avait été pris par Simica ; la lassitude et la nuit séparent les combattans: au point du jour les Perses, désespérant d'entamer les Romains , retournent dans leiH' camp; Bélisaire les poursuit et en tue un grand nombre : des deux côtés on convint que l'armée romaine avait été vaincue , mais que Bélisaire était resté vainqueur.
Azarétliès, exagérant son triomphe , espérait en recevoir le prix ; une disgrâce fut sa récompense.
Suivant un ancien usage, à l'ouverture d'une usa-e campagne , l'armée des Perses défilait devant le guerre. '' roi : chaque soldat , portant deux javelots , en déposait un au pied du trône ; ils étaient soigneusement gardés et comptés. Après la guerre , les soldats défilaient de nouveau devant le monarque , et jetaient devant lui le javelot qui lui restait : par ce moyen on calculait, avec assez de précision, le nombre d'hommes qui avaient été pris ou tués.
IjC roi demanda dédaigneusement au général victorieux de quelle ville il s'était rendu maître ,
et quelle province il avait conquise, k J'ai fait )) plus que des conquêtes, répondit Azarélhèsj » j'ai vaincu Béllsaire. » « Ah! reprit le mo- » narque , en lui montrant les javelots , c'est trop » acheter un succès douteux que de le payer » par la destruction de la moitié de mon ar- » mée. »
UTort En vaitt Cavade, redoublant d'efforts, défendit a ses généraux de rentrer en Perse avant de s être emparés de la ville de Martyropolis ; il échoua dans cette entreprise. Les lieutenans de Bélisaire enlevèrent à l'ennemi plusieurs forteresses ; et ce roi , dont l'orgueil était porté jusqu'à la passion , mourut du chagrin que lui causait le peu de succès de ses armes.
' Les grands, rassemblés, élurent pour roi Causés,
Avènement O ' ^ L ■>
^* ^j^"°"g son fils aîné ; mais l'un de ses ministres, Mébo- Pcrse, ^Qs^ ayant lu alors un écrit de Cavade qui désignait Cosroès pour son successeur , l'habitude de la crainte fit respecter encore l'autorité de l'ombre royale, et d'une voix unanime on proclama Cosroès.
Ce prince célèbre fut l'Alexandre de l'Orient : les Perses l'appelèrent Anouschirvan , cime généj'euse ,• dans leur enthousiasme ils le plaçaient audessus de Cyrus.
Les Perses admirèrent le génie de ce conquérant , mais leur haine l'accusa de tous les vices dont on charge les tyrans les plus odieux.
DU bas-iîmpihe; g5
Ce nouveau roi proléi^'cail, (Ut-oii, les lotlrcs; il avait fait traduire les OEuvres rie Platon et d'Arisloie. Sur le bniit de sa renommée , les philosophes païens , que Justinien persécutait , vinrent chercher un asile dans ses Etals : mais bientôt , détrompés par le despotisme oriental , et regrettant les formes plus douces de l'administration romaine , ils revinrent dans la Grèce et y furent protégés par l'influence de Cosroès, car ce prince recommandait aux autres les vertus qu'il n'avait pas.
Justinien lui envoya des ambassadeurs pour de- Pais entre mander la paix • le roi de Perse exigea d'abord Cosroés. des conditions trop dures, onze mille livres d'or, et la cession de plusieurs villes : enfin le traité fut conclu ; on se rendit de part et d'autre les places et les prisonniers *.
Les querelles sanglantes du cirque continuaient Qacrciies à troubler la tranquillité de Constantinople ; et la cour j en y prenant part , augmentait leur animosité.
Théodora protégeait la faction verte; l'empereur s'était déclaré pour la faction bleue. Le peuple, opprimé par l'excès des impôts, avait conçu une haine violente contre les ministres de l'empereur, et principalement contre Jean de Cappadoce, son favori , qui vendait la justice , et se rendait également méprisable par son avarice et par ses débauches.
" An,'i33.
Révoitcdu Quand les peuples sont, méconlcns , le plus
peuple pour v. 1 1
la factiou léger prétexte les porte à la révolte , la moindre étincelle fait explosion : on avait^xercé quelques rigueurs contre plusieurs partisans de la faction verte : le peuple entier se soulève pour elle , s armé et taille en pièces la garde impériale qui s'oppose à ses excès ; pendant trois jours les maisons sont livrées aux flammes et au pillage . les rues sont inondées de sang , et la capitale ressemble à une ville prise d'assaut.
Les séditieux demandent à grands cris la tête du favori ; quelques-uns proclament Auguste un soldat nommé Probus ; on assiège le palais. Bélisaire, à la tète d'une troupe de braves, en défend les portes, renverse les plus mutins, et, par des prodiges de courage, effraie et écarte les assaillans.
Fftraeiéde Cependant leur nombre croissait toujours : le faible Justinien voulait fuir , il allait perdre son honneur et. son trône : la fermeté d'une femme lui conserva le sceptre et la vie- « Prince, lui dit y) Théodora, on blâme injustement la hardiesse î) des femmes qui se mêlent des affaires publiques ; » vous me le prouvez et je le sens. Vainement on i) objecte qu'il ne faut rien décider légèrement )) dans les circonstances critiques : c'est dans » l'extrême péril que la témérité est prudence.
» La crainte conseille la fuite ,. elle produit » non la sûreté , mais la honte. La mort n'est y) qu'un accident, tout homme y est sujet; mais.
nu IiAS-EMI>lRL. 97
» lorsqu'on est assis sur le trône, l'exil devient » un affront insupportable,
» Rien ne saurait me déterminer à quitter la M pourpre , et à vivre un seul jour dépouillée des » noms d'Augusta et d'impératrice , dont vous » m'avez honorée.
» Si la vie est le seul bien dont la conservation » vous louche, vous pouvez , je le sais, la sauver : » la mer baigne les murs de ce palais, vos vais- » seaux vous attendent, il vous est facile d'y trans- » porter vos U'ésors ; la Propontide vous ouvre » un asile. Mais craignez que le drame d'une » existence si lâchement prolongée ne vous offre » pour dénouement , au lieu de repos et de plai- » sirs f qu'une mort aussi cruelle que honteuse.
» Pour moi, je tiens à celte vieille maxime, » qu'il est honorable de mourir, pourvu que la )) postérité salue avec respect le nom d'empereur » gravé sur notre tombe. »
L'empereur , cédant à l'autorité de sa femme , se décida à rester dans son palais, par faiblesse plus que par courage.
Deux jeunes princes, Hyppace et Pompée, Tumulte neveux comme lui de Justin , excitaient sa dé- Hyppaco^ct fiance ; il les éloigna 5^ ' sa personne : le peuple les " """^ *^" entoure, les mène av cirque , et proclame Hyppace empereur.
On avait répandu la nouvelle de la fuite de Justinienj le Sénat tremblant joint ses suffiages TOME 8. 7
à ceux tlo la muliitudc ; Justimen , informé de cet cvcnenient, sort à la tête de la garde, en suppliant plutôt qu'en maître. Tenant dans sa ^nain l'Evangile , il s'avance au milieu du peuple étonné : (( Citoyens , dit- il, rentrez dans le devoir ; je jure » sur ce livre saint de vous pardonner ; la justice » me le commande, car je suis ici le vrai, le seul » coupable : mes péchés ont égaré mon âme , et » je suis devenu sourd à vos plaintes. »
A ces mots, de violens murmures éclatent; ce mpjange de peur et de dévotion excite l'indigna-^ lion et le mépris.
D'un autre côté Hyppace, non moins timide, s'efforçait de persuader à l'empereur que , couronné malgré lui , il n'avait rassemblé le peuple dans le cirque que pour le lui livrer. La fermentalion des esprits interrompit ce combat de lâcheté. Justinien se relira avec honte dans son palais. On crut de nouveau qu'il avait pris la fuite. Celte erreur ranima l'espérance d'Hyppace : ses partisans s'emparèrent de l'arsenal et le pillèrent. Massacre Taudîs qu'ils perdaient , dans ces désordres , un temps précieux, le chambellan Narsès, à force d'or , gagna une partie du peuple ; bientôt on se battit aux cris opposés de vivent Justinien et Thêoclora ! et de vivent Hyppace et Pompée ! Bélisaire, Mondon et Narsès rassemblent des soldats fidèles, profiteju habilement de cette confusion j chargent vivement le peuple et le poussent
dans lo cirque.
nu BAS-EMPIRE. 99
ilans le cirque, dont les portes, trop étroilcs, s'opposaient à la fuite d'ime foule épouvantée; trente iiiillc hommes périrent sur celte funeste arène. Hyppace et Pompée , cliareés de fers , voulurent wort vainement se iusiifier , leur faiblesse déshonora < ' ''« i'"'»-
pcc.
leur vie sans la prolonger ; on les jeta dans une prison où ils furent étranglés. Ainsi la fermeté de Théodora et l'intrépidité de Bélisaire sauvèrent l'empereur.
Juslinicn reprit son orgueil , dès que le danger disparut ; il publia partout les détails pompeux de cette triste victoire, dont il s'attribua exclusivement riionrieur. Le peuple fut puni par deux édits; l'un rappelait les favoris disgraciés, l'autre suspendait les jeux publics : la porte par laquelle " on lit sortir les cadavres entassés dans le cirque reçut le nom àe porte des morts.
A peine délivré de la terreur qui l'avait presque Projet jaecicie a descendre du Irone, Jusiinien, revenant 'icrAniquo
par Jusli-
à ses projets auibitieux , résolut d'entreprendre la "''^°conquête de l'Occident.
Les princes faibles , tremblant aux moindres dangers qui menacent leur peisonne , craignent peu les périls auxquels ils n'exposent que leurs généraux et leurs amiées ; leur vanité est belliqueuse , pourvu qu'elle n'entende que de loin le bruit des armes.
Les Vandales occupaient alors toute l'Africme, Rôvoiutioa
... , •■en Alnijua,
depuis le détroit de Cadix jusqu'à Cyrènc; ils
lOO HISTOIRE
s'étaient rendus maîtres de la Corse et de la Sardaigne ; mais , depuis le règne de Genséric , leurs mœurs étaient changées. Amollis par une longue paix , vaincus par la chaleur du climat , par les charmes des Africaines , corrompus par le luxe qui détruit les Etats plus promptement que la rouille n'use le fer , l'éclat de l'or leur fit oublier celui des armes ; ils avaient quitté les combats pour les spectacles, les travaux pour les plaisirs , les tentes pour les palais ; et l'âpreté de ces fiers 'cnfans <iu Nord avait disparu pour faire place à la mollesse italienne. Ils ne gardaient de leurs anciennes mœurs que la cruauté.
Hunéric , fils de Genséric , pour assurer son repos, assassina ses frères et leurs enfans, et ne connut d'autre moyen pour maintenir dans ses Etals la tranquillité religieuse, que de persécuter impitoyablement ceux de ses sujets qui ne professaient pas , comme lui , l'arianisme.
Las de sa tyrannie et méprisant sa faiblesse, les Maures se soulevèrent en Numidie et se rendirent indépendans ; le roi mourut sans avoir pu soumettre les rebelles.
Le prince Gondamon , échappé au massacre de sa famille , lui succéda , et fit de vains efforts pour reconquérir la Numidie. Il eut pour successeur Hildéric , fils d'Hunéric : ce monarque , doux , mais faible , fut vaincu par les Maures , et rechercha l'amitié de Juslinien. Mécontent de la
DU B.4S-ElVlPlH.ii. loi
conduile «le sa tenime Amalfridc , fille du grand ïhéodoric , il la fit enfermer : son alliance avec l'empereur d'Orient excita les murmures des Vandales, ses revers lui firent perdre leur estime, et ses rigueurs contre Amalfi-ide le privèrent de l'appui de la reine des Gotbs.
Un prince de son sîing, Gélimer, ambitieux, u.nrpaiion fourbe , bardi , profita de ses fauies , aigrit 1 esprit des Vandales , les révolta , fit descendre le roi du trône, et prit audacieusement sa place *: aucun parti ne se déclara pour le malheureux Hildéric.
L'adroit Gélimer avait persuadé aux grands et au peuple que ce prince était seul coupable , par son incapacité, du succès des Maures, et qu'il voulait lâchement soumettre l'Afrique a l'empire d'Orient.
Justinien, infonné de cette révolution, défendit seul la cause du monarque détrôné : ses ambassadeurs reprochèrent à Gélimer sa révolte contre son roi légitime , et lui représentèrent qu'appelé un jour au trône par sa naissance il devait en défendre les droits et non les violer ; enfin il le priait , s'il ne voulait pas rendre le sceptre , de traiter doucement Hildéric , et de lui laisser le litre et les honneurs dus à sa dignité.
Gélimer dédaigna de lui répondre, resserra les fers d'Hildéric, de son frère Evagès , et leur fit crever les yeux.
* An 532.
L'empereur lui écrivit en ce» termes : « Puisque, » malgré nos conseils, vous persistez à garder un )) trône usurpé, laissez-nous au moins offrir dans » notre cour un asile et des consolations aux mal- » liQwreux princes que vous avez privés de la vue » et de la liberté : si vous refusez d'y consentir, » nous vous y forcerons j et, en vengeant leur in- » jure , loin de croire rompre les traités faits avec » vos prédécesseurs , nous croirons remplir fidè- » lement les devoirs qu'ils nous imposent. »
« Je n'ai point usurpé le trône , répondit Géliw mer, les Vandales en ont chassé Hildéric qu'ils » en trouvaient indigne, et j'y suis monté par le )) droit de ma naissance. Un prince sage se Jborne » à régir ses Etats et respecte l'indépendance des » autres : vous régnez sur le plus grand empire » du monde, il doit vous donner assez d'affaires ; » ne vous immiscez point dans les miennes. Si » vous voulez la guerre , je suis prêt à la rece- » voir , et je vous rends responsable devant Dieu » de l'infraction d'un traité juré par vous et par » vos prédécesseurs. »
Hésitniion L'cmpercur , avant d'entreprendre la conquête
«le Juslinitn
i.ourson en. de 1 Afrique , consulta les patiices, les grands de l'Etat, les sénateurs : la plupart, frappés de crainte, s'opposèrent vivement à une entreprise dont le succès paraissait douteux ; les uns rappelaient la honteuse défaite de Basiliscus, et la ruine sanglante de l'armée de Léon ; les autres redoutaient
DU BAS-EMPIRE. io5
les dépenses énormes que coûterait cette expédition : les généraux exafçéraient les difficultés d'une si longue navigation et l'insalubrité du climat.
Jean de Cappadoce , ministre favori de l'empereur, appuya les opposans avec chaleur, et supplia le prince de ne point envoyer à une mort certaine, contre les plus farouclies des barbares , l'élite des légions; c'était, selon lui, risquer le salut de l'empire , que d'embarquer ses plus fermes défenseurs, pour les porter dans des contrées si lointaines qu'on serait plus de six mois sans en avoir de nouvelles. « Enfin, disait-il, quand la fortmie )) favoriserait nos armes , nous ne pourrions con- )) server l'Afrique après l'avoir conquise , puisque » nous ne sommes plus maîtres de l'Italie et de la )) Sicile , où régnent les Gotlis nos ennemis. ))
Ebranlé par ces remontrances , Justinien hésitait : tout à coup un évêque prend la parole : « Dieu, dit-il, m'est apparu ; il vous ordonne par » ma voix de vous armer pour la délivrance des » catholiques. Je vous annonce , en son nom , la )) victoire ; il ajoutera l'Afrique à vos vastes » Etats. »
A ces mots , toute opposition cesse , la guerre Prépamtifo
1 / • I , 1- • . (le gUtlri;
est décidée : Justinien concentre ses troupes , contre ics
- , , . . Vandales.
arme ses vaisseaux , raissemble des munitions , et charge Bélisaire des dangers et de l'honneur de cette grande entreprise.
Géllmer était hajjile et brave, mais sa violence
lo4 HISTOIRE
servit ses ennemis. Pudentius, ne en Afrique ,' soulève les catholiques persécutés, et, avec le secours de quelques troupes envoyées d'Italie , il s'empare de Tripoli, et se défend avec succès contre les Vandales. Dans le même temps Godas excite une révolte en Sardaigne , refuse le tribut à Gélimer, et implore l'appui de l'empereur qui lui fait passer un secours de quinze cents hommes ; cette diversion affaiblit Gélimer , qui se vit forcé d'envoyer son frère avec cinq mille Vandales en Sardaigne.
L'armée de Bélisaire se composait de dix mille hommes de pied , de cinq mille chevaux , de quelques corps auxiliaires , de cinq cents navires et de vingt mille matelots.
Lorsque la flotte fut près de mettre à la voile , l'archevêque Epiphane bénit solennellement l'armée, et, pour sanctifier le vaisseau amiral, il y fit entrer un soldat qui venait de recevoir le baptême.
Départ de Bélisaire , dont le nom présageait la victoire , partit avec un. vent favorable , aux acclamations de tout le peuple de la capitale. Avant de triompher des ennemis , ce général habile s'occupa de vaincre le caractère indiscipliné de ses soldats. Ayant relâché au port d'Abyde , il fit pendre deux Massagètes qui avaient commis un meurtre : ses troupes, depuis long-temps accoutumées à la licence, s'indignent de cette rigueur, se mutinent, cela-
DU BAS-EMPIlli;. 106
lent en murmures ; Bélisaire s'élance au milieu des séditieux, et les étonne par la fierté de son geste et de ses regards.
A sa vue, le silence annonce déjà la crainte ; « Si je parlais , leur dit-il , à de nouveaux soldats, » étrangers à la guerre, il me faudrait peut-être » leur citer une foule d'exemples pour les con- )) vaincre que la fortune des combats dépend plus » de la vertu que de l'audace , de l'ordre que du » courage ; mais vous, qui avez vaincu des braves, )) et qui, malgré votre vaillance , avez quelquefois » été battus , vous devez savoir que le destin des » armées est dans la main de Dieu. Si vous l'of- » fensez par vos excès , si vous l'outragez par des » homicides , vous perdrez tout droit à sa pro- » tection; abstenez-vous donc de tdut vice, de » toutdésordre : quelque brave que soit un soldat, » je n'aurai que du mépris pout lui s'il marche » au combat sans avoir la conscience et les mains )) pures. Je n'estime la valeur* que lorsqu'elle est » accompagnée par la justice. ))
Sa fermeté établit la discipline , son active vigilance pourvut l'escadre d'alîmens salubres, et fit cesser les maladies causées par des- vivres avariés, dont l'avarice de Jean de Cappadoce avait rempli les vaisseaux. •
On attribue à Bélisaire l'invention des signaux ; ce qui l'empêcha , dans une si longue expédition , ats signaux de perdre , comme on l'avoit vu jusqu'alors , les Baisaiic
Invention
106( IIISTOIKE
bâlimens qui se trouvaient séparés de la flotte par la nuit ou par l'orage.
On aborde en Sicile. Procope l'historien , envoyé à Syracuse par le général , lui rapporte d'heureuses nouvelles j il apprend qu'Amalasonte a fait préparer des vivres pour sa flotte , que l'élite des troupes vandales est occupée à reconquérir la Sardaigne, et que l'armée de Gélimer ^ à }x;ine rassemblée , est encore à quatre journées, .de la côte* rr.in|>cni<-nt Bélisairc donne alors le signal du départ ; presque tous les généraux proposaient de descendre direclementà Ckirthage.Bélisaire, qui ne voulait point soumettre le succès de son entreprise aux caprices desélémens et au ^ortincerlaind'un combat naval, débarque sur la côte la plus prochaine, la moins défendue, s'y retranche , fait de son camp urie forteresse, et se sépare intrépidement dp ses vaisseaux.
Il pouvait, dans ce camp choisi au hasard , craindre de manquer d'eaU } 41, y trouva une source : cette découverte, au milieu des sables brûians, parut aux yeux des catholiques un prodige qui leur assurait la prot€tetion divine.
Procope, dont l'histoire instructive est tacliée par la crédulité de son siècle , partageait à cet égard l'opinion superstitieuse des soldats.
Cet écrivain, comparable sous d'autres rapports aux historiens de l'antiquité , raconte avec une étrange bonne foi que le saint ermite Jacques
DU BAS-EMPUIE. I07
enchaînait et rendait immobiles les Ijarbarcs qui voulftient lancer leurs flèches contre lui.
A cette époque, le bandeau de la superstition couvrait les yeux des hommes d'Etat comme ceux du vulgaire ; on disputait sur les vérités des diverses religions , on respectait leurs fables.
Le véritable prodige , dans ce siècle de décadence , c'était la conduite de Bélisaire : à sa vigilance, à son courage , à sa sévérité , l'Afrique crut revoir Scipion.
Quelques soldats se permirent de piller un champ ; il les fit châtier publiquement, craignant avec raison que la vue de tels désordres ne por^ lât les habiians à oublier leurs anciennes injures et à se rapprocher des Vandales.
Il s'empara de Syllecte, ville voisine : la. discipline qu'il maintint dans ses troupes rassura les citoyens ; de ce moment les peuples ne redoutèrent plus son approche ; et parant il fit connaître qu'il s'était armé non contre l'Afrique , mais contre son tyran «
Les villes de Leptis, d'Adrumette, de Grasse, ne lui opposèrent aucune résistance. 11 marcha rapidement sur Cartilage , et se tint constamment à l'arrière-garde , persuadé que Gélimer ne tarderait pas à le suivre pour le combattre et sauver sa capitale.
Le roi des Vandales , qui s'avançait en effet Mardie à grandes journées, dans l'capoir de l'aticindre,
main.
écrivit à son frère Ammatas , gouverneur deCarthage, et lui ordonna d'égorger Hildéric et les princes captifs , et de se porter ensuite avec sa garnison au-devant des Romains , pour les arrêter au défilé de Décimum , situé à soixante-dix stades de Carthage ; en même temps , il donna l'ordre à son neveu Gibamond de marcher le long de la côte : ainsi Bélisaire devait être attaqué en tête^ en queue et en flanc.
Exjdoiu I^a précipitation d' Ammatas fit manquer ce plan nérai ro- habilement conçu. Sans attendre le reste de ses troupes , il passa le défilé avec son avant-garde : Jean , général romain , à la tête d'un corps d'élite, le combattit et le tua j sa mort jeta le désordre dans tous les pelotons qui venaient successivement de Carthage. Jean ne leur laissa pas le temps de se rallier ; il en fit un grand carnage et les poursuivit jusqu'aux portes de la ville.
Dans le même temps les Massagètes , qui formaient une partie de la cavalerie auxiliaire des Romains, rencontrèrent la troupe de Gibamond dans un lieu nommé le Cliamp-du-Sel , et, après un combat opiniâtre , la défirent complètement.
Bélisaire, arrivé au défilé de Décimum , s'y retrancha et obligea les soldats , qui avaient repris sous lui lliabitude des travaux, à fortifier leur camp selon les anciennes coutumes.
(c Compagnons , dit-il , voilà l'heure des com- » bats , les Vandales s'avancent ; aucun parti ne
■» VOUS protoge en Afrique , vos vaisseaux sont » éloignés ; aucune ville forte ne vous offre un » asile , tout notre espoir repose sur nos glaives : » braves , nous triompherons ; lâches , non-seui) lement nous serons vaincus , mais nous périrons >i tous honteusement. La justice de notre cause » nous promet la victoire , nous n'entreprenons » point une injuste conquête : l'Afrique nous ap- >) partenait , nous ne reprenons que notre bien, » et le prince que nous combattons est un tyran » plus détesté par ses sujets mêmes que par ses )) ennemis.
«Vous avez attaqué souvent sans crainte les plus » belliqueux des hommes, les Perses et les Scythes: » aujourd'hui vous combattez des Vandales , qui » n'ont jusqu'à présent fait la guerre qu'à des Mau- » res, misérables sauvages à demi nus, sans art » et sans discipline. Ces Vandales , depuis long- » temps, ont perdu l'habitude des armes. Je prie » le Dieu tout-puissant qui préside à nos desti- » nées d'enflammer votre courage , de vous in- » spirer pour vos ennemis le juste mépris qu'ils » méritent , et de vous rendre , par vos exploits , » dignes de l'immortel honneur qui vous attend » dans votre patrie. »
Après avoir ainsi parlé , il laisse dans son camp son infanterie et sa femme Antonine , infidèle dans ses plaisirs , mais constante dans les périls ,
110 HISTOIÏIE
et marche à la tête de la cavalerie au-devant de l'ennemi.
r..nnère Malheureuscmcnt les Massaeètes qui avaient
attaque. >, , . .
lourdes battu le neveu de GéJimer, revenaient sans dé-
Ma sngctcs.
fiance ; l'armée des Vandales les rencontre , les charge, les met en fuite et les jette sur l'avantgarde de Bélisaire , où elle répand l'épouvanie.
Si le roi eût profité de ce premier succès , on ne sait quelles auraient été les suites d'une telle déroute : mais il s'avança lentement , célébra les funérailles de son frère , donna le temps au général romain de rallier les fuyards qui avaient porté l'effroi jusque dans son camp.
,.. , . , Profitant de cette faute , Bélisaire à son tour
V icfoiro de -^
Mir^GéTi- attaque à l'improviste l'armée vandale, qui n'avait """^* pas eu le temps de se ranger en bataille ; il y jette le désordre; ses légions accourent , le rejoignent et complètent sa victoire. L'armée de Gélimer , après un affreux carnage , fuit dans les déserts.
Son cnhée BéHsaire , sans perdre un moment , se porte sur iiiage. Cartilage. La nouvelle de sa victoire l'y avait précédé : la garnison voulait se défendre ; elle est désarmée par les citoyens : la capitale de l'A frique ouvre ses portes au vainqueur j des feux de joie éclairent sa marche, toute la ville est illmuinéc; il y entre en triomphe.
Par l'effet d'un heureux hasard, la flotte impériale arrivait alors près de la rade ; elle voit avec
DU BAS-EMi'iiir:. m
surprise c|uc Carlha^c est au pouvoir des Romains. Enfin Bélisairc est conduit, au bruit des acclamations du peuple, dans le palais des rois, et s'assied sur le trône de Gélimer.
Procope, comparant ce triomphe à celui de Scipion, trouve Bélisaire pins i^rand et plus heureux que le c(msul, parce qu'il conquit cette ancienne rivale de Rome sans la détruire , et que le sang d'une foule de citoyens ne souilla pas ses lauriers.
Cette réflexion ne prouve que l'enthousiasme de l'historien pour son héros. On pouvait comparer Bélisaire à Scipion , mais les temps , les peuples , les circonstances ne se ressemblaient pas ; Scipion renversait l'implaca])le ennemie de Rome; Bélisaire délivrait de la tyrannie des Vandales une ville romaine.
Une ancienne prédiction , d'autant plus répandue qu'elle était plus triviale et plus puérile , semblait avoir annoncé au peuple sa délivrance et la victoire de Bélisaire. Tel était ce dictum vulgaire : un jour le G chassera le B , et ensuite le B chassera le G; en effet Genséric vainquit Boniface, et Bélisaire renversa le trône de Gélimer. Ainsi la fortune parut accomplir ce rêve d'une superstition populaire.
Dès que les Romains furent maîtres de Cartilage , les catholiques rentrèrent dans l'église de Saint-Cypricn, et les prêtres ariens se dérobèrent
par la fuite aux vengeances de ceux qu'ils avaient si long-temps persécutés.
Bélisaire, comme tous les grands capitaines vraiment dignes de leur gloire, se défiait de la fortune , et ne se laissait point endormir par ses faveurs. Tandis que l'ennemi vaincu fuyait épouvanté , prévoyant son retour, il répara promptement les fortifications de Cartilage.
Ce grand homme dut tous ses succès non au sort , mais à sa prudence et à son génie ; il connaissait trop son siècle pour livrer sans défiance sa gloire à l'inconstance des Huns, des Massagètes , qui servaient comme auxiliaires dans son armée, et au courage incertain de ces légions asiatiques, avides de butin, peu sûres dans le danger , séditieuses aux moindres revers : il avait choisi, dans toutes les parties de l'empire, les hommes les plus braves, les plus éprouvés, et il s'en était composé une garde aussi nombreuse que fidèle. Ce corps d'élite , cette troupe de héros , digne de son chef, le suivait partout, entraînait les faibles par son exemple, les lâches par la crainte, contenait les rebelles, déconcertait les traîtres, réprimait la licence, et, par des exploits prodigieux, semblait faire revivre Rome antique au milieu de l'empire en ruines.
L'un de ces braves, Diogène, écuyer de Bélisaire, est envoyé un jour par lui avec vingtdeux cavaliers pour occuper un village ; il s'en
DU UAS-EMPIUL. i\'5
empare; au milieu de la mût, la maison qu'ils liabitent est entourée par toute l'armée des Vandales : Dlogène et ses vin^4-deux braves brident sans bruit leurs chevaux, les moment et ouvrent intrépidement les deux batlans de la porte ; couverts de leur bouclier et la lance au poing, ils se précipitent sur les Vandales, les enfoncent, traversent leurs nombreux bataillons , et , criblés de blessures, mais n'ayant perdu que detix hommes, ils rentrent victorieux dans Carthage.
La renommée de Bélisaire frappait de respect tous les barbares , habitans de l'Afrique : les princes de Mauritanie se soumirent à lui, et lui demandèrent l'investiture impériale, dont les marques étaient alors un sceptre , une toque d'où pendaient plusieurs lames d'argent , un manteau blanc, une courte tunique, brodée en diverses couleurs, et des brodequins dorés.
Cependant le général romain intercepta des ,j^^^ ^^^ lettres envoyées à Gélimer par son frère Thrazon ; tottuef 'de il lui mandait que la Sardaigne était soumise , ^^^™"" qu'il avait tué Godas et passé ses troupes au fîl de l'épée. Ces nouvelles ann®nçaient de nouveaux combats ; bientôt Thrazon débarqua en Afrique ; Gélimer rassembla son armée ; tous deux réunirent leurs forces , leur deuil, leurs regrets et leur soif de vengeance.
Les agens du roi des Vandales s'efforçaient partout de soulever les ariens et de débaucher
1\^ llISTOIKi:
les Huns. Ceux-ci se laissèrent séduire ; Bélisaire découvrit le complot, et intimida les rebelles par quelques coups d'autorité.
H réunit promptement ses troupes et les exhorta au courage : (( Une victoire , leur dit-il , termi- » nera vos fatigues et la guerre; une défaite vous )) enlèvera tout ce que vous avez conquis , et fera y) renaître tous vos dangers. »
Le roi des Vandales vint camper à Tricamare , à cent quarante stades de Carthage. « Unphénoy) mène singulier, dit Procope, accrut la confiance » des Romains; ils virent, pendant la nuit, des )) flammes voltiger autour de la pointe de leurs yy lances. »
Gélimer ne voulut point qu'on retranchât son camp qui renfermait ses enfans, ses trésors, ses femmes , ainsi que celles de ses officiers et de ses soldats. 11 croyait que chacun, craignant pour sa famille , la défendrait avec fureur.
Rappelant aux siens la promptitude avec laquelle les Vandales avaient autrefois chassé les Romains de l'Afrique, il attribua sa première défaite aux caprices du sort ; Thrazon leur montrait avec orgueil les trophées conquis récemment en Sardaigne.
Un ruisseau séparait les deux camps. Martin , Valérien, Cyprien, Marcel, chefs renommés, commandaient Taile gauche, composée de la cavalerie romaine; Pappus et Barbattus, à la tête
nu BAS-EMPIKE. Il5
des Massaj^èlcs , dirigeaient la droite; Lélisaire se ti'ouvait au centre ; Jean commandait sa f^arde et portait son étendard. Les Huns étaient placés hors de la lii^nc, les légions restaient en réserve.
Le signal est donné : la garde de Bélisaire traverse la rivière, charge les Vandales, est deux fois repoussée, se rallie, retourne au combat, et pénètre dans les rangs ennemis ; Thrazon , après une vive résistance , est tué ; les barbares se retirent, les légions arrivent et changent leur retraite en déroute. Enfin les Huns et les Massagètes , qui peut-être seraient tombés sur les Romains, s'ils avaient été vaincus, chargent les Vandales dans leur fuite, et en font un grand carnage.
Gélimer , troublé par la crainte et par le déses- ^^ ''i^?'*^^
' '■ * ttsa faite.
poir, ne donne plus aucun ordre; il se sauve, suivi de cpielques domestiques. L'armée vandale, consternée de son départ, se disperse, laisse le camp sans défense: Bélisaire s'en empare, et y trouve les immenses richesses accumulées depuis un siècle en Afrique par le saccagement de Rome et par la dévastation de l'Italie.
Après cette victoire, il ne fut plus possible au général romain de réprimer l'avidité de ses soldats: la vue de ces prodigieux trésors les enivre ; ils se livrent avec fureur au pillage et à la débauche , et, dans cet instant, quelques escadrons vandales réunis auraient pu fiicilement exterminer les
Mort lie Jean par la
116 HISTOIRt
vainqueurs : enfin Bélisaire , en mêlant habilement la douceur à la fermeté, parvint à rétablir l'ordre dans l'armée.
Cependant Jean, avec une partie de la garde, niaïadresse pQursuivait saus relâche Gélimer, et l'aurait peutêtre atteint ; mais un de ses lanciers , qui était ivre , voulant tuer un oiseau de proie planant au-dessus de lui, perça de sa flèche la tête de ce général. Tout l'empire regretta son courage , ses talens et ses vertus.
Sa troupe consternée s'arrêta, laissa Gélimer se sauver dans Médène, et porta tristement le corps de son chef aux pieds de Bélisaire ; il l'arrosa de larmes et lui érigea un tombeau.
Bélisaire fit ensuite le siège d'Hippone, s'en rendit maître, et y trouva des richesses considérables. Il chargea Pharas, général hérule, d'investir la montagne escarpée de Médène, sur laquelle Gélimer s'était retiré.
Comme les armées vandales étaient détruites , Bélisaire envoya une partie de ses troupes à Lillybée; mais les Goths lui en refusèrent l'accès. Amalasonte écrivit au général romain que la Sicile lui appartenait par droit de conquête, Lillybée par alliance avec les Vandales , mais qu'il fallait négocier et non combattre , et qu'elle prendrait Juslinien lui-même pour juge de ses prétentions. retire Pharas voulut d'abord prendre Médène d'asàGéUriM. saut; les Vandales, plus amollis que les Romains
IJU llAS-I.iMI>II<E, JI7
par le luxe de Carihuge, lui auraient opposé jxîu de résistance, mais une troupe de INIaurcs, qui était venue au secours du roi, repoussa ses attaques : il se borna depuis à cerner et à bloquer strictement la montagne. Lorsqu'il sut l'ennemi épuisé par le défaut de vivres, il écrivit en ces termes au roi des Vandales : a Vous vous obstinez à » une défense inutile. Est-ce la crainte de la » servitude? Mais vous êtes aujourd'hui l'esclave )) des Maures. Puisqu'il faut perdre votre indé- )) pendance , préférez un servage plus doux : Jus- )) linien vous placera dans le sénat, vous nom- )) mera patrice, vous cédera des terres d'une vaste )) étendue , et Bélisaire sera garant de ma pro- )) messe. Puisse le malheur ne pas vous fermer » assez les yeux pour vous empêcher de saisir la )) seule voie de salut qui vous soit ouverte ! »
Gélimer répondit : a Je suis trop irrité pour re- singulière
i J A cleinando de
» noncer à l'espoir et à la vengeance. Bélisaire est ^f"™" ^
A o l'haras,
» venu sans motifs , des extrémités de l'Orient, » pour me précipiter du trône dans un abîme de » misères : je suis homme et prince ; qu'il craigne )) la vengeance de l'un et le désespoir de l'autre.
)) L'excès de ma douleur me laisse à peine la )) faculté d'écrire. Recevez mes adieux, mon cher » Pharas, et envoyez-moi une lyre, uu pain et )) une éponge. »
Pharas ayant voulu savoir les motifs d'ime si étrange demande , l'envoyé du roi lui dit que ce
llH ' HISTOIRE
prince n'avait point mangé de pain depuis plusieurs mois, que l'éponge lui était nécessaire pour bassiner ses yeux fatigués par les larmes qu'il avait répandues , et qu'il désirait une lyre pour s'accompagner en chantant une élégie sur ses malheurs , espérant trouver dans celte triste harmonie quelque consolation pour son infortune.
Le lieutenant de Bélisaire , touché de la misère d un monarque naguère si riche et si puissant, lui envoya ce qu'il souhaitait, mais sans cesser de remplir son devoir et de le bloquer avec rigueur. Sacapi- Après trois mois de souffrance et d'opiniâtreté , 5''"i'''^'''^- les Vandales, exténués de faim et couverts d'ulcères,"forcèrent le roi à capituler; Gélimer accepta les conditions proposées par Pharas , se rendit prisonnier , et fut conduit à Carthage devant Bélisaire.
Le général romain lui exprima sa surprise de le voir rire dans un moment si funeste pour lui : a Général, lui dit le roi, après avoir éprouvé suc- » cessivement toutes les faveurs et toutes les ri- )) gueurs de la fortune, après avoir porté le sceptre )) d'abord, ensuite les fers, j'ai reconnu que les » biens et les maux de ce monde sont plus dignes » de risée et de mépris que d'attachement et de » regrets. ))
Bélisaire apprit à l'emperenr que l'Afrique était vaincue, Carthage conquise, et le roi des Vandales dans ses chaînes. La gloire du conquérant de Car-
-thaf^e réveilla l'envie; quelques lâches officiers, jaloux de leur i^^énéral, écrivirent à Juslinien que Bclisairc aspirait au pouvoir suprême, et voulait se rendre indépendant en Afrique.
L'empereur ne crut point , ou feignit de ne pas croire à cette calomnie. Salomon fut député par lui à Carthage : on le chargea de donner à Bélisaire le choix de rester en Afrique , et d'envoyer ses captifs en Orient, ou de les conduire lui-même à Constantinople.
Bélisaire, ayant intercepté la correspondance Entrée
I ^ • 1? • triomphale
des traîtres qui 1 accusaient , crut que son retour de céiisairc dans la capitale serait le moyen le plus éclatant de stauiinoiiie. réfuter la calomnie ; il laissa le commandement de la province à Salomon, s'embarqua, et entra dans Constantinople au bruit des acclamations du peuple. On lui décerna le triomphe, et il reçut tous les honneurs qui, depuis l'abolition du gouvernement républicain, n'avaient été accordés qu'aux empereurs.
Cependant on ne le vit point monté sur un char : il marcha à pied, depuis FHyppodrome jusqu'au palais impérial , précédé par une foule de prisonniers et de chariots , par' un grand nombre de trônes d'or , par une immense quantité de meubles précieux, enfin par tous les trésors des rois d'Afrique.
Le plus illustre ornement de ce triomphe était le roi Gélimer; couvert d'un manteau de pourpre,
lîJO HISTOIRE
il était entouré des princes de sa famille et des grands de sa cour : le monarque captif, arrivé aux pieds du trône élevé de l'empereur , qu'environnait un peuple immense , ne proféra pas de plaintes, ne versa point de larmes; on n'entendit sortir de sa bouche que ces paroles tirées des livres saints : » Vanité des vanités ! tout n'est que vanité ! »
On le dépouilla de son manteau royal; et le vainqueur, comme le vaincu, se prosternèrent tous deux devant Justinien.
Le roi des Vandales reçut de l'empereur , pour lui et pour sa famille , de grandes terres en Galatie; mais on ne le fit ni sénateur ni patrice, parce qu'il refusa de renoncer à l'arianisme.
Suivant l'ancienne coutume , le lendemain , Bélisaire , comme consul , parcourut de nouveau la ville en triomphe; sa chaise curule était portée par des captifs vandales ; et il distribua au peuple une partie des dépouilles conquises en Afrique. Projets Après cet éclatant succès , Justinien , ambitieux
<lcJustini<n i
de tous les genres de gloire , forma deux vastes desseins : il résolut de donner à l'empire une législation stable, et de lui rendre l'Italie avec toutes les provinces conquises par les barbares. RéJaction Tribonicn , par ses ordres , rassembla dans un
de» co(les ■' ^
par Tribo- ^Q^g Q^ ç,^ abrégé , le nombre immense de lois publiées sous les divers gouvernemens de Rome pendant treize siècles.
La loi des douze tables n'avait pas suffi long-
DU BAS-EMPIHi:. 121
temps aux besoins du peuple-roi. A mesure que ses rlcliesses s'accrurent, que ses possessions s'étendirent, que ses mœurs s'allcrèrent , sa législation se compliqua ; chaque consul , chaque préteur fît des réglemens suivant les circonstances : les in-^ téréts opposés des factions, la politique du sénat, l'ambition des tribuns, le despotisme des empereurs , les caprices de leurs favoris , dictèrent au sénat et au peuple une foule d'édits , de plébiscites , de lois , de décrets et d'arrêts interprétatifs qui formaient un dédale où la justice s'égarait sans cesse sur les pas d'une jurisprudence incertaine.
Rien n'était à la fois plus nécessaire et plus difficile que de porter la lumière et l'ordre dans ce chaos ; Tribonicn eut la gloire d'y réussir ; et son travail, justement célèbre, aurait été plus parfait, si sa vertu eût égalé sa science.
Patricien vicieux, courtisan flatteur, ministre cupide, cet habile jurisconsulte sacrifia souvent sa conscience au pouvoir , et la justice à sa fortune. 11 tronqua plusieurs lois, en altéra d'autres, en corrompit en quelques points l'esprit , et presque partout le style.
En 628, il avait déjà réuni en un volume les trois codes de Grégoire, d'Hermogénien et de Théodose , dont il avait supprimé les préambules, les répétitions, et fait disparaître les contradictions.
r.c Digesie Uii aulFc ouvrage plus important et plus étendu, «icctis. que son activité infatigable fit bientôt paraître , fut le recueil complet des monumens de l'ancienne législation ; on le nomma Digeste , parce qu'il était composé par ordre de matières , et Pandectes , comme renfermant toute l'ancienne jurisprudence.
Deux mille volumes , qui formaient cette masse informe d'arrêts, de décisions, de décrets de toutes les époques, furent dépouillés par Tribonien , et réduits à la vingtième partie. Ce digeste fut envoyé au sénat et à toutes les autorités de l'empire * par Justinien , à la fin de son troisième consulat, déjà illustré par la paix avec la Perse et par la conquête de l'Afrique.
I PS Chargé d'un autre travail , Tribonien , et deux
jusiînïen. "^ commissaires qui lui étaient adjoints, avaient précédemment extrait de toutes les anciennes lois, les premiers élémens de la jurisprudence, dont ils composèrent quatre livres appelés les Instituts de Justinien : ils servirent dans la suite d'introduction aux études ; et celte partie du travail immense de Tribonien fut toujours considérée comme la plus parfaite de tout le corps du droit. De quelques lois nombreuses que les peuples se trouvent chargés, ceux qui les régissent veulent toujours en faire de nouvelles ; il leur paraît sans
* An 533.
nu BAS-EMPIRE. 123
doute plus facile de muliiplier et de compliquer les remèdes que de prévenir et diminuer les maux.
Depuis la publication du code et du Digeste , Tempereur s'était réservé le droit d'interpréter les lois : un j^rand nombre d'ordonnances ayant été rendues par ce prince, on les comprit dans une seconde édition du code qui parut en 534, et qu'on appela les Novelles : ce fut alors qu'on accusa Tribonicn d'avoir arbitrairement étendu, limité ou détruit plusieurs dispositions du code, par une complaisance servile pour les volontés et pour les caprices de Tliéodora. L'usage de la langue des Romains se perdait peu à peu, comme leur gloire ; on oubliait dans l'Orient le langage de Gicéron. Quarante ans après la mort de Justinien , son code fut traduit en grec : les lois de ce prince régnèrent en Italie aussi peu de temps que ses armes ; et celles des Lombards les y remplacèrent si complètement , que Charlemagne , dans le neuvième siècle , ne put y trouver un seul exemplaire du code de Justinien. Ce ne fut que dans le douzième siècle qu"'on en découvrit un à Amalfi.
Quelques défauts que l'on ait reprochés au travail de Tribonien , le monument qu'il a élevé est cependant plus durable et plus glorieux que les trophées des plus illustres conquérans. Ses codes sont encore regardés comme le corps de droit le ^>lus coiuplet que la science et la sagesse humaine
K jveiles.
aient jamais produil; et c'est là que, jusqu'à ce jour, tous les le'gislateurs des peuples modernes sont venus chercher les principes et les lumières qui pouvaient éclairer leur marche et dissiper les ténèbres de la barbarie. Evéneuiens Lcs événemcns, qui se passaient alors en Italie étaient favorables à l'ambition de Jusiinien, et devaient, en enflammant ses désirs de conquêtes, d^ma°a" augmenter ses espérances. Pendant plusieurs «onte. années Amalasonte, reine des Goths, régnant sous le nom de son fils Athalaric, contint l'humeur indocile des barbares, réforma leurs mœurs, punit les crimes, fit fleurir la justice, protégea les lettres, et prouva , par ses grandes qualités , qu'elle était digne de porter le sceptre du grand Théodoric son père.
Comme lui, quoique arienne , elle fut tolérante , traita les catholiques avec douceur, respecta les papes, et les obligea en même temps à se renfermer dans les limites de leur autorité spirituelle.
Honorant la gloire antique de Rome , elle rendit quelque lustre aux anciennes familles qu'on voyait encore dans cette ville, et nomma consul Paulin, qui descendait de l'illustre maison des Décius. Cependant une peine profonde troublait son âme, et l'empêchait de jouir du bonheur qu'elle donnait à ses peuples.
Inconduite Sou fils Athalaric , sorti de l'enfance , méprisa
de son fils
Athalaric. SCS Icçons ct s'abaudouna avec excès à la débau-
DU BAS-EMPIRE. ia5
elle : les cliefs des Gotbs qui entouraient et corrompaient sa jeunesse rendirent vains tous les efforts de la reine pour arrêter ce prince sur la pente entraînante du vice.
Ces féroces guerriers , ennemis du repos , des lois, de l'ordre et de la civilisation, souffrant impatiemment le joug que Théodoric leur avait imposé, regrettaient leurs forêts sauvages, leurs coutumes grossières , leurs orgies bruyantes , leur vie errante et belliqueuse.
Us opposaient aux sages avis de la reine d'insolens murmures : a Les lettres et la philosophie, » disaient-ils, ne font qu'amollir le prince des » Goths; au lieu de l'environner de pédans qui » glacent son courage , on aurait dû ne lui donner » que des écuyers pour lui apprendre à dompter » des chevaux, et des maîtres de lutte, de pugilat » et d'escrime. »
Ces factieux , s'enhardissant par la faveur d'A- Conspîra-
^ tiou contre
thalaric, formèrent une conspiration contre la ^'"^*''^°"*'' reine.
Amalasonte , incertaine du succès des mesures qu'elle devait prendre, s'assura un asile dans la cour de Justinien, et, ferme autant que prudente , elle déploya son ajutorité contre les rebelles, déjoua leurs projets, arrêta leurs chefs, et les envoya au supplice.
Un autre danger la menaçait. Théodat, son neveu, prince lâche , cupide, ambitieux et per-
fide, l'avait quelque temps trompée, en affectant un gi-and amour pour les lettres et pour la philosophie de Platon : elle lui avait donné le ^onvernement de Toscane; il s'y enrichit par d'infâmes concussions, et la reine découvrit qu'il négociait secrètement avec l'empereur pour lui vendre et pour lui livrer cette province. La reine le destitua et l'enferma dans une prison. uTort Quelque temps après , Athalaric , épuisé par ses
il'Alfialaric , .| . ' i a i •
excès, mourut; u avait occupe le trône huit ans, sous la tutelle de sa mère.
ELVaiiou L'erreur des âmes généreuses est de croire à la ' reconnaissance : Amalasonte espéra qu'elle conserverait son autorité , en pardonnant à Théodat , et en disposant du trône en sa faveur : par ses soins, les suffrages des Golhs lui donnèrent la couronne, srs crimes. Cc princc pcrvcrs dissimula ses noirs desseins , lui jura de gouverner par ses conseils , et parut se conduire , dans les premiers momens , avec elle comme un fils tendre et obéissant ; mais en même temps il s'entourait de ces âmes basses , prêtes à servir tous les crimes du pouvoir.
Assuré du dévouement servile de ses complices, au milieu des ombres de la nuit , il poignarde les plus fidèles serviteurs de la reine , et fait enfermer cette malheureuse princesse dans une forteresse.
Peu de temps auparavant, il s'était élevé quel-
DU BAS-EMPIRE. l'I'^
que mésintelligence entre Anialasonte et Audef lède sa mère , sœur de Clovis et veuve du grand Théodoric. Audellède était morte, après avoir reçu dans l'église une hostie empoisonnée ', Théodat accusa l'infortunée Amalasonte du crime qu'il avait commis.
On prétend que Tliéodora , jalouse de la gloire d'Amalasonie, avait excité contre elle la fureur de Théodat : le vulgaire, toujours prompt à croire la calomnie et à briser ses idoles , crut la reine coupable, et accabla d'imprécations cette illustre princesse , dont il avait si long - temps admiré le courage et béni la vertu.
Justinien, saisissant ce moment favorable pour Mon.i'Aanaiblir les Goths en les divisant, prit la défense d' Amalasonte. Il envoya un ambassadeur pour réclamer sa liberté ; mais il n'était plus temps : les vils favoris de Tliéodat avaient étranglé cette reine dans son bain ^.
On aurait cru que sa mémoire serait défendue par Cassiodore, chef de ses conseils, ancien ministre de son père : jusque-là ce magistrat philosophe , pendant une longue carrière , s'était montré aussi vertueux qu'habile ; mais Cassiodore se déshonora comme Sénèque, en publiant l'apologie de l'assassin de sa bienfaitrice.
Justinien déclara la guerre à Théodat, et invita les rois de France à joindre leurs armes aux
"An 535.
siennes contre les Goihs. Ces princes lui promirent d'abord de venger Amalasonle; la justice et les liens du sang leur en faisaient un devoir ; mais Théodat les désarma, en leur cédant les terres qu'il possédait encore dans la Gaule, et en leur payant un tribut de deux mille livres d'or '*'. Conquête Mondon fut envoyé par Justinien , à la télé
de la Sicile ^ . , . . ,
par Béu. d une armée , en Dalmatie. Bélisaire reçut 1 ordre
saire. ^
d'en conduire une autreen Sicile ; ses troupes étaient peu nombreuses , mais braves. Jamais général ne fit de plus grandes actions avec de plus faibles moyens: il ne voulait combattre qu'à la télé d'honmaes éprouvés , et il fonda toujours l'espérance du succès , non sur le nombre , mais sur le choix de ses soldais.
Ce guerrier , si redoutable pour les rois , se montrait humain pour les peuples vaincus; il épargnait les villes et protégeait les chaumières : les nations conquises se croyaient délivrées par lui : spn exemple forçait ses officiers à se faire respecter par leur justice et par leur modération , autant que par leur courage.
On admirait également l'ordre, la tempérance, l'activité infatigable , la régularité sévère qui régnaient dans son armée : sous ses tentes , on se croyait à la fois dans le camp de la gloire et dans le temple de la vertu.
La présence seule de la voluptueuse Antonina
* An 535.
]W BVS-EMPIRL. 129
et de son amant Théodore souillait ce camp : on déplorait l'aveuglement de l'époux trahi; mais il n'est pas de lumière sans ombre , ni de grand homme sans faiblesse.
Les Goths firent d'inutiles efforts pour arrêter et même pour retarder sa marche. Les vœux des habitans favorisèrent ses armes; il s'empara de Catane ; Syracuse lui ouvrit ses portes : en peu de jours toute la Sicile fut conquise.
La nouvelle d'une révolte en Afiicpie y rappela Révoiic de nouveau sa présence. Après son départ de Cartilage, les Maures, reprenant les armes, avaient massacré plusieurs garnisons romaines. Salomon , secondé par ses lieutenans Aigan et Rufin , battit d'abord ces barbares ; mais , après la victoire , ces deux généraux s'étant endormis dans une funeste sécurité , les Maures les surprirent et taillèrent leurs troupes en pièces; Aigan périt sur le champ de bataille, et Rufm, prisonnier , fut conduit au général ennemi qui lui fit couper la tête.
Salomon menaça les Maures d'une éclatante vengeance, k je porterai , leur dit-il, le fer et le » feu dans vos familles ; épargnez à vos enfans » les malheurs que votre obstination attirerait sur y> eux. )) La réponse des Maures fut singuhère. ce Les Romains, dirent- ils, peuvent trembler pour » leurs enfans ; ils en ont peu , car, suivant leurs » lois , chacun d'eux ne doit épouser qu'une » femme. Pour nous, qui pouvons en prendre
1 3o HlSTOlKt
P) ' cinquante, nous ne craignons jamais de man-
>> quer de postérité. »
victoire de Salomon , ayant révini toutes ses forces , marcha sur les contre eux et les vit en bataille, couverts par
Maures. -l
douze rangs de chameaux , dont les cris et l'odeur épouvantèrent les chevaux des Romains ; le général fît mettre pied à terre à sa cavalerie , chargea les barbares, les enfonça, et s'empara de leur camp, où il trouva leurs femmes, leurs enfans el un immense butin.
Dans une seconde bataille , il les défit encore plus complètement ; et comme un de ses détachemens leur avait coupé la retraite , cinquante mille Maures périrent dans cette journée. Chaque soldat romain emmena avec lui tant d'esclaves, qu'on vendait une femme et un enfant pour un agneau.
La superstition augmenta le découragement de ces sauvages Africains : on leur avait anciennement prédit qu'ils seraient détruits par un homme sans barbe, et ils se crurent perdus sans ressource, lorsqu'ils se virent vaincus par Salomon qui était eunuque.
Conspira- Dès qu'on u'cut plus d'ennemis à combattre, les
tion conlrc , . . . ,
'"'• troubles civils renaquirent et divisèrent les vain-
♦jueurs. Les Romains ayant partagé les terres des Vandales et épousé leurs filles , l'esprit de secte et de révolte ne tarda pas à éclater : un grand nombre de Romains professaient l'arianisme que Salomon persécutait; ils conspirèrent contre lui, et vou-
DU BAS-EMPlkK. l3l
lurent l'assassiner pendant la messe. Le complot s» fuite découvert échoua, mais la rébellion se propagea dans les villes , dans les camps, et Salomon, qui ne put l'apaiser, s'embarqua avec Procope^ et courut à Syracuse implorer l'appui de Bélisairel'*^'
Sa fuite enhardit les rebelles; un soldat iniré- stozasest
, élu général.
pide, nommé Stozas, est élu général par eux; à la tête de huit mille hommes, il menace Carthage. iTiéodore, qui y était resté, veut en vain se défendre ; la garnison le force à capituler.
Le lendemain, la ville devait ouvrir ses portes; Arrivée je les rebelles se croyaient certains de leur triomphe : tarthago. tout à coup ils apprennent que l'intrépide Bélisaire , sur un seul vaisseau, est entré dans liel port, et que, suivi seulement de cent soldats,' il se montre dans Carthage : l'effroi de son nom' produit sur eux l'effet d'une armée; ils lèvent précipitamment le siège. Bélisaire avec ses bravés , et à la têle de la garnison qui ne se composait que de deux mille hommes, les poursuit et les at-teint près du fleuve de Bagradas; et, attaquant la hauteur sur laquelle Siozas était retranché , il crie gi ses soldats : « Ce ne sont point des citoyens, yy mais des brigands souillés de crimes que vous » combattez ; leur nombre ne doit point vous » épouvanter, ils sont déjà vaincus par leur coïi- » science ; les traîtres sont toujours lâches. »
De son côté , Stozas rappelait aux siens qu'ils n avaient de choix qu'entre la victoire et le sup-
l32 HISTOIRE
plice. On combat avec acharnement. Soudain un
vent violent s'élève et enveloppe les rebelles d'un
Sa nuaffe de sable. Ils veulent chancrer de position,
vicloire sur *-' ^ . .
les rebelles, cc mouvement se fait en désordre ; Bélisaire en profite , pénètre dans leurs rangs , en tue un grand nombre j,; et met le reste en fuite. Après cette victoire, il retourne promptement en Sicile, où son absence avait fait éclater une autre révolte.
Sou refour Lorsqu'il fut parti , Narcct ct Cyrille poursuivirent les rebelles dans leur retraite , et les atteignirent^ près de Constaniine. Les arcs étaient tendus, , les glaives tirés, quand Stozas , s'élançant audacieusement entre les deux armées, adresse ainsi la parole aux troupes qui l'attaquaient : ((Pourquoi venez- » vous combattre des citoyens , des compagnons » qui veulent vous délivrer d'une pesante tyrannie , » vous faire recouvrer la part du butin dont on )) vous a privés , et la solde (jui vous était due ? Je » me livre à vous; si vous me trouvez coupable, )) épargnez le sang de vos compatriotes et percez- » moi de mille traits : mais, si ma cause est juste, m joignez vos armes aux miennes. »
Défection Emuc par CCS parolcs hardies, la plus grande
niTe'impé^ partie dcs troupcs impériales passe sous les drapeaux du rebelle ; le reste fuit avec les généraux ; Stozas les poursuit et les massacre.
Justinien, informé de cette insurrection , envoya en Afrique son neveu , le patrice Germain , avec deux sénateurs , Symmaque et Dominique. Ils n'y
DU BAS-EMPIU»::. fSS
trouveront que peu de soldais fidèles ; mais Ger-j main était habile , et possédait le grand art de gouverner les hommes ; art dont tout le secret consiste dans un heureux mélange de modération et de sévérité.
Il donnait sans céder , pardonnait sans feindre ', punissait sans humilier : cette conduite ramena beaucoup d'esprits égarés, et produisit bierttôt» ime grande défection dans Iç parti de Stozas. ' '
Cependant celui-ci crut qu'en marchant i-apide- Défaite ment sur Carthage, il triompherait facilement de stoza». l'armée impériale, qui commençait à peine à s'organiser. Son espoir fut trompé ; une partie de ses soldats déserta, et il se vit forcé à la retraite. Ger-^) main le poursuivit , l'attaqua vivement , le fit tourner \ par Théodore, le défit complètement , et s'empara de son camp. Stozas, suivi seulement de quelques Vandales , se sauva en Mauritanie , où il épousa la filje d'un prince de cette contrée.
Germain , vainqueur , retourna à Constanli- Gouvemcnople, etSalomon revint en Afrique; il la gouverna lomon en avec prudence pendant quatre années. Sous sonadministration , la prospérité commençait à renaî-^ . tre , et les Maures firent de vaines tentatives pour la troubler; mais lorsque Sergius et Cyrus luii furent adjoints, leurs fautes ramenèrent les trou^ blés dans cette province orageuse. Après avoir repoussé les Maures qui attaquaient Leptis j ils ne maintinrent point, dans leurs troupes , la disci-
l34 HISTOIRE
pline de Bélisaire ; et , tandis qu'elles se livraieril au pillage , elles furent surprises et mises en âé-^ r-oute par les barbares- Sa défaite, SaloMon vint à leur secours , livra bataille , lut
sa fuite et
sa mort, yaincu et prit la fuite : les Maures le poursuivirent et le nièrent,
Sergius , qui le remplaça , se montra incapable de réparer les maux, qu'il avait causés. L'armée était découragée, l«s garnisons n'osaient sortir des villes j de toutes parts on demandait à Justinieti un nouveau gouverneur. Il ne répondait point, e«' s'occupait plus alors de théologie que de politique. Stozas j profitant de cette inaction, se mit à là tête des Maures, et s'empara d'ime province : enfin l'empereur, craignant de perdre l'Afrique, y en-^ voya Areobinde. A peine arrivé , ce général livra bataille et fut vaincu, quoique Jean son lieutenant eût bk^ssé mortellement Stozas.
Les rebelles et les barbares , animés par ée succès ,: arttaquent Carthage ; les discussions civiles se mêlent au fléau de la guerre : Gontharis, chef des troupes auxiliaires, trahit Areobinde, conspire contre ses .jours, et veut sefaire reconnaître roid'Afri--' que,'ATeobinde se réfugie dans une église. Gontliaris liii jure, sur l'Evangile, d'épargner s* vie s'il se rend ; l'infortuné se livre à sa foi : Gontharis Le reçoit honorablement , l'invité à souper dans son palais , lui fait trancher la tète , et règne quelques jours en tyran.
nu BAL-LMPIKK. jaf)i
Ses complices ne lui furent pas plus fidèles qu'H' lie l'avait été à rempereur. Attabane forma une conjuration contre lui, le tua, etobtintle gouvernement de l'Afriijue ; sa bravoure délivra Carihage. Son successeur , Jean, frère de Pappus, Def,,.iaprès plusieurs avantages remportes sur les Maures, leur livra une bataille décisive > en fit un grand carnage , et assura enfin , par cette victoire , une paix stable à l'Afrique.
Tandis que l'autorité de l'empereur était tout à tour attaquée , détruite et rétablie dans cette contrée , Bélisaire affermissait la sienne en Sicile ; et Mondon, s'avançant en Dalmatie, en cbassait les Gotbs et s'emparait de Salone.
Théodat était lâche autant que cruel : au bruit comiuite des exploits de Bélisaire et de Mondon , il abaissa son orgueil aux pieds de l'ambassadeur de Justinien, lui demanda la paix , et, plus jaloux de vivfe que de régner , céda la Sicile ; il promit même d'abandonner l'Italie, pourvu qu'on lui laissât en tirer un revenu de douze cents livres d'or.
Sur ses instances réitérées, le sénat de Rome écrivit à l'empereur pour appuyer sa demande, elle pape Agapet fut envoyé à Constantinople , afin d engager Justinien à signer ce traité , ou plutôt cette honteuse capitulation. ' •
Sur ces entrefaites, Mondon, poursuivant avéC' trop d ardeur ses avantages, se laissa envelopper par les Goths , qui le tuèrent , ainsi que son fils ,
l36 HISTOIRE
et s'emparèrent de nouveau de la Dabnalie. Rien n'est plus mobile que la pusillanimité : consternée au premier revers , elle se relève avec insolence au plus léger succès. Théodat refusa de ratifier cetie même paix qu'il avait si humblement sollicitée. Constantin, à la léte d'une nouvelle armée impériale, reconquit la Dalmatie, et Bélisaire, qui revenait alors d'Afrique, reçut l'ordre d'entrer en Italie.
Marche Prompt à obéîr, il fait ses préparatifs, laisse de
ilo Btlisaire n • C '1 ' 1 i
versHtaiic. lortcs gamisons en Sicile , s embarque , traverse le détroit de Messine , et aborde à Rliegge. Le roi gouvernait sans plan; les villes étaient sans défense ; les peuples , empressés de voir leur libérateur, volaient au-devant de Bélisaire.
Le gendre de Théodat lui-même se rangea sous ses drapeaux , et obtint la dignité de patrice , oubliant que les titres , loin de décorer les traîtres , les avilissent.
Prise Bélisaire marcha rapidement sur Naples : les
de Napics. jj^jj^^ans voulaicut d'abord forcer la garnison à se rendre; mais on leur fit craindre le pillage, et cette multitude inconstante changea d'avis. La ville était forte , ses défenseurs braves : après de longs et vains efforts , le général romain se disposait à lever le siège, lorsqu'un soldat isaure découvrit un ancien canal souterrain , par lequel on pouvait pénétrer dans la ville. Bélisaire; certain du succès , somme inutilement les Napolitains de se soustraire,
DU RAS-EMPIKE. iZ'J
par une honorable capilulalion , au sort funeste qui les aliend , ei de ne point donner aux Golhs , leurs ennemis communs , l'affreux spectacle du sang romain versé par des Romains, La destinée les aveugle ; ils ne lui répondent que par des insultes; et, tandis que la garnison court sur les remparts pour les défendre, Bélisaire , à la tête de ses plus braves guerriers, s'avance dans le conduit souterrain , et se trouve bientôt au milieu de la ville, que ses soldats furieux parcourent le fer et le feu à la main.
En même temps les Romains , profitant de l'épouvante des Goths, franchissent les remparts; les vainqueurs sont inaccessibles à la pitié ; la pudeur ne trouve pas d'asile , les larmes de l'enfance et de la vieiUesse sont d'inutiles défenses. En vain Bélisaire s'oppose à leurs excès et leur crie : a Ce » sont vos compatriotes, ce sont les sujets de » Tempereur que vous égorgez. Montrez donc aux » vaincus que vous étiez dignes de les vaincre , et » cessez de déshonorer un si glorieux triomphe >) par votre cruauté. ))
Inutiles efforts ! l'humanité n'était que dans le cœur d'un homme : peu l'écoutèrent , nul ne lui obéit, le massacre fut affreux.
Théodat, au bruit de la chute de Naples, crut ^^^^^J^J^^ déjà voir tomber Rome ; il y envoya des troupes pour la défendre , on leur en refusa l'entrée.
Ce prince , fuyant les combats , chercha lui-
i38 histoirî:
même un asile dans la capitale, et donna l'ordre à Vitigès, qui commandait son armée , de inarcher sur Gapoue.
de vi^'és" litiges e'iait parvenu à une haute fortune par un courage intrépide. 11 campait alors à quatorze lieues de Rome : ses soldats , honteux de servir un prince qui n'était audacieux que pour commettre des crimes, et hardi que pour opprimer le peuple , se révoltent contre lui, déclarant qu'ils brisent le joug d'un chef qui ne sait que fuir. Vitigès s'efforce en vain de les ramener à l'ordre ; ils le con^ traignent, par leurs prières et par leurs menaces , d accepter la couronne.
Mort Théodat , abandonné , cherche son salut dans la fuite : un Goth, nommé Octaris, le poursuit, le renverse d'un coup de lance , et porte sa tête à Vitigès. Cet indigne successeur du grand Théodoric et d'Amalasonte avait régné deux ans; son fils périt par le poison.
Vitigès , proclamé roi , entra dans Rome , et reçut le serment du pape Silvère, du sénat et du peuple *.
Il laissa dans cette ville quatre mille hommes de garnison , et courut à Ravenne pour réunir à son armée les troupes qui s'y trouvaient.
Dans l'espoir de rendre plus respectable aux yeux des Goths un sceptre usurpé , il répudia sa femme , et épousa la fille d'Amalasonte. Enfin ,
* An 536.
saire
orne
DU BAB-EMPIlil.. l<5fy'
pour s'assurer, sinon l'alliance, au moins la iieu* iralité des Français, il fil consenlir les chels de sa nation à leur céder ce qui restait encore de la province romaine dans les Gaules.
Tandis qu'il cherchait ainsi à consolider son , '^";r*?
^ (le Bolisai
trôrie chancelant, Bélisaire , qui connaissait le prix " ^ du temps et d'une heureuse hardiesse , marcha rapidement sur Rome : le pape détermina le peuple à lui en ouvrir les portes ; les quatre mille Goths qtfe Vitigès y avait laissés furent obligés d'en sortir. Ainsi Bélisaire, sans combat, rendit à l'empire cette ancienne capitale du monde , que , soixante ans auparavant , Odoacre lui avait fait perdre : les mânes des anciens héros s'en réjouirent , et Rome crut les revoir en lui.
Viiigès demanda la paix; Justinien la refusa. Les généraux de l'empereur conservèrent la Dalmatie, malgré les efforts des barbares. Constantin, lieutenant de Bélisaire , rencontra une division ennemie et la détruisit presque entièrement. Cependant Vitigès déployait , dans ses préparatifs , '''' ^^^me autant d'activité que Théodat avait montré dé mollesse : ayant appelé aux armes et réuni tous les Goths en état de combattre, il marcha droit sur Rome, à la tête de cent cinquante mille guerriers.
Toute sa cavalerie portait des cuit-asses , ses chevaux étaient bardés de fer; coilime il ne pouvait croire qu'un homme osât i-ésister à de telles forces, et rester témérairement enlèrmé par elles en Italie
l4o HISTOIRE
avec cinq mille soldats , il demanda présompiueusement, sur sa route, aux voyageurs qui revenaient de la capitale , si Bélisaire ne s'en était pas déjà sauvé : a Seigneur, lui répondit un prêtre, de « tous les mouvemens qu'on peut faire à la guerre , » la fuite est , jusqu'à présent, le seul que Béli- » saire ne connaisse pas. »
ct^éfenL L'armée des Goths vint camper à deux lieues àeBéjifrirf*:<i^ Rome ; la trahison leur livra une tour fortifiée qui défendait un pont construit sur le Téveron. Bélisaire , ignorant cette perfidie , s'avance , suivi d'une garde peu nombreuse , dans le dessein de visiter ce poste qu'il croyait occupé par les siens ; soudain il se voit assailli et cerné par toute l'avantgarde des ennemis : il est forcé , avec mille braves, de faire tête à une armée. Dans cet extrême péril , ce grand capitaine montra la force et le courage d'un soldat. Tous les traits se dirigeaient contre lui et contre son cheval bai que la gloire de son maître immortalisa ; ses gardes , oubliant leur sûreté personnelle pour veiller à la sienne, s'empressaient à l'envi de lui servir de bouclier. On eût dit que chacun d'eux voulait paraître , aux yeux des barbares, un autre Bélisaire.
Cette troupe de héros enfonça d'abord l'avantgarde ennemie, et la contraignit de se retirer jusque sous les remparts de son camp; mais, accablé à son tour par toute l'armée des Goths , Bélisaire fut poursuivi jusqu'à la porte de Rome
DU BAS-EMPIRE. l4l
nommée alors Salaria , et qui, depuis ce jour mémorable , reçut le nom de cet illustre général. Les Romains , tremblans , n'osaient ouvrir leurs murs à ce grand homme , la lâcheté refusait un asile à la gloire ; son désespoir fit son salut : accablé de fatigue , blessé , sa grande ame prête de nouvelles forces à son corps ; il excite , il ranime , il enflamme Tardeur du petit nombre de guerriers qui l'entouraient encore. Tous obéissent à sa voix,, tous suivent son exemple , tous chargent à grands cris les Goths , et , par des prodiges de vaillance , leur inspirent à la fois tant de surprise et de terreur qu'ils prennent la fuite, se croyant poursuivis par un Dieu. Rome reçut alors en triomphe un héros qui seul avait vaincu une armée.
Bélisaire eut bientôt une victoire plus difficile si^-e à remporter ; il lui fallut déployer toutes les res- ^ """" sources de son caractère actif, adroit et ferme, pour réprimer l'esprit séditieux d'un peuple accoutumé à la licence , au repos et à l'abondance. Dès que la ville fut investie , cette lâche multitude éclata en murmures, préférant la servitude aux privations, et la honte au danger 3 elle demandait à grands cris qu'on ouvrît les portes aux barbares : une sage distribution de vivres, une constante vigilance et quelques coups d'autorité comprirnèrent ces factieux.
.Pe^,à peu le peuple s'accoutuma à entendre les accens du courage, et ce langage romain qui
I4-1 utsroitiE
depuis long-temps avait cessé de retentir à la tribune. On désire bientôt d'imiter ce qu'on admire : un grand nombre de citoyens , prenant les armes , s'efforcèrent de marcher sur les traces des compagnons de Bélisaire ; il encourageait ce zièle , mais il y comptait peu.
Cependant Viligès lui écrivit pour l'inviter à épargner le sang romain , lui donnant le choix ou de sortir librement de Rome avec ses troupes et leurs bagages , ou de fixer un jour pour lui livrer bataille dans la plaine : c< Rome appartient à l'em- » pereur, répondit Bélisaire, il ne la perdra que y) lorsque j'aurai perdu la vie ; quant à la bataille, 1) je la donnerai le jour où je le jugerai convé- » nable , et sans consulter Vitigès. )>
Les Goths resserraient de plus en plus la ville : Vitigès, ayant fait construire de hautes tours en bois, remplies d'archers , et un grand nombre de machines de guerre posées sur des roues, y attela des bœufs , et parvint ainsi à les approcher des murailles , que le bellier frappait à coups redoublés.
A cette vue, la terreur s'empare de tous les citoyens, qui croient leur ruine aussi prochaine qu'inévitable. Bélisaire s'occupait le jour et la nuit à rassurer la multitude, à soutenir le courage des siens ; il les excitait , par son exemple , à défendre les remparts contre la foule toujours croissante des assaillans. Enfin, saisissant lui-
nu BAS-KMPIKE. l43
ineino un arc , il renverse d'une flèche l'un des j,'éndraux les plus hardis de l'armée des Godis ; et les Romains, toujours superstitieux, regardèrent ce premier succès comme un heureux présage.
Mais les traits qu'on lançait du haut des tours dans la ville continuaient toujours à répandre l'effroi : Bélisaire donne l'ordre à ses archers de diriger leurs coups sur les bœufs qui conduisaient les macliines ennemies : ces animaux tombent ; cet appareil, naguère si menaçant, ne paraît plus que ridicule, r.es Romains sortent de leurs murs , repoussent les Goths , les chassent du mausolée d'Adrien , dont ils s'étaient emparés , renversent les tours , brûlent les machines, et font tomber sous leurs coups trente mille barbares. Le peuple , qui dans ce temps croyait plus aux saints qu aux héros, attribua sa délivrance non au génie de Bé-r lisaire , mais à la protection de saint Pierre.
Le hasard voulut que les Goths négligeassent d'attaquer une partie de murailles qui s'était écrou' lée , et qui se trouvait près de l'église de cet apôtre ; et la multitude demeura si persuadée de ce miracle, que, depuis, elle ne voulut jamais souffrir qu'on relevât ce mur.
Bélisaire profila de cette crédulité qui pouvait, en se propageant , fortifier leur confiance et affaiblir celle de l'ennemi ; il rendit compte à Justinien de ses succès : a Cinq milles braves , dit-il , ont » vaincu cent cinquante mille Goths. Cependant
l44 HISTOIRE
» le siège dure encore : quelle honte ne serait-ce » pas pour l'empire , si on laissait perdre Rome )) faute de secours ! C'est à vous que j'ai dévoué » ma vie , je suis déterminé à mourir plutôt que » de me rendre ; décidez maintenant du sort de » Bélisaire , et si vous voulez qu'il s'ensevelisse )) sous les ruines de Rome. »
Ces paroles tirent enfin l'empereur de son assoupissement : il lève des troupes , arme des vaisseaux , et ordonne à Valérien et à Martin de les conduire en Italie. Pendant ce temps Rome , bloquée, voyait peu à peu ses moyens de subsistance épuisés ; Bélisaire avait à contenir à la fois les habitans de la ville et les ennemis. Mais , en présence des grands caractères, tous les obstacles s'aplanissent : il ordonna à toutes les bouches inutiles de sortir de Rome ; on se tut , on gémit et on obéit. Une foule de vieillards, de femmes et d'enfans couvrent la voie Appienne et se retirent en Campanie , escortés par des Maures intrépides et agites qui percent les lignes ennemies , et massacrent les Goths dispersés sans défiance sur la reute. Bélisaire arme les artisans , chasse de Rome quelques sénateurs suspects de trahison, et entre autres Maxime , descendant de Fempereur de ce nom. Martin et Valérien lui amènent un renfort de seize cents cavaliers qui entrent dans la ville à la faveur d'une sortie dans laquelle on lue quatre mille Goths.
nu Bvs-F.Mpnir. 145
Bolisalie sr proj>arail à porter aux I)arl)arcs inr coup plus redoulaljlo ; mais il ne pouvait compter que sur sa cavalerie : depuis long-temps l'infanterit! italienne avait perdu sa discipline, sa 'bravoure et sa renommée. Dans cet embarras , il commit la faute de céder aux conseils et aux instances de trois officiers , Principius , Pisidius et Tarmut l'Isaurien : ils lui vantaient le zèle , l'ardeur , le dévouement des nouvelles légions formées dans la ville par l'enrôlement des citoyens ; ils le suppliaient d'employer celle infanterie au moins à Farrière-garde : un injuste mépris , disaient-ils^ là révolterait -, une marque de confiance enflammera son courage.
Ces légions demandaient en effet à grands ci-is le combat'^. Bélisaiie, entraîné par une ardeur si vive , se décida à livrer bataille. Depuis le point du jour jusqu'à midi, on ne (ît qu'escarmouclier et lancer des traits ; le général voulait attendre quelr que faux niouvemeiit des Goihs, pour en profiter et les attaquer. Mais les légions impatientes n'écoutent point ses ordres, elles cbargcnt avec impétuosité, enfoncent d'abord les Gollis ; et, se livrant ensuite à l'ardeur du pillage , elles sont alors attaquées par les. barbares ralliés, qai.uen massacrent. uiic partie et mettent le reste eiiîfuitel
Bclisairc, avec ses braves, résista long-temps; mais il se vit enfin forcé de se retirer. Bientôt la
* An '537.