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CHAPITRE III

QU4TRIÈME CROISXDE, 1202 à 1204. — LES EMPEREURS FRANCS A CO.NSTANTINOI'LE.

LVmpire fondé par Saladin était déchiré par les dissensions des princes Ayoubites. Les faibles Seldjoucides étaient impuissants à procurer le repos à la Perse , et l'empire du Kharism s'élevait menaçant pour le Khorassan et Bagdad; ces divisions mettaient obstacle à toute entreprise commune et énergique contre les chrétiens.

De leur côté, les chrétiens ne savaient pas mieux s'accorder dans la Palestine. Une fois devenu roi de Chypre , Guy de Lusiguan ne s'occupa plus de Jérusalem. Bohémond , maître d'Antioche et de Tripoli , cherchait à étendre ses possessions , et employait contre l'Arménie la force et la perfidie; les trois ordres des Templiers , des Hospitaliers et des Chevaliers Teutoniques, la seule force des chrétiens, en étaient venus à une rivalité qui allait jusqu'à la guerre ouverte.

A la mort de Saladin , le pape , croyant que le boulevard de l'islamisme venait de s'écrouler, prêcha la croisade , et Henri VI prit la croix ; mais , infidèle à ses promesses et stimulé par l'ambition bien plus que par la piété, il laissa les autres partir, guidés par l'élite des princes allemands et par Marguerite , reine de Hongrie , qui avait voué sou veuvage au Christ. Sans égard à la trêve de Saladi», conclue avec Richard Cœur de lion , les croisés attaquèrent les musulmans, qui, dans le péril commun, réunirent leurs forces. Malek-Adel , frère de Saladin et son bras droit, s'était agrandi au milieu des discordes des siens, sur lesquels il l'emportait en valeur.il assaillit Jaffa, avant-poste de Jérusalem à l'ouest , et la démantela ; mais les musulmans furent défaits à Sidou , et plusieurs villes reprises sur eux avec un immense butin. De nouvelles armées arrivèrent alors d'Europe; mais , tandis que le pieux enthousiasme du peuple n'avait en vue que Jii'usalem , les villes maritimes étaient le seul point de mire des chefs. La valeur accoutumée ne faisait pas défaut, mais elle

manquait d'une direction habile. On commençait les expéditions avec ardeur, et l'on ne savait pas les conduire avec persévérance jusqu'à la fin. Des querelles survenaient, et les croisés tournaient les uns contre les autres les armes qu'ils avaient prises contre l'ennemi commun ; puis ils laissaient sans l'achever leur entreprise , pour repasser en Europe , où les rappelaient des intérêts plus urgents. Ainsi , à l'époque des conflits qui surgirent en Allemagne au sujet de la succession à l'Empire, les croisés allemands reprirent la route de leur pays , et l'expédition n'eut pas d'autre issue , en sorte qu'Almaric II de Lusiguan se trouva heureux de renouveler la trêve avecMalek-Adel.

Mais à peine Innocent III fut-il monté sur le trône pontifical que , tout occupé des devoirs de sa position , il songea à la ville sainte , et ne cessait d'exhorter les peuples à la recouvrer sur les infidèles, et le clergé à partager les fatigues et les dépenses de l'entreprise. Comme s'il eût prévu les objections d'un siècle disposé à tout dénigrer, il voulut que l'emploi des contributions fournies par le clergé de chaque pays fût confié à deux chevaliers des deux ordres de Jérusalem et à l'évéque diocésain; l'excédant des fonds devait servir à solder des troupes et à subvenir aux autres besoins de la guerre sainte (1). Lui-même fit fondre sa vaisselle d'or et d'argent , et , tant que dura la croisade , il ne se fit plus servir qu'en argile et en bois.

Son légat , Pierre de Capoue , rétablit la paix entre Richard Cœur de lion et PhiHppe- Auguste. Le premier, ayant donné un grand tournoi, y proclama la croisade; mais cet appel eut peu d'échos, et le renouvellement de la guerre entre les deux rivaux détourna les deux nations de prendre part a l'entreprise. Philippe-Auguste , en lutte avec le pape au sujet d'Ingelburge, se sentait peu disposé à la croisade ; mais le vœu de la chrétienté fut recueilli par Foulques , curé de Neuilly-snr-Marne. Rentré , de.Neuiiiy. -^près uue jcunessc orageuse, dans le chemin de la vertu, Foulques se mit à prêcher la pénitence. Ignorant, mais plein de ferveur, il n'en exprimait que plus vivement, dans le langage populaire , les sentiments dont tous étaient animes, et il fit retentir son éloquence de la chaumière jusqu'au palais. Souvent il n'obtenait l'attention qu'eu maudissant les auditeurs les plus bruyants; parfois même il était forcé d'employer son bâton de pèlerin

(1) Heertii, dans VInjhience des croisades, .ippelle à tort celte contribution une opération listale.

FûulqiKs

pour réduire la multitude au silence, et ceux qu'il atteignait baisaient le sang qui jaillissait de leurs blessures.

Un jour qu'il prêchait à Paris, dans la rue Champel, devant une grande foule de peuple, les ecclésiastiques et les laïques furent tellement touchés de sa parole que beaucoup d'entre eux, jetant leurs habits et leurs chaussures, lui présentèrent des verges, afin qu'il leur infligeât la punition méritée. Alors , élevant la voix, il reprocha aux doctes les vanités dans lesquelles ils perdaient le temps , aux clercs et aux prélats la négligence scandaleuse qu'ils apportaient à l'accomplissement de leurs devoirs; il prêcha aussi la pénitence au roi et aux nobles , malgré les menaces d'emprisonnement et de tortures employées d'ordinaire à l'égard de ceux qui proclament la vérité. Une autre fois , comme la multitude s'apprêtait à lui arracher son manteau , il s'écria : // n'est jjas bénit; attendez que je bénisse le vêtement de cet homme. Aussitôt il fit sur lui-même le signe de la croix , et tous se disputèrent à l'envi les lambeaux de son vêtement.

Innocent vit en lui l'homme qu'il fallait pour renouveler l'exemple de saint Bernard et de Pierre l'Ermite. Bientôt Foulques a pris la croix , et s'en va prêchant partout et à tous; plusieurs moines se joignent à lui pour l'assister dans sa mission sainte. Informé qu'un tournoi doit être célébré au château d'Écry en Champagne, il y accourt, et proclame la croisade au milieu des fêtes profanes. Thibaut IV, comte de cette province, qui recevait l'hommage de deux mille chiq cents chevaliers; Louis, comte de Chartres et de Blois, et une foule de barons et de prélats arborèrent à l'envi la croix rouge. On n'admit que des troupes disciplinées pour cette expédition; mais Foulques mourut avant de la voir commencer.

Des plaintes douloureuses arrivaient sans cesse de la Palestine, et le pape gourmandait les chrétiens de leur lenteur et de leur indifférence. Il défendit pour cinq ans toute espèce de spectacles, y compris les tournois; enfin des ambassadeurs furent en. voyés à Venise pour demander des secours à cette république. Venise avait alors pour doge Henri ( Enrico ou Arrigo) Dandolo, ardent défenseur de la gloire nationale, qu'il savait soutenir non moins par les armes que par les négociations. L'empereur d'Orient l'avait outragé au point de le rendre presque aveugle ; mais quatre-vingts ans accumulés sur sa tête n'avaient rien diminué de son activité, laquelle s'accrut même à la proposition d'une entreprise qui pouvait tourner à l'avantage et à l'honneur de sa patrie.

Les envoyés lui demandèrent des bâtiments pour transporter quatre mille cinq cents chevaux, vingt mille fantassins et des provisions pour neuf mois. Dandolo promit de les fournir moyennant quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent ( 4,2ô0,000 francs) ; la république s'engageait à mettre en mer cinquante galères , pourvu qu'on lui cédât la moitié des conquêtes. Les croisés acceptent ces conditions, et le doge assemble le peuple dans l'église de Saint-Marc, où, après une messe du Saint-Esprit, il se lève pour donner lecture de la demande et des conditions stipulées. Les envoyés se mettent à genoux, et, persuades qu'il n'y avait de puissants sur mer que les Vénitiens , et sur terre que les Français, ils tendent au peuple leurs mains suppliantes ; puis ils jurent, sur leurs armes et sur l'Évangile , que les conditions du traité seront fidèlement exécutées. Le peuple applaudit a grands cris, et l'enthousiasme s'accroît encorequand le doge octogénaire , faisant serment de vivre et de mourir avec les pèlerins , attache lui-même la croix sur son bonnet ducal. Alors les barons français et les négociants vénitiens ;, attendris jusqu'aux larmes, confondent leur joie dans de mutuels embrassements (i).

Si la jalousie fit rester Pise et Gênes dans l'inaction, les Lombards et les Piémontais répondirent à l'appel ; Boniface III, marquis de Montferrat et frère du brave Conrad, marquis de Tyr, fut choisi pour chef de cette croisade. De la France, de la Bourgogne

(1) Lors furent assemblés à un dimanche à Véglise de Saint-Marc. Si ère une mult feste, et i fu li peuple de la terre, et li plus des barons, et des pèlerins. Devant ce que la grant messe commençast, et li dux de Venise qui nvoit nom llenris Dandole, monta el leteril, et parla au peuple, et lor dist : « Seignor, accompagnié estes al la meiltor cent doy. monde, et por le plus hait affaire que onques genz entreprissent : et Je sîii vialx hom et febles, et auroie mestier de repos, etmoaignier sui de mon cors. Mes je voi que nus ne vos saurnit si gouverner et si maistrer corne ge que vostre sire sui. Se vos volies otroier que je presse le signe de la croix por vos garder, et por vos enseignier, et mes fils remansis en mon leu, et cardasi la terre, je troie vivre ou mourir avec vos et avec les pèlerins. » Et quand cil oirent, si s'ecrierent tait à une voix : « .Yo.s vos prions por Dieu que vos l'otroiez, et que vos le façois, et que vos en riegnez avec nos. >> Mult ot illuec grand pitié et peuple de la terre et des pèlerins mainte larme plnrée, porce que cil prodnm ausi si grand ochoison de remanoir. Ha', comme mal le sembloient cil qui à autres par estaient allé par esckiver le péril! Ensi avala li litteril, et alla devant Pautel, et se mist à genoil.z mult plorant, et il li cnnsiérentla croix en un grant chapet de coton, porce que il voloit que la gent la veissent. — Ville-HarnoiiN, témoin oculaire.

et de la Flandre des chevaliers accoururent à Venise, où ils trouvèrent les navires tout appai-eillés ; mais les autres croisés, à leur détriment et à celui de l'expédition, s'embarquèrent dans d'autres ports, attendu que l'arj^ent vint à leur manquer pouipayer le fret aux Vénitiens, bien qu'ils eussent converti en sequins leurs vases et leurs joyaux ; les croisés donnaient tout, à l'exception de leurs chevaux et de leurs armes, pleins de confiance qu'ils étaient dans la Providence.

Venise obéissait à l'esprit de calcul, et non à l'enthousiasme; comme les croisés ne pouvaient réunir la somme nécessaire, Dandolo leur proposa de leur en foire l'abandon s'ils voulaient aider la république à reprendre Zara, qui s'était soustraite à son obéissance, pour se donner au roi de Hongrie, Beaucoup d'entre eux se faisaient conscience de tourner contre des chrétiens les armes qu'ils avaient fait vœu d'employer contre les infidèles. Le pape s'y opposa surtout, attendu que le roi de Hongrie se trouvait, comme croisé, protégé par la trêve de Dieu ; mais le doge ne tint aucun compte de cette opposition, au grand scandale des Septentrionaux , habitués à soumettre leurs intérêts et leurs calculs à l'autorité du pontife.

Les croisés appareillent donc, et partent avec la plus belle fiotte qui jamais eût vogué sur l'Adriatique; ils prennent Trieste et brisent les chaînes du port de Zara ; mais là surgissent des démêlés sanglants , et l'on vit les croisés s'entr'égorger entre eux. Le pape, qui avait désapprouvé l'expédition, ordonne de restituer le butin, de faire pénitence et de réparer le tort. Les Vénitiens, au lieu d'obéir, démolissent les murailles ; les Français envoient leurs excuses au pontife, et promettent réparation. Innocent excommunie les premiers, sans toutefois les affranchir delà guerre sainte, et accorde l'absolution aux seconds; mais il ordonne à tous de passer en Syrie.

L'occasion était propice en effet. L'inondation du Nil s'étant trouvée insuffisante, l'Egypte avait souffert une cruelle famine, accompagnée de toutes ses horreurs. Au Caire, on avait brûlé en un jour trente femmes qui avaient mangé leurs maris; en quelques mois, cent onze mille personnes furent moissonnées par la peste, suite de la disette. Le fleuve et la mer voisine regorgeaient de cadavres, dont le nombre dépassait un million; puis des tremblements de terre en Egypte et en Syrie renversèrent les forteresses et détruisirent les villes , comme si Dieu eût voulu les livrer

sans défense et désertes aux conquérants chrétiens ; mais ceux-ci ne devaient pas y arriver.

A Constantiuople , Alexis P"" Comnène , que nous avons vu allié douteux et ennemi secret des premiers croisés, avait cessé

"'*• de vivre depuis longtemps ; mais, quoiqu'il eût peu de mérite comme prince, aucun de ses successeurs ne le valut. Jean ÎI, son fils, avait peu de troupes, et plus de cavaliers que de fantassins; encore ne restaient-ils pas longtemps sous les armes, ce qui ne lui permettait pas de conserver les conquêtes qu'il pouvait faire. Il n'en fit pas moins heureusement la guerre, durant vingtquatre ans contre les Petchenègues, les Serbes, les Hongrois' en Europe, et contre les Seldjoucides en Asie. Il obligea le prince d'Antioche à lui faire hommage, pardonna à Anne Comnène, qui aspirait à faire monter au trône Nicéphore Brienne, son mari, et ne prononça contre personne la peine de mort; il diminua le faste de la cour, réforma les mœurs, et il méditait des conquêtes nouvelles, quand il fut tué à la chasse. ' ""• Manuel Comnène, sou successeur, montra des idées chevale-

resques ; mais la prudence lui manqua pour les diriger.

Tellcétail sa force physique, que Raymondd'Antiocheneputmanier sa lance ni sou bouclier ; il fut le seul des Comnène qui, par les prouesses d'une bravoure romanesque, excita l'enthousiasme militaire. INéanmoins il ne fit aucune conquête importante; durant la paix, il s'abandonnait à toutes sortes de déportements, et les

1IÌ7. flatteurs firent de lui un tyran. Roger II de Sicile porta la guerre dans ses Etats, ravagea les côtes de l'Ionie, et prit Thèbes et Corinthe, d'où il emmena les hommes les plus vigoureux, les femmes les plus belles et les ouvriers les plus habiles. Manuel se montra guerrier intelligent et valeureux, surtout pendant le siège opiniâtre de Corfou, que pourtant il ne put sauver; il résolut alors d'attaquer les Normands en Italie, et de les en chasser. Ses troupes prirent, en effet, Bari et Brindes ; mais une déroute complète

1135. qu'elles essuyèrent ensuite amena la paix. Tantôt soupçonneux, tantôt favorable aux croisés, il seconda Amalric I", roi de Jérusalem, dans son expédition d'Egypte.

Manuel avait eu, de son mariage avec Marie, fille de Rayr.soiiso. mond, prince d'Antioche, Alexis II, qui lui succéda sous la régence de sa mère; mais celle-ci mit toute sa confiance dans le protosébaste Alexis, neveu de Comnène, au grand scandale de la cour, dont le mécontentement produisit une conspiration en

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faveur d'Andronic, cousin d'Isaac Manuel. Andronic, d'une taille Andronic. athlétique, soupait de pain et d'eau, ou quelquefois d'une pièce de gibier qu'il faisait cuire lui-même. Manuel, qui s'était aperçu de ses machinations, le retenait prisonnier ; mais, au bout de douze ans de détention, le captif était parvenu à s'évader. Après une foule d'aventures étranges, il gagna Halicz, chez les Russes. L'admiration qu'il leur inspira lui permit de ménager une alliance entre ce peuple et les Grecs, ce qui le réconcilia avec l'empereur; mais, sur de nouveaux soupçons , il fut relégué à Enoë dans le Pont. Trois femmes de la famille royale l'aimèrent successivement , lui donnèrent des enfants et partagèrent ses disgrâces, se glorifiant du titre de concubines d'un homme réduit à errer chez les Turcs, les Arabes, les barbares, excommunié, proscrit, pardonné tour à tour.

Bien qu'il eût engagé sa foi de ne rien tramer contre la famille impériale, Andronic, cédant aux conseils de l'ambition, publia une proclamation contre le protosébaste ; d'ailleurs, pressé par le patriarche lui-même de venir délivrer la patrie, il se mit en marche, entraînant à sa suite tous les mécontents. Sur ces entrefaites, Marie, sœur de l'empereur et femme du marquis de Montferrat, avait ourdi, de son côté, une autre conspiration contre le protosébaste ; mais le complot fut découvert et la princesse arrêtée; puis, le peuple s'étaut soulevé eu sa faveur, Alexis dut conclure un arrangement avec elle. A peine Andronic parait-il à Chalcédoine que le peuple le proclame régent; alors il fait crever les veux à Alexis, ordonne de massacrer sans distinction „„*'"'•

" ' septembre

tous les Latins qui se trouvaient dans Constantinople, fait empoisonner Marie avec son époux, et étrangler l'impératrice mère. Enfin, après avoir contraint Alexis II de l'associer à l'empire, il le fit égorger à son tour, et s'écria en foulant aux pieds sou cadavre : Ton père fut vn fripon, ta mère ime prostituée, et toi un imbécile. Il fit jeter son corps à la mer, et demeura seul empereur. Devenu l'époux d'Agnès , fille de Louis VII, il continua à dominer par la terreur et les massacres , faisant périr beaucoup de gens sous prétexte d'intelligences avec Guillaume II de Sicile. Ce prince, qui se proposait en effet de conquérir l'empire d'O- nss. rient, s'était emparé de Durazzo et de Thessalonique, d'où il marchait sur Constantinople.

Le tyran avait désigné pour victime un prince d'une grande réputation, nommé Isaac l'Ange; mais celui-ci tua le sicaire envoyé pour l'immoler, s'enfuit dans l'église de Sainte-Sophie, et

le peuple, soulevé, le proclama empereur malgré lui. Andronic, réduit à prendre la fuite, fut arrêté, amené à Isaac, et livré à la „ .settembre. fiH'cur de la populacc, qui, après l'avoir torturé plusieurs jours, le pendit par un pied dans le théâtre. Il avait alors soixante-treize ans, et en lui finit la dynastie des Comnène. S'il était possible d'oublier les atrocités dont il souilla son règne, il faudrait le louer de son caractère affable et libéral, de ses efforts pour refréner la rapacité des employés du fisc, et des mesures qu'il prit pour abolir l'usage de piller les bâtiments naufragés. Isaac l'Ange. Isaac, princc de mœurs efféminées et incapable de gouverner par lui-même, en laissait le soin à des ministres indignes ; il eut des démêlés avec Frédéric Barberousse, et souleva coiitre lui les républiques lombardes. Les Valaques et les Comans, que Basile II avait vaincus, étaient depuis cent soixante-dix ans sujets de l'Empire, sans que les empereurs eussent tenté d'introduire parmi ces populations des lois et des habitudes propres à vaincre leur naturel farouche. Isaac s'attira leur haine lorsque, pour célébrer les fêtes de son mariage, il leur enleva leurs bestiaux, seules ressources qu'ils eussent pour exister, et qu'il refusa de les traiter à l'égal des autres troupes pour la paye et le grade ; ils se révol-

1186. tèrentdonc sous la conduite de Pierre et d'Asan, et massacrèrent les Grecs, depuis les rives du Danube jusqu'aux montagnes de

1196. |j^ xhrace et de la Macédoine. Bientôt Joannice ou Jean releva le royaume des Bulgares en se déclarant vassal d'Innocent III, qui, charmé de réunir cette riche portion de lEmpire à la chrétienté, lui conféra le titre de roi et l'étendard bénit.

Alexis Enfin Isaac fut détrôné par Alexis III, son frère, qui lai fit

crever les yeux, et le plongea dans une prison avec son fils, nommé aussi Alexis, lequel parvint à s'enfuir auprès de Philippe de Souabe, son beau-frère. Il réclama les secours des croisés; les chevaliers, dont la devise était de défendre l'innocence, de redresser les torts et de soutenir les opprimés, l'écouterent favorablement, et résolurent d'attaquer Constantinople , aOn de remettre Isaac sur le trône. Un certain nombre de croises disaient que ce n'était point dans ce but qu'ils avaient pris les armes, que les Grecs n'élevaient aucune plainte contre l'usurpateur, et que les empereurs s'étaient toujours montrés peu favorables aux croisés; d'autres, plus habiles, trouvaient mieux leur compte à guerroyer contre Constantinople, qui était plus voisine et plus riche que la terre sainte ; pour beaucoup, c'était une œuvre méritoire que d'assaillir les Grecs schisrnatiques et lâches,

d'autant plus que, Constantinople une fois prise, on aurait bientôt conquis .lérusalem. On rapporte que Malek-Adel fit vendre les l)iens du clergé chrétien en Egypte, et qu'il employa l'or de cette vente à se procurer des partisans dans Venise, promettant même à la république les plus grandes facilités commerciales si elle détournait l'expédition de la Syrie ; mais, indépendamment de cette circonstance, les Vénitiens étaient mus par le désir de se venger des empereurs et de détruire les comptoirs établis en Grèce parles Pisans.

Alexis m, non moins efféminé que son prédécesseur, pressurait ses sujets et négligeait les affaires. Il vendait la justice pour recouvrer les sommes considérables que lui avait coûtées l'usurpation ; tandis que les Turcs et les Bulgares ravageaient les frontières de ses Etats, il se laissait gouverner, dans son intérieur, par sa femme Euphrosyne, de la famille des Ducas, princesse aussi avide qu'altière. L'empereur Henri VI, qui méditait le retalilissement de l'ancien empire romain, avait élevé des prétentions sur toutes les provinces situées entre Durazzo etThessalonique , avec l'offre toutefois de se contenter, comme équivalent, de cinquante quintaux d'or par année. Incapable de lui résister, Alexis le fit consentir k n'en recevoir que seize, et il imposa a ses sujets le tribiii allemand. Irrité de l'opposition qu'il rencontra , il enleva les vases des églises, et dépouilla jusqu'aux tombes des empereurs; mais à peine avait-il réuni un peu d'or et d'argent, qu'il apprit la mort de Henri. A l'approche de cette nouvelle tempête , il eut recours au pape, sans rien promettre toutefois d'avantageux à la croisade. Le pontife, qui mettait la justice avant tout, interdit aux croisés l'expédition projetée. Les avis étant partagés, il en naissait des démêlés continuels. Enfin ceux qui voulaient tenter l'entreprise l'emportèrent; Alexis, fils d'Isaac, fut salué empereur, et sa présence acheva d'enflammer les esprits.

La flotte se réunit à Corfou, et les croisés s'avancèrent sur Constantinople ; c'étaient trente mille hommes qui allaient conquérir un empire de plusieurs millions d'habitants. La veille de la Saint- Jean, ils jetèrent l'ancre prèsdel'ahbayedeSaint-Étienne, à la Tour de la Marine, sur la côte d'Asie, à trois milles de la capitale. Là se déroula à leurs yeux étonnés la i)eauté de la Propontide, avec sa riche végétation, ses fruits succulents, ses doux raisins, sa pèche abondante, ses ruisseaux limpides, au milieu de toute la pompe que déployait l'été dans sa majestueuse vigueur.

Leui' regard, plongeant au-dessus des ondes agitées par un doux zéphyr, allait parcourir ces rivages fleuris, les jardins, les riantes campagnes avec leurs bosquets de roses et de lauriers, et les villes , les villages qui s'élevaient à l'ombre des platanes et des cyprès verdoyants, depuis la plage jusqu'au sommet des collines, où s'encadrait ce magnifique horizon.

Constantinople leur apparut comme une reine au milieu de tant de beautés, couvrant le vaste espace de sept collines, autour desquelles serpentait son enceinte de hautes murailles flanquées de trois cent quatre-vingt-six tours; des églises, des couvents sans nombre se reflétaient dans les flots, qui semblaient baiser ses pieds comme des esclaves, ou frémir autour d'elle comme des défenseurs menaçants. Port immense de deux mers, diamant dont l'éclat scintille |entre le saphir des flots et l'émeraude des campagnes , tel s'offrait aux croisés le séjour le plus beau que l'homme possède sur la terre, la rivale de Rome pour la dignité, de Jérusalem pour ses sanctuaires vénérés et de Babylone pour la grandeur (1).

Mais combien la condition morale du pays était loin d'être en rapport avec sa beauté naturelle! « La ville, dit un voyageur « contemporain (2), est sale et puante; une grande partie est « condamnée à une nuit perpétuelle, car les riches enclosent les « rues avec leurs maisons, ne laissant aux pauvres et aux étran- « gers que des immondices et des ténèbres. Les vols et les assas- « sinats sont fréquents dans ces ruelles, ainsi que tous autres « méfaits que l'obscurité favorise. On n'y connaît pas la justice; « il y a au tant de maîtres que d'habitants riches, autant de voleurs c( que de pauvres. On n'y connaît pas davantage la crainte ni la cf honte; car le crime n'est pas châtié par les lois, et même il « n'est pas découvert. »

Si les citoyens furent stupéfaits de cette attaque inattendue, les croisés ne s'étonnaient pas moins de leur propre hardiesse ; mais, plus l'entreprise était merveilleuse, plus ils comprenaient

(I) Or popz savoir que moli esgardent Constantinople cil qui onqiies 7nais ne ravoient vpue , et que il ne pooient mie cuider que si riche ville pcust l'strc en tot le monde, cum il virent ces halz miirs et ces riches tours dont ere close tot en tor à la reonde, et les riches palais, et les haltes yglises, dont il ij avoit tant que nuls nel poist croire, s'il ne les veist à l'o'il, et le Ione et le le de la ville, qui de totes les autres ere souveraine. (VlI.I.K-HARnOLIN. )

{">.) Eudes de Deuil, ap. CnuFr.F.T, Genus illustre Sancii Bernardi, p. 37.

qu'ils ne devaient se fier qu'à leur épée. Ils avaient établi leur camp dans le jardin du palais, sur le rivage asiatique où Alexis oubliait les soins de son empire; leurs vaisseaux, rasant les murailles de Constantinople, venaient montrer aux Grecs le jeune prétendant en faveur duquel ils espéraient un soulèvement ; mais, ne voyant aucun mouvement dans le peuple, ils se préparèrent à l'attaque. Après avoir brisé les chaînes du port, ils se rendirent maîtres du faubourg de Calata, et donnèrent l'assaut. Alexis avait laissé par avarice l'armée et la tlotte dans une extrême faiblesse; aussi la ville se défendit-elle mollement, malgré le feu grégeois, et quoi que pussent faire les Varangues ou Varèques et les Pisans pour repousser l'ennemi. Au milieu du combat, Dandolo, porté par les siens, se lit mettre à terre avec l'étendard de i-i'iîiiïét. Saint-Marc, qui bientôt llotta au sommet d'une tour, et les flammes ne tardèrent pas à gagner Constantinople.

Alexis osa, pour la première fois, regarder l'ennemi en face, et, revêtu des insignes impériaux, il se jeta au-devant des Français, moins heureux dans leur attaque que les Vénitiens ; mais le courage lui faillit bientôt, et il s'enfuit sur un bâtiment , abandonnant tout aux vainqueurs. Alors ce fut à qui maudirait celui qu'on adulait la veille ; Isaac l'Ange, tiré de sa prison pour être remis sur le trône, vit commencer la compassion pour ses souffrances lorsqu'elles venaient de finir.

Les envoyés des croisés se présentèrent devant lui pour qu'il ratifiât la promesse faite par son fils de donner deux cent mille marcs, des vivres pour une année et toute assistance pour la guerre sainte; il dut souscrire à ces engagements, mais il pria les croisés de rester campés à Calata, c'est-à-dire sur le rivage opposé.

Ce changement subit , ce succès qui épargnait les combats avec Alexis, portaient au comble la joie des croisés ; pourvus de tout avec abondance, ils admiraient tant de magnificences, mais surtout les innombrables reliques dont ce faubourg était rempli. Alexis IV, après avoir été couronné au milieu du cortège des barons, pompe inaccoutumée pour les empereurs d'Orient, paya une partie de la somme promise. Si la bonne intelligence eût continué de régner entre les Latins et les Grecs, c'était peut-être le moment de rajeunir l'empire en le faisant entrer dans l'alliance chrétienne, afin de participer à l'entreprise commune et de repousser d'un même accord l'ennemi des chrétiens.

Sur ces entrefaites, les seigneurs latins envoyèrent, en loyaux

chevaliers, des hérauts au sultau du Caire et de Damas, pour lui annoncer leur arrivée, au nom du Christ, de Tempereur deConstaiitinople, des princes et barons dOccident. Ils informèrent aussi ie pape et les princes chrétiens de l'heureux succès de leurs armes , avec l'invitation d'y prendre part ; mais le pape ne répondit à cet avis que par des reproches, et refusa même de les bénir; il accepta seulement les excuses d'Alexis, en l'exhortant à tenir ses promesses.

Mais, pour les tenir, il fallait réunir l'Église grecque à l'Église latine et fournir de l'argent. C'est là ce qui devait amener sa ruine; après avoir dépouillé les églises, il obligea ses sujets à abjurer le schisme, et les croisés , dans leur zèle, empio\ èrent même la violence contre ceux qui résistaient. Dès ce moment, odieux à ses sujets, il exhortait les croisés à ne point partir, s'ils ne voulaient l'exposer à succomber sous la révolte et permettre à l'hérésie de se relever; il les priait d'attendre le printemps, leur promettant de subvenir jusqu'alors à tous leurs besoins.

Un incendie qui ravagea Constantinople pendant huit jours porta le mécontentement au comble, et Alexis vit bien qu'il ne pouvait plus compter que sur les Latins. Mais l'habitude qu'il contracta de vivre au milieu d'eux ne fit qu'affaiblir leur respect pour son rang suprême ; plus d'une fois il arriva que le matelot vénitien, lui enlevant sans façon le diadème de pierreries qui ceignait sou front, le coiffa, en échange , de son bonnet de laine. Les Grecs en frémissaient, et d'un autre côté l'aveugle Isaac était jaloux de son fils. Entouré de moines et d'astrologues, le jeune prince négligeait les affaires, et ne savait trouver d'autre remede aux émeutes que défaire transporter de l'hippodrome à son palais le sanglier calydonien, symbole du peuple en fureur, de même que le peuple renversait une statue de Minerve, qu'il accusait des malheurs présents.

Sur ces entrefaites, arrivèrent de la Palestine des envoyés vêtus de deuil, pour annoncer que les croisés de Flandre et de Champagne, avec un certain nombre d'Anglais et de Bretons, qui, î'.près s'être détachés de l'armée chrétienne à Zara, s'étaient joints en Syrie au prince d'Arménie, avaient été surpris et tailles en pièces par les musulmans. Ils ajoutaient que la famine et la peste désolaient ce pays, et qu'on avait enseveli deux mille cadavres en un jour à l'toiemais. Les croisés sollicitèrent alors le payement des subsides promis; mais les deux empereurs, n'osant s'expliquer ouvertement dans !a craini.e de soulever le peuple, répondi-

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lent à leur demande avec hauteur. Alors les Latins s'apprêtèrent a reprendre Constantinople, et les Grecs à incendier la flotte vénitienne.

Dix-sept brûlots sont lancés durant la nuit, et déjà les Grecs se réjouissent du haut des murailles en voyant le feu s'avancer vers les bâtiments; mais les Latins parviennent à écarter le danger, et, indignés d'une pareille trahison, ils n'écoutent plus les protestations de leur protégé. Murtzuphle, rusé perturbateur, qui, feigcant d'être l'ami de tous les partis, les trompait tous, répand le bruit qu'Alexis veut livrer Constantinople aux Lalins; le peU' pie, d'autant plus féroce qu'il est plus effrayé, demande à grands cris un nouvel empereur: Alexis IV est étranglé, Isaac meurt de chagrin et de peur, et Murtzuphle est porté eu triomphe à Sainte-Sophie.

Alors le doge et les barons latins jurent de venger Alexis, et assaillent Murtzuphle (Alexis V). Cet empereur, qui ne manquait pas de l'énergie que doit avoir tout chef du peuple, armé de l'épée et d'une masse ferrée, parcourait la ville en ranimant par son courage celui des Grecs. Il chercha de nouveau a incendier la flotte et à surprendre lesLatins ; mais, quand l'étendard de la Vierge Marie fut tombé entre les mains de l'ennemi, les Grecs, se croyant abandonnés par leur protectrice, s'enfermèreut dans la capitale, où cent mille hommes travaillèrent jour et nuit. Les croisés sentaient la difficulté de prendre une place si admirablement située. Apres un conseil où l'on délibéra mûrement, il fut décidé que Murtzuphle serait déposé, et qu'on lui subtituerait un empereur latin, à qui resiendrait un quart des conquêtes ; que le reste serait partagé entre les Vénitiens et les Français, et qu'on déterminerait les droits féodaux des empereurs, des sujets,, des grands et des petits vassaux (i).

Après s'être ainsi partagé la proie avant de la tenir, ils mar- ivisedcfi.nschent à l'assaut du côté de la mer, emportent la muraille; Murt- '''""""''"'• zuphie s'enfuit, et la multitude court à Sainte-Sophie pour se donner un autre empereur. Le choix tombe sur Théodore Lascaris, qui cherche à ranimer le peuple contre les Latins, déjà montés sur les remparts ; mais personne ne le seconde, et il est réduit à implorer merci. Les chefs promirent le pardon, et cherchèrent à préserver quelques édifices; mais etait-il possible de retenir cette foule de guerriers, dans i'ivresse de pos-

(1) Voy. la note li a la tin du volume.

seder enfin une proie si longtemps convoitée? Rien ne fut épargné, ni la pudeur, ni l'âge, ni la sainteté des églises ou des tombeaux. Une prostituée monta dans la chaire de Sainte-Sophie; des mulets, chargés de dépouilles, souillaient les autels du sang qui coulait de leurs blessures. Des soldats, jetant sur leurs épaules les longs vêtements des Grecs , coiffaient leurs chevaux d'un bonnet de toiie, avec les cordons de soie des Orientaux ; ils parcouraient les rues , portant, au lieu d'épées, des écritoires et du papier, pour railler le savoir efféminé des Grecs. Les monuments dont Constantin et ses successeurs avaient enrichi la ville furent abattus ou dévastés (l). L'or, les tapis, les pierreries, étaient dérobés à l'aide de fraudes, de violences et sans qu'on reculât devant l'effusion du sang ; les reliques n'excitaient pas moins de convoitises, et bientôt le monde fut rempli de reliques non-seulement des saints, mais de Jésus-Christ même. Le pillage terminé, les vainqueurs célébrèrent dévotement la Pàque.

Murtzuphle se réfugia auprès d'Alexis, son beau-père, qui, après l'avoir bien accueilli, lui fit crever les yeux et le chassa ; pris ensuite par les Latins, il fut précipité honteusement du haut d'une colonne. Comme Alexis III cherchait à s'échapper, il tomba dans les mains du marquis de Montferrat, qui l'emmena en Italie, d'où il parvint à s'enfuir. Retiré près du sultan d'Iconium, il revint avec les Turcs assaillir Lascaris; mais celui-ci s'empara de son rival , et le renferma dans un monastère de INicée.

Le butin, qui devait être mis en commun (et des Latins furent pendus pour ne pas avoir apporté fidèlement ce qu'ils avaient pris), s'eleva à cinq cent mille marcs d'argent (24 millions de francs), malgré les dégâts de deux incendies , malgré le prélèvement d'un quart fait pour le futur empereur et le prix du noiis des Vénitiens. On peut donc l'évaluer en totalité à cinquante millions; bien plus, si le butin eût été abandonné aux Vénitiens, comme ils le demandaient , ils en auraient tiré meilleur parti et avec moins de cruautés. Le partage se fit dans la proportion sui-

(t) Sanuto rapporte que, lorsqu'on transporta à Venise les chevaux de Lysippe, une jambe de l'un d'eux se rompit, et que Dominique Morosini , qui commandait le bâtiment sur lequel on les avait chargés, obtint de la conserver comme souvenir. Le conseil y consentit, et on en fit ajuster une neuve a la place «le colle (jui manquait. Et j'ai vu ledit pied, ajoute-t-il. Ce détail a échappó à ceux oui ont décrit ce trophée de tant de victoires.

vante : un chevalier reçut autant que deux hommes à cheval, et un homme d'armes à cheval autant que deux fantassins.

Le choix d'un empereur fut déféré à six électeurs vénitiens et autant d'ecclésiastiques français. Les candidats proposés furent Henri Dandolo, le marquis de Montferrat et Baudouin IX, comte de Flandre, le défenseur des faibles et des pauvres. Dandolo ne voulut pas échanger pour un trône le titre de chef d'une république victorieuse, et ses compatriotes, par jalousie contre un prince voisin, se prononcèrent en faveur de Baudouin, qui fut proclamé. L'avènement du nouvel empereur, que le légat Baudouin k pontifical revêtit de pourpre, fut célébré par des fêtes dans le guùt occidental, par des chants latins dans les églises. On lui offrit, selon l'usage, un vase plein d'ossements et de poussière ; puis on mit le feu à une touffe de coton, pour lui rappeler combien la gloire du monde est prompte à s'évanouir.

Cette conquête , que les premiers croisés avaient eu jadis grande envie d'entreprendre, était un triomphe pour la papauté, bien qu'elle eût été faite contre la volonté du pontile. Baudouin prit letitre de chevalier du saint-siège; il écrivitau pape Innocent comme s'il eût soumis une nation nouvelle à la suprématie romaine, l'invitant à venir en personne jouir de cette victoire. Le marquis de Montferrat déclara qu'il était prêt, au premier ordre du pape, a retourner mourir sur ce rivage. Le doge de Venise lui-même courba le front, et il allégua, pour excuser l'expédition, la nécessité d'une relâche à Constantinople, pour gagner de là Jérusalem, et il implora l'absolution.

Innocent, considérant moins l'avantage du saint-siége que la justice, les blâma d'avoir préféré les gloires terrestres à celles du ciel ; il leur enjoignit de demander pardon a Dieu de la licence militaire, de la violation des choses sacrées , et de mériter sa miséricorde en accomplissant le vœu de délivrer la terre sainte. Dans cet espoir, il rendit sa bénédiction à ceux qu'il avait interdits, se félicita avec les èvèques du châtiment intligé aux Grecs endurcis, et il invita d'autres chrétiens à partager la gloire de nouvelles entreprises.

D'après les conventions faites entre les vainqueurs, Baudouin eut un quart de toutes les possessions de l'empire, les deux palais de Blacherne et de Bueoléon , avec la Thrace; Venise obtint trois des huit quartiers de la ville et la moitié des trois quarts de l'empire, une partie du Péloponnèse, les îles et la côte orientale de l'Adriatique, celles de la Propontideet du Pont-Euxin, les rives

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de l'Hèbre et du Vardaiy, les places maritimes de la Thessalie et les villes de Cypsède, de Didyraotichos , d'Andrinople ; aux Français échurent la Bithynie, la Thrace, la Thessalonique , la Git'ce depuis les Thermopyles jusqu'au cap Sunium , et les grandes îles de l'Archipel; les pays situés au delà du Bosphore, avec Candie, furent attribués au marquis de Montferrat, qui devint ensuite roi de Thessalonique. Les églises mêmes furent réparties entre les Vénitiens et les Français, et Thomas Morosini obtint la dignité de patriarche : victoire splendide, mais peu certaine.

Ces acquisitions rapides avaient échauffé les imaginations, et déjà les barons d'Occident se voyaient possesseurs de royaumes et de duchés sur les rives de l'Oronte et de l'Euphrate ; d'autres employaient leur part du butin à l'achat de fiefs dans l'empire conquis, dont la soumission n'était pas encore bien complète.

A la nouvelle de ce brillant succès, on vit revenir de la Palestine ceux qui s'étaient hâtés de s'y rendre ; les templiers et les hospitaliers coururent où se trouvaient des entreprises faciles et lucratives ; de telle sorte que de toutes parts se formaient de nouveaux États, selon que chacun savait faire valoir à son profit l'unique droit du moment , celui de l'épée.

C'est ainsi que les Latins soumirent à leur pouvoir toutes les rives de la Propontide et du Bosphore jusqu'à l'antique Éolide, et de l'Hellespont à l'Ida. Ils envahirent la Grèce par les Thermopyles, restées sans défense ; l'Attique et le Péloponnèse attendaient leur salut de ces nouveaux héros, et Argos, Corinthe, Thèbes , Athènes, l'Achaïe, Sparte eurent des princes chrétiens. Louis, comte de Blois , devint duc de Bithynie, alors possédée par Théodore Lascarîs; Guillaume de Champlite, bâtard de Champagne, fonda la principauté d'Achaïe , dont relevaient comme liefs les duchés de Thèbes et d'Athènes , conquis par le Bourguignon Othou de la Koche. Champlite fut ensuite dépossédé par Geoffroy de Villehardouin , que les Vénitiens reconnurent pour prince de toute la Morée , mais en se réservant Modon et Coron ; Athene ^ et Thèbes passèrent de même dans la famille de Brienne. Jacques d'Avesne, seigneur de Hainaut, obtint Nègrepont ; Régnier de Trith se fit duc de Philippopolis , et le comte de Saint- Paul prince de Démotique.

A la chute de l'empire , la vie et l'activité parurent se réveiller chez les Grecs, dont plusieurs créèrent de nouveaux royaumes; celui de INicée, fonde par Lascaris, embrassait la Bithynie, la Lydie et la Phrygie.

Les Assises ùe Jérusalem furent introduites dans l'empire c;rec comme loi des Latins et des Francs , et les nouveaux princes appliquèrent aux diverses parties du territoire le ré<>ime des fiefs d'Europe. Ainsi, par exemple, les Vénitiens s'arrogèrent la souveraineté sur un quart et demi de l'empire, et Venise abandonna le plus grande partie de ces conquêtes aux nobles de la république, sous la condition de l'hommage féodal (l) : dans ces pays , chacun prêtait le serment de fidélité , avec obligation du tribut et de subsides en temps de guerre ; on ne pouvait trafiquer qu'avec les Vénitiens, et les habitants jouissaient de l'indépendance et d'un gouvernement propre. De cette manière, la domination entraînait peu de succès, et pouvait se conserver facilement au moyen des flottes.

Toutefois Candie était trop grande pour être concédée à un seul ; une colonie fut donc envoyée dans cette île, où l'on institua quatre-vingt-dix chevaleries, dont soixante-quinze furent distribuées à autant de chevaliers. La république bâtit la ville de la Canèe, avec des murailles et des fossés auxquels durent travailler les paysans, un par chevalerie. La juridiction de la ville appartint au capitaine et conseiller de la république ; le quartier des juifs, le port, l'arsenal, les portes faisaient partie de la commune vénitienne. Les chevaliers furent tenus d'amener de Venise et d'entretenir chacun deux chevaux , l'un de la valeur de quatre-vingts livres vénitiennes, l'autre de cinquante, âgé de trois ans, puisd'en acheter un troisième de vingt-cinq livres dans le délai d'un mois et demi. Chacun dut, en outre, avoir un sergent avec un bon cheval bardé de fer, trois écuyers portant la cuirasse et toutes les armes de la chevalerie , plus deux arbalètes de corne , avec deux écuyers capables de les tirer, issus de nation latine étages de vingt a quarante ans. 1 1 fut enjoint à tout chevalier de se pourvoir d'une bonne armure et d'avoir son cheval bardé de fer. Les sergents titulaires d'une demi-chevalerie durent emmener de Venise un che-

(I) Les Sanuto fondèrent le duché de Naxos , qui comprenait encore les îles de Paros, Mt'Ios, Santorin. Les Navagero eurent le grand duché de Leninos; les Miciiiel , la principauté deCéos; les Dandolo, colle d'Andros; les Gliisi, celle de Téon, Mycone et Soiros. D'autres ohtinrenl les seigneuries de îMételin et Lesbos, de Phocée , d'Enos, les comtés deZante, de Corfou , de Céplialonie,le duché de liuraz7o. Les Viari fondèrent ensuite le comté de Gallijioli dans la Cliersonèsc de Thracc. Des étrangers méinc; furent .gratiliés de lit'ls : Michel Comnène reçut le pays entre Durazzo et Lépante, Rohano des Carceri, Nègrepout; Théodore IJraaa, Adrianopolis.

val de cinquante livres au moins et deux écuyers, puis se procurer un autre cheval du prix de vingt-cinq livres dans le délai d'un mois et demi ; enfin, être bien armés. La solde de chaque chevaher fut fixée à sept cents livres. Ces chevaleries ne pouvaient être ni engagées ni saisies pour dettes , et la solde devait se consacrer a l'acquisition de la terre, et à nul autre usage, jusqu'à ce qu'elle fût payée en totalité. Du reste ^ il y avait obligation pour chacun d'aider eu toute occasion les gouverneurs de l'ile, et surtout la commune de Venise (1). Les nobles du pays furent traités avec égards , et participèrent au gouvernement ; une ancienne colonie de Sarrasins se vit même l'objet de beaucoup de ménagements. Le grand conseil, composé d'indigènes, choisissait les magistrats , excepté le gouverneur et ses deux conseillers.

Mais cette conquête, faite sans intelligence, eut bientôt tari les sources de la prospérité publique au point de faire disparaître les moyens d'existence. Le système féodctl empêchait l'accord en temps de guerre et le bon ordre en temps de paix. Certaines villes se régissaient moitié d'après les lois féodales , moitié d'après celles de Venise ou selon le droit ecclésiastique; en outre, la douceur du climat amollit bientôt les soldats , et le mépris réciproque empêcha vainqueurs et vaincus de se fondre en un seul peuple. Joannice , roi des Bulgares, considérant les croisés comme des frères , leur adressa des propositions d'alliance; mais l'empereur le traita de rebelle, et lui ordonna de venir se prosterner devant son trône. Joannice dissimula , et attendit que le mécontentement des vaincus eût éclaté ; or les Grecs , indignés contre leurs conquérants, ne tardèrent pas à l'appeler à leur aide dans leur projet de soulèvement et de vengeance.

Tout à coup commence le massacre des Latins disséminés dans l'empire ; leurs bannières sont abattues et font place à celles des lUilgares. Baudouin rassemble ses forces , et, marchant à l'ennemi, il assiège Andrinople, dont les murs étaient en bon état de défense. Joannice s'avance contre lui , et la bannière de Saint-Pierre , que lui a donnée le pontife , Hotte en face de la croix des Latins , guidant des hordes de Comans , nation féroce

(1) Decretum Fc/îc^m»!, ap. Cangiam, V, 124.

Voyiz le fAvre de la conqn ric, publié d'après le manuscrit de Bruxelles par M. Buclion, ainsi que ses autres intéressantes publications sur la principauté fvanrahc de la Morée.

qni sacrifiait les chrétiens sur ses autels, et de Tartares, qui combattaient en l'ayant, montés sur des chevaux rapides. Les Francs sont vaincus; les plus vaillants périssent; Baudouin reste prisonnier des Bulgares , qui le mettent à mort l'année suivante, et les Grecs se réjouissent en voyant leurs vainqueurs refoulés de toutes parts. Vingt mille Arméniens, qui s'étaient rangés du côté des croisés , périrent comme eux. Le farouche Bulgare porte également le ravage chez tous, amis ou ennemis. Bientôt les Grecs sont obligés d'implorer les secours des Latins ; quelques villes se révoltent , les campagnes sont dévastées, et .loan ni ce conclut une alliance avec Lascaris, ennemi irréconciliable des croisés.

Le bruit se répandit que Baudouin avait péri , mais personne ne pouvait dire de quelle manière. Vingt ans après cependant , un vieillard se présenta à Jeanne , comtesse de Flandre , sa fille , en se donnant pour son père. Elle ne le reconnut pas ; mais le peuple crut revoir son seigneur ; aussi fut-elle contrainte de se réfugier auprès de Louis VTII, roi de France, qui la ramena avec une armée. Comme le vieillard ne put répondre à quelques-unes de ses questions , elle le traita d'imposteur, et le fit disparaître; le peuple l'exécra comme parricide.

Henri Dandolo avait aussi cessé de vivre, après avoir vu la décadence rapide de l'empire ; Henri de Hainaut succéda à son frère Baudouin au milieu de ces circonstances désastreuses , et d'une double guerre à soutenir avec les Grecs d'Asie et les Bulgares d'Europe.

La quatrième croisade, qui avait eu pour mobile, non plus l'enthousiasme religieux, mais l'esprit chevaleresque, la soif des conquêtes et du butin , n'offre point les prodiges qui signalèrent les autres. Le pontife et ses légats sont beaucoup moins obéis que les chefs. Le nom de Jérusalem est sur les lèvres de tous , mais personne ne fait un pas pour la délivrer. Les croisés savent qu'ils ont été frappés d'interdit, et ils ne laissent pas que de continuer leur entreprise; enfin leur conquête aboutit à montrer aux barbares que la barrière que leur ont opposée jusqu'alors les murailles de Byzance n'était pas insurmontable. Venise seule en profita. Plus éclairée que les autres , elle emporta des chefsd'œuvre d'art , et , comme elle n'était pas régie féodalement , les conquêtes de chacun des siens tournèrent à l'avantage de l'Etat; son crédit s'accrut , elle conserva les pays qui importaient à son commerce, et permit à quelques-uns de ses citoyens de

soumettre les îles de l'Archipel , et de les posséder en qualité de vassaux.

Les États de la Palestine , après avoir subi les horreurs de la famine , de la peste et des tremblements de terre , restaient continuellement sous la crainte des incursions ou des poignards des Assassins. Après la mort d'Amairic II, roi titulaire de Jérusalem , une jeune fille , née d'Isabelle et de Conrad , marquis de Tyr, se trouva héritière de ses droits , et, pour les faire valoir au moyen des secours de l'Occident , on lui chercha un époux en Europe. Philippe-Auguste proposa Jean deBrieune, qui, élevé dans une famille guerriere , n'avait pu s'habituer au cloitre , d'où il était sorti pour chercher des aventures. 11 accepta avec joie ce titre de roi de Jérusalem , offrant plus de dangers qu'il ne procurait d'honneur, et il promit d'aller le chercher avec une armée. Les chrétiens de la Palestine, enhardis par cet espoir, refusèrent la proposition faite par Malek-Adel de renouveler la trêve ; mais Brienne ne put réunir au delà de trois cents chevaliers, et les fêtes même de son couronnement ne se passèrent pas sans crainte de quelque incursion de Malek-Adel. En vain Brienne déploya toute sa valeur; dénué de ressources, et réduit à la seule Ptolémaïs, il demanda du secours à l'Europe. Innocent III ne cessait de prêcher dans ce but ; mais trop d'intérêts étrangers à la terre sainte occupaient alors l'Occident.

L'ardeur, éteinte chez les hommes , parut se raviver chez les enfants, dont on vit une troupe de cinquante mille se croiser, tant en France qu'en Allemagne, et s'en aller criant : Jésus , Jésus, rendez-nous votre, croix! On avait annoncé à ces petits malheureux une telle sécheresse que la mer tarirait , et. rien ne put les arrêter; ils passèrent les Alpes, répondant a ceux qui leur demandaient ou ils allaient : Nous allons délivrer le sépulcre du Sauveur; mais, arrivés en Italie, ils succombèrent à la fatigue. Trente mille d'entre eux, qui avaient passé par Marseille, tombèrent entre les mains de marchands d'esclaves , qui les vendirent en Afrique.

Quand Innocent apprit ce désastre , il s'écria : Les enfants sont un reproche pour nous qui dormons , tandis qu'ils bravent tout péril pour courir en terre sainte. Le saint-père ne négligea donc aucun moyen pour réveiller l'Europe; il écrivit au sultan du Caire pour l'inviter à céder aux fidèles la ville sainte, lui annonçant que le jour était venu où Dieu , apaise , la rendrait à ceux qui l'avaient perdue par leurs péchés. Des légats et des

évoques parcoururent toute l'Kurope. Le cardinal de Courçon, notamment, donnait la croix à tous ceux qui la demandaient, enfants , vieillards , gens estropiés et aveugles; il fut secondé par Jacques de Vitry , que l'étendue de son savoir fit demander pour évêque par les fidèles de Ptolémaïs.

En France , Philippe-Auguste consacra aux dépenses de la croisade la quarantième partie de ses revenus allodiaux; en Angleterre, Jean sans Terre prit la croix , bien que sans intention de passer outre-mer ; Frédéric II suivit leur exemple. Le pape mit on 11-3^91)"'. œuvre toute son éloquence dans le douzième concile œcuménique (quatrième de Latran), où s'étaient rendus des prélats et des seigneurs de tous les pays du monde ; mais il devait s'y traiter des choses plus urgentes encore. Il fut toutefois ordonné de placer des troncs dans toutes les églises, pour recevoir les aumônes des fidèles. Le clergé dut contribuer d'un vingtième de ses revenus; le pape et les cardinaux s'imposèrent au dixième. Une paix de quatre ans fut proclamée entre les princes, et l'excommunication prononcée contre les corsaires qui molesteraient les pèlerins dans la traversée ; le pape s'engagea en outre à fournir trois mille marcs d'argent et un certain nombre de bâtiments de transport. Les prédicateurs se mirent en route , défendant les bals, les tournois, les jeux publics, et exhortant, dans les cours et dans les places publiques , les fidèles à prendre la croix. L'ancienne ferveur sembla se réveiller ; les miracles reparurent, et les troubadours cessèrent de chanter les amours pour faire retentir le cri de guerre. Les croisés s'apprêtaient à suivre Innocent, qui avait promis de les guider en personne; mais, au milieu des préparatifs , il mourut, et avec lui s'évanouit cette expédition , traversée par tant de mésaventures. lejuniet.

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