DE LYCURGUE
L'éducation des femmes était presque aussi se- Éducation
, 11 1 1 11 ' -x d" femmcs-
vere que celle des hommes : elles s exerçaient a la lutte , à la course , à lancer le javelot ; elles se montraient nues sur l'arène. On parait leur âme et non leur corps , et leur vertu , disait-on , rendait la pudeur inutile.
Cet usage , qui blessait la modestie , s'opposait plutôt à l'amour qu'au vice. Lycurgue voulait que les femmes de Sparte fussent plus citoyennes que mères et qu'épouses : en élevant leur courage il endurcit leur cœur. Lorsqu'on rapportait un Lacédémonien tué sur le champ de bataille, sa femme ou sa mère , avant de le pleurer, examinait ses blessures pour voir s il les avait reçues à la poitrine ou au dos , si elles étaient honorables ou honteuses.
Enfin le législateur, sacrifiant tous les intérêts privés à l'intérêt public, et les sentimens de la nature à l'amour de la patrie, permit aux vieillards et aux hommes valétudinaires de céder leurs femmes aux jeunes gens qui pouvaient faire naître d'elles des enfans robustes.
Tous ces règlemens firent des Lacédémoniens un peuple à part , une espèce de communauté politique et guerrière , qui étonna son siècle et la postérité par l'austérité de ses mœurs , par l'indépendance de ses habitans , par l'intrépidité de
ses guerriers. Mais cette nation , admirable quand on la considère dans l'éloignenient , devait offrir un triste spectacle à ceux qui venaient la visiter. Lacédémone était un temple dédié à la gloire et à la liberté, dont les prêtres fanatiques avaient banni les arts , les lettres , l'amour , l'amitié , l'aisance , les plaisirs , et jusqu'aux liens les plus doux qui attachent les familles : ce peuple était fait pour être célèbre , et non pour être heureux.
Toutes les lois de Lycurgue entourèrent les hommes de tant de chaînes , et par le moyen de l'éducation publique se gravèrent profondément dans les âmes, qu'on ne vit à Sparte, pendant plusieurs siècles , aucune sédition populaire , aucune violence privée , aucun empiétement de la part de l'autorité royale.
Cette discipline austère , cette vertu publique donnèrent aux Lacédémoniens un empire d'estime sur les Grecs ; mais cet empire, trop dur et trop étranger à leurs mœurs, les fatigua bientôt; et la brillante Athènes, rival de Sparte , profita, pour étendre son influence , de la haine qu'inspirait le joug pesant des Lacédémoniens.
Quoique le législateur de Sparte eut tendu constamment au double but d'assurer la liberté du peuple, et de le mettre à l'abri des attaques de l'étranger, plusieurs de ses concitoyens hasardé-
DE LYCURGUE. 7g
rent de lui faire quelques observations critiques sur ses lois.
L'un d'eux, effrayé de la puissance du trône et de celle du sénat, lui proposait d'établir dans l'Etat une égalité absolue ; il répondit : ce Essaie-la toi-même dans ta maison.»
Un autre lui demandait d'indiquer aux Spartiates les meilleurs moyens à prendre pour se défendre contre leurs ennemis ; il dit : a C'est de demeurer pauvre. »
On lui proposait d'environner la ville de murailles, a J'aime mieux, dit-il, qu'elle soit entourée d'hommes. »
Ce qui est certain , c'est que sa république fut puissante et florissante jusqu'au moment où Lysandre y introduisit à la fois les trésors et les vices des peuples vaincus.
Après avoir achevé cette grande entreprise , Départ da
Lycnrgue
Lycurgue déclara qu'il allait consulter l'oracle r°nr DeId' Apollon , et fit jurer à ses concitoyens qu'ils exécuteraient ses lois inviolablement jusqu'à son retour.
Arrivé à Delphes, il fit un sacrifice à Apollon : Réponse
* de l'oracle
l oracle déclara que Sparte serait la cité la plus Ae DelPhes-
illustre et la plus heureuse tant qu'elle observerait
ses lois. Lycurgue envoya cette réponse à Sparte , Mot o>
. . . Lycurgue.
et se laissa ensuite mourir de faim , pour que ses
concitoyens, qui avaient fait serment d'exécuter ses règlemens jusqu'à son retour, n'eussent aucun prétexte pour les enfreindre.
Les anciens auteurs ne sont pas d'accord sur le temps où vécut Lycurgue : Aristote le fait naître à l'époque où régnait Iphitus ; Xénophon place sa naissance quelques années après l'établissement des Héraclides dans le Péloponèse ; Eutichydès dit qu'il était le onzième descendant d'Hercule.
Il connut le sage Thaïes en Crète ; il prit en Egypte l'idée de la séparation des citoyens en classes. Les assemblées du peuple se tenaient par ses ordres en plein champ. Craignant la séduction de l'éloquence, il ne voulut ni juges ni tribunaux, et il ordonna que les différends des citoyens seraient jugés par des .arbitres.
Malgré l'austérité de ses décrets contre les arts, le luxe et la volupté , il voulait que la jeunesse Spartiate fût gaie, et l'on vit avec surprise que le plus sévère de tous les législateurs fut le seul qui eût élevé un autel au rire.
On peut se faire une idée de la poésie permise à Sparte par cette chanson lacédémonienne que Plutarque nous a conservée, et qui fut traduite par Amyot :
DE LYCURGUE. 8l