i- • • • ». et Gibelins
tassins, avec des prieurs et des capitames ; les membres juraient de s'aider les uns les autres avec ou sans armes, de s'indemniser réciproquement des dommages soufferts, et malheur à qui offensait l'un d'eux ; nul ne pouvait être accusé devant un autre juge, avant que les prieurs eussent examiné la cause (2). A Gênes, dès 1130, on comptait sept compagnies, puis huit, parmi lesquelles tous les citoyens se trouvaient partagés ; chacune protégeait ses membres contre l'injustice et la violence, sans reculer devant la mort des adversaires, et la société prélevait sur chacune la même quantité de chevaux, de fantassins et d'argent (3). Parfois les communes confiaient à une compagnie le gouvernement ou certaine partie , soit encore une affaire^ une administration ou bien l'exécution d'une condamnation ; si l'une de ces associations devenait trop influente, on lui en opposait une autre pour la combattre.
Les statuts de la société de Saint-Georges , mentionnée plus
(1) Voyez Daniel, Chr. ms. ap. Antichità Long. Mil., diss. XXI. Amuni, Mem. di Fano , II, 46.
L. Henri van Ascii vun Wijecr. Specimen historico-juridicum de jure, et modo quo in urbe Rheno-Trajecdna, ante annum ^rtw\u\,eligebantur ii quibus in regenda civitate partes erant. Utrecht, 1839.
CiBRARio a (ionné d'intéressants détails sur la société de Saint-Georges, dans la commune de Cliieri. La société des treize familles qui bâtirent la tour de la place à Borgo San Sepolcro était peut-être de la môme nature. En Roinagne, on a des exemples de sociétés pareilles fondées dans le seizième siècle , telles que celles des Pacifiques et de la Sainte- Union.
(2) Les documents ont été publics par Minutoli dans le vol. X des Archives historiques.
(3) CiBUARio, Hist. de la monarchie de Savoie, vol. I, docum. 2.
IIIST. 'MV. — T. M. 3
34 DOUZIÈSrE EPOQUE.
haut^ sout très-précieux (l). De même que la commune, elle était organisée sous quatre recteurs de la ville, ou sous un seul, étranger, avec des notaires et des intendants pour les recettes et les dépenses; les fonctions des recteurs duraient quatre mois. Elle avait un petit conseil et un grand, lequel élisait le recteur, et le chef de la compagnie pouvait obliger chaque membre à dire son avis ; s'il encourait une amende pour cette liberté, elle était payée par la société. Les associés ne pouvaient proposer pour les offices de la commune que des membres de la compagnie, avec défense de parler contre ses intérêts ou le parti qu'elle avait pris. La compagnie payait en commun les impôts de chaque associé ; on y entrait par succession ou nomination, et quiconque la quittait pour se faire admettre dans une autre était passible d'une amende de cinquante livres et noté d'infamie.
Les recteurs de la compagnie devaient défendre ses membres , les préserver de toute offense, fallùt-il agir contrairement aux délibérations de la commune. Si l'on tendait des embûches à l'un d'eux, ils le faisaient garder j s'il était blessé ou frappé^ ils demandaient réparation et une indemnité ; s'ils ne l'obtenaient pas, on sonnait le tocsin, et la compagnie portait le fer et la flamme sur les biens de l'offenseur, ravages qui se continuaient les années suivantes jusqu'au moment où intervenait un arrangement; quiconque refusait de répondre à l'appel payait une amende de cinquante livres , de même que celui qui n'accourait pas au secours d'un associé engagé dans une querelle. Aucun des menfibres ne pouvait entretenir de relations avec l'individu qui avait offensé la compagnie ; aux associés seuls il était permis de vendre les maisons et les terres.
Les dissensions de la cité furent envenimées par la distinction des partis en Guelfes et en Gibelins, rs'ous avons déjà montré l'origine de ces factions en Allemagne (2), d'où elles passèrent en Italie; bien qu'étrangère aux familles dontelles dérivaient, celleci adopta ces deux noms pour désigner les opinions rivales qui, depuis des siècles, s'agitaient dans son sein ; elle combattit pour elles avec acharnement, et les conserva lorsqu'il n'en était plus question, même de nom, dans les autres pays.
" Ceux qui s'intitulaient Guelfes aimaient l'État de l'Église « et du pape, dit Villani ; ceux qui s'appelaient Gibelins ai-
(1) Publiés dans les Monum. hist. patriœ.
(2) T. X, chap. XIX.
n maient l'Empire, et favorisaient l'empereur et ses partisans, » Chez les premiers dominait le désir de se venger de la maison de Souabe, et de voir les communes affranchies de tout lien étranger. Les Gibelins croyaient que cette prétention des villes, de conserver la liberté sans dépendre d'un pouvoir supérieur, ne pouvait amener que des discordes, dont le résultat serait d'user les forces des Italiens en les tournant contre eux-mêmes. Les uns voulaient donc l'indépendance de l'Italie et la faculté pour elle d'organiser à son gré ses différents gouvernements; les autres aspiraient à l'unité, comme au seul moyen de la rendre paisible à l'intérieur et respectée au dehors, au risque même de perdre en partie une liberté orageuse.
C'étaient donc deux partis également animés d'idées généreuses ; ils avaient chacun l'apparence du bon droit, et aujourd'hui même il serait difficile de décider de quel côté se trouvaient la raison et la justice, solution plus diffìcile encore quand on ne sait pas se transporter à l'époque où ces partis vivaient. On peut bien, en effet, examiner s'il est bon d'envelopper de langes un enfant , mais celui qui répondait qu'un adulte peut s'en passer changerait l'état de la question. Si nous considérons les maux que les empereurs causèrent à l'Italie, et l'exécration qui a survécu jusqu'à nos jours contre Frédéric Barberousse; si nous songeons que les villes les plus généreuses, comme Milan et Florence, furent toujours les citadelles du parti guelfe, et que celle-ci resta le dernier asile de la liberté italienne, tandis que tous ceux qui voulaient s'ériger en tyrans arboraient la bannière gibeline (l), il semblerait que le triomphe des Guelfes eût été préférable, et que les villes auraient pu s'organiser en républiques, sous le protectorat du souverain pontife, qui les dirigeait de ses conseils en même temps qu'il employait contre les étrangers ses armes spirituelles (2).
(1) •< En effet, ie parti guelfe est la base, la forteresse solide et stable de la liberté de l'Italie; il est contraire à toutes les tyrannies, tellement que, si quelqu'un devient tyran, il doit forcément devenir j^ibelin, ce dont on a eu sou\ent l'expérience. » M. Villani. Voltaire lui-même rend justice aux Guelfes. Essais, cil. 52 : Les Guelfes, ces partisans de la papauté, et encore plus delà liberté, balancèrent toujours le pouvoir des Gibelins, partisans de l'empire. Au ch. 66, il dit encore que Vempereur voulait régner sur V Italie, sans bornes et sans partage.
(2) « L'Italie entière est divisée en deux partis : l'un qui suit dans les fails du monde la sainte Église, selon la principauté qu'elle tient de Dieu et de son saint empire ici-bas ; ceux-là sont nommés Guelfes , c'est-à-dire Êrarrfe-/oi, •
Les personnages fameux qui embrassèrent avec le plus d'ardeur les opinions gibelines étaient eux-mêmes ou de gens stipendiés par les empereurs, comme Pierre des Vignes, ou des jurisconsultes idolâtres de l'antiquité, ou des hommes entraînés par la passion, comme Dante, qui, banni d'une ville guelfe, se fit, pour ce motif, le champion du parti contraire. Toutefois , dans son livre de la Monarchie^ où, sans intention servile, il aboutit à la tyrannie la plus illimitée, Dante, s'il désire que l'Italie soit gouvernée par un empereur, veut aussi que le monarque ait sa résidence dans Rome. Qui fut plus gibelin que Machiavel? et pourtant il termine son abominable livre du Prince par un vœu
l'autre parti suit l'Empire , qu'il soit fidèle ou non, dans les clioses du monde, à la sainte Église, et on les appelle Gibelins, ce qui équivaut à guide-guerre ( guida belli ) ou conducteurs de batailles, se confornaant à ce nom dans la réalité ; car ils sont orgueilleux par-dessus tout de leur titre impérial et promoteurs de querelles et de guerres. Comme ces deux factions sont extrêmement puissantes, chacune d'elles veut avoir la suprématie; mais, cela étant impossible, l'une domine ici, l'autre là, bien que tous jouissent de la liberté et se gouvernent populairement et en communes. Mais, en descendant en Italie, les empereurs allemands ont plus habituellement favorisé les Gibelins que les Guelfes, et, par ce motif, ils ont laissé dans leurs villes des vicaires impériaux avec des troupes ; ceux-ci, conservant l'autorité, sont demeurés tyrans à Ja mort des empereurs, dont ils étaient les vicaires ; ils ont enleva la liberté aux peuples else sont faits seigneurs puissants, ennemis dès lors du parti fidèle à la sainte Église et de la liberté. On doit donc bien prendre t;ardede se soumettre sans conditions à ces empereurs. Il est ensuite à considérer que la langue latine, les usages, les manières d'agir de ceux qui parlent la langue tndesque sont, pour ainsi dire, barbares, discordants et étranges pour les Italiens, dont le langage, les lois, les mœurs, les coutumes graves et modérées, ont donné des leçons à tout l'univers , et aux Romains l'empire du monde. Voilà ponniuoi les empereurs d'Allemagne , venant en Italie avec un titre suprême, et voulant régir les Italiens avec les idées et les forces de l'.Xllemagne, ne savent et ne peuvent y réussir. 11 en résulte qu'étant reçus en paix dans les villes d'Italie, ils engendrent des troubles et des soulèvements populaires, ce en quoi ils se complaisent, afin d'être par la discorde ce qu'ils ne savent et ne peuvent être ni par vertu, ni par raison, ni par intelligence des mœurs et de la vie des peuples. Pour ces motifs puissants et réels, il faut que les villes et les peuples qui les reçoivent librement soient forcés de changer leur constitution , soit en subissant la tyrannie, soit m altérant leur système de gouvernement; ce qui bouleverse la situation pacifique et tranquille de ces mêmes villes et de tes mêmes peuples. A(in donc d'obvier à ces périls, la nécessité contraint les villes et les peuples qui veulent maintenir et conserver leurs franchises et leurs constitutions, sans se mettre en réheliion contre les empereurs allemands, de prendre leurs précautions, de traiter avec eux, de subir même leur animadversion plutôt que de les admettre dans leurs murs sans de grandes garanties. » /M. V1I.L4NI, IV, 78.)
RÉrUBLiQUES ITALIENNES. 37
magnauime. D'autre part, on comprenait alors autrement qu'aujourd'hui les droits de la royauté ; car elle ne comprenait rien de plus qu'une suprématie, sans porter aucun préjudice aux libertés particulières. Les Guelfes, en rêvant la théocratie, se laissèrent plus entraîner à leur imagination : c'étaient d'honnêtes gens et des utopistes. Les Gibelins, se rappelant que les sociétés sont faites pour les hommes, se montraient moins philanthropes, mais plus pratiques. L'esprit démocratique des premiers inclinait à l'orgueil individuel et au désordre, tandis que la pensée organisatrice des autres les faisait pencher vers la force et la tyrannie. Au fond, c'était la même querelle que celle des plébéiens et des praticiens , des esclaves et des hommes libres, de la Rose rouge et de la Rose blanche , des cavaliers et des tètesrondes , des libéraux et des absolutistes ; c'était la même lutte dans des temps et des lieux différents (l).
Il est dans la nature des factions de discréditer les intentions les plus honorables, de mettre le tort où était la raison , soit en abusant du droit, soit en l'exagérant, soit en s'en écartant. Les seigneurs, qui aspiraient à recouvrer leurs droits perdus, ne voyaient d'autre moyen que de s'appuyer sur l'empereur et de soutenir ses prétentions ; en outre, ils aimaient mieux dépendre de lui que des bourgeois, vilains parvenus, ou de quelques moines, dont parfois ils subissaient la direction. Ils se déclaraient donc gibelins, excitaient l'empereur à descendre en Italie, et on les vit même, par opposition au pape, favoriser les hérétiques.
Les papes avaient une grande influence sur la basse Italie, à cause de leur suzeraineté sur les Deux-Siciles; ils en avaient aussi dans les contrées supérieures , où la maison de Souabe s'était fait beaucoup d'ennemis; enfin ils en exerçaient partout au moyen du clergé et surtout des moines, qui étaient les guides de l'opinion, si puissante dans les gouvernements populaires, où l'imagination et le sentiment décident des affaires les plus importantes. L'empereur n'avait d'action sur les républiques que par la force des armes, car rien n'est moins facile que de gagner une population entière, toujours jalouse de quiconque possède l'autorité ; le pontife, au contraire, avait pour lui tous les moyens de persuasion. Mais, comme lui-même il était sou-
(1) Voy. le traité de Bartliole sur les Guelfes et les Gibelins. Une histoire de ces deux factions offrirait la meilleure explication des vicissitudes italiennes.
verain, qu'il avait des soldats à sa disposition, et que souvent, comme prince, il s'abandonnait à ses passions particulières, les Guelfes épousaient parfois une cause, non parce qu'elle était juste et favorable à la liberté, mais parce que le pontife l'avait adoptée.
Les Gibelins l'ont emporté ; l'Italie ne le sait que trop.
Il ne faut pas croire cependant que ce fussent de simples noms de parti ; car chacun d'eux avait son organisation et ses chefs élus, sa commune en un mot. On appartenait en naissant à l'une ou à l'autre faction, et en changer paraissait une désertion. Les traités se faisaient au nom de la république et de la faction prédominante (l). A Florence, les biens confisqués sur les Gibelins servirent à former un fonds particulier destiné à soutenir le parti contraire; une magistrature spéciale fut chargée d'administrer les intérêts guelfes [la massa). A cet effet, on élisait, tous les deux mois, trois chefs , avec un conseil secret de quatorze membres et un grand conseil de soixante-trois prieurs, un trésorier et un accusateur des Gibelins ; cette organisation régulière et permanente d'une faction armée et riche dura presque autant que la répubhque.
Ces noms de Guelfes et de Gibelins devinrent plus tard des désignations vaines et sans objet; alors les villes comme les individus changèrent de bannière d'une saison à l'autre, et s'en firent des prétextes de haines et de guerres privées, se déchirant réciproquement jusqu'au moment où les Italiens eurent à subir le suprême châtiment réservé aux insensés, la servitude commune (2).
(l)On lit dans les Mémoires et documents pour servir à Vhistoire de Lucques, t. III, p. 47, une convention ainsi conçue : Orlandinus notarius, filius domini fMnfranchi, et Chele filius Lamberti, syndici et procuratores hoviinum partis guelfœ, eorum terne.... volentes se et alias eoriim partis ab erroris tramite revocare , et Lucanam civitatem recognoscere tanquam eorum matrem , et ad hoc ut tota provincia vallis I\'eubulee ( val (le Nievole) bonum statum sortiatur, promiserunt et convenerunt.... quod ipsi et alïi eorum partis gueifin de dictis communitatibus perpetuo erunt in devotione Lucani communis, etc.
(2) r^on s''attien/ede ne a comun ne a parte, Chè Guelfo e Ghibellino Veggio andar pellegrino, £ dal principe suo esser deserto.
Misera Italia .' tu Vhai bene esperto Che in te non è Latino Che non strugga il vicino, Quando per forza e quando per mal arte.
Ainsi dans nombre de villes vivaient, à côté l'un de l'autre, deux partis, nés le plus souvent des rivalités ambitieuses -de deux familles principales, qui se rangeaient sous une bannière sans autre motif que de voir leurs adversaires sous la bannière opposée (l). Ils voulaient se distinguer jusque dans les plus
Foi ne se garde à parti ni commune :
Je vois et Guelfe et Gibelin Errer battu par la fortune, Délaissé par son souverain.
Tu l'as bien éprouvé, malheureuse Italie, Qu'il n'en est pas un dans ton sein Qui ne mette à mal son voisin Ou par force ou par perlidie.
( Graziolo, chancelier de Bologne en 1200. ) Ed ora in te non stanno senza guerra Li vivi tuoi, e Vun l'altro si rode Di quei che un muro ed una fossa serra.
Cerca, misera, intorno dalle prode Le tue marine, e poi ti guarda in seno Se alcuna parte in te di pace gode.
Et tes vivants entre eux, dans un transport fatal, Ne peuvent demeurer sans haine ni sans guerre ; Ceux qu'un même fossé, qu'un même mur enserre Vont se rongeant l'un l'autre et se mettant à mai. Regarde, malheureuse, autour de tes rivages. Regarde dans ton sein, et dis en quels parages Tes fils vivent en paix.
( Dante, Purg., ch. VI. ) (1) Nous donnons ici le tableau des noms sous lesquels les factions étaient désignées dans les différentes villes, bien qu'elles ne suivissent pas constamment le même parti .
Villes. Guelfes. Gibelins.
Milan Torriani Visconti.
Florence Neri Bianchi.
Arezzo Verdi Secchi.
Gênes Rampini Mascherati.
Ibid Grimaldi e Fieschi. .. . Doria e Spinola.
Come Vitani Rusca.
Pistole Cancellieri.» Panciatichi.
Modène Aigoni Grasolfi.
Bologne Scaccliesi (Geremei) . . . Maltra versi (Lambertazzi) .
Verone San Bonifacio Tegio.
Plaisance Cattane! Landi.
Pise Pergolini (Visconti ). . . Raspanti (Conti;.
Rome Orsini Savelli.
Sienne Tolomei Salimbeni.
Orvieto Malcorini Beffati.
Asti Solari Rotari.
40 DOUZIÈME ÉPOgUE.
petits détails. Si les uns portaient un bonnet d'une manière , les autres en adoptaient un différent. Les édifices des Guelfes n'offraient que deux fenêtres, et ceux des Gibelins en avaient trois ; les créneaux des premiers étaient carrés (i), ceux des seconds en damier; enfin la cocarde, la fleur adoptée (2), l'arrangement des cheveux, la manière de saluer, tout, jusqu'à la façon de couper le pain et de plier la serviette, servait à distinguer le Guelfe du Gibelin.
Forts, exaltés par l'orgueil et l'envie, passions fiévreuses du Midi, ils repoussaient l'avis le plus sage dès qu'il était proposé par le parti contraire. On voyait sans cesse des conspirations secrètes, des familles désunies, parce que le père et les enfants ou les frères suivaient des bannières différentes ; puis, à la plus légère occasion, on en venait aux dernières extrémités comme entre ennemis acharnés. Le parti plébéien se soulevait-il en tumulte, il sonnait le tocsin ; on barricadait les rues pour intercepter le passage aux chevaux , cette force principale de la noblesse, et l'on attaquait les palais fortifiés, dont on escaladait les tours. Les gentilshommes , chassés de position en position , ne parvenaient qu'avec effort à s'ouvrir un passage ; les vainqueurs couraient au temple du Dieu de paix entonner des hymnes de triomphe , pour célébrer une victoire remportée sur des frères. Mais à peine se trouvent-ils en rase campagne, où leur cavalerie peut se mouvoir librement, les nobles triomphent de leurs rivaux; ils ont recours aux seigneurs des châteaux voisins ou aux autres villes de leur faction, ou bien ils entraînent les cités rivales à déclarer la guerre; ils assiègent alors leur patrie, la désolent par la famine, et la contraignent à les recevoir de nouveau. Parfois on les voit rentrer à la suite d'un traité, et s'engager par serment à conserver la paix durant de longues années (3) ;
A Rome, les deux frères Stefano et Sciarra Colonna étaient les chefs , l'im des Guelfes, l'autre fies Gibelins. Dans d'autres villes aussi, on voyait souvent de grandes et de petites familles passer de, l'un à l'autre parti.
(1) Comme dans toute l'enceinte de Florence, à l'exception d'un seul palais .
(2) AMilan, la couleur des Guelfes était le blanc, celle des Gibelins le rouge. Dans la Valteline, les Guelfes portaient des plumes blanches sur la tempe droite et une fleur sur l'oreille du même coté, les Gibelins des plumes rouges et une fleur du côté gauche.
(3) En 1282, les Milanais en conclurent une pour cent années , qui ne dura pas peut-ôtre un mois,
d'autres fois ils démolissent les maisons de leurs ennemis, dont les débris restent sur le sol, déplorable trophée des inimitiés fraternelles. Les bourgeois reprennent-ils le dessus, ils en font autant, et ces échauffourées journalières se renouvellent à l'infini (1). Cent mille exilés, en une seule fois, quittèrent Crémone dans l'année 1266; trois cents familles, composées de douze mille personnes, sortirent de Bologne eu 1274. Lorsque Castruccio, en 1323, assiégeait Florence, quatre mille Florentins, faible débris des citoyens expulsés vingt ans auparavant, vinrent offrir leur service contre ce chef de bandes pour obtenir leur pardon (2).-
Les changements dans la constitution se faisaient non en vue du bien commun, mais pour donner plus de force au parti triomphant et lui assurer la supériorité. Jamais il n'y eut de sécurité véritable; car il restait toujours un parti mécontent, et c'était pour les artisans de troubles un instrument énergique de révolutions. La faction victorieuse, dirigeant à soagré les conseils de la commune, l'entrainait à déclarer la guerre à ses voisins , d'autant plus que les motifs ne manquent jamais quand la paix n'est pas à l'intérieur. Toute l'Italie offrait donc le spectacle d'une bataille continuelle de ville à ville , et quelquefois pour des motifs aussi frivoles que ceux de nos duels d'aujourd'hui. Chaque ville portait un sobriquet injurieux, que lui avait assigné sa rivale : cause incessante de querelles, qui ne finissaient pas sans effusion de sang (3).
(1) Presque cliaque jour, ou ua sur deux, les citoyens se livraient combats dans plusieurs parties de la ville, voisins contre voisins, selon les partis. Ils avaient des tours munies d'armes , dont on comptait im grand nombre dans la ville, et hautes de cent à cent vingt coudées. Sm- la plateforme, ils établissaient des arbalètes et des mangoneaux pour tirer de l'un à l'autre , et les rues étaient barricadées en plusieurs endroits. Cette fureur de guerroyer entre citoyens devint tellement habituelle, qu'ils se battaient un jour, et le lendemain buvaient et mangeaient ensemble, s'entretenant des prouesses par lesquelles chacun d'eux s'était signalé dans ces batailles. » (G. Villani, V, 9.)
In diebus meis vidi plusquam quinquies expulsas stare mililes de l'apia, quia populus fortior illiserat, G. Vent , Chron. AstensCy c. 8, ia lier. Ital. Scr. XL
(2) Chr. Astense, ch. 17. — Swioli, Ann. Bolog., ad ann. — Jean Villani, IX, 213.
(3] On disait des Siennois que c'était le peuple le plus orgueilleux et le plus vindicatif de la Toscane ; on accusait les Romagnols d'être de mauvaise foi ; les Gt^nois, d'être très-changeants et impatients; les Milanais, d'être gloutons, etc. En 1152, saint Bernard écrivait ce qui suit : Quid (ani notavi sxculis quani
Un cardinal romain invite l'ambassadeur de Florence, et, l'entendant faire l'éloge d'un petit cliien fort joli, il promet de lui en faire don ; survient l'ambassadeur de Pise , qui se montre à son tour enchanté de la gentillesse de l'animal , et reçoit la même promesse. De là, discorde entre les deux États et guerre acharnée. Un seau enlevé par les Bolonais à ceux de Modène devint l'occasion d'une guerre chantée par Tassoni. Le vol d'un cadenas fit éclater entre Anghiari et Borgo San Sepolcro une lutte qui rougit de sang les flots du Tibre. Les habitants de Chiusi combattirent ceux de Pérouse pour recouvrer l'anneau nuptial de la sainte Vierge, qu'un moine avait volé , et que Pérouse conserve encore précieusement.
Les chroniques sont pleines de ces rivalités bruyantes, à la suite desquelles on faisait étalage de honteux trophées remportés sur des voisins. A Gênes, les chaînes arrachées au port des Pisans sont encore suspendues dans diverses parties de la ville ; on avait placé sur le palais de la Banque un griffon tenant dans ses serres un aigle et un renard, qui étaient les emblèmes de Frédéric P"" et de Pise, avec cette légende : Griphus ut has angit, sic hostess Genua frangit. A Rome, on avait attaché à l'arc de triomphe de Gallien laclef delà porte Salciccia de Viterbe, qui s'était révoltée contre le sénat. Les habitants de Lodi (diton) frappèrent une médaille pour éterniser un affront fait par eux aux Milanais vaincus. Les Milanais eux-mêmes faisaient jurer au podestat de ne jamais laisser reconstruire Castel-Seprio, qu'ils avaient détruit; Sienne imposait la même obligation pour celui de Menzano, et Novare pour celui de Biandrate.
Traites de Lcs différends survenus entre les villes étaient parfois soumis ^^^^' au jugement de cités amies ou d'arbitres désignés; on déférait également aux consuls de justice ou bien à des personnes renommées pour leur savoir et leur probité, les conflits qui s'élevaient entre les villes souveraines et leurs vassaux ou communes. Puis, lorsque les haines étaient de plus en plus envenimées, et que tous les moyens se trouvaient épuisés, la religion intervenait, ce remède universel dans toutes les calamités du temps.
protervia et fastus linninnorum P gens insueta paci, tumultui assueta ; f/ens imniids et intractabilis usque adhuc, subdi nescia, nisi quum non valet resistere. De Consideratione, IV, 2. Il faut lire Dante surtout, si l'on veut connaître tous les reprocties injurieux que se renvoyaient les Italiens.
REPDBLIQUES ITALIENNES. 43
Au milieu des guerres privées, à travers les rangs des combattants, elle envoyait sa milice désarmée, pour enjoindre, au nom du Seigneur, de mettre un terme aux discordes fraternelles. Nous l'avons déjà vue proclamer la trêve de Dieu; plus tard, vers le milieu du treizième siècle, parurent de nombreuses troupes de pénitents [battuti]^ composées d'hommes, de femmes, d'enfants, qui, suivant un crucifix, en longues files désordonnées , chantaient le Sinbat Mater en se flagellant jusqu'au sang, et s'en allaient de ville en ville pour recommander la pénitence et amener les ennemis à faire la paix.
Cette dévotion bruyante, que n'avaient imposée ni les prédicateurs ni le souverain pontife, et qui s'était répandue rapidement d'un bout à l'autre de l'Europe sans que l'on sût par qui ni pourquoi, faisait pénétrer dans les esprits la pensée d'un grand désastre prêt à fondre sur la terre, en expiation de ses péchés. Les danses et les chansons d'amour cessaient, pour faire place à des pèlerinages et à des cantiques pieux; les usuriers et les voleurs restituaient le bien mal acquis ; les pécheurs endurcis se confessaient , et rentraient dans le droit chemin. Les haines les plus violentes s'éteignaient comme un incendie sous un monceau de terre.
Florence a conservé, dans ce genre, la Compagnie de la Miséricorde, que l'on voit accourir, dans tous les cas de rixe ou de danger, pour empêcher le mal ou y porter remède ; Rome de même a ses porte-sacs [sacconi) , qui , le capuce rabattu sur la face, lorsqu'un furieux se répand en blasphèmes ou est près d'en venir aux coups, se jettent au-devant de lui sans faire autre chose que de tendre vers lui leurs mains jointes ; cette supplication muette suffit souvent pour arrêter le blasphème sur les lèvres et le couteau dans la main prête à frapper.
Les deux ordres nouveaux des Dominicains et des Franciscains s'employèrent particulièrement à calmer les haines, à s'interposer dans les querelles journalières, à prêcher la concorde et à porter des paroles de paix de seigneur à seigneur et de ville à ville. Des cœurs orgueilleux, que ni la force des lois ni l'autorité des magistrats n'auraient fait fléchir s'ouvraient à la piété, les dagues rentraient dans le fourreau, les larmes coulaient, et l'on se jetait dans les bras de son ennemi.
Saint François d'Assise décida un grand nombre de réconciliations; il en fut de même de saint Antoine de Padoue, son disciple. A leur exemple, Ugolin, cardinal d'Ostie, réconcilia
Gênes avec Pise; d'autres i-eligieux, Milan avec Plaisance, Tortone avec Alexandrie. Peu après, l'évéque de Reggio rétablissait riiarmonie entre les Bolonais et les Modéuais. A Vérone , le cardinal Giacomo, évêque de Préneste , amenait un rapprochement entre les Montaigus et les Capulets. Le moine Ghérard, de Modène, en faisait autant dans sa patrie, le bienheureux Jourdain de Forzate chez les habitants de Vicence, le moine Léon de Perego chez les Milanais.
En 1279, frère Latino, de l'ordre des Prêcheurs, réconcilia, dans Bologne, les Lambertazzi avec les Gereraei; dans Faenza, les Acarisi avec les Manfredi; dans Ravenne, les Polenta avec les Traversar!. Frère Barthélémy de Vicence institua, pour maintenir la tranquillité dans les villes d'Italie, l'ordre militaire de Sainte- Marie- Glorieuse. En 1266, le tailleur Jacques Barisello arbore à Parme le signe de la rédemption, et forme la compagnie de la Croix , composée de cinq cents membres; puis il va de maison en maison, réconcilie Guelfes et Gibelins, et fait jurer fidélité au pontife. Cette compagnie eut un tel succès qu'elle obtint des officiers propres, avec autorité de juger et d'intervenir dans les affaires de la commune, sur lesquelles, pendant un demi-siècle, elle exerça la plus haute influence (1).
Les nobles et les bourgeois de Milan, dans une de leurs fréquentes querelles , s'en remirent à l'arbitrage de quatre religieux, et acceptèrent leur décision; puis, un nouveau différend ayant éclaté, les parties contendantes se réunirent à Parabiago, où deux moines dictèrent les conditions d'un arrangement amiable. Plus tard, le bienheureux Amédée, chevalier portugais, vint prêcher à Milan, où il fit construire Sainte-Marie de la Paix avec le produit des aumônes qu'il recueillit.
Plusieurs inimitiés privées et publiques furent apaisées dans la Valteline et dans le canton de Còme par le frère Venturino de Bergame, qui détermina dix mille Lombards à faire le pèlerinage de Rome en criant paix et miséricorde, et en subsistant d'aumônes. La Lombardie ne fut pas moins redevable aux bons offices du frère Bernardin de Sienne, de même qu'au moine Sylvestre, son compatriote.
Le cardinal Nicolas de Prato pacifia Florence, déchirée par les Blancs et les INoirs (2). « Le 26 avril 1304, le peuple étant
(1) Affo, Hist. de Parme, 1. 111, p. 274-93.
(2) Le pape Grégoire X adressait en 1273 ces belles paroles aux Florentins,
« réuni sur la place de Sainte-Marie Nouvelle, en présence des « seigneurs, il se fit un grand nombre de pacifications; on se << baisa sur la bouche en signe de réconciliation , des contrats en « furent dressés, et l'on stipula des peines contre ceux qui y « contreviendraient. Les Gherardini et les Almieri se promirent « la paix, des branches d'olivier à la main, » Tel était le bonheur que chacun éprouvait en ce moment qu'une grande pluie étant survenue dans la journée , personne ne s'en alla; on ne paraissait pas la sentir. Il y eut partout des feux de joie , les cloches des églises sonnèrent, et la joie était universelle (l).
Mais aucun pacifique triomphe ne fut plus éclatant que celui du frère Jean de Schio, de l'ordre des Prédicateurs. Envoyé par le pape Grégoire pour calmer la fureur des petits tyrans qui mettaient à feu et à sang la marche de Trévise, il opéra partout des réconciliations qui tenaient du prodige ; les populations, le considérant comme un saint, allaient au-devant de lui, les bannières déployées, avec le carroccio ; à sa voix, les bannis étaient rappelés et les prisonniers délivrés. Enfin il ordonna que tous se trouvassent à un jour fixé dans la plaine de Paquara, à trois milles de Vérone. De toutes parts la foule accourut, chantant les louanges du Seigneur ; quinze évêques, tous les barons du voisinage, les comtes de Saint-Boniface, les seigneurs de Camino, les Camposampiero, le terrible Salinguerra de Ferrare, Ezzelin et Albéric de Romano , plus redoutables encore, vinrent entendre le frère prêcher la paix et la charité. Le moine, étant monté en chaire, prit pour texte : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, et il parla avec une éloquence que l'art chercherait vainement à atteindre, A ses paroles, que bien peu pouvaient entendre, mais que tous sentaient à la fois, vous auriez vu tous ces furieux se frapper la poitrine en signe de pénitence, puis se jeter dans les bras les uns des autres, enfin se demander pardon , en se promettant une amitié durable. Et quand le religieux s'écria :
pour les exliorter h rappeler les exilés gibelins : Gtbellinus est, at christiamis, at civis, at proximus. Ergo hœc tot et tam valida conjunctionis noviinu Gibellino succumbent ? Et \d tinum atqiie inane nomen, quod quid signijicet nono intelligit, plus valebit ad odium quam ista omnia tain Clara et tam solide expressa ad charitatcm ? Sed quoniam fixe vestra partium studia pro romanis ponlijicibiis contra eorum inimicos suscepisse asseveratis, ego, romamis ponti/ex, /los vestros cives, et si ìuwtenuì of/enderint , redeuntes tamen ad gremitan recepì, ac remissis injuriis projiliis hobeo.
(i) Dino Compagni,
Béni celui qui maintiendra cette paix; maudit celui qui rouvrira S071 cœur à la haine ! cent mille voix lui répoudirent eu répétant ces paroles (l).
Mais les deux factions continuaient à se disputer l'autorité souveraine, et chacune l'ambitionnait avec ardeur, persuadée que celle qui ne l'obtiendrait pas devrait subir la dernière oppression. Les réconciliations étaient donc fort difficiles; déterminés par des motifs généraux de religion et de charité, ces accords laissaient assoupi sous la cendre le feu de la discorde, qui éclatait de nouveau dès que l'enthousiasme s'était calmé. Parfois, au moment même où l'on se jurait la paix, un regard orgueilleux, un mot piquant, un geste mal interprété, faisaient de nouveau mettre l'épée a la main.
A quoi servirait de suivre toutes ces guerres sans gloire, toutes ces paix sans repos, diversesdans leurs accidents, mais uniformes dans leurs causes, et qui finissent par paraître monotones, comme les tempêtes que l'on contemple longtemps?
Les inimitiés renaissantes affaiblissaient le sentiment moral des devoirs de nation à nation, d'homme à homme. Les jalousies et les conflits empêchaient qu'il ne se formât un esprit public et une opinion capable de préparer un glorieux avenir. La patrie restait privée du concours de ses plus nobles enfants, repoussés de sou sein, soit comme Guelfes, soit comme Gibelins. On ne
(I) Quelque chose de semblable arriva le 7 juillet 1792 dans l'assemblée législative ; car les mêmes scènes se reproduisent dans les grands mouvements populaires. Au plus fort de la lutte des Girondins el des Jacobins, lorsqu'ils se renvoyaient les uns aux autres le reproche de trahir la patrie , Lamourette, é\èque constitutionnel de Lyon, se lève, et représente que l'unique cause des maux publics était la division qui existait entre les représentants de la nation. « Oh! celui qui réussirait à vous réunir, s'écriait-il, celui-là serait le véritable <> vainqueur de l'Autriche et de Coblentz. On dit tous les jours que votre « réunion est impossible, au point où sont les choses.... Ah! j'en frémis! « Mais c'est là une injure. Il n'y a d'irréconciliables que le crime el la vertu. « Les gens de bien disputent vivement, parce qu'ils ont la conviction sincère 'c de leurs opinions, mais ils ne sauraient se haïr. Mes.-^ieurs, le salut public « est dans vos mains, que lardez-vous de l'opérer.' Jurons de n'avoir qu'un « seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous fraternité éternelle ! Que « l'ennemi sache que ce que nous voulons nous le voulons tous , et la patrie « est sauvée ! »
Ces paroles furent accueillies par des applaudissements universels. Les ennemis les plus acharnés se jetèrent dans les bras les uns des autres. Plus de droite ni de gauche, plus de montagne ni de plaine.... Un mois après , c'était 1(1 10 août!
songeait pas à établir un oouvernement sage, mai^ à faire triomplier i;n parti; on employait des moyens qui ruinaient la liberté, et l'on méconnaissait la justice, pour ne prendre conseil que de la haine ou de l'affection.
Il n'y a pas de moment plus dangereux pour les libertés publiques que celui d'une victoire. Enivrés par le succès, les peuples n'aperçoivent plus de périls, et n'imposent pas de limites à ceux qui leur ont procuré le triomphe; ils croient même utile à leurs intérêts de les rendre plus forts, afin qu'ils puissent empêcher la l'action adverse de se relever; mais les forces qu'on leur donne dans ce but tournent facilement à l'asservissement de la patrie.
A Còme, les Rusca étant restés vainqueurs en 1283, les trois podestats de la commune, du peuple et du parti dominant furent autorisés à établir, conjointement avec un conseil de prud'hommes choisis par eux, la constitution qu'ils jugeraient la plus avantageuse pour le parti des Rusca et pour la commune de Cóme. Les Vitani l'ayant emporté à leur tour, en 1296, leur podestat décréta qu'il serait créé, chaque mois, deux podestats de cette faction, pour maintenir sa prédominance et l'abaissement des Rusca; on dut abattre leurs insignes, casser les ventes et les donations faites par eux, dépouiller leurs vassaux et leurs clients de tous les droits qu'ils avaient acquis depuis dix-huit ans, annuler les serments à eux prêtés, et démolir leurs tours et leurs habitations.
Voilà comment, au milieu de ces troubles iutérieurs, le peuple n'hésitait pas à se dépouiller des droits souverains, pour les confier soit à une assemblée, soit à un magistrat. Ainsi Milan, en 1301, conférait le pouvoir [balia] de faire les lois au capitaine du peuple, au juge de la créance [credenza) de Saint-Ambroiseet au prieur des anciens du peuple : mandats temporaires, il est vrai, mais qui affaiblissaient le sentiment de la liberté.
Chez les peuples libres, on ne gouverne qu'au moyen des factions, ou plutôt le gouvernement n'est lui-même qu'une faction d'autant plus forte et plus persévérante qu'il existe dans la nation des partis plus permanents et plus compactes; mais des partis de cette nature ne se forment et ne se maintiennent aisément que là ou il existe entre les intérêts des citoyens des dissemblances et des oppositions si évidentes et si durables que les esprits se trouvent d'eux-mêmes amenés et arrêtés à des opinions opposées. Il est difficile, au contraire, de rallier beaucoup de personnes à la même idée politique dans les pays où les citoyens sont à peu près égaux; car alors des besoins éphémères, des ca-
priées, des intérêts frivoles, particuliers, créent et détruisent à chaque instant des factions dont la mobilité dégoûte de l'indépendance, et met la liberté en péril, non parce que ces partis existent, mais parce qu'aucun d'eux n'est en état de gouverner.
Les factions ne causent pas non plus un grand mal quand elles ont leur origine au sein même de la constitution ; car alors leur but se confond avec l'espoir d'un bon gouvernement. Bien plus, c'est à elles que les nations régies par une constitution libérale sont redevables de leur prospérité; en effet, que leur tendance soit aristocratique ou démocratique, cesfactionsse proposent toujours pour but le bien du pays. Mais, quand il s'y mêle, ainsi qu'en Italie, un levain étranger, l'intérêt de la faction est considéré comme supérieur à l'intérêt national, et tout est sacrifié pour assurer celui-là. La Toscane et Venise furent l'une démocratique, l'autre aristocratique, et toutes deux se soutinrent longtemps. En Lombardie, Guelfes et Gibelins portaient leurs regards hors des limites de la patrie, et les uns et les autres la sacrifièrent à leurs rivalités (l).
Gardons-nous toutefois de juger ces luttes avec les idées d'un
(1) « Les villes qui s'administrent sous le nom de république, celles surtout qui ne sont pas bien organisées, changent souvent leur gouvernement et leurs institutions, non moyennant la liberté , comme beaucoup le croient , mais moyennant la servitude et la licence ; car le nom seul de la liberté est invoqué par les artisans de la licence, qui sont les bourgeois, et par les artisans de la servitude, qui sont les nobles, chacun désirant ne se trouver soumis ni au\ lois ni aux hommes. Lorsqu'il advient ( il est vrai, chose trop rare) qu'un heureux hasard fait surgir dans une ville un citoyen sage, probe et puissant, qui remet les lois en ordre, de manière à calmer ces humeurs inquiètes des bourgeois et des nobles, ou à les refréner en les empêchant de mal faire , c'est alors que cette cité peut s'appeler libre, et que cet état de choses peut être considéré comme solide et durable : fondé, en effet, sur de bonnes lois et de bonnes institutions, cet état de choses n'a pas besoin nécessairement, comme ailleurs , de l'habileté d'un homme pour se maintenir. Quelques républiques anciennes, dont l'existence a été longue, furent doti'cs des lois et d'institutions de ce genre; ces lois et ces institutions ont manqué et manquent à toutes les républiques qui ont fait et font souvent passer leur gouvernement de la tyrannie à la licence, et de celle-ci à celle-là, parce que dans ces deux états, en raison des ennemis nombreux que compte chacun d'eux, il n'y a et lie peut y avoir aucune stabilité. En effet, l'un ne plaît pas aux hommes de bien, l'autre déplaît aux gens sages ; dans l'un on peut faire aisément le mal, dans l'autre on ne peut faire le bien qu'avec difficulté ; dans l'un les hommes arrogants ont trop d'autorité , et les sots dans l'autre. Il est nécessaire, de plus , que l'un et l'autre soient maintenus par l'habileté et la fortune d'un homme que la mort peut enlever, ou que des travaux excessifs peuvent rendre inutile. 1' (Mw:nivvi:L, Storie, lib. IV.)
temps pour qui le repos est le premier élément de félicité, et de nous abandonner aux doléances de ceux qui ne savent y voir que des richesses dilapidées et des frères massacrés par des frères. Les philosophes du siècle passé encensaient une reine qui dépensa quatre cent cinquante millions à soudoyer des amants. La déplorable alliance de la France et de l'Autriche, en 1756, fut décidée par une plaisanterie de Frédéric de Prusse sur le style du cardinal de Beruis, et entraîna une guerre qui dura sept ans sans autre résultatque d'avoir fait périr près d'un million d'hommes. Louis XIV faisait bâtir le château de Trianon : une fenêtre lui paraissant plus petite que les autres, il la fait remarquer à Louvois, surintendant des bâtiments ; le ministVe affirme qu'il n'en est rien, le roi soutient son dire, tous deux s'obstinent; enfin ils en viennent à ce qu'ils auraient dû faire d'abord, et mesurent la fenêtre. Use trouve que le roi avait raison; mais Louvois suscite la guerre avec l'Empire, et met la France au bord du précipice pour ôter au roi le temps de songer à la fenêtre.
Les guerres dynastiques des temps modernes (l) nous fourniraient trop d'exemples à opposer aux individus qui tournent en dérision celles des républiques d'Italie; il périt à coup sûr, en peu de mois, dans la seule campagne de Moscou, plus d'hommes que dans toutes les batailles des communes italiennes.
Ces guerres causaient de longues souffrances, personne ne le méconnaît ; mais elles étaient inévitables dans le système des petits corps d'État et avec tant d'éléments étrangers, qu'il fallait ou assimiler ou détruire. Du reste, elles étaient non pas le résultat de la liberté, comme on se plaît à le dire, mais des efforts faits pour la conquérir, et la conséquence de la haine non de ville à ville, mais de Guelfes à Gibelins, de républicains à impérialistes.
(1) Un des motifs pour lesquels Charles X de Suède déclara la guerre à la Pologne en 1655 fui que Jean-Casimir luiavait écrit ?'oi deSuèdeavec àtuxetcseulement, au lieu de trois. Coxedit, dans la lie de Maximilien I : « Le mariage de Maximilien d'Autriciie avec l'héritière de Bourgogne occasionna entre ces deux puissances une haine qui fit verser durant des siècles des torrents de sang. » iM. Hennet, premier commis des finances, remarque que les dépenses approuvées par le ministère de la guerre en France , de 1802 à 1813,
montaient à 4,733,000,000 f.
Sil'on ajoute, pour les campagnes de 1813 et 18l4, au moins 267,000,000 la France seule aurait dépensé 5,000,000,000
Les contrihutions de guerre dans les pays conquis s'étant élevées à pareille sorume au moins, il en résulterait que les guerres napoléoniennes auraient coûté 10,000,000,000