CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS
son assentiment à ces actes, et voulut qu'un concile général en décidât. Raymond s'y présenta avec son jeune fds, que le pontife accueillit paternellement. Eclairé alors sur les violences des légats, de Foulques et de Mouttort, le pontife intercéda en faveur du comte de Toulouse; mais le clergé du Languedoc, qui s'était rendu à l'assemblée, soit animosité, soit persuasion que l'hérésie ne pouvait être extirpée qu'en sacrifiant cette famille, repoussa toute clémence à son égard (l). Les États de Raymond passèrent donc à Montfort, qui fut tenu de lui payer annuellement quatre cents marcs d'argent (21,000 fr.) ; ses autres domaines de Provence devaient rester sous la garde de l'Eglise, jusqu'au moment où ils pourraient être restitués au jeune Raymond à l'époque de sa majorité. Le pape prodigua les consolations à ce dernier, et lui assigna le Comtat Venaissin, Reaucaire et la Provence ; comme il lui répétait sans cesse : Prends patience jusqu'au nouveau concile, le jeune Raymond lui demanda : Et si en attendant je cherchais à recouvrer monimtrimoine? Le pape lui donna sa bénédiction (2).
(1) Quand le saint-père eut entendu les uns et les autres, il fit un grand soupir... Ayant pris un livre , il montra à tous comme quoi ce serait grand tort (le ne pas rendre les terres et seigneuries enlevées à ces barons... Je vois bien et reconnaia qiCun grand tort a été fait à ces seigneurs et princes, mais f en suis innocent et n^en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qxCon leur a fait souffrir ces dommages... carie comte Raymond est toujours venu à moi comme fils obéissant, de même que les princes qui sont avec lui Un grand clerc, ayant nom maître Theudis, montra au saintpère tout le contraire de ce que lui avait dit Parclievêque de Narbonne : Tu sais bien les grandes fatigues soutenues par le comte de Montfort et par le légat , avec grave péril de leur personne , pour convertir le pays de ces princes, tout rempli d'hérétiques. Or , à présent qxi'ils les ont détruits, et chacun peut voir avec quels efforts, tu ne peux user de rigueur avec ton légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne cause pour tenir leurs terres, et tu lui ferais nn fort grave en les lui ôtant , parce que jour et nuit il s'emploie pour V Eglise et pour ses droits. Le saint-père, ayant oui et écoulé chacun, répondit qu'il savait bien le contraire, étant informé comment le légat avait détruit les bons et les justes , et laissé les mé- (•bants impunis; tellement que chaque jour lui arrivaient des plaintes contre le légat et contre le comte, etc., etc. Qu'ils auraient beau dire et faire, il ne dépouillerait personne , Dieu ayant dit de sa propre bouche que le père ne
doit pas payer pour les iniquités du (ils, ni le fils pour celles du père
Quant au fils, si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je lui en donnerai d'autres avec lesquelles il recouvrera le reste. CuROMQLE LANCiEDOciENNK, daus Ics Preuvcs dc l'Hist. du Languedoc.
(2) Ep. 14, du 19 mai 1219, ap. Ravnaldi, n° 44. «Or l'histoire racontée!
Ce fut pourtant sur Rome que l'on fit tomber tout l'odieux de cette expédition. Les troubadours, qui avaient associé leurs ■voix à celles des prédicateurs de la croisade pour la terre sainte, se mirent alors à maudire les promoteurs de la guerre contre les hérétiques. Dans ces interprètes des passions populaires, se manifeste cet esprit d'opposition, de raillerie, d'hostilité que ne rencontrent pas, dans l'histoire du moyen âge , ceux qui n'en puisent les documents que dans les froids récits des chroniques. Je ne m^ étonne point, Rome, s'écrie un de ces poètes méridionaux, si le monde est dans l erreur, puisque tu as mis le siècle entravait et en guerre; car mérite et miséricorde sont mis à mort et ensevelis partes mains... Tu règnes perver sèment, ô Romei puisse Dieu t'ahattre et précipiter ta ruine, toi qui règnes par le mensonge et V argent... Rome, tu es en proie à la fougue de tes prédications traîtresses contre Toulouse ; tu ronges laidement les mains, à la manière des serpents affamés, aux petits et aux grands... Rome trompeuse, ta convoitise t'égare; à tes brebis tu tonds de trop près la laine; mais que le Saint-Esprit, qui reçut chair humaine, entende mes prières et te coupe les bras, Rome; car tu es fausse et méchante envers nous.
Le légat Arnaud Almaric s'était investi lui-même de l'archevêché et du duché de Narbonne, au grand déplaisir de Simon de Montfort, qui prit le parti de l'assaillir, et occupala ville de vive force. Alors l'archevêque excommunia le chef des croisés; mais
(lit que, quand le fils du comte Raymond fut demeuré quarante jours à Rome, il comparut avec les barons et seigneurs devant le saint-père. S'étant pr^'-senté et ayant fait les saluts en jeune homme sage qu'il était et bien élevé, il demanda congé pour s'en retourner. Quand le saint-père eut ouï ce que le jeune comte voulait lui dire et montrer, il le prit par la main et le fit asseoir à son côté ; puis il se prit à lui dire : Mon fils, écoule que je te parle, et, si tu fais comme je vais te dire, tu ne failliras en rien. En premier lieu, aime et sers Dieu, et d'autres ne reçois aucun bien. Si quelqu'un veut fenlever ce qui est à toi , défends-le , et ainsi tu auras beaucoup de terres et des seigneuries. Et, afin que tu ne restes pas nu dépourvu, je te donne le Comtat Venaissin avec toutes ses dépendances , la Provence et Beaucaire pour ton entretien, ju.'iqu''à ce que la sainte Église ait réuni le concile. Alors tu pourras repasser les monts, pour avoir raison dece que tu demandes contre le comte de Montfort. Le jeune homme remercia le saint-père du don, et ajouta : Seigneur, si je pouvais recouvrer ina terre du comte de Mon/fort et de ceux qui l'occupent, je te prie , seigneur, de ne pus ni'en savoir mauvais gré et de ne pas te courroucer contre moi. Le saint-père lui répondit : Quoi que tu Jasses, Dieu te permet de bien commencer et de mieux finir. Chrom^lk languedocienne.
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celui-ci n'en tint aucun compte tant que le pape ne se fut pas prononcé contre lui. Philippe-Auguste lui donna l'investiture des domaines dont il se trouvait en possession. Mais le jeune Raymond, s'étant rendu en Provence avec son père, y fut bien accueilli ; secondé par les seigneurs du pays et les villes de Marseille, d'Avignon, de Tarascon, de Beaucaire, il put repousser les attaques de Montfort. Simon, accusant alors les Toulousains d'avoir pris parti pour Raymond, vint mettre le siège devant leur ville. Ils lui opposèrent en vain une résistance courageuse; Montfort les contraignit à capituler, puis viola les conventions et les massacra sans pitié. Les Toulousains, réduits au désespoir, s'entendirent alors avec Raymond le père, qui pénétra dans la ville avec un bon corps de troupes, et appela à son aide parents, amis, tous ceux qui avaient souffert.
Montfort ne tarda point à revenir assiéger la ville; mais il fut g'*Jfn tué sous ses murailles, et ses soldats, débandés, se dispersèrent. A mairie, son fils, fut proclamé son héritier par les croisés, à la tète desquels se mit Louis, fils de Philippe-Auguste., qui venait de vaincre les Anglais. Alors recommencèrent les victoires et les dévastations. Toulouse, assiégée de nouveau, dut sa délivrance 1219. aux ardeurs brûlantes de son soleil et à la vaillance de Raymond. 1222. Ce jeune prince étendit ses conquêtes, mais il mourut au milieu de ses succès, et il ne se trouva personne qui osât clouer une planche sur son cercueil , jusqu'au moment où il dut la sépulture à cette révolution qui dispersa les cendres de tant d'autres princes.
Philippe-Auguste avait refusé l'offre que lui faisait Amalric de lui céder toutes ses possessions; mais, après la mort de son père, Louis VIII, plus ardent et moins réservé, l'accepta, et, à la suggestion du pape Honorius III, il poursuivit l'expédition contre Raymond VU, qui avait cherché en vain à se concilier les grands vassaux. Le roi entra à Lyon avec cinquante mille chevaux et cent mille hommes de pied ; un grand nombre de villes se hâtèrent de faire leur soumission ; Avignon fut démantelée; 1226. trois cents hôtels, qui étaient autant de châteaux forts, furent démolis, et des amendes imposées aux habitants.
Louis mourut peu de temps après, et la guerre continua, avec des chances diverses, entre Raymond VII et Humbert Vide Beaujeu, chargé de gouverne^ les pays conquis. En représailles de la cruauté de Raymond, qui faisait mutiler ses prisonniers, Humbert poussa la guerre avec une férocité méthodique, rava-
géant tout et arrachant les vignes, richessse du pays. Le jardin du Midi aurait été bientôt réduit de la sorte à n'être plus qu'un désert, si Raymond eût différé à se soumettre entièrement.
La paix fut conclue par la médiation de Thibaut IV, comte de Champagne, troubadour fameux. Raymond promit d'être fidèle il l'Eglise et au roi de France ; de ne persécuter aucun croisé ; de continuer la guerre contre les hérétiques', fussent-ils ses amis ou ses parents, et de les faire rechercher rigoureusement, en donnant deux marcs d'argent la première année, et deux les années suivantes à quiconque en arrêterait un, condamné comme tel par l'évêque; de bannir les juifs, de restituer à l'Église les biens enlevés, de payer les dîmes, et dix mille marcs pour réparation des dommages causés aux ecclésiastiques. Il dut fournir, en outre, l'argent nécessaire pour entretenir à Toulouse quatre maîtres de théologie, deux de droit canon, deux de grammaire et six maîtres es arts ; enfin, prendre la croix pendant cinq ans. Il confirma à la France la possession du bas Languedoc, et assigna Toulouse en dot à sa fille, qui fut fiancée à un fils de France. La haute Provence fut donnée à l'Église, et c'est de là que date le droit des papes sur le comtat d'Avignon.
Raymond VII jura d'observer ce traité devant la façade de Notre-Dame de Paris; puis il fut conduit en chemise au maitreautel, où il reçut l'absolution, à la condition de se constituer prisonnier, pendant six semaines, dans la Tour du Louvre.
Ainsi finit cette guerre des Albigeois, suscitée sous des prétextes religieux, et poussée au plus haut degré d'acharnement par des antipathies nationales ; les deux partis se souillèrent donc de méfaits atroces, renouvelés au temps de Louis XiV dans la guerre des camisards, dernier acte de cette tragédie (l). Les troubadours accompagnèrent de leurs derniers chants ces sanglantes collisions, tantôt gémissant sur les villes renversées, tantôt jetant l'insulte aux Français, tantôt excitant le comte de Toulouse à venir reprendre son héritage sur les cadavres des Français du nord, toujours détestés des Provençaux. Puis le silence de la tombe succéda aux sirventes des poètes et à l'activité industrieuse des commerçants.
Le loi de France, saint Louis, s'efforça d'appliquer à la Pro-
(1) On a calculé que dans celte expéc^jtion sanglante des camisards, entreprise au commencetiient du siècle passé , sons le règne du grand roi, il périt cent mille insurgés, dont un dixième par le feu, la roue et la corde.
vence les mesures contre l'hérésie en vigueur dans le royaume, où elle était considérée comme un crime d'Etat et punie de mort; du reste, tel était le droit commun dans tout l'Occident, et l'on croyait qu'il convenait d'autant plus à la Provence que l'hérésie y avait régné longtemps.
Le cardinal Romano de Saint-Ange accompagna Raymond à Toulouse, pour veiller à l'exécution des traités. Afin d'ohtenir l'extirpation de l'hérésie, on réunit un concile, où il fut décidé que les évêques désigneraient, dans chaque paroisse, un prêtre avec deux ou trois laïques, lesquels jureraient de rechercher les hérétiques et de les signaler aux magistrats ; que quiconque en cacherait un serait puni, et qu'on raserait la maison où il aurait trouvé asile.
Telle est l'origine du tribunal de l'inquisition, que l'on peut considérer (et il ne faut pas s'en étonner) comme un véritable progrès; car il remplaçait les tueries en masse et les tribunaux sans droit de grâce, inexorablement attachés à la lettre de la loi, tels que ceux qui étaient institués en vertu des décrets impériaux. Ce tribunal admonestait par deux fois avant d'intenter aucune procédure, et n'ordonnait l'arrestation que des hérétiques obstinés et des relaps; il acceptait le repentir, et souvent il se contentait de châtiments moraux, ce qui lui permit de sauver beaucoup de personnes que les tribunaux ordinaires auraient condamnées. Aussi les templiers, à l'époque de leur célèbre procès, demandèrent-ils hautement à être soumis à l'inquisition.
Le concile de Béziers détermina les règles à suivre dans ces sortes d'affaires; il voulut qu'on appliquât d'abord l'huile et Je vin sur les plaies, de même qu'au blessé de l'Évangile. Un hérétique était- il dénoncé, on devait lui assigner, pour venir à résipiscence, un délai de grâce, passé lequel on le considérait comme rebelle. 11 était admis à se disculper; si ses excuses paraissaient insuffisantes, le châtiment devait suivre immédiatement, sans qu'il pût toutefois être condamné que sur son aveu, ou d'après des preuves convaincantes. « La mémoire de ceux qui mouraient dans l'hérésie restait infâme (1). »
En dépit d'une double oppression politique et ecclésiastique, les Toulousains se révoltèrent encore, et leurs capitouls chassèrent les chapelains qui servaient d'assesseurs à l'inquisition; mais la ville fut prise de nouveau et soumise. Grégoire IX pro-
(() L\BRE, tome XI, p. 077-G8S,
JUST. INIV. — T. \l. - 11
testa contre les atrocités renaissantes, et il écrivit eu ces termes à Pelage, évêque d'Albano : « La volonté de Dieu est qu'on maintienne la liberté de son Eglise de manière que la mansuétude n'empêche pas de se défendre, mais sans que la défense dépasse les limites de l'humanité. Dieu ne veut ni supplices ni richesses, mais le retour de ceux qui s'égarent. Il est indigne de l'armée du Christ de tuer et de mutiler des hommes en déformant l'image du Créateur; il suffit de les garder de telle sorte que l'esclavage leur soit plus utile que la liberté dont ils abusent. » 11 finit eu lui ordonnant d'empêcher toute persécution (1).
Alors les Albigeois, dispersés de tous côtés, rentrèrent dans leurs foyers. Beaucoup de moines furent égorgés, et le pajs secoua de nouveau le joug français ; mais les armes rétablirent l'ordre, c'est-à-dire l'oppression, et Grégoire IX organisa véritablement l'inquisition eu étant l'instruction des procès auxévêques pour la réserver aux frères prêcheurs. Gauthier de Marnes, évêque de Tournay, légat pontifical, établit deux inquisiteurs dans toutes les villes où les dominicains avaient des couvents. Le pouvoir de l'inquisition s'étendit sur tous les laïques, y compris les gouvernants ; le pape, ses légats et le haut clergé échappaient seuls à sa juridiction. A son arrivée dans une ville, l'inquisiteur en donnait avis aux magistrats, en les invitant à se rendre auprès de lui. Aussitôt le principal d'entre eux prêtait serment de faire exécuter les décrets contre les hérétiques, d'aider à les découvrir et à les arrêter; si quelque oflicier du prince désobéissait, l'inquisiteur pouvait le suspendre et l'excommunier; il avait même la faculté de mettre la ville en interdit.
Les dénonciations n'avaient leur effet qu'après qu'on avait attendu si le prévenu se présenterait volontairement; le délai passé, il était cité à comparaître, et l'on entendait les témoins en présence de deux ecclésiastiques et du greffier. Si l'instruction préparatoire fournissait la preuve du délit, les inquisiteurs ordonnaient l'arrestation de l'accusé, que ne protégeaient plus ni privilèges ni asile. Une fois détenu, personne ne communiquait plus avec lui; on procédait à la visite de son domicile, et le séquestre était mis sur ses biens.
S'il niait le crime qu'on lui imputait, il était considéré comme obstiné. Dans les pièces de la procédure qui lui étaient commu-
(1) Ep. 14 du 19 mai 1229, ap. Ravnaldi, n" 44.
niquées, on taisait le nom du délateur et des témoins; mais on lui donnait un avocat.
Dans les monarchies théocratiques, telles qu'elles étaient au moyen âge. la religion se confond av(^c la politique; l'hérésie est donc justiciable du bras séculier. Nous ajouterons, nona titre de justification, mais d'éclaircissement, que les individus punis par l'inquisition l'étaient pour d'autres délits, qu'on châtierait encore aujourd'hui; maintenant, avaient-ils ou non commis ces délits? comme dans tous les procès, il est difficile de l'assurer. Un tribunal de cette espèce une fois institué ne pouvait valoir mieux que les autres tribunaux de la même époque ; aussi vit on se renouveler tous les moyens en usage dans les procès de Rome païenne : les chicanes, la torture et les supplices les plus atroces. Nous n'aurons que trop souvent à déplorer de semblables horreurs, qui, au surplus, valurent à l'Église plus de détracteurs qu'elles ne lui enlevèrent d'ennemis.
Heureux ceux qui, comme nous, sont venus dans un temps où la religion n'emploie d'autres armes que la persuasion et la prière! mais comment prétendre qu'il en pût être ainsi à une époque où l'ignorance, la passion, les convictions profondes, poussaient tout principe à l'extrême? Comment l'exiger alors, si dans les siècles bien plus civilisés, et au nom de la liberté de conscience, nous voyons non desmassacres dans les accès de la colère, mais des procédures régulières intentées contre les dissidents, et aboutissant à la peine capitale (l)? Dans les temps de foi, on
(>)Sans rappeler même Michel Servet , brûlé, Jacques Gruel, décapité Boizec, exilé, Valentin Gentil, condamné à mort et ne devant son salut qu'à sa rétractation, Calvin établit en principe que l'on peut tuer les hérétiques. Voyez son livre Fidelis expositio erroncm Michaelis Serveii, et br'evis eorumdem refutaiio, tibi docetur jure gladii coercendos esse hœrelicos (1.554); et le doux Mélanchthon , dans la lettre 187, adressée à Jalvin; dit : Affirmo etiam vestros magistratus juste fecisse quod hominem blusphemum, re ordine judicata, inierfecerunt. Voltaire fit non-seulement brûler à Genève V Emile de Rousseau, mais décréter l'arrestation de l'auteur. AI. Guizot a publié, dans ie Mxisée des protestants célèbres, une notice sur Calvin, où, à propos du supplice de Servet , il dit : « L'idée générale selon laquelle Calvin agit en brûlant Servet était de son siècle , et ou a tort de la lui imputer. » Page 99.
Nous lisons, dans un article récent du Foreign Qualerley review, sur les juifs de Pologne : « Aux yeux d'une saine pliilosopliie, les États ne sont pas des agglomérations d'hommes rassemblés par hasard, mais une réunion d'êtres vivants admirablement tonnée, et qui doivent à Dieu leur existence. S'ils fout partie de l'État par le corps, ils appartiennent par l'âme à l'Église, dont
iCìi DOUZIÈME ÉPOQUE.
ne connaît pas d'autre moyen de conserver son culte que de détruire celui des autres. C'était là d'ailleurs une mesure de guerre; or, nous admirons le soldat qui, dans la mêlée, tue le plus d'ennemis, tandis que nous le prendrions en horreur si, en temps de paix, il menaçait les jours d'un de ses concitoyens. Quoi qu'il en soit, nous doutons que l'inquisition, dans les quelques siècles de sa durée, ait tué autant de personnes que l'Angleterre en a fait périr dans l'espace de onze ans, en Irlande, pour convertir le pays au protestantisme (de 1641 à 1652). Ni l'Angleterre ni l'inquisition ne sont parvenues à leurs fms, parce que la conscience, cette flamme intérieure de la volonté, résiste à la force et se ravive dans la lutte.
L'inquisition s'est rendue exécrable aux yeux des vrais chrétiens par les reproches qu'elle a attirés sur la religion, et parce qu'elle a paru justifier les plus graves inculpations; mais, outre qu'elle fut en réalité beaucoup moins terrible qu'on ne l'a faite, elle se proposait du moins un but moral, différente en cela des institutions qu'on lui a substituées en d'autres temps... Si elle restreignait la pensée, elle le faisait ou croyait le faire pour le salut des âmes, et non pour le seul avantage d'un pouvoir dominant; du reste, ses terribles exécutions n'ont pas empêché la venue des grands et libres penseurs.
La science du droit alors renouvelée, et, ce qui est pire, les subtilités des écoles furent appliquées aux procédures des tribunaux ; le progrès de la doctrine servit donc à pervertir les formes judiciaires, d'autant plus que l'âge le plus odieux de l'inquisition est celui qu'on appelle le siècle d'or, c'est-à-dire le seizième siècle; or, pendant ce siècle, on procéda de la sorte,
ils sont membies. En conséquence, tous les membres d'un État doivent appartenir à une seule et môme Église, et, cliaqne fois que le contraire arrive, il en résulte affaiblissement pour l'État, qui cesse de subsister par sa vitalité propre , et est obligé de clierdier un appui nu-debors. »
Enfin M. Lerminier, dans un pompeux clo^^e de Calvin ( Revue des Deux Mondes, 15 mai 1842), s'exprime ain>i : « H se considérait comme l'organe •< prédestiné de la vérité divine; ainsi les objections et les critiques qu'on lui « opposait prenaient à ses jeux le caractère d'impiétés et de blasphèmes. Il « confondait sa cause avec celle de Dieu, et c'est ainsi que la persécution de « ses adversaires devenait pour lui un devoir... Puisque les hommes croyaient n fermement qu'ils vengeaient Dieu, pouvaient-ils moins faire que de s'tìter la « vie les uns aux autres? » Selon cette doctrine, il ne resterait (ju'à examiner si l'Église avait au moins autant de motifs que Calvin pour se croire in><pirée de Dieu.
non-seulement contre les hérésies, maiscouti-e les enchantements, les sortilèges et autres méfaits inventés par les imaginations en délire.
L'Église, d'ailleurs, n'approuva jamais en concile cette institution, bien qu'elle n'ait pas montré cette horreur que l'esprit évangélique commande , et qu'elle la regardât comme une arme de légitime défense et un moyen de prévenir des maux trèsgraves. Surtout il faut bien se garder de la confondre avec l'inquisition espagnole, instrument politique , tout au service des rois ; en effet, Ferdinand et Isabelle, autorisés par le pape à nommer les inquisiteurs, les installèrent avec un appareil de rigueur extraordinaire, que pouvait excuser d'abord la nécessité d'extirper du sol cette race maure qui avait coûté à l'Espagne tant de siècles de guerre (1). Léon X ordonna que les procédures fussent adoucies; mais Charles- Quint insista si vivement qu'elles restèrent dans toute leur rigueur. L'inquisition étant même tombée en désuétude dans la Sicile, il la fit revivre en 1543 ; on connaît ses efforts pour l'établir aussi à Naples et dans le Milanais, où elle fut repoussée de vive force. Jean III sollicita Clément VII delà lui accorder pour le Portugal, et le pon- "'^'• tife, malgré ses hésitations, dut enfin y consentir (2). i^^e.
(1) L'inquisiteur Louis de Géram en écrivit l'histoire (Madrid, 1589); il en fait remonter l'institution jusqu'au paradis terrestre, et porte à 100,000 le nombre des hérétiques brûlés. Liorente , qui passe généralement pour exagéré, évalue dans une lettre à M. Clausel de Coussergues , publiée en 1824, le nombre des personnes condamnées à mort par l'inquisition espagnole, depuis 1481 jusqu'en 1788, à trente-quatre mille trois cent quatre-vingt-deux, à dixsept mille sept cent quatre-vingt-dix les personnes brûlées en effigie, et à deux cent quatre-vingt-onze mille les personnes incarcérées. Moreau de Jonnès s'exprime ainsi : « Le pouvoir royal ne vit d'autres moyens de consolider ses victoires que de détruire cette population qui, eu subsistant, pouvait un jour le compromettre. Ferdinand et Isabelle ne recoururent pas , comme Charles IX, à une Saint-Barthélémy; ils se bornèrent à chasser les Maures au lieu de les égorger, et instituèrent l'inquisition , qui exécuta le massacre en détail. Ce tribunal, dans l'origine, lut évidemment une institution politique contre la population maure, qui, bien que vaincue , était maîtresse du pays, de son industrie et de ses richesses. Il y arriva par des moyens à l'aide desquels les déceinvirs de Rome et les inquisiteurs d'État de Venise réussirent à soutenir un pouvoir tyrannique , sauf <ju'au lieu de tomber sous la hache du licteur ou de mourir lentement sous les plombs, les victimes étaient brûlées vives. »
(2) Ces faits sont énoncés dans un rapi)orl soumis à la junte des cortes d'Espagne en 1812.
lt)6 DOUZIEME EPOQUE.
L'empereur Charles-Quint disait à Philippe JI dans son testament : Je lui recommande surtout de combler de faveurs et d'honneurs l'office de la sainte inquisition, instituée divinement contre les hérétiques, 11 ajoutait dans le codicille : Je lui demande instamment, de la manière la plus forte, et je lui ordonne comme un père aimé , au nom de son affection respectueuse pour moi, de se rappeler une chose de laquelle dépend le salut de toute l'Espagne, savoir^ de ne jamais laisser les hérétiques impunis, et pour cela de combler défaveurs l'office de la sainte inquisition, dont la vifjilance accroît la foi catholique dans ces royaumes, et y conserve la religion chrétienne (1).
Philippe II n'oublia point l'avertissement paternel, et c'est à lui réellement qu'il faut attribuer ce qu'on appelle l'inquisition espagnole. Aucun ordre ne pouvait émaner sans l'assentiment du roi ; elle était tellement indépendante des dominicains et des papes que le dominicain Caronza, archevêque de Tolède, ayant dit : Je me trouve toujours entre mon plus grand ami et mou plus grand ennemi, entre ma conscience et mon archevêché, » l'inquisition le fît arrêter, et , quoiqu'il fût réclamé par Pie IV et le concile de Trente, elle ne le relâcha qu'après huit années, sur l'ordre de Philippe II. Jamais les papes ne permirent qu'elle fût introduite à Naples. Paul III fonda ensuite à Rome la congrégation du saint office, composée de six cardinaux ; mais jamais ce tribunal ne fit couler le sang (2), bien que ce fût le temps où l'on brûlait des hommes en France, en Portugal, en Angleterre. Voilà pourquoi les esprits modérés du seizième siècle désapprouvaient l'inquisition d'Espagne, et ne demandaient que celle de Rome (3).
(1) L\-a\!,i\t)Cvi, Hist. deVinquisition; AmsieTàxca, 1692.
(2) Bergier, Dict. tlicol., liiquisit. Les encyclopédistes ont rc[)rocIié ,à l'inquisition espagnole d'avoir abusé « dans une juridiction oi'i les Italiens, ses invei^teurs, usèrent de tant de douceur. »
(3) Nous trouvons dans la trailuction espagnole de VHist. iiniiK de Sr-gur, par don Albert Lista, une explication assez juste de l'inquisition. « Pondant huit siècles, le principe religieux soutint la grande querelle des chrétiens contre les mahoniétans. Le christianisme , érigé en puissance politiiiue et visible, arma la France sous Charles Martel, dans les plaines de Tours, délivra la Sicile et l'Italie dn pouvoir des Sarrasins , civilisa les provinces du Nord et du nouveau monde, donna la première idée des parlements pai' les synodes où les évoques représentaient les Églises, et q!ii, dans plusieurs pays, cumme eu Espagne, portèrent le nom de conciles. Il répandit le goût et l'étude du droit romain; il créa la suprématie des pontifes, précipita l'Europe entière contre
INQUISITION. \ 6'i
Dès les premiers temps de son institution , l'inquisition ne manqua point d'occupation , même hors du Languedoc. Les frères apostoliques de Segarello prêchèrent et pratiquèrent la communauté des biens. Le synode parisien de 1209 condamnait des panthéistes qui avaient soutenu publiquement que toutes les choses faites par l'amour sont pures, puisque l'esprit qui agit en nous comme Dieu ne saurait pécher; que les enfants procréés avec des femmes de la même croyance n'ont pas besoin de la grâce du baptême. Amaury de Paris enseignait que nul chrétien ne pouvait se sauver à moins de se croire membre de Jésus-Christ, et que le christianisme avait trois époques , distinguées par le règne successif des trois personnes de la Trinité : celui du Père durant la loi mosaïque, celui du Fils dans les cérémonies et les sacrements , enfin celui du Saint-Esprit, où, le culte extérieur devenant inutile, les élus rendront à Dieu un culte de pur esprit : alors chacun se sauvera par la grâce, dont l'effet sera de rendre méritoire ce qui, sans elle, serait un péché. Ce quiétisme, accusé même alors d'impureté et de vice, se répandit dans les diocèses de Paris, de Troj'es, de Langres, et les chefs, mis sous la main de l'archevêque, furent livrés au bûcher.
Dans les pays du Rhin, parmi cette population renfermée dans les ateliers humides et malsains des tisserands de Gand, d'Ypres, de Bruges, l'hérésie prit les formes et les pratiques du mysticisme; elle pouvait donc devenir redoutable en cas d'insurrection de la part de gens déjà organisés sous les chefs.
l'Asie, et découvrit aux yeux des peuples occidentaux les éléments de l'ancienne civilisation dans ces contrées mêmes où ils allaient chercher la mort pour leur Dieu. Personne ne pourrait nier que, dans l'Occident européen envahi par les harhares, la religion ne lût une puissance politi(iue au moment où tombaient tous les autres principes conservateurs ; mais comment concevoir une force politique sans pouvoir coercitif? 11 était nécessaire de |)romuiguer des lois directes contre les transgresseurs de la religion. Or ces lois furent sévères ; car l'hérésie était un crime de haute trahison contre la première autorité de l'État. Ce fut un devoir de faire la guerre aux hérétiques et aux idolâtres pour la môme raison qu'une puissance la fait à ses ennemis. Le christianisme ne soutenait pas ces hostilités par lui-môme et pour lui-même, car il ne reconnaît d'autres armes que la persuasion; c'était la société qui défendait en lui sou dernier lien. Quiconque méditera sur celte vérité pourra réduire à leur jusie valeur les diatribes et les sarcasmes des philosophes du dix-huitième siècle contre l'intolérance et le fanatisme, contre les guerres religieuses et les supplices qui en fnrenl la suite; on verra que ces tristes vengeances n'eurent d'autre motif que la défense sociale, et que la société avait choisi pour principe et [lour centre l'unique élément politique qui subsistât. »
168 DOUZIÈME ÉPOgUE,
Le prêtre Conrad de Marbourg parcourut l'Allemagne pour informer contre les hérétiques ; ceux qui confessaient leur erreur étaient soumis à des pénitences canoniques, et l'on brûlait quiconque persistait, sans épargner ni dames ni seigneurs. Cette rigueur fut regardée de mauvais œil par les archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne, qui prièrent Grégoire IX de mitiger ce zèle excessif ; à la fin, des habitants de Marbourg tuèrent l'inquisiteur, et la diète accorda aux accusés d'hérésie les formes de la procédure ordinaire.
Les croisades contre les mécréants ne manquèrent pas non plus dans ce pays. Les Stedinger, tribu des Frisons, s'étaient maintenus indépendants dans le pays qui forme aujourd'hui les provinces deGroningue, d'Ostfrise et d'Oldenbourg; exempts de toute obligation féodale, ils ne payaient point les dîmes au clergé. Afin de les soumettre, le comte d'Oldenbourg éleva des châteaux dans leur pays ; mais ils les démolirent, rompirent les digues, et se renfermèrent dans leurs marais. Grégoire IX raconte que, parmi cette peuplade, le néophyte était mis en présence d'un crapaud aussi gros qu'une oie , que certains d'entre eux baisaient sur la gueule, et d'autres à l'extrémité opposée ; puis, qu'il voyait apparaître un homme pâle , aux yeux noirs , n'ayant que la peaU et les os ; que le novice le sentait froid comme glace en le baisant, et qu'après ce baiser il oubliait entièrement la foi catholique. Alors on célébrait un banquet à la suite duquel un chat sortait de derrière une statue. L'initié le baisait au derrière; le président de l'assemblée et les autres personnages les plus dignes faisaient de même, tandis que les imparfaits ne baisaient que le maître. Après le serment d'obéissance , les lumières étaient éteintes, et les assistants se livraient à toutes les impuretés. Chaque année , ils s'approchaient de la sainte table ; mais ils emportaient l'hostie chez eux, où ils la jetaient dans un lieu immonde. Ils croyaient en Lucifer (c'est toujours le pontife qui parle), prétendant qu'il avait été chassé injustement du ciel, où il devait rentrer glorieux un jour (i).
Le pape publia donc contre eux une croisade ; assaillis par les ducs et les comtes voisins, à la tète de quarante mille hommes, ils furent entièrement défaits. Il en périt une partie; le reste
(1) Lettre (lu 13 juin 1233, à l'évéque de Mayence; VU, 177, ap. Raïnaldi, année 1233.