tome
nce esse de
et l'assura que sa flèche ne manquait jamais MB
oiseau. Philippe lui dit en le raillant qu'il se
servirait de lui quand il aurait la guerre avec les
hirondelles.
Aster, blessé de ee mépris, se jeta dans Méthone ; et , lorsqu'il vit le roi s'approcher des remparts , il lui lança une flèche sur laquelle étaient écrits ces mots : a A l'œil droit de Philippe. » Le trait rapide et fidèle perça l'œil du monarque. Le roi fit rejeter cette flèche avec cette inscription : ce Philippe fera pendre Aster. » Il prit la ville , et tint parole.
A cette époque Lycophron , beau-frère et successeur d'Alexandre de Phères, souleva contre lui par sa dureté une partie de la Thessalie. Le roi de Macédoine protégea les rebelles , et commença ainsi à se mêler de la guerre sacrée.
Onomarque, vainqueur dans différens combats, venait de prendre plusieurs villes aux Thébains : tournant ensuite ses armes contre Philippe , il remporta d'abord un avantage assez marquant sur lui ; mais enfin , ayant livré à ce monarque une bataille générale, il fut vaincu et tué.
Six mille Phocéens périrent ; on en prit trois mille. La cavalerie thessalienne contribua beaucoup à cette victoire. Elle soumit à l'influence du roi de Macédoine tous les peuples de la Grèce ,
KOI DE MACÉDOINE. 4o3
qui combattaient pour soutenir les privilèges du temple d'Apollon. Ainsi la religion concourut à l'asservissement de la Grèce, et à l'accroissement de la puissance macédonienne.
Cependant les Phocéens continuèrent quelque temps à combattre avec le courage du désespoir. Phaille, frère d'Onomarque, et Phalécus, son fils, signalèrent leur vaillance par quelques succès ; mais ils succombèrent enfin sous le fer des Macédoniens.
Les Thébains étaient épuisés , la Phocide rava- Traité de gée et détruite. Le temple de Delphes perdait Philippe et
. . les Pho-
plus de dix mille talens par celte guerre entreprise ceeiMpour sa conservation. La lassitude amena la paix : le peu de Phocéens "qui restaient montrèrent des remords tardifs ; ils obtinrent du roi de Macédoine la liberté de chercher asile dans le Péloponèse , et Philippe partagea leurs terres avec les Thébains.
La fortune , constante dans sa faveur pour le roi de Macédoine, empêchait alors le roi de Perse de profiter des discordes des Grecs et de tourner ses armes contre eux. La Phénicie , révoltée , avait embrassé le parti de Nectanébus, roi d'Egypte. Memnon de Rhodes , qui se fit connaître par de grands talens pour la guerre, chassa les Perses de Tyr et de Sidon, et les princes de Chypre entrèrent dans cette ligue.
4o4 GUERRE CONTRE PHILIPPE,
D'un autre coté huit mille volontaires grecs sous le commandement de deux Athéniens, Phocion et Evagore , fds de INicoclès, offrirent leurs services au roi de Perse. Nectanébus mécontenta par son ingratitude le général Memnon : celui-ci s'en vengea promptement , embrassa le parti d'Ochus et lui livra la ville de Sidon. Les Sidoniens, au désespoir d'être abandonnés à la fureur de leur implacable ennemi, brûlèrent leur ville, et périrent dans les flammes qui la consumaient.
Toute la Pliénicie fut soumise : son malheur entraîna celui de l'île de Chvpre qui ne put résister au vainqueur.
Ochus , profitant rapidement de ses succès, entra en Egvpte , battit un corps de Grecs près de Péluse, marcha sur Memphis, mit en fuite Nectanébus qui se retira en Ethiopie, et conquit complètement tout son royaume qu'il inonda de .sang et couvrit de ruines.
Après avoir dispersé les archives , renversé les temples, détruit les lois, outragé la religion et pillé les villes , Ochus , de retour à Suse , se livra aux plus honteuses débauches, et abandonna le gouvernement de l'empire à l'eunuque Bagoas, son favori.
Cet homme , né en Egvpte, était ambitieux, ingrat, cruel et superstitieux : il empoisonna sor>
maître pour venger le bœuf Apis , immolé par Les ordres de ce prince.
Ce traître fit périr la famille royale, et mit sur le trône Arsès, le plus jeune des princes de cette maison, dont il croyait gouverner la faiblesse: mais bientôt, mécontent de son indocilité, il trancha ses jours , et donna le sceptre à un parent éloigné du roi , Darius Codoman , qui découvrit enfin ses crimes , ses nouvelles conspirations , et le punit de ses forfaits par un juste supplice.
Ces révolutions en Orient , la faiblesse de Sparte,
Entreprise
l'épuisement de Thèbes , le sommeil des Atlié- |!'I1fI£1jPpe niens, que Philippe endormait par ses trompeuses promesses, firent croire à ce prince qu'il pouvait enfin accomplir les projets de son ambition , et conquérir la Grèce : il dirigea toutes ses troupes du côté des Thermopvles , voulant s'emparer de ce passage important.
La vigilance de Démosthène pénétra ses desseins. .
° *■ Harangue
Sentinelle infatigable de la liberté , l'orateur tdhe.^e'mo'" monte à la tribune, reproche avec véhémence aux Athéniens leur mollesse, leur annonce leur ruine inévitable s'ils continuent à se laisser tromper par les artifices du Macédonien, et s'ils ne s'arrachent aux plaisirs pour courir aux armes.
Dans ces discours impétueux sa rapide élor
4o6 GUERRE CONTRE PHILIPPE,
quence dévoile l'ambition de Philippe , et peint à grands traits cet habile monarque.
Tantôt , pour effrayer ses concitoyens, il vante la force , la prodigalité , la vaillance , l'activité de Philippe : il le représente comme un guerrier indomptable, couvert de blessures et de gloire; c'est un héros qui se multiplie. 11 ne connaît ni repos , ni différence de saison ; il s'élance au milieu des aangers ; il brave le sort , renverse les obstacles , achète ceux qu'il ne peut vaincre , et se sert de l'or comme du fer : c'est un prince aussi heureux qu'habile; et laFortune oublie pour lui son inconstance.
Tantôt pour exciter la colère d'Athènes et pour réveiller ses espérances il montre à ses yeux Philippe comme un imprudent qui mesure ses projets, non sur ses forces réelles, mais sur les chimères de son ambition. C'est un téméraire qui creuse lui-même le tombeau de sa puissance ; il ne s'agit que de le pousser dans le précipice qu'il ouvre sous ses pas : c'est un fourbe dont la grandeur colossale n'a que la mauvaise foi pour base ; un perfide usurpateur dont rien ne peut légitimer le pouvoir. Ce tyran cruel a soulevé contre lui le ciel par ses parjures, les hommes par ses vices : ses violences ont lassé la patience de ses sujets ; c'est un impie abhorré que les dieux sont prêts à frapper par les mains de celui qui osera les servir.
KOI DE MACÉDOINE. 4o7
L'orateur ajoute à ces tableaux les reproches les plus piquans sur la dépravation , l'engourdissement , la mollesse et l'incurie de ses compatriotes.
a Jusques à quand, dit-il , vous endormant tou- » jours au milieu d'un si grand péril , vous pro- » menerez-vous sur la place , demandant noncha- » lammentce qui se passe de nouveau? Eb ! quoi » de plus nouveau qu'un barbare, un Macédo- » nien devenu le vainqueur d'Athènes et l'arbitre » de la Grèce ! »
Les Athéniens , électrisés par les foudres de Armement cette éloquence , se réveillèrent enfin : faisant mens. trêve aux voluptés , ils armèrent leurs flottes , et envoyèrent des forces suffisantes en Thessalie et sur les frontières de la Macédoine. Philippe, vaincu cette fois par Démosthène qu'il regardait comme plus dangereux pour lui que les armées de ses ennemis, trouva les Thermopyles gardées, se retira et suspendit l'exécution de ses grands desseins.
Quelque temps après il s'approcha avec son Prisedeia armée de la ville d'Olinthe , et trompa la jalousie *e Par trad' Athènes par ses lettres artificieuses. Eschine, Démade et d'autres orateurs, gagnés par ses largesses, faisaient l'éloge de ses intentions pacifiques, et s'opposaient aux conseils vigoureux que donnait constamment Démosthène.
4o<S GUERRE CONTRE PHILIPPE,
Les Olinlhiens voulaient résister aux armes d. Philippe : sa force auraii peut-être échoué devani leur courage; mais la trahison les lui fivra. Deu* des principaux citoyens d'Olinthe, Euthycrate et Lasthène, introduisirent ses troupes dans la ville. Le roi la laissa piller par son armée , et vendit comme esclaves la plus grande parties de ses habitans.
Il pavait et méprisait la trahison : les deux lâches qui lui avaient sacrifié leur patrie vinrent se plaindre à lui des soldats macédoniens, a Ces in- » solens , dirent-ils , nous injurient et nous ap- )) pellent traîtres. »
a Ne prenez pas garde , répondit Philippe aux » propos de mes soldats : ce sont des gens grossi siers, qui ont l'habitude d'appeler chaque chose )) par son nom. » Des hommes si détestés et si mal protégés ne pouvaient échapper à la vengeance de leurs ennemis ; ils les massacrèrent.
Tout concourait alors «à seconder l'ambition de Philippe : les Thébains, que la guerre soutenue par eux contre les Phocéens avait épuisés , craignaient les armes de Sparte, et se placèrent sous là protection de Philippe ; ils implorèrent ses secours, et formèrent ainsi le premier anneau de la chaîne qui assujettit la Grèce.
Isocraie, âgé alors de quatre-vingts ans, avait
plus de vertus que de connaissance des hommes : croyant que son éloquence pouvait arrêter un conquérant, et que l'ambition écouterait la justice, il adressa une longue harangue à Philippe pour l'exhorter à donner la paix aux Grecs. Il lui représentait tous les avantages de la modération qui lui donnerait une gloire plus pure que celle des conquêtes; il l'engageait à tourner ses armes contre l'ennemi commun, le roi de Perse. «Les Athé- » niens, lui disait-il, sont alarmés de vos projets, )> blâment mon admiration pour vous, et crai- » gnent vos artifices ; mais jamais je ne pourrai » croire qu'un descendant d'Hercule veuille ravir » à la Grèce sa liberté. »
Athènes, de plus en plus alarmée des entrepn- d^twnes\. ses du roi de Macédoine , lui envoya des ambassadeurs pour le faire expliquer sur ses projets : ce prince les trompa et les gagna tous, excepté Démosthène;mais il eutl'avantage de le déconcerter tellement par l'adresse et par la force de ses discours que cet éloquent orateur ne put lui répondre.
Les promesses et les traités n'étaient que des {f*»™* jeux pour Philippe : il avait coutume de dire qu'on %»■ trompe les enfans avec des hochets, et les hommes avec des sermens. Dans cette occasion il promit aux Athéniens de leur abandonner l'entière pos-
session de l'Eubée en indemnité d'Amphipolis, de rompre avec les Thébains , et de rebâtir Thespies et Platée.
Eschine crut à la bonne foi de Philippe ; Dé-
mosthène annonça qu'il ne tiendrait passa parole :
sa prési- en effet le roi de Macédoine poussa ses avantages,
Oence au " "
am *'!' des s'empara des Thermopyles , ravagea la Pbocide , tvous. rassembla les ampbictyons , et obtint la présidence de cette auguste assemblée, qui par cette déférence légalisa en quelque sorte son pouvoir sur la Grèce.
A cette nouvelle les Athéniens ouvrirent les yeux, prirent les armes, fortifièrent le Pirée, et répandirent l'alarme dans le Péloponèse. Philippe, aussi prudent lorsqu'il le fallait que téméraire lorsqu'il le jugeait utile , s'arrêta tout à coup : il craignait d'exaspérer des esprits qu'une longue habitude de liberté rendait difficiles à soumettre. Paraissant se contenter de l'honneur d'avoir terminé la guerre sacrée, il retourna dans ses états , et demanda à tous les peuples de la Grèce la confirmation du décret des amphiclyons.
Athènes , irritée de voir un Macédonien à la tête de la confédération grecque , ne voulait pas sanctionner ce décret : mais Démosthène lit sentir à ses concitoyens le danger d'un refus qui attirerait sur eux seuls le poids des armes de la Macédoine;
ROI DE MACÉDOINE. 4ll
il leur prouva la nécessité d'augmenter leurs forces pour repousser celles de Philippe , mais sans donner aucun prétexte légitime à son ambition.
Le roi de Macédoine n'était pas homme à se contenter de la présidence honorifique des amphictyons ; son repos n'était que simulé ; ses démonstrations pacifiques n'avaient pour objet que d'endormir ses ennemis ; et , quand il cessait de les attaquer de front , il les tournait avec habileté.
Tandis que ses lettres aux Spartiates et aux Athéniens ne parlaient que de justice, de paix, d'amitié et d'alliance , ses armes s'étendaient dans la Thrace ; il s'assurait de la Thessalie , et finit par attaquer la Chersonèse. Cette presqu'île, après avoir reconnu tour à tour les lois d'Athènes , de Sparte et des princes ses voisins, était devenue indépendante, à l'exception de la ville de Cardie , dont Cotys, fils du roi de Thrace, s'était emparé récemment. Philippe défit ce prince : mais Diopithe , qui se trouvait près de là avec un corps de troupes athéniennes , s'avança en Thrace , battit quelques détachemens macédoniens , et s'empara de plusieurs villes.
Philippe , qui ne respectait les droits de personne , reprochait toujours aux autres de blesser les siens : il se plaignit au peuple d'Athènes , et
accusa Diopilhe d'avoir enfreint les traités. Les orateurs vendus appuyèrent cette accusation. Démosthène prit la défense de Diopilhe, démasqua, avec sa véhémence ordinaire la politique astucieuse de Philippe , et fit absoudre l'accusé.
Dans ce même temps Sparte, qui avait perdu ses grands hommes, sa renommée et l'austérité de ses mœurs sans renoncer â son ambition, attaqua les Argiens et les Messéniens. Ceux-ci, d'accord avec les Thébains , implorèrent la protection de Philippe : il fît rendre par les amphictyons un décret qui ordonnait à Lacédémone de respecter la liberté d'Argos et de Messène ; et pour appuyer ce décret il marcha lui-même avec le dessein d'entrer en Laconie. Sparte , effrayée , demanda des secours à la république d'Athènes. Sa négociation fut appuyée par Démosthène. Philippe écrivit aux Athéniens pour s'opposer à cette alliance , et suspendit sa marche; mais il continuait toujours à pratiquer des intelligences dans l'île d'Eubée. Ses troupes prirent la ville d'Orée. Pho-
^omraan- A l
l'hocion. C10n *ut alors envoyé contre lui avec une armée athénienne : disciple de Xénocrate , austère comme son maître, marchant nu-pieds dans toutes les saisons , son éloquence était remarquable , non par ses ornemens , mais par la force de sa logique et par sa concision. Avec peu de mots il réfutait
ROI DE MACÉDOINE. 4l3
de longs discours. Démoslliène l'appelait la cognée de ses paroles.
Ce général, qui rappelait à la fois les talens et les vertus d'Epaminondas et d'Aristide, défit en bataille rangée Plutarque d'Erétrie, chef des partisans de Philippe ; et , après cette victoire éclatante, se rendit maître de l'île d'Eubée , qu'il conserva ainsi à sa patrie.
Le roi de Macédoine se plaignit vivement aux Athéniens , regardant cette défense légitime de leurs droits comme une infraction à la paix que sa politique invoquait et violait toujours.
11 porta de nouveau ses armes dans la Thrace pour priver Athènes des vivres qu'elle en tirait : à la tète de trente mille hommes il assiégea Périnthe; et, comme les Bvzantins voulaient secourir cette ville, il envova la moitié de son armée sur le territoire de Byzanee.
Cette audacieuse entreprise répandit l'alarme Premiers
exploits
dans la Perse, et réveilla les Athéniens. Ce fut d> AlexaQ-
dre -le-
alors qu'Alexandre, âgé de quinze ans, signala Grandpour la première fois son courage dans l'armée macédonienne.
Tandis que les armes de Philippe menaçaient tant de contrées , ses lettres artificieuses reprochaient aux Athéniens les précautions qu'ils pre-
4l4 GUERRE CONTRE PHILIPPE,
liaient contre lui; et, à l'instant même où il attaquait leurs colonies, il osait les blâmer de chercher des allies.
« Au temps de nos ruptures les plus déclarées , )) leur écrivait-il, vous vous contentiez d'armer » contre moi des navires, d'arrêter et de vendre » les négocians qui voulaient commercer avec la » Macédoine ; vous vous borniez à favoriser mes )) ennemis et à faire des courses sur mon territoire : » aujourd'hui que nous sommes en paix , vous » poussez la haine jusqu'au point d'appeler les » armes du roi de Perse contre moi. Lorsque ce )) monarque était troublé lui-même dans ses Etats, » lorsqu'il n'avait encore subjugué ni la Phénicie )) ni l'Egypte , vous m'invitiez à me réunir à vous » et à tous les Grecs contre cet ennemi commun : à » présent votre animosité vous entraîne à faire une » alliance avec lui. Souvenez-vous de vos ancêtres,* )) ils proscrivirent le fils de Pisistrate pour avoir » appelé les Perses dans la Grèce : cette trahison » fut regardée par eux comme un crime impar- )) donnable, et vous ne rougissez pas de vous per- » mettre une action qui a rendu odieuse à jamais » la mémoire de vos tyrans ! »
Les orateurs vendus au roi répétaient, commentaient ces paroles , vantaient la bonne foi de Philippe, et conjuraient le peuple de ne point courir
ROI DE MACÉDOINE. 4l5
à sa perle en recommençant sans nécessité une guerre si dangereuse.
Démosthène , enflammé de colère , monte à la Harangue
., ! Ai'" il . » de Démos-
inbune, adresse aux Athéniens les plus violens thène. reproches sur leur engourdissement et sur leur crédulité : il cherche à leur démontrer que Philippe leur fait réellement la guerre , tandis qu'ils s'obstinent à rester en paix avec lui : pour les mettre en garde contre ses artifices il leur rappelle qu'il a déjà trompé plusieurs peuples.
a Attendrez-vous , dit-il, qu'il avoue clairement » son agression? C'est le comble de la folie. Il ne » l'avouerait pas même au moment où il marchey) rait contre l'Attique et contre le Pirée. Mais » vous voulez être flattés ; vous n'écoutez que ce » qui vous entretient dans le repos; vous laissez » aux étrangers, et même aux esclaves, la liberté » de dire partout ce qu'ils pensent; et cette li- » berté de la pensée , dont vous êtes si fiers et que » vous poussez jusqu'à la licence, vous l'avez ex- » clue de la tribune : enfin vous vous endormez » tandis que le cours des événemens vous entraîne )) dans les derniers périls.
» Examinez la conduite de Philippe avec les » autres peuples : ce fut à quarante stades d'O- » linthe seulement qu'il déclara nettement sa vo- » lonté aux habitans de cette ville. Il faut , leur
4l6 GUERRE CONTRE PHILIPPE,
» dit-il alors, que vous quittiez Olinthe, ou moi » la Macédoine. Jusque là si on l'accusait de )) méditer leur perte , il regardait ce soupçon » comme une offense , et leur écrivait pour se jus- » tifier. Avant de détruire la Phoeide il y entra » comme allié et comme ami, accompagné de » députés phocéens qui soutenaient que celle ex- » pédilion ne serait funeste qu'aux Thébains. » Dernièrement encore il se présentait comme » protecteur de la Thessalie , et s'emparait de la » ville de Phères. Les habilans d'Orée , qu'il a » réduits sous son joug, ont cru qu'il leur envoyait » des troupes pour apaiser leurs dissensions. »
L'orateur accumule ensuite les plus forts argumens pour persuader au peuple qu'au lieu de perdre son temps à délibérer sur la Chersonèse et sur Byzance , il doit voler à leur secours.
(( On n'a déjà que trop fait de concessions à )) Philippe : on lui a accordé un droit dont l'ap- » parence seule suffisait autrefois pour soulever » toute la Grèce, eelui d'envahir les Etals et de les » asservir.
» Vous, Athéniens, vous fûtes les arbitres de » la Grèce pendant soixante-treize ans; les La- )) cédémoniens jouirent de cette suprématie pen- » dant vingt-neuf ; et les Thébains, après la ba- )> taille de Leuctres , obtinrent quelque supério-
ROI DE MACÉDOINE. 4l7
» rite : cependant on n'accorda jamais , ni à vous, » ni aux Thébains , ni aux Lacédémoniens , une » pareille domination ; loin de la souffrir tous les )) Grecs, ceux même qui n'avaient pas de sujet » légitime de plainte contre Athènes, se liguèrent » contre vos ancêtres, quoiqu'ils n'eussent à vous )) reprocher que votre prééminence. Les Lacédé- » moniens éprouvèrent le même sort lorsqu'ils » tentèrent d'opérer par leur influence quel- » ques changemens dans les républiques ; et ce- » pendant leurs erreurs et nos fautes n'étaient » rien en comparaison des entreprises que depuis » treize ans Philippe forme contre la Grèce.
» Sans parler d'Olinthe , de Méthone , d'A- » pollonide , de trente-deux villes de Thrace qu'il » a tellement détruites qu'à peine retrouve-t-on » quelques vestiges de leur existence ; sans rap- » peler la ruine des Phocéens , voyez l'état de la » Thessalie ! IN'a-t-il pas démantelé ses villes et » changé son gouvernement ? L'Eubée , cette île » voisine de Thèbes et d'Athènes , ne l'a-t-il pas » livrée à des tyrans ? Quel orgueil dans ses lettres ! » Je ne suis en paix, écrit-il, qu'avec ceux qui » veulent m'obéir ; et ce qu'il dit il le fait ; et » nous, nous le laissons s'agrandir, croyant que y> le temps qu'il emploie à la destruction des au- » très est un temps gagné pour nous ! Personne tome 2. 27
4l8 GUERRE CONTRE PHILIPPE,
y> cependant ne peut ignorer que Philippe, sem- » blable à une fièvre contagieuse , fond sur celui- )) là même qui paraît le plus éloigné du péril.
)) Si un enfant de la Grèce la ruinait ainsi on » lui reprocherait de piller de la sorte son patri- » moine : que dirons-nous donc des invasions , » des dévastations de Philippe qui n'est point )) Grec , qui n'a rien de commun avec les Grecs , » qui n'est pas même un barbare illustre, qui » n'est en un mot qu'un misérable Macédonien , » sorti d'une contrée d'où , jusqu'à présent , il ne » venait pas même un bon esclave? Eh ! voyez )) cependant jusqu'où va son insolence ! Peu con- » tent des villes qu'il a prises , des honneurs qu'on » lui accorde aux jeux pythiques qu'il fait pré- » sider par ses esclaves, maître des Therniopyles , » protecteur du temple de Delphes , il préside les » amphictyons à notre préjudice , gouverne la )) Thessalie, établit des tyrans à Erétrie, dans » Orée , enlève Ambracie et Leucade aux Corin- » thiens , Naupacte aux Achéens } et menace au- » jourd'hui Bysance.
)) Quelle est donc , Athéniens, la source de ce » désordre? connnent tous les Grecs, autrefois » si jaloux de leur liberté , se montrent-ils à pré- » sent si disposés à la servitude ? C'est qu'il existait » alors dans le cœur de tous les peuples un senti-
ROI DE MACÉDOINE. 4lÇ)
» ment qui maintenait la liberté et garantissait la » victoire. Ce sentiment c'était le mépris de l'or, y> c'était la haine contre ceux qui se laissaient )) corrompre. On n'achetait alors ni les orateurs » ni les généraux; on ne vendait ni la concorde » qui doit régner entre les Grecs, ni la défiance » qui doit exister contre les tyrans : de nos jours » tout cela se vend comme au marché. Nous » sommes maintenant plus puissans que jamais en » troupes, en vaisseaux, en finances; mais la cor- )) ruption paralyse toutes nos forces , et rend toutes )) nos ressources inutiles.
» Faut-il vous prouver comment se condui- » saient nos ancêtres? Je Je ferai, non par des y> paroles , mais en vous rappelant l'ancienne ins- » cription gravée sur une colonne de bronze ; la » voici : Soit diffamé Arthmius , fils de Py- » thonax , de Zêlie , et regardé comme ennemi » des Athéniens , lui et sa race , pour avoir ap- )) porté de Vor des Perses dans le Péloponèse ; » et que celui-là meure qui est noté d'infamie !
» Punissez donc les traîtres; courez aux armes; » secourez la Chersonèse ; donnez l'exemple ; » avertissez, pressez, réveillez la Grèce : voilà ce » qui est nécessaire pour votre salut, et ce qui )) convient à votre dignité. »
Les Athéniens suivirent ses conseils et s'arme-
Armement rent : l'intrigue prévalut encore pour le choix du nieu$. général ; Charès fut chargé de conduire la flotte ; mais , comme sa cupidité était connue , toutes les villes lui fermèrent leurs ports.
Phocion le remplaça, et répondit à l'estime publique par de grands succès : il battit les Macédoniens , et força Philippe à lever le siège de Byzance.
Le roi de Macédoine, qui savait reculer, comme avancer à propos, trompa de nouveau les Athéniens par des promesses et des démonstrations pacifiques qui les empêchèrent de former contre lui • une ligue active et puissante.
Ses négociations durèrent deux ans. Pendant ce temps il marcha en Scythie ? et y enleva beaucoup de chevaux , de grains et de troupeaux.
A son retour les Triballes lui livrèrent une bataille sanglante. Le roi, entouré et blessé, était au moment d'être pris. Alexandre son fils, âgé de dix-sept ans , fit des prodiges de valeur pour arriver jusqu'à lui et le délivra.
Après cette expédition il profita habilement d'une entreprise des Locriens sur les terres de Delphes, pour se faire appeler en Grèce par les Thébains et par les Thessaliens. On avait maltraité à Locres les commissaires des amphictyons; ceux-ci donnèrent à Philippe le titre de gêné-
ralissime des Grecs, et l'invitèrent à venger la religion.
11 entra rapidement en Phocide, et s'empara Ambassade d'Elatée. Cette nouvelle répandit l'alarme dans ti.ènoàTh..
bes.
Athènes. Démosthène proposa d'envoyer à tous les peuples des ambassadeurs, et deles appeler au secours de la liberté. 11 fut lui-même chargé d'aller àThèbcs.
Philippe nomma pour le combattre un orateur distingué , appelé Python , qui parla avec beaucoup d'adresse aux Thébains , et employa fort habilement tous les moyens de force et de séduction propres à persuader à ce peuple, depuis longtemps jaloux des Athéniens , qu'il devait seconder le roi pour conquérir l'Attique , ou rester au moins neutre dans cette guerre.
Cette lutte mit le comble à la gloire de Démosthène qui se surpassa dans cette circonstance. Inspiré par la liberté, il démasqua la tyrannie, et démontra que la prise d'Elatée était le présage de la ruine de Thèbes : son éloquenee l'emporta. Les Thébains, oubliant leur antique haine, entrèrent dans les vues des Athéniens, et acceptèrent leur alliance. Démosthène regardait le succès de cette négociation comme son plus beau triomphe.
Philippe avant de combattre ouvertement cette ligue voulut encore essayer la ruse : il proposa la
422 GUERRE CÔNTBE PHILIPPE,
paix aux Athéniens, et fit parier on sa faveur l'oracle de Delphes. Démoslhène se moqua de ce stratagème, et dit que la pythie philipisait.
Les Athéniens refusèrent la paix. Le roi entra en Béotie avec vingt-deux mille hommes. L'armée grecque égalait la sienne en nombre et en courage; mais les intrigues de Charès lui firent obtenir le commandement : il eut pour collègue Lyziclès , aussi médiocre que lui. Phocion fut exclus. Ainsi la jalousie contre les grands hommes amène la ruine des Etats.
Bataille tic La bataille eut lieu l'an 3666 , dans la plaine de
Chéronéc.
Chéronée. Philippe commandait 1 aile droite , et Alexandre l'aile gauche des Macédoniens. Alexandre enfonça d'abord le bataillon sacré des Thé-
bains; mais pendant ce temps Lyziclès mit en déroute le centre de l'armée royale. Fier de cet avantage, il le poussa trop loin , et poursuivit le» fuyards en criant qu'il ne s'arrêterait qu'aux fronvictoire tières de la Macédoine. Philippe vit cette faute , 1 ppe' et en profita. « Les Athéniens , dit-il , ne savent pas vaincre. » Alors, sans perdre de temps, il marcha à la tête de sa phalange, prit en queue le> Athéniens, les mit en déroute complète , et rejoignit l'aile victorieuse de son fils.
Démosthène , qui avait jusque là vaillamment combattu , partagea , dit-on , la terreur générale ;
il jeta ses armes, s'enfuit rapidement; et, se sentant arrêté par un buisson qu'il prenait pour un ennemi, il lui demanda la vie.
Athènes perdit dans cette bataille trois mille hommes , et Thèbes davantage. La renommée de ces deux républiques avait jusqu'alors conserve tant d'éclat que Philippe , après les avoir vaincues , se livra aux transports de la joie la plus indécente : on le vit sur le champ de bataille insulter les morts , danser et chanter en parodiant le décret que Démosthène avait fait rendre contre lui.
Un prisonnier athénien , Démade , indigné de ces excès, le rappela sévèrement à sa dignité en lui disant qu'il croyait voir Agamemnon jouer le rôle de Thersite. Le roi, loin de s'en offenser , lui donna la liberté, et renvoya les prisonniers athéniens sans rançon. Il conclut ensuite la paix avec Athènes ; mais il ne voulut point pardonner aux Thébains qui avaient abandonné son alliance.
Démosthène, appelé en justice pour avoir con- Honneurs seillé une guerre si malheureuse, fut absous et mosthène. comblé d'honneurs, ce qui fait qu'on peut révoquer en doute l'anecdote de sa fuite.
Les Athéniens continuèrent' à suivre ses avis. On le chargea de prononcer l'éloge funèbre des guerriers morts à Chéronée : il leur fit ériger un tombeau avec une inscription honorable. Au mi-
lieu d'une fête publique un héraut conduisit sur la place les enfans de ces braves guerriers , et cria : « La guerre a rendu ces enfans orpbelins ; mais » ils retrouvent dans le peuple d'Atbènes un père » qui prendra toujours soin d'eux , et qui les con- » vie à mériter les premiers emplois de la répuyy blique. »
Démostbène fournit de ses propres biens une
somme destinée à réparer les murs de la ville. Le
Exil peuple lui décerna une couronne d'or. L'orateur
de I orateur * L
Eschme. £scqime s'opposa à ce décret. L'éloquence de son discours, qui nous a été conservé , justifie sa célébrité ; mais Démostbène le terrassa. Sa harangue, terminée par une belle apostropbe aux Athéniens, est un cbef-d'œuvre d'éloquence. Escbine, vaincu, fut exilé à Rbodes. Au moment de son départ Démostbène le contraignit à accepter une somme d'argent. 11 la reçut , et s'écria : « Comment ne » regretterais- je pas une patrie où je laisse un en- » nemi si généreux , que je n'espère pas trouver » ailleurs des amis qui lui ressemblent ! »
Il tint une école d'éloquence à Rhodes , et lut devant les Rbodiens sa barangue et celle de Démostbène. On applaudit la sienne, et encore plus celle de son adversaire. Alors il dit : (t Le discours » de Démoslbène vous enthousiasme : que feriez- » vous donc si vous l'aviez enten du le prononcer lui-
ommandement de
» même ? » Cependant l'éloquence <T Eschine avait tant de charme que les Athéniens donnèrent les noms des Grâces à ses trois principales harangues.
Lyziclès fut condamné à mort. Lycurgue , son accusateur, lui adressa ces paroles : a Vous com- » mandiez , et mille citoyens ont péri ! Vous com- )) mandiez , et la Grèce est asservie ! »
Charès aussi coupable , mais plus riche , fut absous.
D ans cette grande circonstance les Lacédémo- c
• i r r r r o te TYl * dément ue
mens , dégénères, ne tirent aucun enorl contre Jrni- Philippe en
Grèce.
lippe. On convoqua 1 assemblée générale des Grecs; on y décida la guerre contre les Perses. Philippe obtint le commandement de toutes les troupes de la Grèce. Une immense gloire s'offrait à lui, et il s'occupait des dispositions à prendre pour se faire précéder en Asie par Attale et Parménion : mais sa fortune était à son terme ; la discorde divisa sa famille, et une vengeance privée termina ses jours.
Il avait répudié la reine Olympias , dont il ne [n|mItea.A. pouvait supporter l'humeur jalouse et vindicative. ve«nsonCn Il épousa Cléopâtre , nièce d' Attale : une violente querelle troubla la noce ; Attale , dans l'ivresse , demanda aux Dieux que la nouvelle reine donnât bientôt un successeur légitime au roi. Alexandre , furieux de cette insolence , lui jeta sa coupe à la tête en s'écriant : ce Eh quoi ! misérable, me
prends-tu pour un bâtard ? » Philippe courut sur son fils , l'épée à la main , pour le percer ; niais , comme il était boiteux, il tomba. Alexandre, le raillant sur sa chute , dit : « Voilà un roi bien ca- » pable de marcher en Asie , lui qui ne peut aller eDSÉf£ee }) d'une table à l'autre! » Après avoir prononcé ces paroles coupables il se sauva en Epire avec sa mère.
Un sage Corinthien , nommé Démarate , qui exerçait alors beaucoup d'influence sur Philippe , l'engagea bientôt à rappeler son fils, et à lui pardonner. Le roi se préparait toujours à son e> pédition contre les Perses ; il consulta l'oracle sur le succès de la guerre , et en obtint cette réponse équivoque : « Le taureau est couronné, et au mo- » ment d'être immolé. )> Philippe interpréta cet oracle obscur en sa faveur. L'événement ne tarda pas à prouver que le roi de Perse n'était pas la vie" lime désignée.
Mort On célébrait en Macédoine les~ noces d'Aîexan-
àc Philippe.
dre, roi d'Epire , frère d'Olympias , qui épousait Cléopâtre, fille de Philippe. Le roi de Macédoine avait invité à cette fête tous les personnages distingués de la Grèce. On lui envoya de toutes parts des hommages, des couronnes , des orateurs et des poètes : ils voulurent faire jouer devant lui une tragédie, dans laquelle on le faisait paraître comme
le vainqueur de l'Asie. Philippe sortit de son palais pour se rendre au théâtre avec le cortège le plus pompeux : on portait devant lui douze statues, dont l'une le représentait sous la figure d'un dieu ; il marchait entouré des grands du rovaumr. et suivi d'une garde aussi brillante que nombreuse; les acclamations universelles célébraient sa gloire Ainsi la fortune se plaît souvent à parer de toutes ses faveurs celui dont elle va consommer la ruine : dans ce moment un jeune Macédonien , nommé Pausanias, récemment insulté par Attale, et qui n'avait pu obtenir justice du monarque , se fait jour à travers la foule , se précipite sur le roi , le poignarde et le laisse expirant sur la place *. La garde furieuse égorgea le meurtrier. On crut qu'Olympias n'était pas exempte de complicité dans ce crime ; il faut avouer qu'elle donna beaucoup de force à ces soupçons en faisant inhumer avec honneur l'assassin de son époux , et en massacrant le fils de Cléopâtre entre les bras de sa mère.
La mort de Philippe répandit dans toute la Grèce une joie égale à la terreur qu'il inspirait : le peuple d'Athènes se couronna de fleurs , orna les temples de guirlandes, et Démosthène ternit peutêtre sa gloire en remerciant les dieux de la mort d'un homme.
* An du monde 3668.
428 GUERRE CONTEE PHILIPPE,
Philippe mourut à l'âge de quarante-sept ans ; son règne en avait duré vingt-quatre, nécrologie. Ce prince fut un des plus habiles rois dont l'histoire nous ait conservé le souvenir. 11 tira la Macédoine de l'obscurité , et lui fit jeter le plus grand éclat. Son pays était pauvre ; il l'enrichit : son peuple ignorant; ill'éclaira : l'armée macédonienne sans discipline et sans renommée , devint sous ses ordres supérieure à toutes les autres. Ses prédécesseurs payaient des tributs aux républiques d'Athènes , de Sparte et de Thèbes ; et en peu d'années il devint le chef de la Grèce.
Si la conquête de l'Asie fut l'ouvrage d'Alexandre , Philippe en conçut le projet et en prépara tous les moyens ; et c'est peut-être avec raison que Cicéron , jugeant ces deux hommes illustres , disait : « Le fils est le plus célèbre par ses exploits ; mais » le père était un plus grand homme. )>
Le roi de Macédoine offrait un mélange rare de vertus et de vices : quelquefois généreux , souvent cruel , toujours dissimulé , il était infatigable à la guerre , livré à la débauche dans son palais , constant dans ses amitiés privées, tyran dans sa famille, impénétrable dans ses desseins, fourbe dans sa politique, et aussi audacieux dans ses projets que souple pour arriver à son but.
On ne peut rien ajouter, pour faire connaître
ROI DE MACÉDOINE. 42q
son intrépidité, à l'éloge sorti de la bouche de son plus implacable ennemi. Démosthène disait : « Je » l'ai vu ce même Philippe, à qui nous disputons » l'empire de la Grèce , je l'ai vu couvert de bles- » sures, privé d'un œil, ayant la clavicule brisée, » une jambe et une main estropiées, toujours dé- » terminé à braver les périls , et à livrer à la » fortune telle autre partie de son corps qu elle » voudrait choisir , pourvu qu'avec le reste il » atteignît la gloire. »
On vit toujours en lui un mélange de grec et de macédonien , qu'il tenait de sa naissance et de son éducation. A la folie, à la dureté, aux passions violentes des barbares de son pays , il joignait les lumières, la finesse, l'éloquence qu'il avait puisées à Thèbes; et toute sa vie on reconnut , au milieu de ses vices et de ses défauts, quelques traces des vertus qui avaient frappé son enfance dans la maison d'Epaminondas.
On lui conseillait un jour d'exiler un homme qui avait médit de lui : a Voulez-vous donc , » répondit-il, qu'il répète ailleurs, ce qu'il dit » ici? »
On s'étonnait des bienfaits qu'il accordait à un Grec , nommé Nicanor , qui s'était aussi montré très-caustique contre lui : depuis ce temps Nicanor fit partout son éloge, « Vous voyez bien , dit
45o GUERRE CONTRE PHILIPPE,
» Philippe, qu'il est au pouvoir des rois de se » faire aimer ou haïr. »
La vérité hardie lui plaisait. Une pauvre femme, qu'il avait souvent repoussée, en alléguant qu'il n'avait pas le temps de l'écouter , ni de lire sa requête , lui dit : ce Cessez donc d'être roi ! » 11 fit droit à sa demande.
Une autre , contre laquelle il venait de prononcer un jugement au sortir d'un festin , s'écria : « J'en appelle !... — A qui donc? répondit le » roi. — A Philippe à jeun. )> Il examina de nouveau l'affaire, reconnut son injustice , et la répara.
Dans une circonstance critique on lui reprochait de s'être livré au sommeil. « 11 est vrai, dit-il, » je dormais ; mais Antipater veillait. »
C'est avec de telles paroles, plus qu'avec tous ses trésors, qu'im monarque est sûr d'avoir des ministres et des généraux dévoués.
On racontait devant lui que chacune des dix tribus d'Athènes nommait tous les ans un nouveau général, ce Les Athéniens sont bien heureux , rey> prit le roi; ils trouvent dans leur ville, tous les )) ans, dix bons généraux , et moi je n'ai pu y> trouver , dans toute ma vie , que le seul » Parménion. »
Le souvenir des leçons d'Epaminondas lui faisait craindre de se laisser enivrer par la flatterie , et il
ROI DE MACÉDOINE. 45l
avait chargé un de ses serviteurs de lui dire chaque matin : a Philippe, souvenez-vous que vous êtes » mortel. )>
Les plus grands génies ne sont pas toujours à l'abri de la superstition : on prédit à Philippe qu'un char serait cause de sa mort ; il en défendit l'usage dans les lieux qu'il habitait. On prétendit , probablement pour maintenir la crédulité, qu'on avait trouvé un char gravé sur le poignard qui trancha ses jours.
Nous nous sommes beaucoup étendus sur le règne de Philippe , parce que son génie changea la face de la Grèce, prépara les triomphes d'Alexandre , et fut la première cause de cette grande révolution qui détruisit la liberté en Europe , renversa le trône de Cyrus , livra le monde aux Macédoniens 5 et contribua sans doute à la grandeur future des Romains par l'anéantissement des forces d'Athènes et de Sparte.