CHAPITRE VII
FRÉDICRIC II.
Le pape avait vu Constantinople assujettie à ses lois; il était sorti triomphant de la guerre des Albigeois et de la lutte contre l'empereur Othon et le roi d'Angleterre : cette ile, sous sa protection, avait obtenu la grande Charte , sauve-garde de la liberté; les villes toscanes avaient formé une confédération , et les Espa-
(1) VÀve Maria ne devint général que vers 1240.
(2) FKDEiîicr, Storia de' cavalieri Gaudenti.
gnols remporté, dans les plaines de Tolosa, l'insigne victoire qui les affranchissait désormais de la domination étrangère ; le roi d'Aragon demandait la couronne au pontife , et le prince anglais lui faisait hommage de la sienne; il avait affermi la suzeraineté du saiut-siége sur la Sicile, après l'avoir affranchie dans Rome ; enfin il avait créé, dans deux ordres rayonnants de jeunesse, une milice permanente, prête à exécuter tous ses commandements. La grandeur de la papauté ne s'était jamais manifestée plus splendidement que dans le quatrième concile de Latran, où les empereurs de Constantinople et d'Occident, les rois de Jérusalem, de Sicile, de France, d'Angleterre, d'Aragon, de Hongrie . de Chypre, envoyèrent des ambassadeurs, ou assistèrent en personne les patriarches d'Antioche et de Jérusalem, et par représentants ceux de Constantinople et d'Alexandrie , outre soixante et onze archevêques, quatre cent douze évêques et plus de huit cents abbés et prieurs.
Elles avaient donc porté leurs fruits, ces maximes sanctionnées par les décrétales, qui proclamaient que la puissance ecclésiastique était le soleil d'où l'autorité impériale, comme la lune dans le ciel, tirait toute sa splendeur ; or, ajoutaient les canonistes, la terre étant sept fois plus grande que la lune, et le soleil huit fois plus grand que la terre, il en résultait que la papauté était cinquante-six fois supérieure à l'empire (l).
ÌN'oubìions pas, sur ce sujet, la lettre où Innocent III expliqua les rapports du pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel (2) : « Le Seigneur, dit-il, non-seulement pour constituer l'ordre spi- « rituel, mais encore pour qu'une certaine uniformité entre la '< création et le cours des événements l'annonce comme auteur « de toutes choses, établit l'harmonie entre le ciel et la terre, « afin que la ressemblance merveilleuse du petit avec le grand, «■ de ce qui est bas avec ce qui est élevé, nous le révèle pour « créateur unique et suprême. De même qu'au commencement " du monde, il attacha deux grands luminaires à la voûte cé- « leste, l'unpour rayonner de jour, l'autre pour éclairer la nuit; « de même, dans le cours des temps, il établit au firmament de
(1) Laurentius faille pape dix-sept cent quatre fois plus élevé que l'empereur et les rois. Nous ne connaissons pas les éléments de ce calcul.
(2) Regest. 32. Il définissait le pape : Vicarius Jesu Chrisii, successor Pétri, Christus Domini, Deus Pharaonis, dira Deum, ultra hominem, minor Deo, major h ornine. Senn.de Consecr. pont.
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« l'Eglise deux dignités suprêmes, l'une destinée à resplendir le « jour, c'est-à-dire à illuminer les intelligences sur les choses <• spirituelles, et à délivrer de leurs chaînes les âmes retenues « dans l'erreur, l'autre a éclairer la nuit, c'est-à-dire à punir les « hérétiques endurcis et les ennemis de la foi pour les injures « faites au Christ et à son peuple ; à saisir le glaive pour le châ- « timeut des malfaiteurs et pour la gloire des fidèles. Mais, de « même qu'une sombre nuit enveloppe toutes choses quand la T lune vient à s'éclipser, ainsi, quand l'empereur vient à raan- « quer, la rage des hérétiques et la fureur des païens s'élèvent « avec une noire impiété. »
A ces prétentions altières les juristes en opposaient d'autres non moins absolues, attribuant aux empereurs cette autorité sans limites qui avait fait la puissance et l'opprobre de l'ancienne Rome. Les docteurs des nouvelles universités enseignaient, à l'aide d'arguments de même force, que \e Saint-Empire s'élevait au-dessus de tout ce qui existe au monde ; que, comme dans le ciel les Trônes, les Dominations, les Archanges, dépendent l'un de l'autre, de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les ducs, les ducs sur les marquis et les barons; qu'enfin il porte en main le globe pour signifier la domination sur l'univers entier.
Il était impossible, avec des prétentions si opposées, qu'on ne vit pas se renouveler la lutte entre la tiare et le sceptre, commencée par Grégoire VII, puis assoupie par un arrangement où l'empereur conserva les avantages réels, tandis que le pape, se contentant des formes, fut cependant réputé vainqueur dans l'opinion ; ce qui accrut son crédit et rabaissa d'autant celui de son adversaire. Or la querelle se réveillait, après quatre-vingts ans, plus ouvertement et dans des termes plus positifs ; car il ne s'agissait plus d'une formalité féodale, mais de savoir si l'Eglise devait ou non obéir à l'eiiipire.
Il n'y avait pas moins de différence dans les personnages que dans le fond même de la question. L'inflexible Grégoire VII n'existait plus, et à la place d'un Henri, prince débauché et méprisable, se trouvaient les princes de Souabe, nobles, généreux, beaux de leur personne, aux manières courtoises, amis des lettres, entourés d'un cortège de gentilshommes allemands qui, fidèles au roi et à leur dame, le suivaient dans ses expéditions au delà des mers ou des Alpes, aussi volontiers que dans un tournoi.
Frédéric II, prince gibelin élevé par Innocent TIF, et soutenu
par lui contre le guelfe Othon IV, était resté seul roi d'Allemagne après la mort de son rival. D'humeur enjouée, instruit, aimable, il avait tout ce qu'il fallait pour se concilier les esprits, autant qu'Othon se les était aliénés par sa rudesse. Enclin à la guerre comme les Suèves, ses ancêtres paternels, en apportant dans la politique l'habileté, la dissimulation des Normands, ses aïeux maternels, il signala par de sages dispositions les cinq années qu'il passa en Allemagne. Il réunit à la Bavière, dans la maison de Witteisbach, le palatinat du Rhin, enlevé à Henri le Lion. Ottokar Przémysl reçut de lui, par une lettre impériale, la confirmation du titre de roi de Bohème, avec la faculté de nommer les évêquesdu pays, la dispense d'intervenir aux diètes, l'exemption du tribut, sauf l'obligation d'accompagner les empereurs avec trois cents hommes à l'époque de leur couronnement, ou blende payer trois cents marcs d'argent.
Frédéric se rendit bientôt en Italie, où l'attiraient la beauté du ciel, les souvenirs de sa jeunesse, la culture des habitants ; il songeait encore à relever l'Empire en commençant par une contrée où il lui était plus aisé, avec son armée, de tenir le pape en respect que les nombreux princes et prélats d'Allemagne, ses pairs et ses électeurs.
Ayant passé les Alpes, il trouva la Lombardie bouleversée par les Guelfes et les Gibelins ; ces derniers s'étaient trouvés détournés de leur but primitif, du moment où le pape avait excommunié le guelfe Othon pour favoriser la maison de Souabe. Milan, qui continuait de haïr ces princes en dépit du pape, de même qu'elle avait commencé à les combattre avec ses bénédictions, était restée enveloppée dans l'anathème pontifical.
Les cités souveraines ne cessaient d'étendre leur domination, non plus seulement sur les bourgs environnants, mais sur les villes d'un ordre inférieur, oii elles envoyaient des podestats et dont elles exigeaient des tributs ; le morcellement du pays, reconnu par la ligue lombarde, cessait donc pour former des groupes autour de certaines villes. L'un des principaux centres pour la Lombardie était précisément Milan, qui ne discontinuait pas de guerroyer contre Pavie, Crémone, Parme, Modène; Frédéric crut donc prudent de ne pas s'y arrêter, et d'attendre des circonstances plus favorables pour ceindre la couronne de fer.
A Rome, Innocent UI avait eu pour successeur Honorius III, de la famille Savelli, ancien gouverneur de Palerme au nom de Frédéric ; pontife rempli de douceur, entre deux papes d'une
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grande énergie, il ne cessait de reeom mander aux rois une mansuétude dont il leur donnait l'exemple (l). Il avait à léelamer de Frédéric l'exécution de trois promesses faites à son prédécesseur : la restitution de l'héritage de la comtesse Mathilde, la croisade et la renonciation à la couronne de Sicile. Frédéric re- '.--<'. „
57 septembre.
nouvela cet engagement, qui lui valut d'être couronné avec sa femme; à cette occasion, il promulgua une constitution par laquelle il abrogeait toute loi contraire à la liberté de l'Eglise, et ordonnait l'extirpation de l'hérésie.
Quant à l'héritage de la comtesse Mathilde, il n'avait été recueilli en réalité ni par l'Empire ni parle pontife; car les seigneurs préposés au gouvernement de ces domaines avaient peu à peu secoué toute dépendance, en même temps que plusieurs communes s'étaient affranchies, soit par la force, soit à prix d'argent ou par leur persistance, et parmi elles Florence occupait le premier rang. En ce qui concernait la croisade, l'empereur donnait des paroles, et cherchait dans la négligence d'autres princes des excuses pour justifier le retard qu'il avait mis à l'exécuter ; du reste, il protestait de sa docilité et de ses obligations envers l'Église, à laquelle il devait tout, comme à la mère qui l'avait uourri.
Son fils Henri, en faveur duquel il aurait dû abdiquer la couronne de Sicile, entrait dans sa dixième année, quoique son père fût à peine âgé de vingt-six ans ; l'ayant fait élire roi par les princes de l'empire, il se dirigea vers la basse Italie pour rétablir l'ordre, gravement compromis dans le royaume. Il le parcourut en personne, convoquant des assemblées, publiant des pragmatiques contre le luxe et la licence des riches Siciliens, déposant plusieurs barons et les punissant de leur déloyauté; il faisait toutes ces choses sans en informer le pape, et, si celui-ci se plaignait, il l'apaisait en promettant de se croiser, promesse qu'il appuyait de l'envoi de quelques hommes et d'un peu d'argent en Palestine.
Dans la Sicile fumait encore le sang dans lequel Henri VI avait noyé les privilèges des barons ; là fermentait encore ce mélange de vieux et de nouveau, de regrets et d'espérances, qui trouble toute domination récente. Héritier de ces haines,
(I) Il écrivait au roi d'Ansldorre , Vt .snhjec(o<i siios studerei regere in spiritu lenitatis ; à celui de Bolii'iine, Siciil regem decef mansuctiim liabera (lìììmum et clementum. Regfsf., IX, IC, 25, ap. Radmkr.
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étranger, Frédéric ne pouvait s'appuyer que sur la force, et la force étrangère; outre les bandes allemandes, commandées par Marckward d'Aunewll, il réclama le concours des ennemis du nom chrétien, c'est-à-dire des Arabes; s'élançant des montagnes qui s'élèvent au centre, ces infidèles répandaient partout la dévastation, et « ils avaient tué dans l'ile plus de personnes qu'elle ne compte d'habitants. » Frédéric les dompta, et en transféra vingt mille dans la Capitanate, les établissant partie à Lucerà, partie à Nocera, ville appelée encore Nocera des Païens. Cette colonie devint très-importante pour Frédéric, à qui elle fournissait une armée à sesordres et, ce qui valait mieux, inaccessible aux passions nationales des Italiens comme aux anathèmes des papes.
Appuyé de ces auxiliaires, il put faire la loi aux feudataires ; après avoir démantelé leurs châteaux forts dans les campagnes, il en construit pour lui-même dans les villes les plus considérables, entre autres le castel Capuano, à Naples, qui, embellie et agrandie par ce prince, devint la capitale du royaume. De là vient que le nom de Frédéric y a conservé la sympathie populaire.
Mettant à profit les institutions normandes, qu'il eut soin de coordonner, il se proposa pour but constant, dans ses réformes, de procurer à l'autorité royale la vigueur qui lui manquait, en restreignant celle des feudataires, et de faire jouir les sujets domaniaux de plus grands privilèges que les serfs des barons. Il voulait que l'on considérât les hommes comme attachés à la terre qu'ils tenaient des seigneurs, et qu'ils jouissent d'une condition plus libre; que le nombre des propriétés libres s'accrût, et que les inconvénients qui provenaient des servitudes personnelles, stipulées par contrat, fussent diminués ou détruits : pensées bien supérieures à son époque, et conçues pour réaliser cette unité administrative dont notre temps se glorifie peut-être pour son malheur. Frédéric enleva aux évêques, aux villes et aux barons le pouvoir public, pour le concentrer dans ses mains et dans celles de ses officiers; il les priva de toute juridiction (l), et il appela aux diètes, en même temps que les barons et les évoques, deux bons hommes de chaque ville ou bourg, sans excepter les communes qui relevaient des seigneurs. Ces bons hommes, origine des syndics, apportaient à l'assemblée les plaintes des ba-
(1) Quod nullus prxlatus, cornes, baro o/ficiuinjustiiix gerat, Constit. Neap., I. I, t. 46.
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bitants sur la violation des lois par les officiers royaux, et exposaient les besoins du pays, premier exemple au monde d'une véritable représentation nationale. Frédéric établit partout deux jurés, choisis dans la localité, pour veiller sur les artisans, les marchands, les hôtelleries, les monnaies et les jeux prohibés. Naples, Messine, Salerno et quelques autres villes conservèrent une partie de leur ancienne constitution ; mais elles furent placées sous la tutelle royale, avec défense d'instituer en aucun lieu des communes indépendantes, de nommer des consuls, des podestats ou magistrats municipaux, sous peine de la vie (l).
Il proclama (chose inouïe dans les institutions féodales ) que les mêmes magistrats devaient prononcer à l'égard de tous les sujets sans distinction, et la juridiction criminelle resta séparée de la juridiction civile. L'organisation judiciaire comprenait trois degrés : les baillis, les magistrats de la chambre des comptes {canierarii) et les justiciers. Les baillis, choisis plutôt en raison de leur probité que de leur connaissance des lois, percevaient les impôts, taxaient les vivres, pouvaient arrêter les malfaiteurs et les personnes suspectes, pour les traduire devant les tribunaux; eux-mêmes prononçaient, avec un assesseur jurisconsulte nommé par le roi, sur les délits ruraux et sur les contestations civiles.
Au-dessus d'eux étaient les camériers et les justiciers, les uns pour les affaires civiles et fiscales, les autres pour les causes de police et les causes criminelles. Ces magistrats, assistés d'un greffier et d'un assesseur, rétribués par le roi, rendaient gratuitement la justice durant une année, et devaient être étrangers à la province.
Les appels de tous les sujets et les causes féodales se portaient devant une cour suprême, composée de quatre assesseurs et du grand justicier, qui parcourait les provinces une fois chaque année,
A une chambre fiscale, dite segrezia, appartenaient la haute juridiction en matière de finances, l'administration des biens vacants ou saisis, la surintendance du palais et des châteaux royaux, de même que celle des forteresses et des domaines affectés à l'entretien de la flotte. Des procureurs veillaient sur les officiers et l'administration des finances, revendiquant les
(1) Qua pœna univers'Uafes teneantur, qtix créant potestates et alios officiâtes. Til. 'i7.
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bieus confisqné.s, affermant les domaines de la couronne ; une haute cour des comptes, siégeant à Palei-me, statuait sur l'ensemble des recettes et des dépenses. Une commission était chargée d'examiner les concurrents aux emplois publics ou aux professions universitaires. A ces institutions sages se mêla la calamité ordinaire d'un tribunal d'exception, la cour Capouanc, érigée pour reviser les investitures précédentes et les aliénations de droits publics, dans le seul but d'engraisser le fisci
Dans la fixation judicieuse des offices subalternes, dans la publicité des audiences, dans l'abolition des duels et des autres épreuves judiciaires, on aperçoit la fm des coutumes germaniques et le commencement des institutions nouvelles (l).
Afin de faire cesser la confusion enfantée par les dominations diverses qui s'étaient succédé, Frédéric promulgua aussi un code qui embrassait les législations féodale, ecclésiastique et civile, et de plus le droit politique et l'administration : code qui mettait sur le pied de régalité Normands, Francs, Romains et Latins. Tout en faisant l'éloge des Pvomains, qui par la loi royale avaient transféré au prince le droit de faire les lois, afin que l'origine de la justice et le pouvoir de la défendre se trouvassent dans la personne investie du commandement suprême, il attire à lui toute la juridiction. Sa volonté formelle est de rendre prompte justice à tous età chacun, sans acception de personnes ; à cet effet, il institue des officiers chargés de connaître, les uns des affaires civiles, les autres des accusations criminelles (2). Plein de zèle pour empêcher les guerres privées et les représailles, il n'accorda le droit de porter les armes qu'aux agents royaux et gens de leur suite, aux chevaliers et aux barons, mais seulement en voyage ou en guerre.
Des mesures si opportunes indiquent l'élévation de son esprit; mais la dureté du cœur se révèle dans l'atrocité des châtiments. Les galères, la perte du poing, sont des peines prodiguées dans ses lois; elles punissent du gibet quiconque par astuce ou indigence ne paye pas les impôts. Des villes entières furent détruites ; il inventa des supplices atroces, et les traditions comme les vers de Dante ont rendu fameuses les chapes de plomb brûlant dont il couvrait les rebelles ; puis, afin de gagner les barons, et par une
(1) GREfioRfo, Considerazioni sopra la storia di Sicilia, t. IH.
(2) Livre I, tit. 30, riiiir. Della osservanza della gìnstitin.
l-'llËDÉRUi 11. ISI
déplorable inconstance, il leur rendit la faculté d'employer la Ibrce contre leurs vassaux.
Frédéric II eut pour bras droit Pierre des Vianes, qui, né de , ^'^^^xc.
' o ' -1 7 des \ignos.
parents pauvres à Capoue, s'était rendu à Bologne en demandant l'aumône. Admis à l'université de cette ville, il s'y distingua tellement que Frédéric, l'ayant rencontré, se l'attacha comme secrétaire; puis il l'eleva aux fonctions de juge, de conseiller, de protonotaire, de gouverneur de la Fouille, enfin de chancelier, investi de toute sa confiance. Le soin des affaires ne le détourna point des lettres, et, de même qu'il rédigea le premier code, il écrivit le premier sonnet.
On attribue à ses conseils la protection que Frédéric accorda aux sciences ; en effet, ce prince fonda l'université de Naples (1224), tit travailler à la première traduction d'Aristote, et forma une ménagerie d'animaux sauvages. Il attirait et accueillait à Palerme quiconque avait du mérite ; aussi fut-ce à sa cour (jue se perfectionna la langue italienne, et, à l'exemple des Allemands et des Provençaux, la muse sicilienne s'habitua à former de nouveaux accords.
Frédéric lui-même savait l'italien, le français, le grec, l'allemand, l'arabe, le latin. Il écrivit un livre sur la chasse au faucon, et en dicta un autre à Jourdain Ruffo, son écuyer, sur la nature du cheval ; on le voyait dépenser généreusement avec ses amis ou en constructions l'argent qu'il retirait de ses biens ou du négoce, qu'il ne dédaignait pas. C'est à lui qu'on doit le pont sur le Volturno, les tours du mont Cassin, les châteaux de Gaëte, de Capoue, de Saint-Érasme, la ville de Monteleone et autres forts et villages. Au delà du détroit, il restaura Antée, Flégella, Héraclée, et fonda les forts de Lilybée, de Nicosie, de Girgenti.
Il ne sut pas concilier avec autant de belles qualités les opinions du temps, qui ne pouvaient lui pardonner ni ses vertus ni ses vices. 11 traînait après lui, pour assouvir sa luxure, un grand nombre de femmes, et s'entourait de Sarrasins, h la honte de la religion ; « il menait une vie épicurienne, ne faisant compte que « jamais il dût y avoir une autre vie (l). » Aboulféda dit qu'il inclinait à l'islamisme, attendu qu'il avait été élevé en Sicile. Saisissant avec sagacité les défauts de son siècle, il les raillait par mépris, au lieu d'y compatir par amour et de les corriger ; aussi,
(1) Villani, I. VI, c. i.
tout héros qu'il était, raourut-il sans avoir accompli rien de
grand.
Frédéric s'aperçut bientôt, malgré l'apparence d'un changement momentané, que ses alliés naturels étaient les Gibelins; il s'attacha donc à eux dans l'espoir qu'au milieu du conflit orageux des passions excitées dans la Lombardie, il réussirait dans la tâche où Barberousse, son aïeul, avait échoué, et qu'il parviendrait à rétablir l'ordre, mot souvent synonyme de servitude, alors comme depuis. Les forces du royaume et celles de l'Allemaguc pouvaient lui servir dans ce but, comme aussi les mercenaires qu'il achetait partout avec les dépouilles des villes italiennes; il comptait encore sur les bandits et les malfaiteurs, qu'il attirait par des privilèges dans les rangs de ses soldats (1). Il invita donc, sous prétexte de la croisade tant de fois promise en vain au pontife, son fils Henri à se rendre en Lombardie, et à se trouver pour Pâques, avec son armée, à Crémone, où il convoqua la diète.
Les cités aperçurent le piège, et, se fiant peu au pape, qui secondait Frédéric afin de l'amener à la croisade, son principal vœu, elles décidèrent de renouveler la ligue lombarde , selon le droit que leur en donnait la paix de Constance. Une assemblée se tint à Mosio, sur le territoire de Mantoue (2), et Bologne,
(1) Richard de Sa>-Germa>o, p. 1039; Ant. Godi. Chron., p. 82.
(2) « Les recteurs, podestats et ainbassadeurs de la susdite ligne décidèrent que , si quelque ville ou place dos conf(^dérés éprouvait quelque dommage des alliés, les malfaiteurs seraient bannis à per|)étuité, sans pouvoir être relevés de ce bannissement que par mandat des recteurs de la ligue ou de la majorité de ceux-ci, et que les villes et places confédérées seraient obligées de faire la guerre aux contrevenants, selon la volonté des susdits recteurs. Ils arrêtèrent aussi qu'aucune cité, place ou personne privée parmi les alliés ne pourrait conclure un traité avec aucune ville on place en dehors de la ligue au préjudice de la ligue, et que , au cas où elles l'auraient fait, elles seraient contraintes de l'annuler dans le délai lixé à leur podestat, sous peine d'en être punies. De plus, si quelque république sortait de la ligue au détriment de celle-ci, elle devait être tenue pour rebelle, les biens de ses liabilanls confisqués et dévastés; comme aussi, au cas oii quelque ville, place ou personne privée de la ligue était attaquée par les ennemis, toutes les autres de l'alliance seraient obligées de donner aide aux molestés, selon la volonté de ses recteurs ou de la majorité. Que si un domuiaije quelconque, dévastation ou ban était intervenu , fait ou causé à une ville, place ou personne de cette association, en raison de la ligue, les autres villes alliées seraient tenues d'accorder la réparation due |)our le tort éprouvé, à l'arbitrage de tous les recteurs ou de la majorité. Si quelque inféodation ou charge avait été imposée