‹ Histoire universelle, ancienne et moderne (volume 5)Chapitre 35 sur 77 · TABLEAU DES MOEURS, DU CULTE ET DES LUMIÈRES DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

TABLEAU DES MOEURS, DU CULTE ET DES LUMIÈRES DE LA GRÈCE

Argos. — Crète. — Thessalie. — Phocidc. — Mœurs des Grecs. — Doctrine d'Orphée. — Religion des Grecs. — Croyance à l'immortalité de l'âme. — Erreurs dans la religion des Grecs. — Lumière de la Grèce. — Ses poètes et ses philosophes. — Litttts', Musée, Orphée, Hésiode, Homère, Archiloque , Sapho, Théspis , Simonide, Anacréon , Thaïes , Solon , Chilon , Bias, CléobtAe, Anacharsis , Esope. — Banquet des sept sages.

La capitale du royaume d'Agamemnon , qui Ar3os avait si long-temps dominé la Grèce , perdit sa gloire avec ses rois. La république d' Argos, déchirée par des factions , tomba sous le joug du fameux tyran Phédon , de la race d'Hercule : son pouvoir finit avec lui.

Les Argiens, mal gouvernés, furent malheureux au-dedans et sans influence au-dehors. Mvcène , Asinée , Nauplie se rendirent indépendantes ; Hermione, Epidaure formèrent des républiques séparées. Thyrrée et quelques an lies eouuuéi es restèrent aux Lacédémoniens.

Le royaume de Crète , après la mort d'Ido- Crélemenée , fut entraîné par l'esprit général de la Grèce : on abolit la royauté. Les Cretois, sous

Thessalie.

le gouvernement républicain , conservèrent une grande réputation militaire: leurs archers passaient pour les meilleurs du monde. Mais la législation de Minos , qui avait servi de modèle à celles de Solon et de Lycurgue , fut abolie ; et le peuple crétois, malheureux chez lui et méprisé par les étrangers, se déconsidéra par sa mauvaise foi, tellement que son nom devint une injure.

La Thessalie , aussi favorisée par la nature que l'Arcadie, ne jouit pas, comme elle, des douceurs de la paix. La délicieuse vallée de Tempe ne garantissait pas ses bergers des fureurs de la guerre ; elle en fut souvent le théâtre et la proie. La patrie d'Achille devait être guerrière, et cependant la cavalerie thessalienne , qui faisait la force principale des armées grecques , contribua moins à la gloire du pays qu'à celle des autres peuples qu'elle servait tour à tour.

Phoèide. Les Phocéens , voisins de la Thessalie , furent continuellement en guerre avec elle. Dans leurs plaines les Thessaliens avaient l'avantage ; mais les montagnes de la Phocide leur opposaient des obstacles qu'ils ne pouvaient vaincre. Ces indociles montagnards résistèrent même à toute la Grèce qui voulait les punir d'avoir labouré un terrain consacré à Apollon. Possédant au milieu de leur pays le temple de Delphes, ils ne surent point

tirer parti de cet avantage, qui pouvait rendre leur territoire inviolable et sacré. La religion aurait fait leur sûreté ; une avidité impie leur attira le courroux des autres peuples de la Grèce. Leur opiniâtreté devint célèbre sous le nom de désespoir phocéen , parce qu'ils prouvèrent dans plusieurs occasions qu'ils aimaient mieux périr avec leurs familles et leurs biens que de céder aux lois d'un vainqueur.

Telle était, à la fin du second âge de la Grèce,

situation de ces differens peuples, tous gouvernés en république, tous passionnés pour la gloire et la liberté. Ces deux nobles sentimens, agitant tous les esprits , électrisèrent toutes les âmes, peuplèrent en peu de temps cette petite contrée de tant d'hommes de talent et de génie , qu'elle occupe plus de place dans l'histoire que les grands empires , et remplit encore le monde , après trois mille ans, des plus grands et des plus brillans souvenirs.

Dans le premier âge , à cette époque où les Pelages reçurent d'Egvpte les premiers principes de la civilisation , la lumière pénétra lentement dans ces esprits sauvages, et les mœurs conservèrent long-temps une antique grossièreté.

La force tenait heu de tout mérite et de tout droit ; ils ignoraient jusqu'au mot de vertu : celui

dont ils se servaient pour l'exprimer était arëtè (bravoure). On traitait les vaincus avec férocité: l'esclavage fut regardé comme un adoucissement de cette politique barbare, puisqu'il préservait les prisonniers de la mort.

Mœnrs Les Grecs furent long - temps guerriers avant

des Grecs. f. f -

de connaître les elemens de la guerre : la force de corps faisait tout ; une bataille n'était que l'ensemble de plusieurs duels. Les Thessaliens , qui domptèrent les premiers des chevaux , furent presque divinisés; on les nomma Centaures. Le cheval de Troie fut la première machine de guerre. Le principal objet de la guerre était le pillage. Les vaisseaux grecs n'étaient que des canots sauvages. Ignorans en astronomie , ils avaient des années de trois, de quatre et de six mois. La sûreté individuelle n'avait aucune garantie contre l'homme enrichi par le pillage. Le ravisseur, l'adultère et le meurtrier n'étaient punis que par une amende. Les mœurs des princes n'étaient guère moins cruelles que celles de leurs sujets : ils injuriaient leurs adversaires avant de les combattre , et outrageaient leurs corps après les avoir vaincus. Les princesses lavaient elles-mêmes leurs vètemens. On voyait Agamemnon , le roi des rois, assommer un taureau, le rôtir, le découper, et en servir le dos à son convive Ajax.

Les Grecs, établis dans l' Asie-Mineure, s'éclairèrenl les premiers; ceux d'Europe ne marchèrent que lentement sur leurs pas. Ce ne fut qu'environ trois cents ans après la guerre de Troie que l'illustre Homère fut connu des Spartiates et des Athéniens. Mais le beau ciel de la Grèce ne devait pas éclairer toujours une grossière population ; ce pays, où la diversité des aspects et des saisons présente sans cesse un tableau mouvant et varié , n'attendait qu'un rayon de lumière pour réveiller l'imagination de ses habitans , et pour la rendre plus riante, plus active et plus riche que celle de tous les autres peuples du monde.

Les Grecs, sortant de leurs sombres forêts, se réunirent dans les plaines, se répandirent sur les fleuves, et se rassemblèrent dans les villes. La douce chaleur de leur climat élec irisa leur esprit, colora leurs idées , orna leur langage d'expressions figurées.

Charmés de la beauté du tableau que présentait à leurs vœux une si délicieuse contrée, ils adorèrent la cause qui produisait tant de merveilles. L'admiration et la reconnaissance donnèrent la première idée d'un dieu, ou plutôt en rappelèrent le souvenir effacé ; car nos auteurs modernes se trompent en croyant que notre religion seule et celle des Juifs ont fait connaître au çenre humain l'Etre

Suprême; Aristote dit formellement qu'une tradition , reçue par les plus anciens des hommes , nous apprend (( que Dieu est le créateur et le » conservateur de toutes choses ; qu'il n'y a » rien dans la nature qui puisse manilenir sa » propre existence sans la protection constante » de ce Dieu : de là , disait-il , on a conclu que yy l'univers était plein de dieux qui voyaient , » entendaient et surveillaient tout. Celte opi- » nion est conforme à la puissance et non à la » nature de la divinité. Dieu, étant un, a reçu » plusieurs noms relatifs à la variété des effets » dont il est la cause. )) a'OrpWe. Orphée avait enseigné cette théologie sublime. Les fables des autres poètes firent oublier depuis cette doctrine simple et vraie ; on n'en a gardé que ce passage cité par Proclus : « Tout ce qui » est, tout ce qui a été , tout ce qui sera était y) contenu dans le sein fécond de Jupiter. Jupiter » est le premier et le dernier , le commencement » et la lin; de lui dérivent tous les êtres. »

L'imagination grecque, voulant donner une âme à chaque objet, écoutant plus les poètes que les sages , et le sentiment que la raison , peupla la terre de dieux et le ciel de passions. « Alors , » comme le dit l'abbé Barthélémy , se forma cette » philosophie, ou plutôt cette religion païenne,

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» mélange confus de vérités et de mensonges, )) de traditions respectables et de fictions riantes: » système qui flatte les sens et révolte l'esprit , qui » respire le plaisir en préconisant la vertu. »

Ainsi on divinisa la nature ; et les fables d'Hé- Religion siode et d'Homère devinrent la religion des Grecs Selon cette croyance , une puissance infinie, une lumière pure, un amour divin qui établissait partout l'harmonie, tira l'univers du chaos et créa les dieux et les hommes. Ils se disputèrent l'empire. La Terre fit la guerre au Ciel. Les Titans attaquèrent les dieux; ceux-ci furent vainqueurs, et nous soumirent pour toujours.

La race immortelle se multiplia; Saturne, né du Ciel et de la Terre, eut trois fils qui se partagèrent l'univers.

Jupiter gouverna le ciel ; Neptune régna sur les mers, et Pluton dans les enfers.

Tous les autres dieux exécutaient leurs ordres : Vulcain présidait au feu; Cérès aux moissons •> Mars à la guerre; Vénus inspirait les tendres passions; Minerve donnait la sagesse; Mercure conduisait les orateurs àla tribune et les ombres dans le Tarlare; Thémis tenait les balances de la justice: Jupiter lançait la foudre pour effrayer le crime ; sa cour, centre de lumière éternelle, était le séjour du bonheur. Chaque fleuve avait sa divitome 2. q

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nilé, chaque fontaine sa naïade. Bacclms animait la gaîlé des vendangeurs ; les Grâces répandaient leurs charmes sur les traits de le beauté , sur les écrits des poètes ; Apollon et les muses électrisaient tous les talens; Vulcain forgeait des armes; la gaîté même était protégée par Momus et par la Folie; les rayons de Diane éclairaient doucement l'obscurité des nuits , et les pavots rafraîchissans de Morphée faisaient oublier aux mortels leurs travaux, leurs fatigues, et toutes leurs douleurs, excepté celle du remords.

Les hommes recevaient des dieux tous les biens et les accusaient d'être les auteurs de leurs maux. La divinité punissait les fautes par le malheur.

Les Grecs, croyant les dieux semblables aux hommes, leur créaient un bonheur pareil à celui qui était l'objet de leurs désirs.

Le ciel avait ses fêtes et ses banquets; la jeunesse, sous les traits d'Hébé, distribuait l'ambroisie , et versait le nectar. La lyre d'Apollon faisait retentir les voûtes de l'Olympe de son harmonie. Dès le matin l'Aurore ouvrait les portes du ciel, et répandait sur la terre la fraîcheur de l'air et le double parfum de Flore, déesse des fleurs, de Pomone, déesse des fruits. Phébus , montant sur le char du soleil, mondait le monde de torrens de lumière; et

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lorsque Éole, dieu des vents, rassemblant les orages en furie , avait épouvanté les Dryades et les Silvains, divinités des bois, la brillante messagère de Junon, la légère Iris , annonçait à la terre, par la trace vivement colorée de ses pas, le retour du calme et de la paix des cieux.

Les dieux , toujours présens , inspirent les vertus et les vices, dirigent tous les pencha ns des hornmes, sont témoins de toutes leurs actions, et lisent dans leurs pensées.

Ainsi des milliers de divinités combattent dans le cœur des mortels. Si les unes les égarent , si d'autres s'efforcent de les mener à la vertu , la Mort et les Parques terminent ce débat : son inexorable faux et leurs ciseaux cruels tranchent les destinées humaines. Alors Mercure ne protège plus le larcin; Vénus ne sourit plus à la volupté ; le terrible Mars n'excite plus au carnage ; les lois de Jupiter s'exécutent. L'homme a passé le Styx dansla barque du vieux Caron ; il entre dans le sombre empire de Pluton. Minos , Eaque et Rhadamante le jugent à l'inflexible tribunal des enfers. S'il a fait du bien pendant sa vie, il est conduit dans les bosquets charmans de l'Elvsée où il jouit d'une paix constante, d'un printemps éternel, au milieu des héros vertueux , des beautés fidèles , des rois bienfaisans, des sages respectés, des orateurs et des

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poètes célèbres; et là il retouve, sans nuages ei sans mélange, les douceurs d'un chaste hymen, lesépanchemens d'une tendre amitié, les affections innocentes, les jeux, les occupations , les exercices et tous les plaisirs qui faisaient le charme de sa vie. Mais, s'il a commis des crimes, l'implacable Némésis, divinité vengeresse, s'empare de son cœur ; les noires Furies le frappent de leurs fouets, le déchirent par leurs serpens, le traînent dans les gouffres de l'Averne , et là le livrent aux plus affreux supplices.

Cï"mmor- *^n vo*1 (lue ^es Grecs , élevés par les Egyptiens ,

à l'immor-

Sit. de croyaient à l'immortalité de l'âme.

Dans leur opinion , l'âme spirituelle ou 1 entendement était pendant la vie enveloppée d'une àme sensitive , matière subtile et lumineuse , image parfaite , et , pour ainsi dire , ombre de notre corps. Après la mort , l'âme intellectuelle rejoignait dans le ciel la lumière céleste dont elle était émanée; et l'âme sensitive, conduite par Mercure, descendait dans les enfers pour y recevoir le prix de ses vertus ou le châtiment de ses forfaits.

Plusieurs pensaient qu'au bout d'un certain nombre de siècles les ombres buvaient l'onde du fleuve d'Oubli ou Léthé , et qu'alors elles revenaient sur la terre reprendre une nouvelle vie. Tout était sensuel dans cette religion , les peines

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comme les récompenses. Les dieux mêmes éprou- Ê«ears raient les passions des hommes : la Discorde les iiS,on des

, Grecs.

divisait, l'Amour les blessait de ses flèches, et les portait souvent à revêtir une forme humaine pour s'unir à de simples mortelles.

Jupiter séduisait Danaé , poursuivait Io, enlevait Europe, faisait naître Hercule du sein de la belle A le mène. La jalousie portail Junon à la vengeance; Vulcain était trahi par Vénus qui se livrait au dieu de la guerre; et la chaste Diane elle-même se laissait toucher par les charmes du bel Endvmion. Les guerres de la terre se répétaient dans les cieux. Minerve , Apollon , Mars et Junon combattaient, les uns pour détruire , les autres pour sauver Troie ; jusqu'au moment où Jupiter , monarque de l'univers , dont un signe faisait trembler la terre et les cieux , rassemblait son immense et céleste conseil, prononçait l'arrêt dicté par le Destin , et forçait toutes les autres divinités à s'y soumettre.

Ainsi la religion des Grecs , inconséquente dans son système, mêlait une foule d'erreurs funestes à un petit nombre de vérités utiles. Elle animait , mais elle altérait tout ; et si , d'un côté , elle enseignait l'existence des dieux et l'immortalité de l'âme , si elle promettait des récompenses à la vertu et des punitions aux crimes, de l'autre elle favo-

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risait les passions coupables et di\ luisait les vices»

Ce culte imparfait ne pouvail donner qu'une morale relâchée, mais il présentait à la politique de grands moyens pour profiler de la crédulité des peuples. On les occupait par des fêles , on leur en imposait par des mystères ; on les effrayait ; on les asssurait par des oracles, par des augures. L'imagination, que ne réglait aucun principe certain, ne connaissait aucunes bornes. Rien n'était raisonnable ; tout était merveilleux : et ces nations héroïques ressemblaient à des enfans brillans et crédules, amusés par des contes, élevés par des fables, et gouvernés par une religion poétique.

L'histoire n'était pour eux qu'un drame , dont l'intrigue merveilleuse et remplie de miracles était tracée par la destinée et dénouée par l'intervention de quelques divinités de l'Olympe.

Ce tableau, ou plutôt cette esquisse de la religion des Grecs, fait comprendre l'influence qu'elle dut avoir sur leur caractère et sur leurs actions.

Les peuples, gouvernés par des principes si contradictoires, livrés à leur imagination qu'égaraient tant de fables, vivaient dans un monde de prestiges, et devaient nécessairemnt nous offrir ce mélange de lumières et d'ignorance , de sagesse etde folie , d'héroïsme et de superstition , de vertus et de passions, qui plaît encore à noire esprit.

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morne en choquant noire raison, et qui, dans la maturité des siècles, malgré la sévérité d'une religion vraie et d'une morale éclairée, exalte encore notre pensée , se reproduit sous le pinceau de nos peintres , dans les chants de nos poètes, et charme toujours nos souvenirs ; comme dans la vieillesse nous aimons à nous rappeler les fables qui entouraient notre bereeau et les jeux qui amusaient notre enfance.

Quelques sajres , abandonnant au peuple les fa- Lumière*

x * & 7 r r delà Grèce.

Lies et les prodiges , étudiaient la nature et cherchaient la vérité. Personne , dans les temps modernes , ne les a encore surpassés dans cette partie de la morale qui enseigne à maintenir l'âme dans un état calme et à placer le bonheur loin des excès. Leurs écrits sont une source féconde où puisent avec fruit tous les moralistes qui veulent peindre et combattre les passions. Mais leur métaphysique, leurs explications de la création , de la destinée , et des phénomènes de notre nature intellectuelle ne reposent sur aucun principe certain , sont souvent dénuées de raison , quoique brillantes d'esprit ; et leurs rêves philosophiques sont tout aussi peu sages que cette théogonie poéiique et cette mythologie populaire , objet de leur culte public et de leur secret mépris.

Trois siècles après la ruine de Troie , il ne res-

I • ''■ MOEUBS ET LUMIÈRES

tait plus dans la Grèce aucune trace de barbarie; la civilisation , les lettres , les arts avaient fait les progrès les plus rapides : partout on voyait des villes bâties , des temples élevés , des codes de lois établis; les autels fumaient de sacrifices ; de pompeuses cérémonies , des jeux célèbres attiraient de toutes parts les étrangers. La liberté fortifiait les âiues ; les arts adoucissaient les moeurs ; la tribune retentissait de discours éloquens ; les écrits ingénieux de plusieurs philosophes célèbres se lisaient dans toutes les écoles et donnaient à la jeunesse le goût de l'éloquence et des lettres.

Les édifices publics étaient ornés des images des dieux et des héros , qui animaient le marbre et la toile ; et la Grèce, en peu de siècles , devint , sous l'empire d'un doux climat et d'une imagination riante , un pays enchanté , un tableau magique où se réunissait tout ce qui peut échauffer l'âme, exalter l'esprit et charmer les sens.

A la fin des deux premiers âges de son existence, la Grèce comptait déjà pins d'hommes éclairés et célèbres que les vieux empires qui l'avaient tirée de la barbarie, ses po.tp» Nous avons fait connaître les héros des temps faîLs"h«. " buleivx et ceux de la première époque historique ; mais la Grèce , avant de combattre les Perses , comptait aussi di » poètes fameux et des philo-

IiO-

sophes célèbres. Le temps ne nous a laissé cou- ^'""ôr naître que les noms de Linus et de Musée ; peu £io '.,.. de vers d'Orphée onl échappé uses ravages. Hésiode chanta les campagnes et les travaux de l'agriculture. Nous n'avons de connaissance certaine des dieux de l'Olympe que par la théogonie de ce poète : sa description du houclier d'Hercule fut aussi célèbre que les travaux de ce demi-dieu.

Homère , antérieur à l'ère des olympiades , fut Homère le premier des grands poètes , et leur sert encore de modèle. L'Odyssée raconte les voyages d Ulysse après la prise de Troie. Le sujet de 1 Iliade est la colère d'Achille , si funeste aux Grecs. Alexandre-le-Grand regardait ces deux poèmes connue les chefs-d'œuvre de l'esprit humain.

Cicéron place Homère au nombre des plus grands peintres ; Horace le préfère aux plus profonds philosophes ; Quintilien le met au-dessus des plus illustres orateurs.

La ceinture de Vénus , les touchans adieux d Hector et d'Àndromaque , la douleur de Priam dont les larmes fléchissent le courroux d'Achille , les prières personnifiées dont les pleurs adoucissent la vengeance du maître des dieux , et tant d autres fictions admirables , ornées d'une éloquence divine dont nous ne pouvons plus apprécier <ju imparfaitement les charmes , méritèrent à cet

homme étonnant le beau titre de prince des poètes qu'aucun génie antique ni moderne n'a pu r jusqu'à présent , lui disputer.

Homère devint aveugle et vécut pauvre. Tous les siècles ont répété ses vers , et nous ont laissé ignorer le lieu de sa naissance. Plusieurs villes d'Europe et d'Asie se disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour.

^.tLii.M e. Paros se vantait d'avoir vu naître Archiloque , inventeur des vers ïambes. Ce poète était plein de force et de licence.

Alcie. Aïcéc honora Mitylène , sa patrie , par ses la-

Ijiîs lyriques : passionné pour la liberté, il attaqua par de vives satires le tyran de Lesbos. Quintilien trouvait quelque ressemblance entre son style et celui d'Homère.

Sapho. Sapho brillait dans le même lieu et dans le même temps ; l'amour fit son génie et causa ses malheurs. iSul poète ne sut mieux peindre la passion ; l'excès des siennes ternit sa gloire. Tiepris. The.spis , contemporain de Solon , inventa la tragédie. Ses acteurs, ambulans et montés sur des trétaux , intéressèrent par le récit des exploits héroïques, qu'interrompaient des chœurs chantans. Ce fut ainsi que , parcourant la Grèce , il répandit partout les germes et le goût de ces fictions dramatiques qui devinrent la passion des Grecs , in-

DE LA GRÈCE. ] dy

fluèrent sur leurs mœurs et contribuèrent à leur gloire.

Simonidese distingua presque également par ses simoNiJ*. vers élégiaques et par sa philosophie. Hiéron lui demandait une définition qui lui fît connaître l'essenee de Dieu ; Simonide prit un jour pour répondre ensuite deux , et puis quatre , enfui un nombre infini pour prouver l'immensité du sujet proposé à sa méditation. S'étant embarqué avec des marchands , ils s'étonnaient de le voir partir sans bagages. Le vaisseau périt ; Simonide leur dit : tt Vous êtes ruinés, et je n'ai rien perdu, car je » porte tout avec moi. »

Anacréon vivait dans la soixante-douzième Anacreon. olympiade ; il était de Téos en lonie. Sa vie était consacrée au plaisir; la volupté fut son but et son étude. 11 chanta jusqu'à près de cent ans le vin, l'amour et les plaisirs. Ce poète aimable fut long-temps l'ornement de la cour de Polycratc à Samos, et de celle d'Hipparque , tyran d'Athènes.

Tandis que la poésie chantait les merveilles du ciel et de la terre , la philosophie cherchait à en pénétrer les causes. Les philosophes grecs , parmi lesquels se distinguèrent sept hommes décorés du beau titre de sages , s'occupaient à tracer les principes de la politique , les règles de la morale et les élémens de la physique.

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Tbaiàa. Thaïes, chef de la secte ionique, regardait l'eau comme un principe universel dont un Dieu suprême et intelligent s'était servi pour tout créer. Tlialès était un grand astronome et un bon mathématicien pour son siècle , puisqu'il fixa le cours de l'année solaire , prédit l'éclipsé de soleil qui arriva sous le règne d'Astiage , et trouva le moyen de mesurer la hauteur des pvramidespar un calcul proportionne] entre leur ombre et celle de son corps. Il remerciait les dieux de trois choses principalement, de l'avoir créé de nature humaine et non animale , de l'avoir fait homme et non femme, Grec et non barbare.

Sa mère voulait qu'il se mariât ; il répondit d'abord qu'il n'était pas temps, et quelques années après qu'il n'était plus temps. En examinant les astres, il tomba dans un puits; une vieille femme , le raillant de cette chute , lui dit : « Comment )) voulez-vous connaître ce qui est dans les cieux, » vous qui ne voyez pas ce qui est à vos pieds? )>

Le législateur d'Athènes , Solon , était au nombre des sept sages. Ses réparties ingénieuses et profondes furent presque aussi célèbres que ses lois. Crésus, roi de Lydie , voulut en vain l'éblouir par l'éclat de ses richesses et par le tableau de son bonheur ; Solon lui montra son mépris pour l'opulence et ses doutes sur la durée de la félicité

So<on

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humaine. « On ne peut juger , lui dit-il, du mal- » heur ou du honneur d'un homme qu'à la fin de » sa vie. »

Crésus , vaincu, détrôné et près de mourir, se rappela la maxime de Solon. Ce souvenir frappa Cyrus , le désarma et sauva les jours du roi captif.

Chilon de Lacédémone doutait également du CLiion. bonheur des mortels. Esope lui demandant à quoi Jupiter s'occupait , il répondit : a A abaisser ceux » qui s'élèvent et à élever ceux qui s'abaissent. » Sa prétendue sagesse ne lui avait pas appris à maîtriser ses passions ; car il mourut de joie à Pise en voyant le triomphe de son fils qui avait remporté le prix du pugilat aux jeux olympiques.

Pittacus de Milylène , banni de Lesbos avec Alcée , chassa le tyran qui opprimait cette île. Quelque temps après la guerre éclata entre Athènes et Mitylène. Pittacus , pour épargner le sang de ses concitoyens, défia enduelPhrynon, général des Athéniens, et le tua. La reconnaissance des habitans de Lesbos lui décerna la couronne.

Alcée , ennemi de toute tyrannie , l'attaqua et fut fait prisonnier. Pittacus lui rendit la liberté , régna dix ans avec modération, et abdiqua. Il disait qu'un bon gouvernement était, non celui qu'on craignait, mais celui pour lequel on craignait. Bias , consulté par les sages et les législateurs Bi«.

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de son temps , eut la gloire de sauver la ville de Priène, sa patrie, dont il fit lever le siège au roi de Lydie.

GJéobuic Cléobule illustrait l'île de Rhodes. L'histoire ne nous a point conservé ses ouvrages ; mais il suflit peut-être à sa gloire de rappeler que ce fut chez lui que Solon chercha un asile , lorsqu'il s'exila d'Athènes.

Les mœurs de ce temps peuvent seules expliquer la futilité des questions et des énigmes que les sages et les princes de la Grèce s'amusaient à proposer et à résoudre.

Bias se trouvait à un festin chez Périandre; ce tyran de Corinthe que son habileté fit compter au nombre des sages , malgré son usurpation et ses injustices. 11 arriva un courrier d'Amasis , roi d'Egypte, pour demander à Bias comment ce prince répondrait au roi d'Ethiopie , qui lui avait dit : « Buvez toutes les eaux de la mer, et je vous » céderai dix de mes villes, à condition que vous )) m'en abandonnerez un égal nombre , si vous ne D pouvez y parvenir. » Bias lui conseilla d'accepter la proposition , pourvu que le roi d'Ethiopie arrêtât la marche de tous les fleuves, parce qu'il voulait bien boire la mer, mais non les rivières qui s'y jetaient.

Anschariis. Anacharsis , né dans le pays des Scythes qu Ho-

mère appelait la nation juste, fut adopté, malgré son origine , par les sages. 11 avait composé un poënie sur l'art militaire, et une histoire des rois de Scylhie. Un Athénien lui reprochait d'avoir vu le jour dans un pays barbare. « Si ma pairie, ré- » pliqua le Scythe , me fait peu d'honneur, vous » vous en faites peu à la vôtre. » 11 plaisantait Solôn sur ses lois : et Elles ressembleront , disait-il , aux » toiles d'araignée , qui arrêtent les petites mou- )) ches et laissent passer les grosses. »

Crésus voulait le combler de présens; il les refusa , disant qu'il ne voyageait pas pour augmenter sa fortune, mais pour enrichir son esprit.

Le Phrygien Esope fut le père de la fable : il Ésoreétait esclave. La servitude devait inventer l'apologue , ayant besoin de voiler la vérité pour la faire écouter par la puissance.

11 était si laid qu'on ne pouvait trouver à le vendre. Xantus l'acheta : un philosophe seul pouvait faire une pareille acquisition , et en sentir le prix. Son maître lui dit un jour de prendre au marché tout ce qu'il trouverait de meilleur pour sa table. Tout le dîner fut composé de langues apprêtées de différentes manières. Xantus paraissant surpris , Esope lui dit : « La langue est tout ce que » je connais de meilleur , c'est le lien de la vie » civile, la clef des sciences, l'organe de la vé-

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» rite; par elle on s'instruit, on gouverne 1rs )) hommes et on loue les dieux. » Le lendemain Xantus lui commanda d'acheter ce qu'il trouverait de plus mauvais. Le dîner fut encore le même. La surprise du maître redoubla. « De quoi vous » étonnez-vous, dit le Phrygien? la langue est ce » qu'il y a de pire au monde , c'est la mère des » disputes, la nourrice des procès , la source des » guerres, l'organe du mensonge , de la calomnie » et du blasphème. »

Devenu libre, il parut à la cour de Crésus; sa figure lui attira d'abord des mépris; mais il fit bientôt comprendre qu'on devait considérer , non la forme du vase , mais la liqueur qu'il contenait.

Plusieurs princes le chargèrent de leurs affaires. 11 vint à Athènes pendant la tyrannie de Pisislrate. Les Athéniens étaient agités ; il les exhorta à la résignation, en leur racontant la fable des grenouilles qui demandèrent un roi à Jupiter. Crésus l'avait chargé de porter de l'argent à Delphes ; mais û le lui renvoya , parce qu'il trouvait ce peuple, turbulent et corrompu, indigne d'un tel présent. Les habitans furieux le précipitèrent du haut d'un rocher. Les dieux parurent venger sa mort en répandant sur la contrée les fléaux de la peste et de la famine.

Ces sages, qui portaient partout la lumière; s<

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réunissaient quelquefois pour s'éelairer récipro- Buqnetdea

. sept sages.

quement. On nous a conserve le souvenir de ce banquet fameux qui eut lieu chez Périandre, où les sept sages étaient rassemblés. La question principale qu'ils agitèrent fut celle-ci : a Quel est le » gouvernement le plus parfait? )) Solon répondit : c( Celui où l'injure faite à un particulier inté- » resse tous les citoyens. » Bias : « Celui où la loi » tient lieu de roi. » Thaïes : ce Celui où les habitans » ne sont ni trop riches ni trop pauvres. » Anacharsis : a Celui où la vertu est en honneur et le » vice flétri. » Pittacus : a Celui où les emplois » sont donnés aux gens de bien et jamais aux nié- » chans. » Cléobule : « Celui où les citoyens » craignent plus le blâme que la loi. » Chilon : « Celui où la loi est plus écoutée que les ora- » teurs. » Périandre : « Celui où l'autorité est » entre les mams d'un petit nombre d'hommes » vertueux. »

Nous avons suivi l'enfance et l'éducation de la Grèce dans ses deux premiers âges ; le troisième va nous la montrer dans sa force, développant tous ses moyens, tout son courage, tous ses talens, et remplissant l'Europe, l'Asie et l'Afrique du bruit de sa gloire.

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