CHAPITRE SIXIEME
Voyages de Baudouin. — Exploits d'Azan et de Vatacc. — Division entr'eux. — Alliance d'Azan avec les Français* — Son mariage. avec Irène, fille de Théodore d'Epire. —Théodore remonte sur le trône. — Dispersion des croisés armés par Baudouin. — Captivité et mort de Jean de Béthune. — Détresse à Constantinople. — Vente des monumens. — Don de la couronne de J«-C. au roi' de France , par Baudouin. — Arrivée et couronnement de Baudouin à Constantinople. — Trait de férocité à l'occasion d'un traité. — Mort d' Azan , de sa femme , et du pape Grégoire. — Pusillanimité de Baudouin.
— Succès de Vatace en Bulgarie et en Macédoine. — Soumission de Théodore d'Epire et de son fils Jean à Vatace. — Invasion de Tartares. — Origine de Témugin , surnommé Gengis— Ses exploits , ses conquêtes et sa mort, -p Tableau de sa législation. — Dévastations des Tartares. — Effroi en Europe causé par eux. — Lâche soumission du sultan d'Icône aux Tartares.
— Bienfaits de Vatace pour l'empire. — Voyage de Baudouin.
— Egarement de Vatace par un fol amour. — Prise de Thessalonique par Vatace , après la mort du fils d'Azan. — Retour et inaction de Baudouin. — Jugement et acquittement de Michel Paléologue. — Mort de Vatace. — Elévation de son fils au trône.
BAUDOUIN II, EMPEREUR français; VA- TACE, THÉODORE L ASCARIS, JEAN LASCAR1S et MICHEL PALÉOLOGUE,
EMPEREtfttS GRECS. (Au itô*]*)
IL est aussi difficile de suivre avec ordre les événemens de ce dernier règne des empereurs latins ,
que de trouver quelque suite dans la confusion des idées d'un homme en délire et mourant.
Sous ce nonrimpôteht' d ? empire il n'existait plus qu'une capitale superbe, immense, populeuse, avec quelques terrés saùs ciliture , nû trésor sans argent, des soldats sans paie, une hiérachie fastueuse sans subordination: Dans cet état, Conrftantinfcplë , cëfrriéë' de toutes .parts , ressemblait à une tête énorme séparée de son corps.
i£ûjôSi! ,e Le feible^ Baudouin parcourait toujours l'Eurôpëpôtir rassembler des fbf ces nouvelles , tandis
dAineUe qu'Azan et Vatace, par de nombreux exploits,
Vatace. , . . ,' . . .
réunissaient peu a peu, sous leur pouvoir,^ tous les débris dispersés de Pâncién- eiripife; x Division Après la mort de Brîenne, Constàntinople au-
x cnlre eux. • è A # *
*. rait bientôt succombé sous leurs efforts : leur di-
d-Axanârw vision relarda seule sa chute. Azan , jaloux de la
et rançaw gj u j re fe Vatace , rompit brusquement avec lui ,
nt^mô et conclut uue alliance avec les Français. Epris
Irène , fille \j • • t * /*n J *.• i»
deThéodor» d une vive passion pour Irène, tille de son captif , de cet infortuné Théodore qu'il avait privé de Féhif>ii'e, : dela vue et de là liberté, il épousa cette priheèsse, et brisa les chaînes de son père.
Théodore - Yheoddreylibfrë) se faitcohdùifeà Thessaloniie trône, que ; il y arrivé déguisé eri mendiant, se fait reconnaître par quelques aniis^ soulève le peuple, s'empare de la ville , reprend son sceptre , donne le titre de régent à Jean son fils, détrône son
DU BAS-EMPIRE. 4l
frère Manuel , se saisit de sa personne et le livre aux Turcs:, croyant lé livrer à la mort ; mais le sultan d'Icône, soit par générosité, soit pair poli- . tique et dans lfe' dessein d'affaiblir les chrétiens en prolongeant leurs dissensions, se déclara le protecteur de Manuel:
Ce prince, a là tétë d'un cotps de Turcs et de Grecs qui lui' étaient dévoués, l'entra éri Thessalie , reprit 1 Larisse , Pharsale , et mourut au moment où il croyait ravir de nouveau la couronne à son frère.
Cependant les courses de Baudouin, ses sup- Di.per.in* plicatioifc, leS ^proches et les exhortations du «n»*» paT pa pe avaient armé eii Occident une foule de croisés. Bêla, roî de Hongrie, promettait démarcher contre Azan ; Jean de Béthutte , à la tête d'une forte armée , partait de Venise pour traverser l'Allemagne; mais l'empereur Frédéric, brouillé alors avec le saint Siège, dissipa promptement cet orage prêt à fondre sur l'Orient.
Jean de Béthune vient le trouver, dans l'espoir c. P iivit* de vaincre son opposition; 1 empereur le retient j e an do b*-
i • f • • • . j thaae.
en otage; les croises, qui arrivaient en grand nombre à Venise , y apprennent la captivité de leur chef, et bientôt sa mort : ils se dispersent ; les uns partent pour là Palestine, les autres retournent dans leur patrie ; quelques-uns , fidèles à leurs promesses, s'embarquèrent sur des vais-
f«r Bau-
l\l HISTOIRE
seaux vénitiens , et se rendirent à Constantin©" pie , dont ils augmentèrent plus la détresse que les forces.
Détrwsc à Anseau de Cayeux , chargé alors de la régence,
"vrat des ne trouva P^ y P<> ur subvenir au paiement des zumaroens. troupes etaux dépenses du gouvernement, d'autres fonds que les monumens pieux et révérés qui se trouvaient en grand nombre dans la capitale; il les vendit, et engagea même aux Vénitiens la rei>m*ria liq Ue ] a plus fameuse. C'était la couronne^d'épines irFca'iTce ' de Jésus-Christ. Saint Louis, roi de France, désirait posséder ce trésor, Baudouin lui en fit don; * la couronne d'épines fut transportée en pompe à Paris, et tous les historiens du temps remplissent leurs récits des nombreux miracles opérés par elle. Dans tous les temps l'esprit humain , toujours le même, se plut à mêler le merveilleux au 'vrai ; on ne trouve nulle part l'histoire dégagée d'oracles et de prodiges.
L'Angleterre, après avoir fait éprouver à l'empereur errant des refus humilians , lui accorda une faible aumône ; le pape l'avait assisté par des bulles ; les Vénitiens lui prêtèrent sur gages de l'argent et des vaisseaux ; l'empereur d'Allemagne résista long-temps à ses instances ; enfin la valeur française et la loyaulé religieuse de saint Louis lui donnèrent des secours réels.
A la l<ke de soixante mille hommes, il traversa
sains obstacle la Hongrie et la Bulgarie: Vatace, Anirfa* aussi prudent que brave , se retira en Asie; Bau- JJïd„îl B à douin entra dans Constantinople et y reçut la £? n £* nli ~ couronne; Zurule lui ouvrit ses portes, et treize vaisseaux français battirent trente vaisseaux grecs.
Les Comans conclurent une alliance avec l'em- , Traita.
férocité à
pereur. Un trait , rapporté à cette occasion par ^*J^ U# les historiens du temps , peint la férocité grossière de ce siècle barbare; après la signature du trailé , leurs envoyés et ceux de Baudouin burent mutuellement de leur sang; ils firent ensuite passer entre eux un chien qu'ils coupaient à coups de sabre en criant : « Ainsi soit hachée en » pièces celle des deux nations qui violera la foi » jurée*. »
Cette même année termina la vie d'Irène, femme Mort
d'Azan, a©
de Vatace , dont FOrient révérait la vertu , d Azan, *» ^mme ,
cl du pape
fameux par un grand nombre de victoires, et du Gré s° irc paps Grégoire, dont l'ambition avait agité l'Eu- 1 rope ; l'apparition d'une comète , qui précéda la mort de ces illustres personnages, donna un: nouvel aliment à la superstition des peuples.
Un accroissement de forces n'est qu'un embarras ' Puaiiunî-
îlii • -i» «», raitédoBau-
ae plus dans les mains d un gouvernement faible; aouîn. Baudouin , qui savait mieux solliciter' des secours que s'en servir , ne tira d'autre parti' des troupes*
* An 1241.
quil avait amenées que 4e ralentir les attaques de ses ennemis.
séccisde Am, yeux, de la pusillinimité un délai paraît »âi££ie "t une. victoire , et l'empereur laissa un libre champ doinc à l'activité de Vatace. ,
Le prince grec lui accorda une trêve de deux ans , et porta ses armes dans la Bulgarie, que la mort d'Azan avait laissée dans les faibles mains d'un enfant de dix ans. Après des victoires rapides, il entra eu Macédoine, invita l'aveugle Théodore à une conférence , le retint en otage et assiégea Thessalonique que le prince Jean d'Epire défendit vaillamment, soumission L'âge et le malheur avaient affaibli le caractère dore d*E- de Théodore; cédant au vainqueur et sedépouil-
pire et de « . -. * / * i *i •••
•on fil* Jean lant de la pourpre impériale, il se soumit , amsi que Jean son fils , au pouvoir de Vatace , se reconnut son vassal et ne conserva que le litre de desposte d'Epire* Ainsi l'heureux Vatace se trouvait , à l'exception de Constantinople , maître de tout l'empire d'Orient, lorsqu'un nouvel orage , formé daps les glaces du Nord , arrêta ses armes et répandit en Europe, comme en Asie , la même terreur qu'excita autrefois l'apparition d'Attila, inrasion Ce fléau formidable , grossi long-temps dans ' l'obscurité , s'étendit en peu d'années des extrémités de la Chine aux rives du Danube, des mers du septentrion aux plaines de la Syrie > et une
Otf BAS-EMPIRE. /f>
nuée innombrable de guerriers sauvages, devenus fameux sous lenom de Ta r lares, menaça le jnonde civilisé d'une entière destruction *.
. La source de ce torrent dévastateur fut une faible tribu de nomades; leur origine élait la même que celle des T^rçs ; cette horde errante avait. pour chef un pitre; elle d#pt&dU d'abord d'une tribu plus nombreuse,. ,celje dçs Tarares INjutcbés, ils reconnaissaient yn Dieu, mais ne lui rendaient aucun culte ; JHHfvip était errante, h chair, et le bit des animaux composaient Jeurs atimens. v
Dans l'année 1 165 , leur khan* nommé Xcsou- ,<*#■•
uTéaragid,
kaï-Bahadour , laissa en mourant le gouvernement •"■••»* de sa tribu à son fils, âgé de treize ans : cet orphelin, nommé d'abord Témugm , $e, rendit depuis trop, célèbre, sous le, nojfc de Gengis. Quel- 9X j!X UtM ques rebelles attaquèrent cet enfant y mais» ils trou- JJJJJÎÎJJ, vèrent eu lui un hounne; Tcmuginle^^ônJiattit intrépidement , *ie : se : découragea ; point par ;un premier revers, et dompta. ses £ers rivaux, lie premier acte de son f>ouvoir futun atrope abus de la victoire : il fit périr { les < chçfc 4es vaincus dans <les chaudières bomUantes; dès, lors il ne cessa foànt de; combattre, et de vaincre ^'épouvanter le monde et de le ravager.
Hunghkhan , chef d'ene tribu voisine , ayant
* An 1*42. s
conclu une alliance avec lui, lui manqua de foi j Témugin envahit ses Etats , les joignit aux siens , et, en quatre années, subjugua toutes* les hordes tartares qui habitaient les plaines bornées à l'occident par Kasga, et au midi par Tangut. Les Niutchès se soumirent à lui ; bientôt , à la tête de toutes les tribus réunies, il força la grande muraille et conquit l'antique empire des Chinois , dont jadis il était tributaire. Ce fut ainsi qu'en peu de temps un faible pâtre se vit maître et fondateur d'une vaste partie du globe; il reçut alors le titre de Gengis, c'est-à-dire grand. Sa capitale ou plutôt son camp était établi au milieu du grand désert de Coby. Là , ayant appris que ses ambassadeurs avaient été insultés, emprisonnés et mis à mort par le sultan de Kharisme, le plus puissant prince alors de l'Asie , il laisse à ses généraux le gouvernement de la Chine, et, s'avançant à la tête d'une armée innombrable , il dévaste la Buckarie, le Korassan , livre Kharisme au pillage et couvre de ruines les bords de l'Oxus et du Jaxar. Mohamed , sultan de Kharisme , à la tête de six cent mille hommes , s'oppose vainement à ce torrent ; une bataille que lui livra Gengis termina sa vie , et détruisit son empire. Ce fut à cette époque que les Turcs du Korassan cherchèrent un asile en Egypte, grossirent les troupes de Saladin, et le secondèrent dans la conquête de Jérusalem ♦
DU BAS-EMPIRK. **]
Les Tartares > qu'alors on r ommait aussi Mongols , étendirent leur domination jusques au-delà des rives du Volga. Gengis, insatiable de guerres et de conquêtes, voulut porter ses armes dans les Indes; mais ses guerriers, moins infatigables que lui , refusèrent de suivre un prince qui voulait les entraîner aux extrémités du monde. Ambitieux et rapide comme Alexandre, il se vit arrêté comme lui dans sa course ; son règne destructeur , semblable à la foudre , dura peu, mais laissa de longues traces de son funeste passage. En 1227 , ce fléau du monde entra dans la paix et dans le silence du tombeau.
Sa législation , grossière et laconique , peint son T»i»ie*, caractère, sa nation et son temps. « Peuples , di- iAî" iE- » sait-il, fuyez les délices ; contentez-vous de peu; ***** » aimez-vous mutuellement ; sacrifiez tout intérêt ï> privé à l'intérêt général ; nourrissez- vous , sans » distinction et sans scrupule , de toutes viandes, » il n'en est point d'impures ; épousez plusieurs » femmes, afin de vous multiplier ; chargez-les des » soins domestiques; vous ne devez avoir d'autres » occupations que celles de manier des armes , de » dompter des chevaux et de combattre; ne bâ- » tissez pas de maisons , craignez de vous empfi- » sonner dans des villes. Ne vous abaissez point » à la culture des champs, les arbres seuls sont » destinés par la nature à prendre racine sur la
» terre. Soyez toujours prêts à changer de de- » meure; vivez, çrrez exempts d'inquiétude; par- » tout le lait des troupeaux vous pourrira , leur » toison vous habillera et couvrira vos tentes; si » Ja. fatigue vous donne, le besoin d'un aliment » plus substantiel, remplissez de sang l'intestin » d'une brebis, et faites-le cuire , en marchant, » sous Ja selle de votre cheval; méprisez le luxe, » et songez que la peau des bêtes et l'étoffe gros- » sière.qui composent votre vêtement dureront » sur la terre autant que vous. »
Gengis-Khan laissa quatre fils, belliqueux et sanguinaires comme lui; ils partagèrent ses Etats, mais , par ses ordres , Oct?i , le troisième et le plus brave, d'en tr'eux, eut le titre de gr^nd Khan, et fut reconnu par ses frères copupe jkur souverain. n<?™- Les Tartares , sous le règne /d'Octai., poursui- T^tum!* virent le , cours de leurs conquêtes; son neveu Batou s'empara de Moscow, et, au mépris de la capitulation , en passa tous les habitans au fil de l'épée *. Trois ans après il détruisit la ville de Kiow , et toutes les cit&jde la vaste Russie, devenues tributaires dix désert r s'abaissèrent devant la tente rustique d'un Tartare. Bientôt Jktou 9 étendant de plus en plus ses ravages, dévasta la Pologne , la Silésie, la Moravie, réduisit Cracovie
* An 1239.
en cendres, tailla en pièces deux armées polonaises et silésiennes , et entra en Hongrie avec cinq cent mille hommes.
Bêla , effraye' , s'enfuit en Esclavonie ; Caloman, son frère, plus courageux, livra bataille aux Tartares et la perdit ; ces vainqueurs féroces couvrirent de cadavres dix lieues de chemin y ravagèrent la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, et revinrent par les Palus-Méotides dans leurs déserts , qu'ils peuplèrent d'une -foule innombrable de captifs et de troupeaux, . ' *
Ces terribles dévastations répandaient la £on- ***«»
. —, . , «n Europe
sternation en Europe. La peur exagérait le péril , cêUft6 p» r
eux.
grossissait lés forces ,. grandissait les hommes. L'imagination , troublée par la crainte, faisait de ces Tartares des monstres bizarres ; on les disait d'une forme colossale, portant des têtes de chien et se nourrissant de chair humaine.
Frédéric, tremblant sur son trône, appelait:
tous les princes de l'Europe à son secours. Blanche i mère de saint Louis, versait des larmes aux pieds des autels : son fils , vaillant et pieux , se confiait à la justice du oiel et à la force de ses armes. >
Cependant une autre armée de. Tartares, se Lâciieaonrépandant en Asie , attaquait le sultan d'Icône, ^ii^d'i-
/ • i j~% i • î t c °no aux
dévastait la Cappadoce, et renversait les- murs de Tartares. Cézarée. Le sultan , après avoir recherché tour à