CHAPITRE HUITIÈME
Règne faible de Jean Paléologiie. — Son projet sur la réunion des cglises grecque et latine. — Son départ pour le concile de Fcrrare. — Son arrivée à Ferrare. — Son retour à Constantinople. — Guerre entre Amurat et Ladislas Jagellon , roi de Hongrie. — Exploits de Jean Corvin , surnommé Buniade. — Exploits et perfidie de Scanderberg. — Traité de paix entre Ladislas et Amurat. — Rupture de ce traité. — Bataille entre eux. — Défaite et mort de Ladislas. — Régence d'Huniade en Hongiie. — Guerre entre Constantin Dragosès et Amurat. — Défaite de Constantin. — Générosité d'Amurat. — Mort de Jean Paléoloffue.
JEAN PALÉOLOGUE II. (An 1426.)
négnc; Jean hérita paisiblement de la couronne de son Jean Paieu- perc , qui 1 avait associé au trône peu de temps après la bataille d'Angora.
Manuel avait eu d'Irène d'autres fils : Théodore Paléologue , prince de Sehvrée , puis despote de Lacédémone après la mort de son oncle ; Andronic Paléologue , prince de Thessalonique j Constantin Dragosès , destiné par un malheureux sort à ne remplacer son frère sur le trône que pour le voir s'écrouler sous lui ; Démétrius Porphyrogénète, envieux de ses frères, et l'une dcï«
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causes de leur ruine; eniiii le prince Thomas, dont les eflbrls consians n'eurent d'autre objet que de rétablir l'union dans la famille impériale.
Le premier acte du règne de Jean pi-ouva sa faiblesse et présagea les malheurs qu'elle entraîne toujours. Il acheta une paix passagère et la protection d'Amurat, en lui payant un tribut de trois cent mille aspres, et en lui cédant plusieurs places sur les rives du Pont-Euxin. L'exemple de ses prédécesseurs ne pouvait le justifier ; d'impérieuses circonstances les avaient forcés à cette humiliation , mais le timide Jean alla lui-même au-devant du joug dont Manuel avait su noblement s'aflranchir.
Peu de temps après son avènement au trône , rimpératrice sa femme, Sophie Paléogine, princesse de Montferrat , lassée de l'aversion qu'il lui témoignait, s'embarqua secrètement pour 1 Italie^; les Génois favorisèrent son évasion, et l'empereur se montra plus dis{)0sé à la reconnaissance pour eux qu'au ressentiment. Sophie reçut à Venise tous les honneurs dus à son rang 5 mais, quittant bientôt la pourpre , elle s'ense^ eht dans un cloître où clic termina ses jours.
Marie , fille de l'empereur de Trébizonde , la lemplaça sur le trône de Constantinople j cette
princesse sut inspirer à son époux une passion qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie.
Le prince Théodore , porté tour à tour par son caractère inconstant à l'amour des grandeurs et à celui de la retraite , formait depuis peu le projet de céder ses Etats aux Vénitiens et d'entrer dans l'ordre des chevaliers de Rhodes. Jean , voulant prévenir l'exécution de ce dessein , partit pour la Morée avec son frère Constantin , qu'il comptait rendre maître de cette province ; mais , lorsqu'il arriva , il trouva Théodore décidé à garder sa principauté ; Constantin ne put obtenir en partage que Corinthe et quelques villes duPéloponèse.
Ce prince , cherchant un autre but à son ambition 5 conduisit quelques troupes sous les murs de Patras, attaqua cette ville, fut battu, abandonné, blessé ; il aurait péri dans ce combat sans le courage et la fidélité de Phranlzès , guerrier intrépide , ministre instruit, négociateur linbile , et dont la plume nous a transmis avec détail l'hisloirè de ces temps malheureux.
Constantin , guéri de ses blessures , rassembla de nouvelles forces et s'empara de Patras '^. Cette faible conquête irrita le sultan Amurat ; sa vengeance tomba sur Thessalonique *''". Cette ville ,
* An 1429.
** An i43i
apanage d'Andronic Palcologue , venait d'être eédée par lui aux Vénitiens. Le sultan l'assiégea et la prit d'assaut : ses armes s'étendirent ensuite rapidement en Acarnanie , en Etolie et en Epire. L'Albanie , défendue par ses montagnes et par ses courageux habitans , l'arrêta dans sa marclie et repoussa ses efforts. Venise arma mie flotte contre les Ottomans : André Moncénigo , qui la commandait , attaqua celle des Turcs dans le port de Gallipoli, l'enfonça d'abord , la mit en désordre, et l'aurait détruite s'il eut été mieux secondé^ mais , au moment où la victoire semblait certaine , les Vénitiens, frappés d'une terreur panique, prirent la fuite '*". L'intrépide Moncénigo , abandonné , combattit seul quelque temps un grand nombre de vaisseaux turcs qui l'entouraient et qui le canonnaient vivement ; enfin , voyant un de ses mâts brisé, il se retira et intimida tellement les ennemis par son feu soutenu , qu'ils n'osèrent le poursuivre. Ainsi l'on peut dire que , si l'armée liit vaincue , l'amiral demeura vainqueur.
Le monarque des musulmans était doué de ce grand caractère qui fonde et élève les Etats; Amurat montra sur le trône autant de vertus qu'il est [)OSsible à un despote et à un conquérant d'en conserver ; et , sans croire aux éloges outrés que lui
* An i^ji.
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prodiguaient l'enLliousiasme de ses troupes el l'adulation de ses esclaves, on doit convenir qu'il en mérita une partie.
Cantemir et plusieurs historiens grecs attestent qu'on le vit toujours juste , religieux et fidèle à ses promesses. Les vamcus mêmes , en déplorant les violences exercées par les musulmans sur les chrétiens , en justifient le sultan , et les attribuent moins à lui qu'aux mœurs de son siècle et à la barbarie de son peuple.
Irrité de l'échec éprouvé par ses troupes en Albanie 5 il ne larda pas à s'en venger. A la tête d'une forte armée , ayant forcé les passages des montagnes , il se rendit maître du pays , contraignit Castriot , qui en était roi , à le reconnaître ^ pour suzerain , à lui paver un tribut et à lui livrer comme otages ses quatre fds , dont le dernier devint , sous le nom de Scanderberg , l'appui , le vengeur de sa patrie et le dernier héros dont la gloire ait illustré la Grèce.
Après cette conquête, Amurat, loin de Hcencier son armée, l'accrut par de nouvelles levées. Ces préparatifs répandaient parmi les Grecs une vive inquiétude ; ils lui supposaient le dessem d'assiéger Constantinople j mais d'autres soins l'occupaient alors "^"^ : Ibrahim son beau-frère, prince
* An «434.
*' An 1435
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<le Caramanie, cherchait l'appui des princes chréliens pour conserver son indépendance. Aniurat envahit ses Etats, et ne lui en rendit une partie qu'après l'avoir forcé de se soumettre à son autorité.
Les Serviens , les Hongrois et les Bulgares , autrefois ennemis opiniâtres des empereurs grecs, s'élant tardivement éclairés sur leurs intérêts , clierchaient alors à former une ligue assez forte pour arrêter les progrès toujours croissans de la puissance musulmane *. Amurat , voulant pjrévcnir cette réunion, attaqua d'abord la Servie; le krale Georges , ne pouvant résister à ce torrent , y céda , abandonna au sultan la moitié de ses Etats , et lui donna pour fenuue sa sœur ; il espérait que la beauté de cette princesse captiverait et adoucirait le cœur d' Amurat ; ïhjmen fut conclu , mais tous ces sacrifices n'eurent pour résultat qu'une trêve de deux ans.
Ayant appris que le krale continuait ses négociations avec le roi de Hongrie , Amurat marcha contre son beau-frère , le vainquit, et , suivant l'usage barbare de l'Orient , fit crever les yeux à ses deux fils. L'infatigable sullan porta ensuite ses armes en Hongrie **; mais , égaré par un guide
* An I j3G.
" An ifJ;.
infidèle , il s'engagea dans des défilés où les Hon- I grois l'attaquèrent avec avantage , défirent ses
troupes , et le contraignirent à se retirer. Son L'empereur des Grecs , immobile et non tran-
pTojet surJa '■
réunion <ies quiHe au milieu de tous ces événemens , n'osait
églises grec- i -^
»i"ne.*" ^*' y P''endre part ; il prévoyait que les Turcs , qui le cernaient de tous côtés , après avoir renversé toutes les barrières qui défendaient encore le Nord de l'empire , retomberaient de tout leur poids sur la capitale ; Jean ne vit d'autre espoir de salut pour lui que dans la réunion des églises grecque et latine.
Cette rcmiion , projetée depuis long-temps , et négociée récemment par Manuel , paraissait en effet le seul moyen de déterminer les puissances catholiques de l'Europe à s'armer pour la délivrance des Grecs. Les lettres du pape, et son ardent désir de voir reconnaître son autorité dans l'Orient, entretenaient cet espoir trompeur : peutêtre cependant il se serait réalisé si les Grecs , sans attendre ces lointains secours , eussent cherché d'abord leurs premières ressources dans leurs armes et dans leur courage. La fermeté malheureuse appelle l'intérêt , la crainte n'attire que la pitié ; Ja politique des princes est rarement généreuse, elle secourt la force et abandonne la faiblesse.
D'ailleurs le temps de la passion ou de la folio
tics croisades n'existait plus ; maigre les instances des pontifes romains , tous les princes de l'Europe voyaient froidement le saint Sépulcre sous la domination des infidèles ; la courte durée de l'empire latin en Orient les avait convaincus que Constantinople ne pourrait pas plus se défendre que Jérusalem , et leur seule attention se portait alors sur la Hongrie et sur la Pologne, qu'ils étaient résolus à protéger comme les derniers boulevarts de l'Europe contre les Ottomans.
D'autres circonstances concouraient encore à tromperies vœux de Fempereur : l'Eglise catholique, à laquelle il voulait se réunir, était elle-même divisée et déchirée par d'opiniâtres dissensions. Le concile de Baie prétendait restreindre l'autorité du pape , et osait même l'excomnmnier. Plusieurs souverains soutenaient le concile; Eugène IV , loin de jouir à Rome d'un pouvoir paisible , voyait son peuple révolté contre lui , et les rebelles , excités par le duc de Milan , venaient de forcer le pontife à se sauver du Vatican.
Enfin la cour d'Orient seule et un petit nombre d'évéques consentaient par politique à cette réunion ; le reste du clergé et tout le peuple haïssaient les Latins , détestaient le pape , et voyaient avec horreur un changement que les prêtres fanatiques traitaient de sacrilège, d'hérésie et d'impiété.
Toutes ces considérations et les conseils prudens de Sigismond, allié de l'empereur, ne purent détourner ce prince de son entreprise ; Amurat luimême l'avertit vainement du danger de son Son absence. Laissant le vaisseau de l'Etat exposé sans
départ pour . m ' l
leconciiede pilote aux oragcs qui le menaçaient, il céda aux instances du pape , et s'embarqua pour l'Italie avec son frère Démélrius, le patriarche Joseph , les députés des patriarches d'Antioche , d'Alexandrie , de Jérusalem , et plusieurs évéques.
Les pères du concile de Baie l'avaient pressé de se déclarer en leur faveur ; il rejeta leur offre, et convint avec Eugène que la réunion des églises serait discutée dans un autre concile convoqué à Ferrare *.
L'empereur débarqua dans le port de Venise , où on lui fit une magnifique réception ; les empereurs , déchus dans l'Orient de leur grandeur et de leur puissance , inspiraient toujours une sorte de respect dans l'Occident. En Grèce , vassaux et tributaires des sultans , ils marchaient à leur suite comme des esclaves ; en Italie , au contraire , on ne voyait en eux que leurs ancêtres , la dignité de leur rang et Téclat de leur cour. On se rappelait, à leur aspect , les noms imposans de Constantin , de Jusiinien , d Héraclius ; les titres de César et
* An 1438.
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d'Augusle avaient perdu leur puissance et non leur majesté ; semblaljles aux monumens de Carlhage et de Rome , leurs ruines commandaient encore la vénération.
Le doge et les sénateurs vinrent sur un vaisseau de parade, nommé le Bucen taure , au-devant de l'empereur des Grecs; conformément au faste ridicule de ce temps , la soie , 1 argent , la pourpre brillaient de touties parts sur ce vaisseau, et les matelots étaient couverts de robes de brocard d'or.
Après plusieurs jours consumés inutilement en ^on
*■ ■• •* arrivée a
fêtes et en festins , Jean se rendit avec son cor- Fcrrare. tége à Ferrare : l'astuce italienne et la vanité grecque disputèrent long-temps sur le cérémonial qui devait être observé : Rome l'emporta 5 le pape attendit l'empereur dans la ville, et n'alla au-devant de lui que jusqu'au milieu de son appartement. L'empereur voulut s'agenouiller devant celui que ses prédécesseurs nommaient , confirmaient , emprisonnaient et déposaient autrefois. On décida que dans l'église ils auraient deux trônes égaux.
Les négociations sur l'étiquette , relativement à la réception du patriarcbe , ne furent pas moins longues. « Je iraiierai , disait l'évéque grec, l'é- )) véque de Ronjc comme mon père s'il est plus » vieux que moi , comme mon frère si nous som- » mes du même âge , comme mon fils s'il est plus
» jeune. » On lui donna un siège inférieur à celui du pape et de l'empereur , mais plus élevé que ceux de tous les pères du concile .
Cette assemblée fut moins nombreuse qu'on ne l'avait espéré; le concile de Bâle avait refusé de se séparer, aucun des souverains de l'Europe ne se rendit à Ferrare ; on n'y vit que leurs ambassadeurs. Plusieurs de ces princes soutenaient le concile de Bâle contre le pape ; d'autres étaient retenus dans leurs Etats par de plus importantes querelles.
Jamais circonstances ne furent moins favorables pour exciter l'Europe à secourir l'Orient, et à céder aux ordres du pape. Henri VI, roi d'Angleterre, cbancelait sur un trône dont il fut bientôt renversé.
Charles VII , roi de France , à peine rentré dans Paris, ne s'occupait qu'à expulser les Anglais de la France, dont ils avaient conquis et perdu la couronne.
Le clergé français publiait à Bourges la pragmatique-sanction , conforme aux principes du concile de Bâle , et totalement contraire aux maximes ultramontaines.
Enfin ce même concile de Bâle venait de déposer Eugène IV, et d^élire pape Amédéc , ancien duc de Savoie. Cet antipape prit le nom de Félix V.
Jean , se irouvanl ainsi irumpc dans le but réel de son voyage , n'en poursuivit pas moins le prélexle, c'est-à-dire la réunion des églises. Les évêques grecs, qui ne se prêtaient à cette réconciliation que par obéissance , prolongèrent long-temps <:le vaines disputes sur les difficultés qui divisaient les deux églises.
L'empereur Jean, pour montrer son érudition , se mêla plusieurs fois à ces querelles tbéologiques. Les conféienccs furent interrompues par la peste qui s'était déclarée dans Ferra re. On transféra le concile à Florence , et ses séances ne se terminèrent qu'en 1442.
La suprématie du pape fut reconnue ; les Latins prouvèrent aux Grecs par des manuscrits originaux , et entre autres par un ouvrage de Basile , qu'autrefois l'église d'Orient avait professé le même principe que celle de Rome sur la procession du Saint-Esprit.
Les Grecs , après avoir quelrpie temps cherché à éluder la question , en disant a que le saint Es- » prit procédait du Père par le Fils , au lieu de » dire , du Père et du Fils , » se soumirent à la formule reçue en Occident. Ils firent peu d'objections sur les difficultés relatives au purgatoire; mais, sans qu'on puisse en comprendre le motif", ils se montrèrent beaucoup plus difficiles sur la
question des azymes; question tout- à-fait étrangère TOME 10. i5