CROISADE CONTKE LES ALBIGEOIS. 1,M
se trouvait alors évèque de Toulouse, s'unit à Simon de Montfort-1'Amaury , chrétien zélé qui déjà avait pris la croix , pour accuser Raymond de cet assassinat. Innocent III, qui pourtant n'avait cessé de recommander la modération à ses légats, alin de ne pas arracher le bon grain avec l'ivraie, ne garda plus de ménagements, et lança l'excommunication. Les sujets de Raymond furent déliés du serment d'obéissance, des indulgences promises à ceux qui prendraient les armes contre lui , et ses États adjugés au premier occupant (i). Les moines de Citeaux publièrent cette croisade d'un genre nouveau, avec la même ferveur que les croisades contre les infidèles. Beaucoup de seigneurs, que la conquête de l'Anjou et de la Normandie par Philippe-Auguste avait laissés sans tenures, prirent les armes; bien d'autres, attirés par la facilité d'acquérir des indulgences et par les richesses du Languedoc, suivirent leur exemple ; d'autres s'armèrent pour exterminer les routiers de Raymond, qui ravageaient le pays et qui, confondus au milieu de l'effroi populaire avec les hérétiques , augmentaient la haine qu'on portait à ces derniers. Le roi de France envoya quinze mille hommes à la croisade, et celui d'Angleterre permit d'en enrôler dans la Guyenne, si bien que cinquante mille guerriers attachèrent la croix sur leur poitrine , à la différence des Palmiers, qui la portaient sur l'épaule. Au nombre des croisés se trouvaient le duc de Bourgogne , le comte de Nevers , le comte de Saint-Pol et Simon de Montfort.
Raymond était l'un des princes les plus puissants de la chrétienté, et peut-être le plus riche. Comte de Toulouse, marquis de la haute Provence, seigneur duQuercy,du Rouergue,du Vivarais , il avait reçu du roi d'Angleterre , à titre de dot , l'Agénois; de celui d'Aragon, le Gévaudan; il était en outre suzerain de plusieurs opulentes cités de la Provence, et divers comtes, dans les Pyrénées, relevaient de lui. Mais ses vassaux , déjà peu soumis, profitaient de foccasion pour s'affranchir de toute dépendance , et les ailles étaient mûres pour la liberté. De son côté , le roi de France gardait rancune au comte de ce qu'il avait demandé des secours à Othon IV, empereur d'Allemagne, dont la Provence était vassale. Raymond s'aperçut donc qu'il aurait à lutter, non-seulement contre ses ennemis, jnais encore contre ses
(l) Hisl. de la croisade contre les Albigeois, écrite en vers provençaux par un poêle contemporain, traduite et publiée par Falkiel; Paris, i837.
io2 DOUZIÈME ÉPOOCJE.
sujets, et il se décicia à faire acte de soumission. Il se rendit à l'église où l'on avait enseveli Pierre Casteinau ; le légat lui jeta au cou une éto!e avec laquelle il le traina, en le fustigeant, jusqu'au maitre-autel; puis il lui donna l'absolution, en lui infligeant pour pénitence de commander lui-même la croisade contre les hérétiques, ses sujets et ses parents , et de donner sept châteaux forts pour places de sûreté.
La religion n'était encore ici , comme trop souvent, qu'un prétexte pour assouvir des haines nationales ; car il existait toujours une ancienne animosité entre les méridionaux et les Français du Nord, qui auraient voulu implanter dans ces contrées , où prévalaient les habitudes romaines et l'idiome dérivé du latin, les coutumes germaniques avec la langue d'oil. Aussi , poussée par des racuues invétérées, toute la population du royaume et surtout celle de l'Ile-de-France accoururent, évéques et barons en tête; ce fut même un archidiacre de Paris, nommé Theudis , qui construisit les machines.
L'armée était sous les ordres de deux légats et de Simon de Montfort, guerrier d'une grande habileté, d'une ambition opiniâtre, tout dévoué au saint-siege , inaccessible à la pitié pour les autres comme pour lui-même , aussi sévère dans ses mœurs que plein de confiance en Dieu ; se trouvant avec les croisés quand ils se dirigèrent sur Zara, il quitta leur camp tout seul dès qu'il fut instruit de la désapprobation du pape. Je ne saurais succomber, l'Église entièi'e prie pour moi, disait-il un jour au moment d'engager une lutte inégale. Sa réputation comme chevalier était telle que Pierre 11 d'Aragon lui envoya son fils pour qu'il fit auprès de lui son éducation militaire ; il était adoré du du peuple, auquel il témoignait toutes sortes d'égards. « Une « grande pluie étant tombée tout à coup , dit un chroniqueur, « le fleuve grossit tellement que personne ne pouvait passer « sans courir grand risque de la vie. A la tombée de la nuit , « le noble comte , voyant que presque tous les cavaliers et les « plus robustes de l'armée étaient passés à la nage et entrés " dans la place, tandis que l'infanterie et les plus faibles, ne « pouvant en faire autant , restaient sur l'autre rive, appela son « maréchal , et lui dit : Je veux retourner avec Vannée. — Que '< (///e.s-fOMS? répondit celui-ci; le gros de l'armée est dans la « place , et il ne reste sur l'autre bord que la tourbe des pèle- « rins à pied ; puis l'eau court avec tant de violence que per - « sonne ne pourrait passer , sans compter que les Toulousains
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« s'eih viendraient peut-être, et vous tueraient ainsi que les « autres. Mais le comte reprit : .4 Dieu ne plaise que Je fasse « selon votre conseil.' Les pauvres du Christ sont exposés à la « mort et au glaive, et je resterais dans le fort! Qu'il en soit de « moi comme il plaira à Dieu; je m'en irai avec eux. Et, sor- « tant aussitôt , il traversa le fleuve, rejoignit les piétons, et « resta avec eux, n'ayant que quatre ou cinq chevaliers, autant « de jours qu'il eu fallut pour réparer le pont, et pour que tous « pussent passer le fleuve (l). »
Une autre fois, il recueillit des malheureux qu'on avait fait sortir d'une place assiégée comme autant de bouches inutiles , et fit garder avec le plus grand soin l'honneur des femmes prisonnières.
L'armée des croisés se mit en marche pour aller assiéger a^'/umet. Béziers,dont le vicomte protégeait les hérétiques. La ville fut prise d'assaut, et les vainqueurs égorgèrent vingt mille personnes au son des cloches , sans distinction d'âge ni de sexe; sept mille d'entre elles furent brûlées dans l'église où elles s'étaient réfugiées. Tuez-les tous, disaient les capitaines , à qui l'on demandait comment distinguer les catholiques ; tuez- toujours, Dieu saura bien reconnaître ceux qui sont à lui.
A cet exemple terrible, tous les habitants des autres villes s'enfuirent dans les montagnes. Raymond Roger, vicomte de Béziers , neveu du comte Raymond, se réfugia dans Carcassonne, ville bien fortifiée, mais où la foule des fugitifs était si grande qu'on ne pouvait espérer de prolonger la résistance. Pierre II d'Aragon , sou parent , vint intercéder pour lui auprès des croisés , et obtint du légat qu'il pourrait sortir accompagné de douze personnes avec armes et bagages ; mais , aussi généreux que vaillant, Roger répondit : Je me laisserai écorcher vif plutôt que d'abandonner des malheureux en péril à cause de moi.
Beaucoup d'assiégés parvinrent à s'échapper par un conduit souterrain qui conduisait à trois lieues de distance. Les autres durent sortir de la place, nus et dépouillés de tout. Parmi les hérétiques trouvés dans la ville , cinquante furent pendus et quatre cents brûlés. Raymond Roger, arrêté malgré le saufconduit avec lequel il était sorti, fut déclaré déchu de son rang ; il mourut ou périt peu de temps après , en recomman-
(1) PiEiiRE deVaix-Cbunw, cliap. 68, historien, et l'un des acteurs de celle croisade.
dant son fils, âgé de deux ans, au cenate de Foix , du même nono que lui , et l'un des albigeois les plus ardents. Ce seigneur, s'étant mis à leur tète , releva leur fortune en même temps que déclinait celle de Moutfort, Ses fiefs avaient été offerts à ce dernier, s'il voulait s'engager à poursuivre l'entreprise; mais les croisés se dispersaient , comme il arrivait dans toutes les guerres de cette époque , et Montfort se trouva réduit à quatre mille Bourguignons et Allemands; bientôt même il ne lui resta plus que ceux qui étaient à sa solde.
Alors Raymond de Toulouse, voyant que la pénitence humiliante qu'il avait subie ne lui assurait pas même la possession paisible de ses Etats , s'enfuit à Rome pour demander justice a Innocent lîl, et lui faire connaître combien ses intentions avaient été mal remplies. Le pape, après avoir entendu les griefs des Provençaux, ordonna d'instruire dans les règles le procès de Raymond sur l'assassinat de Pierre de Casteinau , afin qu'il obtint réparation solennelle s'il était innocent, se réservant, dans le cas contraire, de décider à son égard. Il recommanda surtout la célérité; mais l'instruction fut, au contraire , traînée en longueur par les subtilités et les calculs de l'archidiacre de Paris , Theudis , qui était un légiste habile. Enfin il fut enjoint au comte d'accepter, sans autre alternative , les conditions suivantes :« 11 déposera les armes et indemnisera l'Église des dommages soufferts ; ses sujets devront se vêtir de deuil en signe de pénitence , et ne manger que deux sortes de viandes ; il sera tenu d'expulser tous les hérétiques ,de consiiiner ceux qui seraient réclames par le légat, et de démolir leiu-s châteaux. Les nobles ne pourront plus habiter dans la ville ni dans les places fortes; tout chef de famille sera soumis à une taxe de (juatre derniers , payables au légat; enfin le comte devra solennellement s'engager à faire le pèlerinage de .lérusalem, et n'en revenir qu'avec une permission spéciale, le légat et Montfort devant lui restituer ses Etats quand il leur plaira. »
Raymond frémit et versa des larmes; alors, réduit au désespoir, il résolut de tenter la chance des armes. Aussitôt l'excommunication fut lancée contre lui comme hérétique et apostat , et l'on déclara que ses domaines appartiendraient au premier occupant.
Une nouvelle armée avait été amenée à Montfort par sa femme, Alix de Montmorency ; beaucoup de seigneurs vinrent