TOME 8. lO
l46 HISTOIRE
famine devint extrême dans Rome. L'armée de Bélisaire le pressait de combattre , préférant un trépas glorieux à une mort lente et douloureuse : Bélisaire, éclairé par la faute qui lui avait fait perdre la bataille de Rome , resta inflexible ; décidé à attendre les secours qu'il espérait, il ordonna de souffrir en silence. Telle était son autorité , qu'on souffrit et qu'on mourut sans se plaindre. d'u1i7ènrort Enfin le renfort annoncé débarqua ; Zenon , Paul, Conon et Jean amenèrent trois mille Isaures et deux mille chevaux. L'intrépide Antonina sortit hardiment de Rome, et courut presser l'arrivée de ces troupes qui s'approchèrent de la ville. Alors Bélisaire, avec une partie de son armée, fait une fausse attaque contre les assiégeans , tandis qu'une autre division sort par une porte , anciennement murée , qu'on avait démolie pendant la nuit ; elle tourne les Goths ; les barbares, chargés ainsi en tête et en flanc , ne combattent plus qu'en désordre, et l'épouvante se répand dans leurs bataillons. Ils fuient de toutes parts ; les vainqvieurs en font un affreux carnage, proposi- Après cette défaite , Vitigès , dont l'armée était Vitigè»- ruinée par le fer, par la faim, par une maladie contagieuse , demanda la paix , et proposa de céder la Sicile, pourvu qu'on évacuât l'Italie. Bélisaire répondit ironiquement à cette demande dérisoire , en offrant au roi des Goths les îles britanniques. Cependant on convint d'une suspension d'armes.
ou BAS-Ewi^na;. 147
llomc recul dans ses murs un nombreux convoi ^ Suspcn.ion
' (Vormv6.
des vivres en abondance , et des troupes nouvellement débarquées; enfm on conclut une trêve pour un mois.
Ce que le ciel ofïVe le plus rarement à l'admiration de la terre, c'est une gloire pure et un bonheur sans nuage. Constantin , brave guerrier , général habile, mais avide de richesses, avait enlevé à Présidius , l'un de ses collègues , sa part du butin pris dans le camp des Gotlis. Antonina haïssait mortellement Constantin, parce qu'il avait découvert ses intrigues coupables, et inspirait de justes soupçons à Bélisaire ; cette femme, aussi artificieuse que peu fidèle , aigrit son époux contre celui qui voulait l'éclairer. Bélisaire , sortant de sa modération ordinaire, après une vive réprimande, donna l'ordre à ses soldats d'arrêter Constantin : celui-ci, furieux, tire son glaive, et veut en frapper son chef, qui , par un prompt mouvement , trouve à peine le moyen d'éviter le fer. Il fallait juger Constantin et le punir , mais la justice paraît trop lente à une femme outragée. Antonina excite les gardes à la vengeance; ils égorgent Constantin, et ce meurtre , permis par Bélisaire , tacha ses lauriers.
Au mépris de la trêve , les Goths commettaient Levée souvent des actes de violence ; les hostilités recommencèrent. Bélisaire sortit de Rome, Uvra batadle aux Goths, les défit , les poursuivit, et en tua un grand nombre ; les suites de cette victoire furent
l48 IIISTOIRI:.
la prise de Rimini, cl la levée du siège de Rome. Ce siège fameux avait duré un an.
L'Italie aurait été promptement conquise , si Justinien y eût envoyé sans relard les secours que Bélisaire demandait ; mais alors l'empereur ne s'occupait qu'à fonder des monastères, à bâtir des palais y et à troubler l'Eglise dont il prclendail terminer les querelles. Après avoir publié des lois sages contre la simonie , il aflrancbit impolitiquement les prêtres de la juridiction des tribunaux; et comme il voulait que ses décrets fussent respectés en matière de dognie , ainsi qu'en loulo autre, il s'égara d.ans ces subtilités, et tomba dans l'hérésie qu'il avait long-temps combattue.
Théodora, accoutumée à renverser tout ce qui lui résistait, voulait faire déposer le pape Silvère; l'empereur, moins violent , le renvoya à Rome, et chargea Bélisaire d'examiner sa conduite, ordonnant de lui laisser son siège s'il était innocent , et de lui en donner un autre s'il se trouvait coupable.
Il était accusé d'intelligence avec Vitigès. Bélisaire, vainqueur de l'Afrique et de l'Ilalie, se laissait subjuguer par Antonina : cette femme sans pudeur servait fidèlement les passions haineuses de l'impératrice ; elle obtint de îa faiblesse de son époux Mort l'exil du pontife dans une île où elle le fit as-
<lu pape SU-
"^éte. sassiner.
Vigile , qui lui succéda , trompa Tliéodora et
DU B.VS-liMl'IRi;. T'19
Anlonina par une fausse soumission : dès qu'il fut ;tssis sur la chaire de saint Pierre, il se déclara hautement pour l'ordiodoxie.
Tandis que l'empereur épuisait ses trésors pour invasion et
-, /« 1» • vicloiro des
ne couvrir que de monumens lastueux 1 empire Bulgares. qu'il aurait du garnir de soldats et de forteresses , les Bulifares envahirent la Mœsie *.
L'arjnée d'Illyrie les repoussa d'abord, mais comme elle revenait victorieuse , un autre corps de Bulgares l'attaqua inopinément , et la tailla en j)ièces.
Ces guerriers farouclics effrayaient les Romains par une arme singulière : ils portaient au bout de leurs lances des filets qu'ils jetaient sur leurs ennemis. Le général romain Godillas, pris et enlevé dans un de ces lacs, en coupa les cordes avec son sabre , et dut ainsi à son courageux sang-froid la vie et la liberté.
Bélisaire poursuivait ses succès en Italie ; Mi- Arrhéc lan et Ancône furent délivrées des Goths. Narsès, Ravenne. qui depuis acquit tant de gloire, débarqua près de Ravenne avec cinq mille hommes. Justin , maître de la milice d'Illyrie, y descendit aussi à la tète de deux mille Hérules : les Goths, surpris, près de Rimini, par un corps que commandaient Martin, Jean et Eldiger, sont saisis d'une terreur panique, prennent la fuite, abandonnent leur camp,
* An 538.
l5o HiSTOIPcE
el, si la garnison de Rimini les eût alors charges , leur année aurait été détruite.
Cause lie Bélisaire arrive au moment de la déroute de
la mésinte!-
lisence en- 1 ennemi, et félicite les troupes des succès dus à et Bélisaire. l'i^al^ilg^^ d'ildigcr. « Il n'en a point le mérite, ré- » pond Jean avec audace , nous ne devons la vic- » toire qu'au génie de Narsès. » Ce fut ainsi que conmiença la fatale querelle de Narsès et de Bélisaire : les envieux l'aigrirent , et tous ceux qu'importunait la grande renommée du conquérant de l'Afrique et du libérateur de Rome ne cessèrent d'exciter la jalousie naissante du favori de la forlune contre le favori de la gloire. Us répétaient continuellement à cet eunuque ambitieux, qu'arrivé à la ictc d'un si nombreux corps de troupes , il ne devait pas s'abaisser à servir d'ombre à Bélisaire; dès ce moment leur mésintelligence éclata.
Bélisaire , convoquant les chefs de l'armée, leur dit : (( Ne vous laissez point tromper par vos )) premiers avantages. Vous méprisez à tort l'en- » nemi , il est encore à craindre ; la prudeqce y) seule consolide les succès, la présomption égare » ou endort. Je vois que les Goths inondent » l'Italie, jusqu'aux portes de Rome; Vitigès oc- )) cupe Ravenne; V/rayas , maître de la Ligurie, » investit Milan ; Auxime est défendu par une » forte garnison : nous sommes enveloppés de )) toutes parts. Je suis instruit qu'une nombreuse î) armée de Francs se préparc à grossir près de
DL' BAS-EMPIRE. l5l
)) Gcnes la foule de nos ennemis; noire ruine est )> ccrlaine, si nous perdons un temps précieux : )) notre célérité seule peut diviser les barbares, et )) les vaincre en les étonnant. 11 faut que la moi- » tié de nos troupes délivre Milan , et que l'autre » s'empare d'Auxime; nous marcherons après » contre les Francs et contre Vitigès. »
Narsès combattit cet avis ; il proposa de réunir les deux armées pour attaquer d'abord Ravenne. Ces deux -opinions partageaient les esprits. Bélisaire , qui savait que les dissensions intestines perdent les armées et les Etais, trancha la difficulté en lisant devant tous les <îliefs une dépêche secrète qu il avait reçue de l'empereur. Justinien déclarait, par cette lettre , qu'en envoyant Narsès en Italie, il ne lui donnait que l'intendance et non le commandement de l'armée.
Après avoir entendu ces mots, il ne restait plus qu'à obéir. Cependant l'ambitieux Narsès refuse de se soumettre; Bélisaire ordonne aux troupes de marcher : mais, lorsqu'il est près d'CJrbin, les légions du parti de Narsès l'abandonnent, espérant qu'avec le peu de forces qui lui restent , un échec consommera sa perle.
En ce moment la fortune secourut Bélisaire : pjjsg ,,,, une fontaine, qui seule fournissait d'eau les ha-iesWba^a bilans d'Urbin, s'étanl tout à coup tarie, la garmson effrayée capitula, et cette ville forte se soumit. Profitant de cel avantage, Bélisaire surprit
l52 HISTOIRE
Orvietto et s'approcha de Milan : les rebelles , commande's par Jean et Justin, refusèrent quelque temps d'exécuter ses ordres et de le rejoindre; enfin ils obéirent, mais arrivèrent trop tard. Cette lenteur eut des suites funestes ; Milan fut prise et saccagée par les barbares : le récit sans doute exaijéré de Procope porte à trois cent mille le nombre des victimes qui périrent dans cette ville sous le fer des Goths. Bélisaire, en y entrant, n'y trouva qiae des cadavres et des ruines.
L'empereur, informé de ce désastre, rappela Narsès; les Hérules, opiniâtres dans leur résistai>ce, le suivirent. Bélisaire, impatient d'achever la con- ([uête de l'Italie, vint assiéger Auxime. Vitigès épouvanté implorait les secours de Vacon, roi ^ des Lombards , de Cosroès , roi de Perse , de Théodebert, roi des Français : le premier resta neutre ; Cosroès exigea de l'empereur d'Orient un Ibrt tribut, prétendant qu'il devait à son inaction la conquête de l'Afrique; et, sur le refus de Justinien , il lui déclara de nouveau la guerre. invasi™ cl Théodebert, à la tète de cent mille hommes, Thèodc'jci t traversa les Alpes , dans le dessein , non de secourir les Goths , mais de s'emparer de l'Italie.
Il avait peu de cavalerie; ses nombreux fantassins étaient armés d'une épée, d'un bouclier, d'une lourde hache, nommée francisque : avec cette hache ils brisaient d'abord le bouclier de l'ennemi > qu'ils frappaient ensuite de leur épée.
nu BAS-EIMPIRK. l55
Les Golhs , loi^ardant le roi de France connue un allié, lui ouvrirent le {)assage du Pô, et l'attendirent près de Pavie; leur erreur ne fut pas de longue durée , les Français se jetèrent sur eux et les massacrèrent : une division de Romains , laissée dans cette contrée par Bélisaire , fut surprise par les barbares , et se sauva en Toscane.
ïhéodebert était brave, mais il ne savait pas profiter de la victoire; au lieu de poursuivre rapidement sa marche, il pilla la Ligurie : la famine succéda à la dévastation , et la peste à l'intempérance. Tiîéodebert se relira , et l'on vit ainsi disparaître tout à coup ce torrent qui menaçait d'étendre ses ravages jusqu'à Rome.
Bélisaire écrivit au roi français pour lui reprocher vivement l'injustice de son agression , et les excès honteux qui avaient terni sa renommée.
Tout cédait aux armes du général romain : siégc- Auxmie se rendit a lui ; et , réunissant enim pnr bùiitoutes ses troupes, il vint investir Vitigès dans Ra venne. -
Les rois de France offraient leurs secours au roi des Goths, pourvu qu'il consentit à partager avec eux l'Italie. Bélisaire, informé de cette négociation, la fît échouer; mais, au moment où il se voyait près d'achever sa glorieuse entreprise et de rendre enfin l'Italie à l'empire, la faiblesse de Jusllnien l'exposait à perdre le fruit de son courage. Ij'eniperciir, las de la guerre , autorisa son général
sairc.
l54 HISTOIRE
à conclure la paix , en cédant à Vitigès tout le pays situer au-delà du Pô.
Bélisaire ne fit aucun usage de cet ordre, et pressa le siège. Les Golhs, comme tous les belliqueux habitans du Nord , méprisaient les rois vaincus , et ne respectaient le diadème que lorsqu'il était ceint de lauriers : pleins d'admiration pour Bélisaircj ils ofliirent la couronne au héros qui les avait vaincus ; Vitigès lui-même se vit forcé , par le vœu unanime , de souscrire à cette proposition.
Bélisaire ne voulait ni trahir l'empereur , ni conclure la paix honteuse que ce prince l'avait chargé de signer. Décidé à résister également à la faiblesse et à l'ambition, il rassemble ses officiers , et leur déclare qu'il a trouvé le moyen de prendre Ravenne sans combattre, de s^'mparer de la personne de Vitigès , et de rendre l'empereur maître de l'Italie.
Dissimulant avec art son dessein, il se contenta d'assurer les Goths qu'aucun d'eux ne perdrait ses dignités ni ses biens, et qu'il ne ferait aucune distinction entre eux et les Romains.
Par cette réponse , les barbares furent persuadés r"rntl"k™I qu'il acceptait la couronne : Ravenne lui ouvrit ses portes, et il y entra en triomphe comme un monarque dans sa capitale.
Procope raconte que les femmes des Goihs, qui, sur la renommée des Romains , les avaient
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liante '1:
Kavcnne
DU uas-empikl;. i55
crus (l'une grandeur proportionnée à celle de leurs exploits, surprises de Ja petitesse de leur taille, reprochèrent vivement à leurs époux d'avoir été assez lâches pour s'être laissé vaincre par de tels hommes.
Bélisaire, entré dans le palais du roi des Gollis, maître de son trône et de ses trésors, fit arrêter Vitigès par sa garde, le retint prisonnier, et déclara qu'il refusait le sceptre qu'on lui avait offert.
Peu d'hommes sont assez purs pour croire à un pareil désintéressement : on écrivit à l'empereur que Bélisaire le trahissait , et ne feignait de refuser le pouvoir suprême que dans l'espoir d'être forcé à l'accepter.
Cependant les Goths , qui campaient à Pavie , avaient élu pour roi lldibade ; celui-ci offrit encore le diadème à Bélisaire : a Pourquoi , di- » sait -il à ce héros, vous abaisser au pied du trône » d'un prince ingrat et efféminé ? Il ne vous con- » vient point d'être l'esclave de Justinien ; la pre- )) mière place du monde vous appartient. Tous les )) Goths vous déclarent de nouveau, par ma voix, » que le grand capitaine qui les a vaincus leur » paraît seul digne de les gouverner. lldibade, » leur prince, dépose lui-même la couronne à vos » pieds. » Bélisaire répondit : (( Je dois tout à » Justinien, il a reçu mes sermens^ jamais je ne 0 le trahirai. »
l56 HISTOIRE
Son entrée A oiès ccrcfus solcnncl , il .s'embarqua pour Mmiino^'c Constsniinople , et , pour la seconde fois , y entra triomphant des ennemis de l'empire et des siens.
Ce triomphe , un des plus glorienx dont Rome se fût honorée , eût été sans tache , si le triomphateur n'y eût pas traîne à sa suite Viligès qu'il avait , non point pris , mais trompé : la politique la pius habile , la gloire la plus éclatante ne peuvent justifier la perfidie.
rti^grâco Antonina, dans la eapiiale , se montra aussi ac-
H exil 'le . , , 1 11 1? • ' /^ • 1 C
j. an ocCàp- tive en mtritjues qu^lie lavait ete a Ja guerre, oa protectrice 5 Theodora , voulait perdre le ministre Jean de Cappadoce; mais il était difficile de renverser une homme fort de la confiance de l'empereur, et dont la science et l'adresse compensaient aux yeux du prince les vices et la cupidité. Jean était ambitieux : Antonina se chargea de le fliire tomber dans un piège ; elle y parvint. Feignant d'être mécontente de la cour , exaltant les services de son époux , et se plaignant de l'ingratitude de Justinien qui brillait d'une gloire empruntée ses généraux et à ses ministres, à elle llatta adroitement la vanité du favori , et lui fit entrevoir l'espérance d'arriver au [»ouvoir suprême , avec le secours de Bélisaire et de l'armée qui lui était dévouée : elle l'engagea ainsi dans une apparente conspiration, et en informa l'impératrice.
DU nAS-i:!MPIKK. l57
Tlu'odora envoie chez elle tics i^ardos ; ils sV caelieiil avec leurs chefs , Narsès et Marcel. L'iiupriuleiit ministre arrive le soir au rendez- vous donné par l'artificieuse Antonina ; il y j^arle avec violence de l'incapacité, de l'ingratitude de Justinien ; il explique son plan pour le renverser du Irône : la garde paraît alors ; Jean résiste , combat, se sauve et se réfugie dans une église. Il y fut arrêté , l'empereur le destitua , confisqua ses biens et l'exila.
Ce patricien, naguère consul, préfet delà capitale, premier ministre et presque maître de l'empereur et de l'empire, maintenant jeté dans une prison, dépouillé de tous ses biens , après avoir souffert mille tortures , parcourut l'Orient et l'Egypte , presque nu et demandant l'aumône ; tout l'avait abandonné , hors l'ambition et l'espérance ; dans son abaissement, il rêvait toujours au trône, et se flattait encore d'y monter. Dix ans après, ayant trouvé Sa mort. le moyen d'exciter à la révolte la populace dans la ville de Dara, il se fit couronner par elle, et la gouverna en tyran. Mais, peu de temps après, une troupe de citoyens, animés par le patricien Anastase et par l'évéque , força les portes de son palais, égorgea sa garde elle tua.
Cependant Cosroès avait profilé, pour s'agran- invasion dir^ de l'éloignement de l'élite des troupes romaines et des fautes de Justinien; le roi des Gotiis l'avait excité à la guerre , en lui faisant craindre
lie Cosioés.
l58 lUSTOIIlK
que sa propre ruine ne suivît celle des Golhs et des Vandales.
L'empereur , trompé par le délateur Accacius , avait fait assassiner Amasaspe , gouverneur d'Arménie , soupçonné d'intelligence avec les Perses : l'accusateur reçut pour récompense le rang , les terres , et le gouvernement de sa victime ; mais il opprima tellement cette province , que le peuple, poussé à la révolte par l'excès du désespoir , le massacra.
Sillas, envoyé pour réprimer et punir les rebelles , périt dans un combat ; Buzès le remplaça. Les Arméniens, redoutant ses rigueurs, invoquèrent le secours des Perses. Cosroès, favorisé dans ses projets par celle révolte , convoqua les Etals de son royaume, et leur proposa de déclarer la guerre aux Romains ; nulle occasion ne s'était montrée plus favorable pour satisfaire leur ancienne animosité contre l'empire. Bélisaire était alors occupé à combattre Vitigès; l'Arménie appelait un libérateur ; et les Huns , francbissant le Danube , ravageaient la Grèce : bientôt ils portèrent leurs armes jusque sous les remparts deConstantinople, et ne se retirèrent qu'avec un butin immense et cent vingt mille prisonniers.
L'empereur trouvait difficilement des recrues dans ses Etats épuisés ; cherchant à gagner du temps pour assembler quelques moyens de défense contre l'orage qui le menaçait, il envoya Anas-
nu bAs-empiue, 169
lasc comiiu; ambassadeur près de Cosroès. Ses lettres, ainsi que les réponses du roi persan, ne conlenaienl, suivant la coutume du temps , que des maximes et des lieux communs de morale, démentis par la conduite des deux souverains. Tous deux s'étendaient longuement sur les devoirs des princes , sur la fidélité due aux sermens , sur les malheurs de la guerre , sur la facilité de rompre la paix, sur la difficulté de renouer des liens rompus ; car alors les empereurs argumentaient comme des Grecs, agissaient comme des barbares, et ne savaient plus combattre comme des Romains.
Cosroès entra dans l'empire avec une forte armée, conquit la Palestine, la Syrie, et attaqua l'Eg^'^pte : quelques villes furent prises d'assaut ; d'autres, en plus grand nombre, lui ouvrirent leurs portes. D'abord, comme un torrent, il dévastait tout; mais, depuis , l'amour que lui inspira une captive romaine, Eupliémie, le rendit moins impitoyable pour les vaincus.
Buzès , envoyé pour le combattre , sortit d'Hiérapolis avec un faible corps de troupes, s'avança imprudenuîient , fut enveloppé et ne parut plus.
Germain , neveu de l'empereur, arriva seul à Antioche , en releva les fortifications , et chercha vainement à ranimer le courage des habitans par 1 espoir d'un prompt secours. Cosroès marchait toujours rapidement -, la terreur le précédait. Berrhéc voulut résister, et fut livrée au pillage.
iGo HISTOIRE
^"° L'.nDproche dos Perses réveille cependant l'ar-
r\iiiioci.c. fleur de la jeunesse d'Anlioclie; elle veut défendre l'ancienne capitale de l'Orient : les vieillards, les i^rands, l'évéque conseillent inutilement d'éloigner l'ennemi en lui payant un tribut , et de racheter avec de l'or une liberté que le fer ne peut défendre.
L'armée perse arrive surl'Oronte : les Romains, saisis d'une* terreur panique, n'en défendent point le passage, ils prennent la fuite. Cosroès, qui s'attendait à un long siège, s'approche avec défiance de la ville; l'abandon des remparts lui paraît un piège, il prend la lâcheté pour un straîagênie. Cependant, rassuré par un long silence, par une vaste solitude , il entre : quelques jeunes Bomains , préférant la mort à la honte , chargent au milieu des rues les Perses , et sont passés au iil del'épée. Une foule de femmes distinguées, abandonnées par leurs pusiUanimes époux, échappent aux outrages des vainqueurs, en se jetant dans rOronte.
Cosroès , affectant une clémence hvpoorite , permet aux habitans de se retirer et d'cmporior leiu's richesses; il craignait leur désespoir et leurs rassemblemens : quand ils furent dispersés, on les tua sans péril.
Ami assaje Lcs ambassadcurs de Justinien vinrent alors de-
ricJustinien 1 i • *"> ' • '
iCsrcMS. mander la paix. Cosroès y consentit en exigeant un tiibuL annuel, au moyen- duquel les Perses se
uu r.As-KiMPiRi;. »(n
cîiai'geraienl cIo clclbnclrc contre les Huns <i les Turcs les portes Caspiennes; les ambassadeurs répondirent cpie la dlijuité de reni[)ire ne pouvait s(; soumettre à cette humilia lion : « IjCS Romains peu- )) vent bien, répliqua le roi, accorder un subside; Ji à un monarque vainqueur, puisque depuis si )) long-temps ils paient de honteux tributs à vini^t » peuples barbares. ))
Les ambassadeurs promirent un tribut de ciii; qualité mille écus d'or ; Justlnien ne ratifia pas le traite. Cosroès excita l'indignation des chrétiens, en relevant dans Séleucle le culte du soleil; il revint ensuite près d'Anlloche sacrifier aux nymphes dans le bois de Daphné : mais, sur la nouvelle iVune irrupiion des Huns dans la Lazlque que les Éomàins laissaient sans défense , lise porta, avec l'élite àe ses troupes, sur les rives de I^ mer Caspienne.
Telle était la situation brillante du roi de Perse Béiisaire ctl'clat déplorable de l'empire, lorsque Bélisalre ^dnérai 'de revint à Constaniinople triom[>her de Vltigcs et de ritalie. L'empereur le nomme général de l'Orient ; son nom seul paraît créer un armée : il la rassemble, la discipline, et, loin de se borner à une faible défensive qui augmente toujours la crainte, il se décide à l'attaque qui réveille le courage.
Ayant chargé son lieutenant Pierre de contenir avec quelques troupes le général persan Nabadès que Cosroès avait laissé à la tète d'une armée près TO>ir 8. Il
l6'2 HISTOIRli
de Nysibe , il s'avance sur la frontière de Perse. Pierre avait ordre de ne point combattre , il dëso-
cif Pcr""" ^^i'^? et attaque les Perses qui le forcent de fuir. Bélisaire vole à son secours , défait complètement les ennemis , entre en Perse , s'empare de la ville deSisauranum, et donne l'ordre au roi des Arabes, Aréthès, de parcourir et de piller la Syrie.
de cw^'ôi Cosroès apprend avec surprise que ses conquêtes sont perdues, que ses propres Etals sont envahis, et qu'un seul homme a changé son destin. 11 revient en Perse avec toutes ses troupes.
Cependant Bélisaire luttait vainement avec son génie contre la fortune. Aréthès, avide de butin, et voulant garder les richesses conquises par sa tribu en Assyrie, se sépare de l'armée romaine qu'il devait couvrir ; il la laisse sans secours et sans nouvelles. La défection , et l'envie toujours attachée à la gloire, excitent une sédition dans l'armée : elle accuse son sauveur de la perdre ; enfm elle demande à grands cris qu'on la ramène dans l'empire.
Reiraite Bélisairc , vainqucur du courage des ennemis,
et disgrâce -"T. o '
deB6i.sair ^^^ forcé dc cédcr à la lâcheté des siens; il ordonne à regret la retraite , la calomnie lui en fait un crime ; il est rappelé , et une éclatante disgrâce devient la récompense dont Juslinien paie de si glorieux travaux.
Sa réinu-- Cosroès ne trouve plus d'ennemis à combattre ;
gration et ^
8on (léjiart. il s avancc en Palestine , dans le dessein de livrer
DU Bas-empire. i65
Jërasaleîii au pillage : la peur rentre dans le palais de Justinien , et y ramène tardivement la justice. Bélisaire est de nouveau renvoyé en Orient , mais il n'y trouve plus ni trésors ni soldats; les troupes s'étaient débandées, l'argent avait été dilapidé, les généraux avaient fui.
Le conquérant de l'Italie arrive seul dans Hié-^ ropolis que défendait encore une faible garnison; il la réunit, mais, au lieu des acclamations accoutumées , il n'entend plus que des gémissemens ; les plus timides conseillent la fuite , les plus brdves la retraite. « Compagnons, leur dit-il, lorsque l'en- » nemi attaque non les frontières , mais le cœur » de l'empire , la prudence n'est plus de saison; » la mort vaut nàieux que la honte; ne vous ca-- )) chez plus à l'abri de vos remparts , sortez intré-* >y pidement d'Hiéropolis. Suivez-moi : nous don- » nerons aux Perses plus d'occupations et de » craintes qu'ils ne le pensent. »
Dès qu'on voit dans les plaines de Syrie l'éten- Ambass^ie dard et la lente de Bélisaire, la renommée, qui à'^BéUw'ire. grossit tout, lui prête une armée. Cosroès, trompé par ce grand nom , lui envoie un ambassadeur chargé de se plaindre de la mauvaise foi de Justinien qui avait refusé de confirmer le traité conclu à Antioche.
L'habile général avait dispersé sur une vaste Artifice étendue de terrain boisé , les tentes de la faible garnison qui le suivait ; on aurait cru au premier
coup cFoeil, à l'éloigncment , à la muhiplicité des feux , que de nombreuses légions couvraient le pays.
L'ambassadeur trouve Bélisairedans une cabane, entouré de soldats désarmés, velus de lin : les uns portaient des fouets , d'autres des arcs ; et , si près dé l'immense armée des Perses, les Romains, comme leur général , livrés à un calme profond avec ime entière sécurité , paraissaient plus occupés de la chasse que de la guerre. ^
,;' BéMsaire reçut l'enVojé <iù roi avec «ne bauteuVi dédaigneuse, le chargeant pour toute i*éponse <le lui dire qu'il devait^ s'il voulait la paix, faire des propositions plus convenables , ou s'attendre à de sanglans combats avant depénétrer jusqu'à son camp.
Paix entre - Cet ariificc réussit complètement. Cosroès, Cosraés. voyant Bélisaire sans crainte, Im supposa de grandes forces: il conclut la paix, et apprit ensuite, avec autant de regret que d'étonnement , qu'il n'aurait eu à combattre qu'un général arrivé en poste de la capitale , et qui n'était suivi que d'une faible escorte.
Ce traité fut d'autant plus beureux pour l'empire, que dans ce mémo temps d'autres généraux de Justinien, sortant d'Arménie, s'étaient fait battre sur les frontières de Perse. La paix fut ainsi rétablie entre les deux empires; les rois des Sarrasins, Aréthès et Alamandar, qui avaient servi ,
DU B.iS-EiyiriKE. lO.S
l'un les Romains, l'autre les Perses, conlinuèrcnf. seuls à se llùre la guerre.
Jusliiiien , tardivement éclairé parles malheurs Travaux
'■ deJuîtinien
qu'avait accumulés sur l'empire sa funeste imprévoyance , répara les villes que les Huns venaient d'incendier, construisit des retrancheniens le long du Danube, et fortifia le pas des Thermopyles, mieux défendu autrefois par le courage que par l'art.
Ces travaux utiles, mais cbers, ne lui firent pas discontinuer les monumens disj^endieux sur lesquels sa vanité croyait fonder sa gloire. L'église de Sainte-Sophie, enrichie d'or, et embellie par un nombre infini de colonnes du marbre le plus précieux, fut adievée; elle surpassait, dit-on, en richesse , tout ce qu'on avait raconté du temple do Jérusalem ; et l'empereur, enivré d'orgueil en admirant ce superbe édifice, s'écria : « Enfin, Sa- » lomon, je t'ai vaincu' »
La prudence , la gloire et la fortune semblaient être sorties d'Italie avec Bëlisaire ; ses lieutenans , par leur faiblesse, laissèrent la discipline se relâcher; leur mauvaise foi irrita les Goths; leur cupidité oppnma les peuples : le surintendant des tinances ou logothètlie se rendit également odieux aux Romains et aux bai'bares par ses concussions ; 1 avarice de cet homme , nommé Alexandre , le j)urUi à rogner les monnaies , ce qui le fit appeler par le peuple le cisoir.
l66 HISTOIRE
Révolte et J)ès Qu'unc autorité ne sait ni se faire respecter
mort d Uili- ^ 1
bade. pgp la justice ni se faire craindre par la force, on ne tarde pas à secouer son joug *. lldibade rassemble un faible corps de Gotbs, lève l'étendard - de la révolte , attaque près de Trévise les Romains commandés par Vilal , et les met en fuite. Le prince des Goths ne jouit pas long-temps de ce succès j sa femme , jalouse de l'épouse d'un chef de cette nation, nommé Wrayas, le fit assassiner. La vengeance suivit le meurtre ; lldibade fut tué dans un festin. On choisit, pour le remplacer , Eraric, Ruge de nation; il régna peu de jours. Après sa mort , les Goths offrirent la couronne à ^J"°'°'°^^^^ Baduella que ses exploits avaient fait surnommer GoUis'^" Toiila, c'est-à-dire l'immortel.
11 avait reçu de la nature les qualités qui font les héros. Bélisaire avait tellement moissonné ce peuple, que ses guerriers, qui sous Vitigès s'étaient élevés au nombre de deux cent mille hommes, ne reprirent les armes qu'au nombre de mille, et ne purent réunir que cinq mille combatlans , lorsque Totila se mit à leur tête pour reconquérir l'Italie. Vérone fut prise par les Romains et reprise par les Goths. Artabaze, lieutenant de l'empereur, livra bataille près de Faënza. 11 combattit comme un vaillant soldat , et tua de sa main un Goth dont la taille gigantesque répandait partout l'effroi ; mais les armées ont plus besoin de la tête
^ An 54o.,
DU BaS-EMPIIU.. 167
A\\n chef que de son bras. Arlabazc , giMiéral inal-liabilc , se laissa tourner par ses ennemis qui le défirent et lui enlevèrent tous ses étendards.
Les lieulenans de Totila , Bléda , Roderic et Uliaxis se rendaient aussi redoutables par leur vaillance que par leur union. Les généraux romains Martin, Bessas , Cyprien et Jean-le-Sanguinaire, jaloux l'un de l'autre , ne pouvaient s'accorder. Leur division causa leur ruine : ils perdirent une seconde bataille; le carnage fut affreux; le peu de Romains qui échappèrent au massacre se renfermèrent dans les villes.
Totila les assiéerea successivement, et en peu de Sa conquête
^ ^ * , (le ritelici
temps acheva la conquête de presque toute l'Italie. Ces événemens se passèrent sous le consulat de Basile, dernier consul nommé par Justinien : dans les actes publics on data ainsi, en 54^ , la première année après le consulat de Basile; en 545, la seconde après ce même consulat, et l'on suivit cet usage jusqu'en 687 , époque à laquelle on commença à compter les années de la naissance de Jésus-Christ et du règne de l'empereur.
Jusiinien, effrayé des progrès des Goths, envoya des troupes en Italie sous la conduite de Maximin. Démet rius reçut l'ordre d'en lever dans 1 Italie même , mais aucun habitant n'y voulut prendre les armes. Une tempête dispersa la flotte de Maximin ; les Goths s'emparèrent des vaisseaux , et massacrèrent les équipages.
l6ij HISTOIRE
Déinélrius, tombé clans une embuscade , fui pris et envoyé la corde au cou à Naples. On lui promit la vie, s'il délerminait les liabilans de cette ville à se rendre ; sa làcliclé et la leur le sauvèrent, ïotila, plus babilc et j>eut-élre plus vertueux que ses ennemis , ne permit à ses troupes aucun pillage , et condamna même à mort un de ses guerriers qui avait outragé la fiUe d'un soldat romain. Maïaiie DaHS ce mêmc temps Justinien fut attaqué d'mic
deJustinicn *
maladie contagieuse qui exerçait de grands ravages dans l'Orient. Déjà l'ambition et l'intrigue Disgrâce s'agitaient pour lui donner un successeur. L'emtalion de percur , étant rétabli , punit comme conspirateurs
BcH-aire. *■ . *■ . . ^ \
tous ceux qu'il crut avoir aspiré au trône; et, comme l'opinion publique avait désigné Bélisaire , sa perte fiit résolue. L'impératrice le sauva. Cet illustre et infortuné général connaissait alors les désordres de sa feinrae , ses yeux long-temps fermés s'étaient ouverts. Tiiéodora exigea , pour lui fiire obtenir sa grâce , qu'il se réconciliât avec son. indigne épouse. Bélisaire, conquérant dlç, l'Afrique et de l'Italie, Bélisaire, que dans les combats jamais aucun péril n'effrayait , parut perdre son courage dans l'air contagieux de la cour; il tomba aux pieds d'Antonina , retrouva la bienveillance de son maître j, et ternit ainsi l'éclat de sa belle vie. «orAi'^rart Lc sort lui réservait encore des jours de gloire . MMir.; To- pour reparer un instant de honte, xcut kiyait devant Totila , l'Italie était perdue , Rome me-
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nacoc : Béllsalrc parut la seule (lii;uc quon piit opposer à ce torrenl ; il reçut l'ordre de partir, s'embarqua, et entra dans Ravennc, n^ayant sous lui que quatre mille hommes.
Avec ces faibles moyens, il ose tenir la cam- ])agne, manœuvre habilement, secourt Auxime, et livre avec avantage plusieurs combats, où la gloire de son nom fait encore pencher en faveur de ses armes les balances de la fortune.
Tolila, dont les succès avaient grossi les forces , les divisa; et, tandis qu'une partie de son armée s'opposait à Bélisairc, avec l'autre il prend Spoletlc cl vient assiéger Rome, qui n'était défendue que par trots mille soldais sous les ordres de Bessas.
Valontin et Phocas s'approclient pour le secourir , les Goilis Jes enveloppent et passent leurs troupes au fil de l'épée. La flotte romaine , partie de Sicile, est prise et dclraite par les barbares.
Rome était alors livrée aux horreurs de hx fa- „ • , mine : Béhsaire se dégage des obstacles qui l^ar- ToiTià/'^ relaient, chasse les Gotlis d'Otrante, et voie au secours de la capitale. Mais la trahison , plus rapide que sa marche , le j)révienl : frindignes ciioyens ouvrent la porte Asinaire à l'euneiiiLl, la garnisoii trouve à peine ie temps de sortir par une aulre porte ; ïotila est maîlre de Eome^; il einpêche le massacre et permet le pillage.
Les sénateurs , accablés jiar lui de reproclies , sont poiu'la plupart réduits à flcni(aider l'auuione.
lyO HISTOIRE
Cependant Tolila , vainqueur , craignait la fortune et le génie de Bélisaire : plus jaloux d'affermir son autorité que de l'étendre , il écrivit à Justinien pour demander la paix : « Adressez-vous à Bé- )) lisaire, lui répondit l'empereur : je lui ai donné )) le pouvoir de faire à son gré la paix ou la guerre. »
Bélisaire, digne de celte confiance, aurait préféré la mort à un traité honteux ; ses mouvemens furent si habiles qu'il tint à son tour Totila assiégé dans Rome. Le roi des Goths, n'espérant pas pouvoir tenir long-temps dans cette cité populeuse , privée de vivres, résolut de la détruire plutôt que de la rendre.
Informé de ce funeste dessein, Bélisaire lui écrivit en ces termes : c( Les fondateurs des villes » s'immortalisent , leurs destructeurs se déshono- » rent ; les uns sont les bienfaiteurs , les autres les » fléaux de l'humanité. Tout l'univers admire » et respecte la majesté de la reine des cités du » monde; elle est illustrée par une longue suite )) de rois , de consuls et d'empereurs ; une foule » d'édifices superbes consacrent le souvenir de )) leur puissance , de leur gloire et de leurs triom- » phes. Votre épée veut, dit-on, effacer l^hon- )) iieur des siècles passés , et priver les siècles à » venir d'un si magnifique spectacle : si la vic- » toire vous favorise , combien vous gémirez d'a- » voir ainsi détruit le plus beau monument de » vos conquêtes! Si vous succombez, quel droit
DU BAS-Ei>lPlKK. I7I
» funeste ne nous donnez-vous pas de porter la
» flamme dans vos propres cités? le monde en-
» tier vous regarde, il attend votre détermina-
» tion pour décider quel est le titre qui doit
)) honorer ou flétrir éternellement le nom de
» Totila. »
Le roi des Goths , ému par cette lettre, lui son départ
' r ^ de Rome.
répondit : « Je reconnais la sagesse de vos con- » seils, j'en profiterai. )) 11 fit sortir de Rome tous les liabiians , les dispersa dans la Campanie, s'éloigna de Rome avec son armée, et laissa cette reine du monde debout, mais solitaire, isolée, et semblable à une ombre majestueuse sur un tombeau.
Bélisaire, actif, infatigable, suit les mouve- jfBeiuafre mens de l'ennemi , le harcèle, profite de ses moin- '''""' '^°°'^' dres fautes, bat son arrière-garde, reprend Spolette , fait fortifier Tarente , remporte encore une victoire, et rentre dans Rome, vide de citoyens, et peuplée seulement, pendant quelques jours, par ce grand homme et par ses braves soldais ; il en répare promptement les fortifications, y rappelle les habitans et l'abondance.
Totila, secouru par de nombreuses tribus de Retour barbares, revient camper sur les bords du Tibre : Bélisaire et lui se livrent de fréquens et de sanglans combats. Le général romain voyait sans cesse diminuer le petit nombre de ses guerriers; les uns succombaient à la fatigue, les autres étaient mois-
ilui a
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sonnés par le fer ; el l'empereur, livré aux inlrii^ues (le la cour et aux querelles des prêtres, le laissait sans secours en Italie.
Indigné de cet abandon, il écrivit à Justinien : (( Je suis venu dans cette contrée , dénué d'arr- » mes, d hommes et d'argent; le peu de troupes )) que j'y ai trouvées sont sans courage et sans dis- » cipline : accoutumées aux revers, elles {ilient de— j) vant leurs ennemis et résistent à leurs cliefs. Si » vous n'avez voulu qu'envoyer Bélisaire en Italie, )) Bélisaire est au milieu de l'Italie ; si vous vou- )) lez qu'il chasse les barbares , donnez-lui les )) forces nécessaires pour les vaincre. » L'empereur resta dans le même silence et dans la raénie inaction.
wort Le seul appui de Bélisaire contre la cour et
'inipéra- ^ ,
Théo- contre l'envie était Théodora; elle mourut '*", après avoir gouverné long- temps l'empereur et l'empiie en maîtresse absolue. Vantée par les courtisans, détestée parles gens de bien , redoutée de tous, elle ruina l'Etat, les moeurs et l'Eglise. Cette courlisanje couronnée prodiguait les emplois et les richesses aux anciens complices de ses débauches; sa faveur était une égide inviolable pour les femmes déréglées. Les mui^mures des époux li'ahis étaient punis par elle comme des crimes. Aucune dignité ne mettait à 1 abri de sa vengeance. Le patnce Bassus, elCaliinique, gouver- * An 547.
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ncur de Cilicic , furent rj^^orgc's par ses ordres ; elle aiiî^menta les troubles de l'Eglise, en inicrvcnant avec passion dans ses querelles : les hérétiques la prônèrent, les catholiques flétrirent sa mémoire. Par son ori^aieil , par ses vices et par son courage, cette impératrice semblait réutiir en elle les deux caractères d'Agrippine et de Messaline ; et, lorsqu'elle mourut, dans tout l'empire Jastinicn fut le seul qui la pleura.
Ce prince faible semblait de plus en pins indif- "■ tra;> férent au sort de l'Italie. Bélisaire , après avoir '!'= îi^i's'iro vainement exposé sa liberté et sa vie , en aïlant chercher en Sicile des renforts qu'il ne trouva pas, fatigué de l'esprit séditieux des habitans de Roiîic qui voulaient se rendre à Totila , crut, peut-être avec raison, qu'on ne le laissait en Italie sans forces , sans trésors , que pour flétrir ses premiers laiii-iers et le faire errer comme un fugitif sur l'ancien théâtre de sa gloire *. il demanda et obtint son rappel, s'éloigna de Rome en versant des larmes, et rentra à Constantinople, non (3Si triomphateur (îomme autrefois, mais comme une 1Ï7. lustre victime dont le malheur, objet de deuil pour l'empire, était un sujet de triomphe pour l'envie. L'empereur, par sa jalousie et par son ingratitude, excitait le ressentiment des hommes qui l'avaient le niieux servi:; tôtts ne ressemblaient pas à Bélisaire : ce grand homme oubliait les injustices de son souverain, et ne se souvenait que de
i']^ HISTOIRE
ses bienfaits, Artabane, que ses exploits en Afrique et la mort du tyran Gontaris avaient rendu célèbre , aspirait à la main d'une nièce de l'empereur : refusé avec mépris par le prince , il se joignit aux mécontens et conspira. Son complot fut découvert, le sénat le condamna à mort; Justinien lui fit grâce et ne le priva que de son rang. Préparatifs A cctlc époquc , Ics Français parurent dispomort de sés à sc brouillcr avec les Gotlis : Totila avait de-
Théodfbrrt,
mandé en mariage la fdle de Théodebert; le prince français répondit , avec fierté , que sa fille était destinée à un roi, et qu'il ne pouvait regarder Totila comme roi d'Italie , puisqu'après avoir pris Rome il n'avait pas su la conserver.
Justinien, voulant d'abord profiter de cette mésintelligence , flatta la vanité du roi de France , en ordonnant que ses monnaies eussent cours dans l'empire; mais son propre orgueil lui fit perdre bientôt le fruit de cette condescendance. Dans un édit où il rappelait fastueusement toutes ses conquêtes, ou plutôt celles de Bélisaire , il prit imprudemment le litre de vainqueur des Français : Théodebert, irrité, conclut une alliance avec les Goths , et résolut de porter ses armes jusqu'à Constantinople. Sa mort et la faiblesse de son fils préservèrent de ce danger 1 empire , qui n'aurait pas probablement , dans sa décadence, repoussé des ennemis si vaillans et s* nombreux.
nu BAS-EMPiRi:;. 175
L'empereur, an Heu d'employer tousses efforls pour défenclre le reste de l'Italie , borna sa faible politique à donner quelques secours aux Lombards et aux Gépides contre les Gotlis ; il aurait plutôt dû les laisser se détruire entre eux.
L'actif Toiila , profitant de cette indolence , as- !•"=<: <i»
^ Rome par
siégea Rome et s'en rendit maître ^. Diogène, à Totii... la tcte d'une faible garnison, lui opposa une longue résistance. Paul , capitaine de la garde de Bélisaire , se trouvait alors dans cette ville : cet officier intrépide, digne de son général, ne voulut point se rendre , même lorsque Rome eut ouvert ses portes ; il se renferma dans le mausolée d'Adrien, avec quatre cents braves que Bélisaire avait accoutumés à mépriser tous les périls. Sans vivres, sans secours , assiégé par une armée , il combattit comme s'il espérait vaincre, attaqua souvent les assiégeans, porta la mort dans leurs rangs, et força le roi à lui accorder une capitulation honorable.
Totila repeupla Rome, fit revenir les sénateurs Son départ
pour In 6i-
et consola les Romains de leur humiliation , de «i''^leur ruine , en leur rendant les jeux du cirque ; il porta ensuite ses armes en Sicile, dont le pillage enrichit ses avides soldats.
Au bruit de ces désastres, Justinien, qui se réveillait toujours trop tard, confia une flotte à la bravoure d'Artabane, qui chassa les Goths de la
176 msTOiiir.
Sicile. Germain, Fespoir alors de ^empereur cl de l'empire , reçut l'ordre de marcher avec une armée contre Totila ; une mort subite le frappa et consterna le peuple, car on espérait qu'il succéderait à son oncle, et qu'on verrait en lui un empereur digne d'occuper le trône de Constantin, de Julien et de Théodose.
Les Huns et les Esclavons renouvelaient leurs ravages; les Perses combattaient les Romains dans la Lazique ; les généraux de Jusiinien les repoussèrent : d'affreux tremblemens de terre désolèrent encore l'Asie.
Narscs Le roi des Gotbs continuait, sans obstacle, à
est nommé /■ • ï i i>r !• * t 1 1 •
ciairai. i*econquerir Je reste de 1 Italie. Au heu de lui opposer BéHsaire, dont l'Orient et l'Occident célébraient la gloire , tandis que son nom sèniblait oublié à la cour, Justinien nomma général de l'armée d'Occident son chambellan Narsès; tout Son l'empire vit avec étonnement un tel choix. Ce
polirait. ^ ^
vieil eunuque , nourri dans les intrigues du palais, ne s'était fait connaître, treize ans auparavant , que par une courte apparition dans les camps , et par sa jalousie contre Béjisaire.
Etranger, captif, esclave, maUrai lé par la nature qui lui avait donné une figure basse et une taille courte , mutilé par les hommes , rien ne pouvait annoncer son élévation. Il dut sa fortune à un caprice de l'empereur, et sa gloire à son iiénie.
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Les circonstances développent les grands lionimes ; lorsque le sort, tirant Narsès de la foule des domestiques et des courtisans, l'eut mis en lumière , on reconnut en lui, avec surprise , un génie vaste, une activité prudente, et une profonde connaissance des liommes.
Ce général se montra également prompt à vaincre, habile à profiter de la victoire, sévère et généreux, économe et libéral, éloquent et juste, vertueux même toutes les fois qu'un trop grand intérêt n'opposait pas son ambition à sa vertu; chef habile , il organisa savamment son armée ; heureux favori, il sut se faire donner abondamment toutes les forces et les moyens dont on avait laissé manquer Bélisaire.
Le désir de reconquérir l'Italie, et l'imminence des dangers qui menaçaient alors l'empire , forcèrent l'empereur à quitter momentanément ses occupations favorites , la jurisprudence et la théologie ; il devenait urgent de négocier et de combattre : il céda à Théodebert, roi de France, une partie de la Ligurie, et obtint, par là, qu'il resterait neutre entre lui et les Goths.
Une flotte impériale battit celle de Totila, mais ne put empêcher ses troupes de s'emparer de la Sardaigne et de la Corse. L'empereur détacha les Gépides de l'alliance des Esclavons et des Lombards , contre lesquels il envoya les généraux Jean et Valérien , qui les battirent d^abord ; mais en- TOîME 8. 12