CHAPITRE QUATRIÈME
Exploits d'Andronic. — Désastre dans son arnice , causé par le faux bruit de sa nioit. — Entrée des Turcs dans Nicée. — Sage gouvernement d'Orcan. — Milice de renégats chrétiens , nommes Spahis. — Sage gouvernement d'Andronic. — Ses nouveau.\ succès. — Sa maladie et sa guérison miraculeuse. — Mort d'Andronic II. — Naissance de Jean Paléologuc. — bataille avec les Bulgares. — Retraite des Grecs. — Victoire il'Andronic sur le sultan Orcan. — Magnanimité du ministre Cantacuzène. — Mort de l'empereur.
ANDRONIC III. ( An 1528. )
Si le salut de l'empire eût été possible , Andro- Ex-.ioiu nie III l'aurait sauvé ; mais une tête jeune et active ne suftisait plus pour rendre la vigueur à ce corps décrépit et cassé ; un bon prince n'apportait alors aux maux de l'Etat qu'un soulagement passager , semblable à celui que produit un cordial sur un mourant.
A l'exception de Cantacuzène et d'un petit nombre d'étrangers , Andronic était presque le seul honmie juste de sa cour, et le seul brave de son armée : cependant , avec ces faibles moyens, il sut encore ranimer quelques étincelle» de cou-
rage par son exemple , et obtenir quelques succès par son habileté : il battit les Bulgares , leur reprit plusieurs places et les força de lui demander la paix.
Sa renommée s'était étendue en Europe ; l'Italie, déchirée par les quereUes opiniâtres des papes, des empereurs d'Allemagne , des Gibelins et des Guelphes , de la maison d'Aragon et de celle d'Anjou, de Gênes, de Milan et de Venise, sollicitait tantôt son appui , tantôt sa médiation ; le péril croissant où le jetaient les redoutables Ottomans l'empêcha d'intervenir dans ces contestations , devenues presque étrangères aux Grecs. D'ailleurs , si ces dissensions le privaient de secours , elles le délivraient aussi de toute crainte d'une nouvelle invasion des princes latins.
Le sultan des Turcs , Orcan , rassemblant toutes ses forces , vint à cette époque assiéger Nicée , regardée depuis la perte d'Anlioche comme la seconde capitale de l'empire : Andronic marcha en Asie pour défendre celte ville ; lorsque les armées furent en présence , avant de donner le . signal du combat , l'empereur , suivant les an-, ciennes coutumes , harangua les troupes, a Sol- » dats, leur dit- il , rappelez-vous la renommée. n des Romains , autrefois maîtres de la terre I » Vous portez encore leur nom , soutenez leur » gloire : les succès que depuis quelques temps la
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» ItM'luno accorde aux barbares sont un clialifticnt
» du ciel qui doit vous éclairer sur vos fautes ,
» vous corriger de vos vices et non vous abattre.
» Ces barbares se cachent avec soin dans les luon-
)) lagnes, tandis que nous nous montrons ouver-
» tcment en plaine pour les attaquer j s'ils sont
)) plus nombreux que nous , vous l'emporterez *
)) sur eux par le courage : la justice de votre
» cause doit rerloubler votre confiance ; ce n'est
ï) point pour conquérir que vous vous armez ,
» vous combattez pour défendre à la fois votre
» culte, votre patrie et votre liberté. Nos enne-
» mis craignent notre approche , ils rfe sont re~
» doutables que de loin ; évitez leurs traits par
» une charge rapide j mais surtout, après les avoir
)) enfoncés , arrêtez-vous à ma voix , car vous
)) savez que plus d'une fois le désordre vous a ravi
)) les fruits de la victoire. »
De vives acclamations répondirent à ces paroles; les Grecs chargèrent avec impétuosité ; les musulmans cédèrent à ce premier choc ; mais les Grecs , indociles aux ordres de leur prince, poursuivirent imprudemment les fuyards et se dispersèrent. Les Turcs , revenant alors en masse sur leur (lanc , les mirent à leur tour en fuite. Après néfa^ti beaucoup d'eflbrls et d'exploits , l'empereur ré- ml
dans soiiav-
lablit le combat et demeura maître du champ de biuu <i. sa bataille : son sang avait coulé plusieurs fois tlans
TOMT. 10. i|
i:)0 msTOiuE
la mêlée , ses blessures l'empêchèrent de se montrer à ses soldais : le bruit de sa mort se répandit : soudain une terreur panique s'empare de l'armée . et, comme si la victoire n'eût tenu qu'à un seul homme , on se croit perdu ; vainement Canlacuzène veut rassurer ses troupes , les arrêter, les rallier ; elles se débandent , elles fuient , elles se dispersent ; les Turcs vaincus apprennent que , sans combattre , ils sont devenus vainqueurs ; ils accourent en foule , entrent sans obstacle dans un camp désert, s'emparent du trésor, des bagages , Entrée et marchcnt sur Nicée : la terreur leur en ouvre
des 1 urcs
dan» Nicée. Jg^ portcs , ct Ic bruit de celte conquête annonce avec éclat la chute de l'empire.
Les Ottomans n'étaient point alors ce qu'ils sont aujourd'hui ; maîtres de l'Orient , ils l'ont presque changé en désert ; la barbarie , sous le joug de l'ignorance et du fatalisme , y remplace l'antique civilisation ; ils n'y régnent à présent que sur des ruines; mais , lorsqu'ils en fifent la conquête, leurs premiers empereurs montrèrent plus d'habileté et même de vertus que la plupart des empereurs chrétiens qui cédaient à leurs armes.
sag^ gou- Orcan augmenta l'éclat de ses victoires par la
veriumont i "^ - i • • • -il- i /
d'Orcan. sagcssc dc s'on aammistralion ; il laissa aux chrétiens leur culle , leurs lois , leurs coutumes, n'exigea d'eux que des tributs légers , nonnna des pachas pour gouverner les provinces , des cadis
DU BAS-EMPIRI.. l5l
pour jîiger les contestalions , et rendli ses succès
nlus cerlalns el son arméo plus redoutable , on '^''''"
' ' ' de irne'gat»
(brmant une cavalerie d'élite composée de jeunes «hréiieD»,
l J ^ nommes
chrétiens captifs dans leur enl'ance et renégats : ^p'''"*" on les nomma Spahis.
Orcan prit le titre de sultan : Pruse fut sa capitale ; il l'embellit d'édifices et y fonda des hôpitaux. Andronic, trahi par la fortune, chercha Sapcgouune gloire moins dépendante des caprices du sort '''A"'^'^"»'cque celle des armes; livré aux soins d'une sage administration , il corrigea les lois , réforma les abus , diminua les impôts , et fît fleurir la justice. Ne pouvant rendre son peuple puissant , il chercha du moins à le rendre heureux.
Cantacuzène , son ministre et son ami , l'éclairait par ses conseils et partageait ses travaux comme il avait partagé ses périls : l'empereur voulait l'associer au trône ; Cantacuzène refusa vui fionneur qui , sans accroître son crédit , n'aurait fait que grossir'le nombre des envieux de ses talens , et des ennemis de sa faveur.
Les princes d'Orient semblaient condamnés à Nouvfaui:
....,, guccèsd' An-
ne jamais jouir d mi long repos. Les Génois enle- 'i'^""»''
vèrent l'île de Chio aux Vénitiens ; Andronic la
leur reprit. Informé de la jalousie qui armait
quelques émirs contre Orcan, il se ligua avec eux,
attaqua on Thrace une armée du sidtan, et la
doiruisit pres([uo inialomont. lia rtioiti»; do coite
l32 HISTOIRE
armée fui prise. Phocée reconnut sa souveraineté.
Sa Une maladie aiguë interrompit le cours de ses
maladie, et ^
sa gacrison succcs i 1 cmpcrcur , se voyant au bord de la
miraculeuse ■' • ^
tombe , reprocha vivement à Cantacuzène de laisser par sa modestie l'empire sans chef; ayant appelé près de son lit l'impératrire et les grands , il leur parla en ces termes : « J'espérais mourir les )) armes à la maiii;, Dieu ne le permet pas. 11 veut » offrir en moi un exemple marquant de l'insta- » bilité de la fortune. Cantacuzène est digne de » vous commander : je lui lègue l'autorité su- » prême , et je désire que vos suffrages confirment )) le mien. )/
Prenant alors la main de l'impératrice , il la plaça dans celle de Cantacuzène : « Ma femme , » dit-il, porte un enfant dans son sein , je vous » les confie tous deux • leur sort et celui de l'em- )) pire dépendent désonnais de vous. »
Un des assistans pressait l'empêrear d'accorder quelque part dans l'autorité à l'impératrice sa mère. (( S'il est difficile , répondit Andronic, que deux » femmes habitent en paix sous le même toit , il » est impossible qu'elles gouvernent ensemble. »
Cantacuzène reçut les sermens des grands et du peuple. Les courtisans , presque toujours coupables des actes arbitraires et des coups d'état qu'ils conseillent , et dont ils deviennent souvent les vie-
DU B\s- e:\ipirk. i35
limes , demandaient bassement , sous prétexte d'assurer la tranquillité publique, qu'on privât de la vie ou qu'on mutilât Constantin, oncle d'Andronic , qui languissait alors en prison à Dydymoiique. Cantacuzène, plus intéressé qu'eux à sa perte, résolut de le sauver j mais , comme il redoutait leurs violences, il répandit le bruit de la mort de ce prince , et le fit évader.
L'empereur, renonçant au monde, voulait, suivant les coutumes du temps , quitter avant sa mort la pourpre , et prendre l'habit monastique : son mal faisait des progrès rapides , bientôt il perdit connaissance ; la pâleur de la mort couvrit son visage glacé ; il ne donnait plus aucun signe de vie ; déjà on préparait ses funérailles : tout à coup , suivant le récit de Cantacuzène , il sort de sa léthargie , demande de l'eau d'une fontaine consacrée à la Vierge, la boit, reprend ses forces et guérit complètement. Cet effort de la nature et la promptitude de cette guérison parurent miraculeux ; ils frappèrent les esprits d'un peuple dans tous les temps disposé à croire aux fables et aux prodiges.
Andronic, rétabli, reprit les armes , battit de nouveau les Turcs en Thrace , où ils cherchaient • unstaniiuent à s'établir, et s'allia avec les Buli;aios contre le krale de Servie ; mais il retira p'îu de fruit de cette alliance : le roi de Bulgarie ,
tombant dans un piège que lui tendait son ennenii , lut vaincu et tué.
Le sultan , dont les armées menaçaient l'empire de tou^^ côtés, assiégeait alors Nicomédie. Andronic vola au secours de cette ville , et offrit la bataille au sultan qui la refusa , conclut la pax et se retira *.
Mortd'An- Ccttc même année, ïê vieil Andronic raoïirut
(lionicll.
dans un cloître où il s était retiré. Ce prince, qui rj avait d'autre talent que celui des harangues, laissa une honteuse mémoire. Sous son règne les monnaies furent altérées, ia discipline anéantie, la marine abandonnée , la cour livrée aux intrigues , les provinces aux concussions , les frontières aux barbares.
Naissance L'impératricc Anne, à la même époque, donna
de Jean Pa- . ^, /
léoiogue. le jour a un fils qu on nomma Jean Paléologue.
L empereur, peu ressemblant à ses prédécesseurs,
laissa le peuple fêler sans lui cet événement ; les
Bataille combats l'occupaient plus que le cirque. Alarmé
Bulgares. (Jpg préparatifs hostiles du nouveau roi des Bulgares, il marcha contre lui et lui livra bataille; la victoire fut long-temps disputée , mais les Grecs , malgré les efforts d'Andronic, se lassèrent de combattre ; tout ce que put obtenir d'eux l'empereur , ce fut de faire leur retraite en si bon ordre
* An i33s.
nr BAS-r.>KMi;r,. ij.!
que le roi , quoique vainqueur , craigiiaiil les Reiiaii« chances d'un nouveau combat , demanda la pajx , ei, ijaaria son fils avec une iille d'Andronic. Celle anne'e * vil leiminer les jours de l'impéralricenière , veuve de Michel. On vit mourir aussi Philippe de Tarenle, auquel Charles de Valois avait cédé ses prétentions à Terapire.
Les pro«^rès de la puissance otlonian^ alailuaient jusiement l'Europe ; Andronic , dans le dessiein d'intéresser les chrétiens à sa cause , fit espérer au pape une nouvelle réunion des deux églises. Benoît XII prêcha une croisade , dont le roi de France devait être le cheF. Tous les princes latins s^y engagèrent; Andronic se croisa le premier, fit de nombreuses levées, arma une flotte , et attendit avec impatience les secours promis. Mais son attente fut vaine; la guerre de Venise contre Gènes et de Philippe de Valois contre le roi d'Angleterre, en rompant la confédération , fit évanouir ce dernier espoir des Grecs.
Une révolte en Albanie attira les armes de l'empereur; il châtia les rebelles et leur enleva un nombre immense de bœufs , de chevaux et de moulons. L'Acarnanie secoua le joug des Comnène , et s.e réunit à l'empire.
La constante aclivilé de l'empereur somblali
* An i33j.
lô6 HISTOIKE
vic.oirc enfin avoir fixé la fortune: Orcan , à la tête d'une Oixa^n ""^ flotte nombreuse , ayant tenté un débarquement près de la capitale , Andronic le battit, et tailla en pièees les musulmans : ce fut son dernier triomphe. Vainqueur de ses ennemis, il vit dans son palais ses derniers jours assiéi^^és d'intrigues; un de ses ministres , Apocauquc, uîile par ses talens^ dangereux par ses vices , clierchail à noircir et à perdre dans son esprit le fidèle Cantacuzène. Ses agens formèrent même luie conspiration contre les jours de l'empereur ; Andronic découvrit le complot , connut tous les conjurés et leur pardonna.
Magnani- L'affaiblisscment de ses forces lui annonçait sa i.i5iinCan- lin prochaiiie ; il voulut encore déterminer LanlacLizène à ceindre le diadème. Ce ministre désobéit à ses derniers ordres , prit ceux de l'impératrice, et doubla la garde de riiéritier du trône. -lort de Andronic laissait trois fils et trois filles. Une mort paisible termina sa brillante carrière : sa constitution était faible, son corps délicat; il n'avait en lui de fort que le courage ; il était brave soldat, général habile, prince clément, économe, ennemi de l'étiquette, maître de ses passions ; dans sa jeunesse il se livra trop aux plaisirs, plus tard il chercha la gloire , dans sa maturité il ne s'occupa qu'à fonder le bonheur public sur l'observation des lois et sur le maintien de la justice.
l'ciiipcreur.
DU BAb-EMPlllE. iSy
Digne d'un meilleur siècle , il fut comme un noble monument qui rappelait l'antique gloire de l'empire , et qui brillait encore sur ses ruines ^.
Avant de régner, gémissant sur la perte de tant de provinces qu'on enlevait à l'empire, on l'entendit souvent s'écrier : (( Ah ! que mon sort est » différent de celui du fils de Philippe ! Alexandre )) pleurait, croyant que son père ne lui laisserait » rien à conquérir, moi je pleure avec plus de » raison, car mon aïeul ne me laissera rien à » perdre. »
* An i34i.
Ij'é Iili,T01P.E