G HISTOIRE
)) mes devoirs , je défendrai mon peuple, ei j » saurai vaincre ou mourir avec lui. »
Le canon de IMalioraet fut sa réponse.
Un bâtiment vénitien entrait alors dans le canal , il refuse dt paver le droit récemment et arbitrairement imposé par les Turcs ; les batteries du fort le coulent bas ; on empale son capitaine ; tout son équipage est égorgé.
Celte forteresse menaçante , qui dominait déjà Constantinople avant qu'elle fiit vaincue , était un monument de la forte volonté et de la puissance active de Mabomet. L'exécution de ses ordres avait été ausssi rapide que sa parole : en peu da semaines, cinq mille ouvriers, obligés de faire cbacun par jour deux coudées d'ouvrage, avaient élevé en pierres ce fort triangulaire. L'épaisseiu* de ses murs était de trente-deux pieds : quatre cents liommes le défendaient , et les canons qui bordaient ses remparts annonçaient au Bosphore et à la capitale de l'Orient qu'un nouveau maître leur était imposé.
Celte forteresse, nommée alors Laemocopia , s'appela depuis le Vieux-Château.
L'heure fatale était sonnée ; bientôt Constan-
Inveslis-
sprt,, nt <ie tinople se vit investie par l'armée de Mahomet ,
Conflailtl- ri '
""]'!'■■ forte , dit-on , de trois cent mille honmies ; et , selon d'autres récits , de cent cinquante mille. En même temps le sultan envoya des troupes en Mo-
DU bas-empire; aSy
Titc et en Thessalie pour contenir les despotes Déméirius et Thomas. Caratzi-Paclia , avec un autre corps, s'assura de Mésembrye , d'Ancliiale, de Blxon ; ainsi Constantinople , isolée , privée de tout approvisionnement, entourée d'ennemis féroces, se trouva séparée du reste de monde.
La grandeur majestueuse de cette ville , sa forte position f ses glorieux souvenirs , ses murs épais, ses menaçantes tours , ses fossés profonds, les deux mers qui lui servaient de défense et dont elle était le lien , les forts qui couvraient le côté du continent la rendaient encore formidable ; trente fois on l'avait vue vainement assiégée, trente fois du haut de ses remparts elle avait mis en fuite d'innombrables armées de musulmans, de barbares , et incendié leur flotte ; la discorde seule l'avait livrée aux Latins , mais tout , excepté son aspect , était changé : ce colosse n'avait plus d'ame ; ces hautes murailles ne trouvaient plus de bras pour les défendre, ou ces bras, au lieu de s'étendre pour frapper rennemi , ne se levaient plus que vers le ciel pour implorer sa pitié.
ï /apparition d'une comète avait frappé de terreur les esprits abattus; une prophétie supposée de Léon le Pliilosophe leur annonçait qu'ils devaient tomber sous un joiig étranger; d'autres prédictions leur promettaient un miracle.
Quelques visionnaires montraient un décret
TO-MF lO. ij
tombé, disaient- ils , du ciel; selon cet ordre céleste , on devait laisser entrer les Turcs j usqu'à la colonne de Justinien ; alors un ange armé d'une épée flamboyante viendrait les exterminer.
Ainsi une funeste et puérile superstition s'efforçait de désarmer la vaillance et de justifier la lâcheté; la caducité des peuples ressemble à leur enfance , leur faiblesse s'appuie sur des fables et des prestiges. l'réparatifs Cependant Constantin , méprisant les prédic-
Jéfensifs de • ■. . „ • •
Constantin, lious dc CCS mouics lanaliqucs , les murmures d'une soldatesque timide et les cris d'une populace séditieuse, remplissait activement le jour et la nuit tous les devoirs d'un citoyen , d'un guerrier, d'un général et d'un empereur.
Par ses ordres les murs des deux enceintes furent réparés, les remparts furent garnis de canons, de feux grégeois , de catapultes , de balistes , on tendit depuis la tour de la ville jusqu'à celle de Galata une grosse cliaîne de fer, derrière laquelle on avait placé un grand nombre de galères grecques , génoises , et six navires vénitiens pour défendre l'entrée du port.
Tout le matériel de la guerre se préparait avec rm aspect imposant, mais il fallait des hommes pour l'employer, et la Grèce n'en avait plus.
Un dénombrement ordonné par l'empereur montra la capitale peuplée de deux cent mille
DU BAS-F.MPIKF.. 2^9
liabitans, et, lorsqu'il fallul compter les courages, on ne trouva que quatre mille neuf cent soixantedix combattans, dignes de porter encore, comme ils le prétendaient , le nom de Romains. Deux mille étrangers joigmirent leurs armes à ce petit nombre de braves ; ainsi l'héritier des Césars , pour défendre l'empire , ne put rassembler au lieu d'armée qu'une troupe à peine égale à celle qui suivait Scanderberg dans les montagnes d'Albanie.
Les généraux qui secondèrent Constantin dans ce grand désastre furent le grand duc Lucas Notaras , Démétrius Cantacuzène , Nicépbore et Théophile , tous deux Paléologue ; enfm Théodore Caristinius , vieillard doué d'un grand courage et d'une force singulière.
Parmi les étrangers qui , dans ces jours de deuil et de ruine , bravèrent la mort et trouvèrent la gloire , furent les Vénitiens Contarini , Loredano , Gabrilli , Trevizano, Battista Gritti, le bayle ou consul des Vénitiens , Girolammo Mignotto , le consul des Catalans, Pedro Juliano, enfin Orcan Céléby , prince mahométan , dont une haine personnelle animait la vaillance.
Georges Doria , sous les ordres du grand duc , commandait la marine; un Génois, appelé Jean Justiniani, fut nommé par l'empereur général de toutes les troupes.
Tous se partagéi enl les dlfféreiis postes ; le cardinal Isidore, avec des soldats italiens, fit briller sa mitre parmi les casques des braves : depuis long-temps les prêtres catholiques avaient contracté , soit par le souvenir des héros de Rome leur capitale , soit par l'esprit chevaleresque de l'Europe , soit par la folie militaire et religieuse des croisades, l'habitude peu évangélique de répandre sans scrupule le sang des infidèles , et de soutenir la cause du ciel avec les armes terrestres.
Révolte ^^ moment où ce petit nombre de braves se occasion- ^ dévouait au salut de l'empire , la fureur populaire "uoinc' "" éclate de nouveau ; on court en foule consulter Gennadius , moine fanatique , que le peuple regardait comme un oracle ; plongé dans ses extases, il ne permet pas l'entrée de sa cellule, mais, semblable à l'antique Sibylle , il écrit sa réponse sur des feuilles qui passent rapidement de mains en mains, a Misérables, disait-il, vous fuyez la vérité y) Dour suivre l'erreur ! incrédules Romains! Vous )) fermez vos portes qu'un décret céleste vous » ordonne d'ouvrir ! Au lieu d'attendre les armes » divines de l'ange qui doit vous protéger, vous » placez votre confiance dans le faible courage » des hommes ! Vous faites plus : vous acceptez » le secours des perfides Latins, vous vous unissez » à une église idolâtre !
nu BAS-EMPIRI'-.' 2fil
» Je vous le déclare, vous perdez volrc patrie » en perdant votre foi.
» Seigneur , ayez pitié de moi î je proteste de- ■» vant vous que je n'ai point de part à ce crime. y> Misérables Romains , arrelez-vous ! repentez- )) vous! revenez à la foi de vos pères! votre ligue » avec l'impiété est l'arrêt qui vous condamne au » joug d'une servitude étrangère. »
Echauffé par ces paroles, le peuple se soulève; les uns accablent le monarque d'injures ; les autres maudissent le pape et ses prêtres ; tous refusent leurs bras et leur argent à leurs défenseurs.
Un grand nombre d'hommes riches et de nobles , couvrant leur avarice et leur lâcheté du voile de la religion , désertent la ville et emportent avec eux leurs trésors, qui auraient pu sauver la patrie.
Cette frénésie pénètre dans les paisibles monastères ; les vierges sain les, abjurant leur modestie et n'écoutant que les inspirations de Gennadius, se révoltent et rompent toute comnmnication avec les préties soumis aux Latins.
Partout on n'entend que des cris contre le pape , contre la guerre, et contre le culte des Azymites; ce délire funeste agita les esprits jusqu'à la fin du siège, et la voix des mahométans vainqueurs fif seule succéder au liimulle de la s('(biiou lo slK'ucr de lii terreur.
o^flSfsTffiîe Tout, au contraire, clans le camp oilonian, Mahoiiict. obéissait à la même loi , au même chef et à cet enthousiasme qui présage et donne la victoire.
Mahomet, avec ses intrépides janissaires, avait placé sa tente vis-à-vis la porte Saint-Romain : sa ligne s'étendait jusqu'à la porte Dorée. Zagan , parent du sultan , à la tête d'un autre corps d'armée , investissait l'autre côté de la ville , et surveillait la foi douteuse des Génois de Galata , qui avaient promis lâchement de rester neutres.
Quatorze batteries turques foudroyaient les murs avec plus de bruit que d'effet ; cet art ter- Qveniion riblc était encore dans son enfance : un ingénieur
la canon ^ O
danois , Urbain , mal payé par les Grecs , était passé dans le camp des Turcs et avait fondu pour eux mi canon énorme , qui lançait des boulets du poids de six cent livres ; soixante bœufs attelés le ., - faisaient mouvoir : celte machine infernale, plus
Mort (Je ' V
t),'"r""„g°I formidable aux regards, mais moins funeste que nicui anois ^gj]g ^^^ eutra dans Troie, creva dès qu'on voulut s'en servir, et son inventeur fut sa seule victime.
Sept mille guerriers , dignes de voir associer
leurs noms à ceux des héros des Thermopyles ,
défendaient avec intrépidité , contre trois cent
mille hommes , une ville dont l'étendue était de
prcn.ièrts cinq licucs de tour. Les premiers jours, loin de
atlaqiicsdcs , , , ' - n i • i i
asjicgos. se rcnlcrmer tunidement a labri de leurs murailles , ils sorlircnt avec audace , attaquèrent les
Invenl
txtraorill naire.
DU B\S-EMPIRt.
assiégeant, renversèrent leurs travaux et jetèrent refifroi dans les rangs ennemis j mais Constantin comprit bientôt que de telles victoires , payées trop chèrement , augmentaient ses périls au lieu de les éloigner, et que la mort de vingt musulmans ne pouvait compenser la perte d'un brave dans sa faible garnison.
Les Turcs , n'étant plus troublés dans leurs travaux, fortifièrent leurs lignes, renversèrent plusieurs tours , ébranlèrent les murs de la première enceinte , et tentèrent de l'escalader , tandis que leurs mineurs s'efforçaient de leur ouvrir sous terre un secret passage.
Au même moment cent galères et deux cents autres bâtimens réunissaient leurs efforts pour rompre la chaîne et forcer l'entrée du port.
De leur côté les assiégés faisaient pleuvoir sur les assaillans une nuée de traits , de balles et de boulets; ils roulaient sur eux des rocs et d'énormes meules. Le feu grégeois consumait les tours de bois que Mahomet avait fait avancer contre les remparts; les piques et les lances des chrétiens renversaient en foule dans les fossés les Turcs intrépides qui, bravant tout obstacle, parvenaient jusqu'aux créneaux.
Pendant que ce combat opiniâtre se prolon- ,. . geait avec une égale furie , une colonne turque sow'^"»'"'' s'avance par une route souterraine à la suite des
mineurs, brûlant d'impatience de pénétrer au centre de la ville; mais un ingénieur nommé Le Grand écoute leurs pas , entend leurs coups , creuse une contre-mine , marche à leur rencontre , les combat, les couvre de feu, de fumée , et les force à prendre la fuite.
La flotte ottomane trouve dans la chaîne qu'on lui oppose un obstacle inexpugnable ; sous son abri les galères grecques foudroient et dispersent les bâtimens ennemis ; des milliers de musulman s encombrent les fossés qu'ils ne peuvent franchir ; leurs cadavres amoncelés glacent le courage de leurs compagnons : soudain un météore lumineux brille dans les airs ; les musulmans consternés le regardent comme un signe sinistre , les Grecs Sucré» comme un aucrure de salut et de victoire ; enfin
des assiégé» '-'
la fortune se déclare pour les chrétiens ; les Ottomans fatigués rentrent dans leurs lignes , et Constantinople expirante voit encore un jour de triomphe.
Le lendemain les assiégeans voulaient recommencer l'attaque, mais, au lever de l'aurore, Maiiomet voit avec surprise que l'infatigable Constantin , au lieu de donner la nuit au repos , l'a employée tout entière ati travail. Par ses ordres, une activité presque sans exemple a fermé toutes les brèches , a réparé les murs , a relevé !♦*> tours .
Dans ce moment un vaisseau vénitien et trois ga- ^^ ^f'al^^e lères grecques , partis de Chio , remplis de vivres , """"i''"'^et chargés de vétérans endurcis dans les combats , paraissent , entrent dans le canal , bravent les batteries du fort, et attaquent audacieusement la flotte ottomane : rien ne résiste au feu bien dirigé de leurs artilleurs ; ils enfoncent , brûlent , écrasent les galères ottomanes , leur tuent douze mille hommes , et entrent triomphans dans le port.
Mahomet , présent au combat , voit avec indi- co"»»"-
' ' ■" cation lie
gnation ces prodiges d'une poignée d'hommes et Ma^o™»*le carnage des siens ; sa fureur éclate ; il s'élance sur son grand amiral, le jette à terre, le frappe d'une verge d'or qu'il tenait à la main , et le fait fustiger par, ses esclaves.
A ce courroux succède une morne consternation ; il rentre dans sa tente, il rassemble son conseil : le courage de Constantin étonne son génie ; il hésite et doute s'il doit poursuivre encore sa proie ou l'abandonner.
Chalil-Pacha , son grand visir , refroidi par 1 yge et par une longue expérience , lui conseille la paix. 11 lui représente la force de la ville , la vaillance des Grecs doublée par le désespoir , le sang qui paiera celte conquête , la honte qui suivrait un échec, enfm le danger d'armer contre lui toutes les puissances de l'Occident, (jui emploîraient probablement plus d'eftorls pour dcli-
HISTOIKE
vrer un empire et pour venger la seconde Rome que pour conquérir mi sépulcre.
Zoganès, second visir, jeune, ardent, belliqueux , s'indigne de ce lâche conseil , montre l'Europe divisée, indifférente au sort de l'Orient, l'empire démembré , les Grecs amollis, déchirés par des dissensions religieuses , Constantin réduit à six mille soldats , pouvant à peine contenir un peuple séditieux , mobile , prompt à parler , lent pour agir ; enfin il peint avec feu la gloire de l'entreprise , la facilité du succès et la honte de la retraite.
Ses pio- Mahomet adopte un avis conforme à sa passion :
positions a ■■• *■
Constantin, cependant , avant de combattre , il négocie. Ses envoyés proposent à Constantin la possession tranquille de la Grèce et de la Morée , s'il veut livrer Constantinople aux musulmans.
Réponse de (( j^^ sauvcrai ma capitale , répondit l'empe-
1 empereur. x ■' l l
» reur , ou je m'ensevelirai sous ses décombres. » Un tribut est le seul sacrifice auquel je puisse » consentir. »
scrm.nt Lorsqu'ou rapporta cette réponse au sultan , il wai.omct. s'écria : (( J'en jure par le prophète , Constanti- » iiople sera mon trône ou mon tombeau. »
Après ces mots il rappelle les janissaires au combat; il annonce un assaut général , et le fixe au 2g de mai *.
* An 1453,
DU BlS-EMPIUi;. 267
Pour rendre le ciel propice à ses armes , la veille (le ce jour décisif est consacrée par ses ordres aux jeûnes et aux ablutions ; le soir et pendant la nuit , ses tentes , ses lignes sont illuminées; les derviches parcourent le camp qui se chanj^e en mosquée; les imans enflamment par leurs prières le fanatisme des soldats ; ils montrent le ciel ouvert aux vainqueurs de la croix.
tt Je vous abandonne , dit Mahomet , les liom- S"
promesses a.
» mes, les femmes , les richesses de la ville pro- «"^"Wa's. )) fane , je ne réserve pour moi que son trône et )) ses édifices ; ceux qui iranchiront les premiers » les murs seront comblés d'honneurs et de » dignités. »
Ces promesses , l'ardeur de la gloire , la soif des plaisirs et du pillage excitent les transports d'un zèle fanatique et guerrier. L'air retentit de ce cri prolongé : // n'y a d'autre dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète.
Pendant ce temps Constantin formait le projet cmpiot d'assurer sa délivrance en détruisant la flotte otto- |^r'" Jc-
jouc.
mane. Le succès de son plan hardi et bien concerté paraissait certain. Quarante jeunes Grecs, généreusement dévoués à la mort pour le sahit tle leur patrie , étaient montes sur un bâtiment rempli de matières combustibles ; et , tandis que l'escadre vénitienne , sortant du port , attaquerait les vaisseaux ottomans, ces nouveaux Décius,
feignant de déserter , devaient se jeter au milieu de la flotte musulmane et l'incendier.
Le complot fut éventé; dès que le brûlot parut , on le coula basj les jeunes Grecs, saisis, enchaînés, furent décapités. L'escadre vénitienne se vit assaillie, entourée et presque eniièrementdétruite. Par représailles, Constantin fit pendre aux créneaux deux cent soixante Turcs prisonniers. Les Vénitiens accusèrent les Génois de les avoir trains ; l'amiral Notaras éclatait en plaintes contre Justiniani, et l'empereur vit jusqu'au dernier moment l'intrigue régner dans sa cour , la sédition dans son peuple, et la jalousie entre ses généraux. Entreprise Maliomct , bicutôt après , exécuta une entrenairede.Ma- prisc dont l'audacc étonne l'imagination ; on n'oserait la raconter si ce fait n était atteste par tous les historiens du temps.
Indigné de l'obstacle qui lui défendait l'entrée du port, il fait tirer ses vaisseaux sur le rivage. Un chemin inégal, montueux, hérissé de buissons, fut , dans l'espace de deux lieues , aplani , couvert de madriers et de planches enduites de suif, La flotte, traînée sur celte roule glissante, tourne Galata, et tous ces bâiimens sont lancés dans le port intérieur. Cet eftbrt prodigieux est l'ouvrage d une armée et d'une nuit.
ronsior- Au point du jour, les Grecs, du haut des la ville. remparts, voient avec consternation leur port^
nt p..vs-e:»ipire. .Ajlj
leur dernier refuge , rempli par les vaisseaux de Mahomet.
Une morne stupeur règne dans cette grande cité; elle a vu se lever le jour de sa destruction. Une foule éperdue remplit les temples, se prosterne aux pieds des autels, inonde le parvis de ses larmes et invoque la clémence du Seigneur. Les vierges, les pontifes parcourent les rues en procession ; leurs cris, leurs gémissemens donnent à ce triste cortège la pompe d'un dernier deuil , et tel est cependant l'étrange acharnement de l'esprit de secte et de parti , qu'au moment de périr la haine des schismatiques contre les ortodoxes éclatait encore ; au bord de l'abîme qui devait les réunir , ils se maudissaient. « Insensés , s'é- )) crie à cette occasion l'historien Ducas , quand » même l'ange que vous attendiez eût apparu à )> vos yeux , vous auriez refusé son secours si la )) réunion des deux églises vous avait été proposée » par lui comme condition de votre salut. »
Dans cette extrémité , l'empereur , conservant nisfoursJe seul un courage mébranlable , rassemble ses guerriers , convoque les grands et les sénateurs. (( Compagnons , dit -il, voilà notre dernier » triomphe ou notre dernière heure ; nos périls » sont grands, mais il n'en est point qu'un courage )) ferme ne puisse vaincre.
» Vos ancêtres ont dompté le monde armé
2yO HISTOIRE
)) contre eux ; depuis plusieurs siècles nous avons
» résisté aux attaques perpétuelles des Persans ,
)) des Sarrasins , des Scythes, des Bulgares , des
y) Huns et d'une foule innombrable de barbares.
)) Ces mêmes Turcs qui nous attaquent ont sou-
» vent fui devant nous , ils n'ont dû leur force ap-
yi parente qu'à nos funestes dissensions; soyons
» unis , ils ne pourront nous résister.
ï) Vingt fois leurs armes se sont brisées devant
» nos murailles ; récemment encore , Amurat
» s'est vu repoussé loin de nos remparts ; il v a
y) peu de jours , votre vaillance a fait reculer les
» soldats de Mahomet ; nos fossés , nos champs ,
)) leurs retranchemens mêmes sont jonchés de
» leurs blessés et de leurs morts. Le nouvel assaut
)) que prépare le sultan n'est qu'un dernier effort
» tenté par le désespoir.
)) L'Europe s'arme pour nous ; Huniade et
» ses Hongrois s'approchent ; une escadre véni-
» tienne traverse la mer pour nous secourir ;
» encore un jour de courage et tout est sauvé !
» Nous défendons ce que les hommes ont de
» plus sacré : notre religion , notre patrie, notre
» liberté ! Méritons, dans une si sainte cause, la
» protection divine, par l'aveu, par le repentir
» de nos fautes ! J'en donne l'exemple : s'il est
» quelqu'un de vous que j'aie offensé , comme
DU BAS-Ei>iPiiu:. 271
» prince, comme frère, comme chrétien, je lui » en demande Toubli.
)) Ija gloire nous atlend , la patrie nous ap- » pelle , les ombres de nos licros nous contem- » plent, marchons! Je partagerai avec vous tous )) les périls du combat , comme tous les fruits de » la victoire ; mais si Constanlinople tombe , si )) mes braves compagnons périssent , je ne leur w survivrai pas! »
On ne répond à cette oraison funèbre de l'empire que par des larmes , que par des sanglots : chacun jure de vaincre ou de mourir.
Le canon des musulmans se fait entendre , le signal du combat se donne. Constantin rentre quelques inslans dans la demeure impériale , embrasse sa famille , revêt son armure , et sort du palais des Césars, qu'il ne doit plus revoir.
11 se rend en personne au poste de Saint- Romain , contre lequel Mahomet devait diriger sa principale attaque ; le conrmiandant général , Justiniani , avec un corps d'élite de Grecs et de Génois , défendait la porte Dorée et la porte de la Fontaine; le long du port, près de la tour de l'Hyppodrome , Juliano , avec ses Catalans et ses Espagnols, faisait tête aux ennemis; le cardinallégat, suivi d'une troupe d'Italiens, devait combattre à la pointe de Saint-Démétrius : les Candiots gardaient la porte Ilorea ; la défense de la
272 niSTOIRE
parlie de la ville Mluëe sur le port était confiée au grand duc Notaras et aux matelots. Des corps de réserve, placés en différens lieux , devaient se porter aux points les plus menacés ; Minollo , bayle de Venise , veillait à la garde du palais. Cantacuzène et ]\i«:éphore Paléologue étaient chargés de maintenir le peuple , d'apaiser les émeutes , de prévenir les trahisons.
Un grand nombre de prêtres et les moines de Saint-Basile descendirent de l'autel et coururent à la brèche ; l'empereur parcourait activement tous les postes ; son ardeur encourageait les braves, sa fermeté rassurait les timides.
A«ant Au lever de l'aurore , les Ottomans donnent , par terre et par mer, 1 assaut gênerai ; toute 1 artillerie du sultan s'approche des murs ; les proues des galères et leurs échelles d'escalade menacent les remparts du havre; les fossés sont bordés de fascines , les lignes musulmanes s'avancent si serrées , si continues , qu'un historien les comparait ' à ime longue corde tressée et fortement tordue.
Les murs , précipitamment réparés, cèdent aux coups des foudres qui les écrasent ; de larges brèches s'ouvrent ; les musulmans s'y précipitent en foule, brûlant de remporter la palme de la victoire ou celle du martvre.
Les intrépides compagnons de Q)nsiantin, plus difficiles à renverser que leurs murailles, rejK)us-
UU IJAS-EMl'IKE. 270
sent , foudroieni , précipitent dans les fossés ces premiers assaillans : dans cette dernière lutte de l'ancien monde contre le nouveau , les armes de l'antiquité, celles des temps modernes semblaient s'unir pour attaquer et pour défendre la ville des Césars. L'air, obscurci par des nuées de javelots et de flècbes, releutissait à la fois du bruit sourd des lourds rochers lancés par les catapultes, du sifflement des balles, de 1 éclat terrible du canon. L'obscurité, répandue autour des combattans par la poussière , par la fumée , était dissipée à chaque instant par les éclairs de la poudre , par les flammes du feu gréi^eois; partout on entendait un mélange aflreux d'imprécations , de prières , du tintement des cloches alarmantes , du retentissement de l'airain tonnant , du cliquetis des armes , des cris de la haine et de la vengeance , du son aigu des clairons , du chant de guerre et des clameurs des mourans.
Mahomet relève le courage de ses soldats vaincus ; d'autres troupes renouvellent l'attaque : depuis long-temps une foule de Grecs et de Romains, nés dans les provinces conquises par les musulmans , avaient changé de culte et de nom. Les anciens défenseurs de l'empire, le cijueterre à la jnain , le turban sur la tête, viennent consommer la ruine de leur patrie , et les légions de la Natolie et de la Romanie , conduites pc^r leurs pachas , TOME 10. 18
s'élancent contre les murailles de cette capitale qu'autrefois leurs pères enrichissaient de la dépouille des barbares.
L'Alcoran les arme contre l'Evangile. Mahomet, à leur tête , excite par sa voix terrible leur fanatisme aveugle ; derrière eux sont placés des bourreaux qui ne leur laissent que le choix de la mort sur la brèche ou de la mort dans la fuite.
Leurs cohortes chargent successivement les chrétiens qui bravent leurs efforts ; les fossés , comblés par des milliers de cadavres entassés , servent de pont et de passage aux troupes qui les suivent : enfin Constantin , excitant les Grecs de'comut- à sauver , par un dernier eflbrt , leur culte , leur prince, leur patrie, s'élance au-delà de la brèche, enfonce, disperse , extermine les assaillans , et les force à laisser un vaste intervalle entre la ville et leur armée.
Tant de triomphes contre une masse d'ennemis toujours renaissante avaient épuisé la force et le sang des héros chrétiens ; dans ce moment les janissaires , que IMahomet tenait en réserve et qui n'avaient point encore combattu , s'ébranlent , marchent , s'avancent; le sultan à cheval les précède , armé d ime massue ; une garde d'élite l'entoure ; il presse leur course de la voix et du geste ; une montagne de morts les aide à s'élever au niveau des remparts; une musique guerrière.
DU liAS-EMinilE, 370
couvrant les murmures de l'eCTroi et les cris des Ijlessés , anime Tardeur des assaillans.
Les Grecs réunis rassemblent toutes leurs forces pour lutter contre ce dernier péril ; de toutes parts les foudres du canon, le clioc des glaives et des cimeterres font retentir leur affreux tumulte. Hassan , janissaire d'une force prodigieuse , s'élance le premier sur les créneaux ; frappé de plusieurs glaives, percé de plusieurs lances , il tombe, se relève , franchit le rempart et retombe encore expirant, mais vainqueur.
Une foule de vengeurs l'ont suivi j le courage làche
fuite (le Jiis-
cède au nombre; la première enceinte est forcée; ^inhm. enfin un événement funeste décide le sort de cette journée; Justiniani, blessé, ne peut plus soutenir le poids des armes; en vain Paléologue lui représente l'imminence du danger ; il s'éloigne , se jette dans une barque, fuit à la fois nionneur et la mort, et fait voile pour l'Arcliipel. Sa retraite décourage les troupes : vainement Constantin veut les rallier et les conduire en ordre à la seconde enceinte , elles ne l'écoutent plus.
Tous, entraînés par la terreur, se précipitent vers un étroit passage ; leur foule l'obslrue ; les janissaires se jettent avec fureur sur eux; ce n'est plus un combat, c'est un horrible carnage; tous ces braves tombent sous le cimeterre musulman.