‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 4 sur 102 · HIST. UNIV. — T. XI · texte numérisé non relu

HIST. UNIV. — T. XI

30 DOUZIÈME ÉPOQDE.

La résolution de se réunir tous dans un but d'intérêt publie, de se concentrer dans une pensée générale, de subordonner ses inclinations personnelles à un avantage commun bien entendu, pour suivre des entreprises dont le succès doit être profitable à ceux-là même qui y mettent obstacle; en un mot, le patriotisme, tel que nous l'entendons, pouvait-il s'attendre de gens fraîchement émancipés, de passions non encore domptées? Quelque dangereuses que soient les opinions, c'est toujours chose virile que d'en avoir ; la prétention d'être utile à son pays mérite l'estime même quand elle est erronée^ comme aussi le courage d'adopter une cause et de la proclamer la tête haute. Au milieu de ces débats intérieurs, l'existence individuelle se développait, et cela est si vrai qu'avec eux cessa soudain toute activité en Italie. Les inimitiés résultaient bien moins de passions haineuses que d'une intelligence active, qui porte à connaître le mieux et laisse le regret de ne pas le posséder ; car c'est le défaut d'équilibre entre les besoins et les moyens d'y satisfaire, qui fait que l'homme travaille et lutte , ce qui le met inévitablement aux prises avec ses voisins. 11 est d'autres époques ou l'unanimité nationale n'est que le calme produit par l'oppression commune; mais autrefois tout homme pensait et agissait par lui-même ; il s'ingéniait librement pour atteindre le but qu'il apercevait devant lui. Cette agitation même, une existence occupée des intérêts publics, un drame continuel, les passions en lutte, les questions de droit et d'honneur plus que d'intérêts matériels, une aspiration ardente vers un résultat toujours divers et toujours important, les souffrances éprouvées pour une noble cause, les triomphes de la patrie ou de la faction, c'étaient là autant de jouissances. Rien ne parait plus doux à l'homme que de contribuer au bonheur et à la gloire de son pays, de n'obéir qu'aux lois sanctionnées par lui-même, de ne supporter d'autres charges que celles qu'il a acceptées, de ne reconnaître que les autorités élues par lui, de sortir, en un mot, du cercle étroit de la vie individuelle et domestique, pour vivre et sentir en commun, pour donner et recevoir ainsi l'impulsion vers des actions généreuses. En effet, sous l'intluence des passions politiques, l'àme peut se dépraver, mais non s'avilir; elles donnent à l'homme le sentiment de sa propre dignité, si importante et cependant si facile à oublier dans les ignob'.escalculs du courtisan, du satellite et du publicain.

Quand l'histoire nous expose ces querelles et ces combats incessants, on est porté à croire que le pays était livré à des

RÉPUBLIQÏÏES ITALIENNES. 9i

massacres continuels, sans tenir compte des nombreux intervalles de paix. On ne veut pas se lappeler que ces guerres ne duraient que quelques jours, un seul quelquefois ; que les batailles étaient peu meurtrières, au point d'exciter les railleries des politiques inhumains du seizième siècle, qui prisaient bien autrement celles où les étrangers intervenaient (l). On ne connaissait alors ni quartiers ni garnisons. Au son de la cloche de ville, tout homme prenait les armes, courait se ranger sous la bannière de sa paroisse, et marchait au combat. Vainqueur, il revenait le soir même ou le lendemain dans sa patrie, étalant les trophées enlevés au vaincu ; blessé, il trouvait des soins et des secours dans sa propre maison- Peut-être n'existe-t-il aucun tableau plus fidèle de ces batailles que celui qui nous est offert dans le poème héroi-coraique de Tassoni, que nous avons cité plus haut (2).

C'est à tort aussi que nous ne voyons dans ces guerres que des dissensions fraternelles. Des étrangers avaient envahi le pays, dépossédé les indigènes, qui se trouvaient réduits à l'état de serfs ou de plèbe, et privés de droits ; sous le nom de feudataires ou de nobles, les vainqueurs s'étaient emparés de tous les privilèges, de la domination et des propriétés, se déclarant euxmêmes la nation. !Nous qui ne voyons plus dans une origine roturière ou patricienne qu'une distinction, dont toute la valeur réside dans l'opinion du vulgaire, nous pouvons prendre en pitié ces combats entre les deux classes; mais alors il s'agissait de la prédominance des étrangers ou des nationaux. Nos pères voulaient savoir s'ils devaient languir toujours sur la glèbe arrosée de leurs sueurs, et possédée par d'autres; si les seigneurs continueraient à la posséder par droit de conquête, à disposer d'eux à leur gré, à les tuer môme, moyennant quelques deniers.

Les plébéiens l'emportent ; mais la race dominatrice met en

(1) Voyez, (lit à ce sujet Machiavel, que les guerres, antérieures à son temps, commençaient sans peur, se faisaient sans danger et finissaient sans dommaye. Liv. V. Guicliardin dit aussi que la bataille 3u Taro fut ?némorable, parce qu'elle fut la première, depuis très-longtemps, dans laquelle on combattit avec perte d'hommes et effusion de sang en Italie.

(?. ) Nous nous laissons égarer par le même préjuge en ce qui concerne les querelles politiques des autres pays. Dans le? diétines de Pologne, en i"g;î, il fut donné plus de cent mille coups de sabre , et c'est à peine s'il y eut dix personnes de tuées, parce que, dans des circonstances pareilles , les Polonais n'étaient pas dans l'usage d'affiler leurs armes.

œuvre la force pour les réprimer, ou l'astuce pour les corrompre ; au besoin même, elle s'associe à la puissance étrangère, dont elle tire son origine. A mesure que l'on avance dans la voie du conflit, le but ne se dessine pas aussi distinctement ; mais il reste le même au fond ; puis, lorsque les partis se rapprochent et se mêlent, ils oublient, avec le nom de la faction, la diversité de leur origine, et tous s'appellent Italiens. C'est une folie de dire que ces discordes livraient la patrie à la domination de l'étranger; jamais les populations ne furent plus italiennes qu'à cette époque, et combien de longs efforts les étrangers n'eurent-ilspasà faire pour les corrompre avant de les assujettir ! ils durent détruire toutes ces communes qui avaient agité et honoré le pays, avant de l'amener à cette insouciance qui se résigne à obéir.

Il n'en faut pas moins déplorer ces continuelles rivalités de parti, dont les funestes conséquences se font sentir à une longue suite de générations. Les cités, habituéesà se regarder avec haine et défiance, ne purent jamais s'unir dans une confédération de bien général et de défense commune. Les divisions intérieures amenaient des luttes jusquedans la haute politique, car les adversaires étaient assurés de trouver de l'appui au dehors. Presque partout le parti populaire finit par l'emporter; mais, moins expert dans le maniement des affaires publiques, ombrageux de sa nature, manquant du loisir nécessaire pour s'occuper du gouvernement, il s'en remettait de l'emploi de ses forces à la vaillance du plus brave, de l'exercice de ses droits à la prudence du plus habile; ainsi s'établirent les tyrannies qui recueillirent l'héritage des libertés communales.

Les maux qui accompagnent la liberté sont rudes à supporter, et le succès est lent à s'établir; de là vient que le commun des hommes se laisse aller à la lassitude et à l'impatience. Le ciel suscite trop rarement des héros capables d'élever tout un peuple à leur hauteur, et animés du désir de faire tout pour lui et par lui. Quoi qu'il en soit, au milieu de ces maux, la civilisation s'étendait et grandissait; l'état florissant auquel parvinrent rapidement les républiques italiennes répond éloquemment à ceux qui déplorent les misères de ces temps orageux. Dans la période qui suivit la paix de Constance, on les vit toutes élever des édifices soit pour la commodité des citoyens, soit pour la défense ou l'ornement des villes; elles reconstruisirent leurs murailles, pavèrent les rues, facilitèrent les communications en faisant des routes, des ponts, des canaux, et creusèrent des aqueducs; enfin el'es

bâtirent des hôtels de ville et des cathédrales, déployant à l'envi la magnificence jointe à la solidité.

p]n 1157, les Milanais dépensèrent en constructions cinquante mille marcs d'argent, qui donneraient, suivant Giulini, vingt millions de francs. Le grand canal qui amène de trente milles les eaux du Tésin pour l'irrigation des plaines à l'ouest de la ville, fut entrepris en 1179, puis repris en 12.'>7 et promptement terminé, assez large et assez profond pour porter bateau ; c'est le premier exemple de canaux artificiels. A la même époque, Milan s'entourait d'une muraille de vingt coudées de hauteur, avec six portesde marbre. En 1228, on décrétait la construction du vieux Broletto au centre de la magnanime cité (l), et, cinq années après, celle du nouveau Broletto.

De 1276 à 1283, les Génois terminèrent les deux belles darses et la grande muraille du môle, et, en 1 29.'> le magnifique aqueduc qui apporte à la ville, à travers des montagnes escarpées, des eaux abondantes et salubres.

Les Modénois entreprirent alors la reconstruction de Sainl-Géminien ( 1 106 ) ; ils creusèrent le nouveau Pannrello ( 1 150) et le canal Chiaro, élevèrent la tour de la cathédrale , le palais de la commune et la Ringhiera ; nettoyèrent et pavèrent les rues et les portiques. En 1191, sous le podestat Guillaume de l'Osa, Milanais, Padoue construisit un pont sur la Brenta, rendue navigable jusqu'à Monselice; en U95 elle réparait ses murailles, et élevait en 1218 le palais communal , avec la merveilleuse salle de la Ragione. Brescia compléta son enceinte, bâtit les églises et les monastères de Saint-Barnabe , de Saint-Dominique , de Saint- Jean-Baptiste ; il acheva le Broletto, agrandit la place du Dôme, et creusa trois canaux par les soins de l'évêque Bernard Maggi. Lucques étendit son enceinte en 12G0 ; Beggio bâtit, de 1229 à 12 14, ses murailles, d'un développement de trois mille trois cents coudées : hommes et femmes, petits et grands, paysans et bourgeois, allaient portant sur leur dos des pierres, du sable, de la chaux (2).

La vie individuelle se développait en même temps que la vie publique, et aucun pays de l'Europe n'aurait offert alors autant de prospérité que l'Italie, qui, riche de ses productions et de celles

(() Couio.

(2) Rer. It. Script., VIIT, 1197.

du dehors, sâvait profiter de sa position entre deux mers pour communiquer avec tout l'ancien monde : elle était comme l'oasis de la civilisation. >'ousne parlons ni de Venise, ni de Gênes, ni de Pise, ces reines des mers ; mais chacune des autres républiques était un centra d'activité. Si l'on voit peu de grands hommes apparaître au-dessus des autres, cela ne signifie pas qu'ils manquassent, mais que tous les citoyens se trouvaient à une certaine hauteur. La rédaction et l'application des différents statuts locaux firent progresser la jurisprudence. La noblesse, à qui l'on ne demandait jadis que des capitaines , eut à fournir aussi des podestats; ce qui l'obligea à quelques études, ou du moins à faire plus de cas des légistes, dont elle avait besoin pour assesseurs. Les magistrats chargés du pouvoir exécutif, étant parfois choisis en dehors de la république , contribuaient à répandre par toute l'Italie la science du gouvernement; il venait dans les principales villes jusqu'à deux cents personnes étrangères a la suite des magistrats annuels , ce qui propageait les idées et les connaissances dans le pays. Tout podestat était fier d'attacher son nom à quelque chose de nouveau ; puis, tout citoyen prenant une part active aux intérêts de sa ville natale, il en résultait une grande excitation des forces individuelles, des caractères vigoureux qui, n'étant contenus par aucun frein, déployaient ensuite leur énergie dans les dissensions civiles.

Cependant le goût s'épurait; on commençait à reconnaître la main des maîtres dans la taille du marbre, dans la fonte du bronze; la musique, la poésie, renaissaient. Nous avons vu à quel état de désolation étaient réduites les campagnes a la chute de Home ; il dut empirer encore sous les barbares. Heureusement l'agriculture attira les regards des moines qui, en vertu de leur institution, se vouaient à l'amélioration des terres ; ceux de Citeaux, établis aux environs de Milan, occupaient sur leurs métairies les plus éloignées une colonie de frères convers pour les travaux qu'elles exigeaient, tandis qu'eux-mêmes cultivaient les terres qu'ils avaient dans le voisinage. Ils acquirent un tel renom ([u'on les appelait souvent pour remettre en valeur les champs dautrui (1 j ; c'est à eux qu'il faudrait peut-être attribuer aussi ce

(1) Rainald, chancelier de l'Empire sons Fréfléric V^, ayant trouvé en mati- \a\s état les biens de l'évéché de Cologne, appela des diverses maisons de Cltenux situées dans son diocèse des frères convers, pour diriger les métairies et rétablir les revenus annuels. C.tSAiwus Eisterbacensis , Dialog., dist. 4, C. «4.

système d'irrigation des prairies (1) qui enrichit la basse Lombardie d'abondants pâturages, où l'on fit plus tard les fromages si connus sous le nom de parmesans (2).. Le moine dominicain Corneto, entraînant à sa suite une multitude de gens, les détermina, par dévotion, à porter de la terre pour combler un étang qui s'étendait autour de son couvent, et l'ensemença aussitôt; c'était ainsi qu'au lieu de joncs et de nymphœa, on voyait apparaître peu à peu le trèfle et les graminées, qui fournissaient une nourriture salutaire à de gras troupeaux de bœufs et de génisses.

Les gens de la campagne, en voyant les moines se livrer aux travaux d'agriculture, avaient cessé de les considérer comme un vil labeur. On rencontrait pourtant encore un grand nombre de landes et de bois, des étangs, des marais, surtout au confluent des rivières avec le Pô, et aux lieux où ce fleuve, l'Adige et l'Arno se jettent dans la mer ; aussi trouve-t-on souvent, dans les actes de vente d'alors, ces mots ajoutés, cum-sylvis , paludibus, piscationibuft. Une fois les terres divisées , la liberté conquise, la population affranchie de la servitude personnelle et de l'oppression immédiate desfeudataires, les rudes corvées et le droit de chasse supprimés, chacun reprit courage, et se mit à améliorer les terres; on pensa a peupler les solitudes , à défricher les bois , les bruyères, et à les mettre en culture. Des villages et même des villes prirent leur nom des arbres qui existaient sur les lieux où elles s'élevèrent, comme Rovereto ( la chênaie ), Saliceto ( la saussaie), A\herelo {la trcmblaie). Alors les campagnes prospérèrent, cultivées par des bras libres que l'espérance stimulait, et auxquels venaient en aide les capitaux des villes ; alors les cités entreprirent de grands travaux publics pour l'irrigation, et cherchèrent par des règlements, parfois inintelligents, à remédier au fléau des disettes, dont les ravages des sauterelles étaient souvent la cause (3j.

(0 Cependant les anciens le pratiquaient aussi : Virgile , Claiidïte javi rivos, pncri ; sat prata biberunt. Columellf. donne la distinction que Porcius Caton faisait des prés, alferitm siccanenm, nltermn riqnum.

(2) Il n'en apparaît pas de trace dans les comptes des moines de Saint-Anibioise de Ciairvaux. En l4i)4 il est fait mention de fromages pesant quatorze petites livres, ce qui est à peine un cinquième des fromages actuels.

(3) Il est souvent fait mention dece fléau. Le prêtre André rapporte qu'elles se jetèrent en 871 sur le Hrcscitin, le Crémonais, le Lodigian et le Milanais; elles allaient, comme des bandes sans chef, dévorant les menus grains, tels que le millet et le panis. Jean Diacre en dit autant de la Campanie et de

Alors disparurent les étangs du Bolonais et du territoire de Ravenne. Ferrare s'occupa de la construction de ses digues, destinées à servir aussi de routes, et les marais dont le Pô l'environnait se transformèrent en campagnes fécondes. Les îles que ce fleuve avait laissées entre Pavie , Lodi et Plaisance furent rattachées à la terre ferme; ou abattit les forêts qui s'étendaient autour de Bologne, de Modène et de Ferrare. De meilleures races de chevaux furent importées à Milan, ainsi que des chiens alans et danois, d'une force et d'une grosseur remarquables. Les vins acquirent plus de qualité au moyen de greffes étrangères, et l'on commença à faire la blanquette dite vernaccia (1). Le riz était encore très-cher, et ne se vendait que chez les droguistes (îJ), auxquels il était ordonné, à Milan, de ne pas le faire payer plus de douze sous impériaux la livre, ni le miel au-dessus de huit.

Le commerce se raviva partout, et, sans parler des villes maritimes, celles de l'intérieur envoyèrent des négociants dans tout l'Occident, où ils répandirent les arts et obtinrent des privilèges non par force ou astuce, mais par la supériorité de l'intelligence. Asti, dont le territoire contenait une population de quatre cent

Naples, comme aussi les Annales de FiiWe pour l'Allemagne, lesquelles donnent même la description de ces insectes : « quatre ailes, six pattes, bouche trèslarge, vaste intestin, deux dents plus dures que pierre , avec lesquelles elles rongent les écorces les plus solides ; de la longueur et de la grosseur d'un pouce, se dirigeant vers le nord. -> 11 est rapporté que, cette année , une pluie de sang tomba à Brescia pendant trois jours ; ce que l'on peut attribuer aux chrysalides de ces insectes, comme aussi ce qu'André raconte de feuilles trouvées en Lombardie vers l'époque de Pâques toutes couvertes de terre, que l'on croyait être tombée en pluie. Etienne II!, outre l'eau bénite dont on aspergeait les sauterelles, employa le moyen, encore usité aujourd'hui, de payer cinq ou six deniers par boisseau de ces insectes que les paysans apportaient. Eu 15.'îl, Frédéric II, pour délivrer la Fouille dece Iléau, ordonna que tout homme de travail eût à ramasser le matin, avant le lever d\i soleil , quatre boisseaux de sauterelles, pour les donnera brûler. Selon Azario, en 13tì4, elles étaient de couleur verte, ayant la tête et le cou gros, et en si grand nombre qu'elles obscurcissaient le soleil.

(1) Galv. Fi\mma.

(2) Il en fut ainsi jusqu'au seizième siècle, car nous lisons dans la Fiera de Buonarroti, II, 3, IV -.

Ev. In quanto a spczierie P Pro Circa alle grosse,

Riso poco 0 non punto. Ev. Et quant aux drogueries ?

Pro. ... Pour les grosses, par Dieu ,

Point de riz, ou du moins bien pen.

soixante-dix mille âmes, envoyait des négociants en Fiance et dans les Pays-Bas, et fondait une colonie à Alexandrie. Le roi de France ayant fait arrêter tous les banquiers, désignés alors sous le nom de Lombards, il s'en trouva dans le nombre cent cinquante d'Asti, dont les capitaux engagés dépassaient la somme de huit cent mille livres, équivalant à vingt-sept millions d'aujourd'hui (i). Les Florentins soutinrent des guerres extrêmement longues, qui auraient causé la ruine du pays sans le secours de leurs négociants , lesquels avaient des capitaux dans les magasins d'Anvers et de Venise, sur les marchés de Paris et de Londres, sur les vaisseaux de la Méditerranée et de l'Océan, et qui les employaient à défendre la liberté de leur pays.

Les étoffes italiennes rivalisaient avec celles de l'Asie; en Lombardie surtout, les moines humiliés amassèrent, par cette fabrication, des richesses immenses et corruptrices. On leur attribue l'invention des draps d'or et d'argent pour ornements d'église. L'industrie de la soie se répandit, de la Sicile, dans le reste de l'Italie; les Rbodiens évaluaient, dans leur code, la soie à l'égal de l'or; du temps de Procope, la soie de couleur ordinaire valait six pièces d'or l'once, et le quadruple celle de couleur royale ou pourpre; elle devint si commune, dès le treizième siècle en Italie, que mille Génois s'en montrèrent vêtus dans une cérémonie. La culture des mûriers s'étendit (2); messire Borghesan, de Bologne, inventa le moulin à soie (3), secret gardé avec un soin jaloux, jusqu'au moment où Ugolin le porta aux Modénois , ce qui lui valut d'être pendu en effigie. Un grand nombre de métiers s'établirent eu Sicile, et de même à Lucques, d'où ils se répandirent dans toute l'Italie, au temps de Hugues de la Fagiola ; les étoffes de Lombardie rivalisèrent avec celles de Baldac.

La population avait été flottante dans la péninsule italique ; clair-semée à l'arrivée des barbares, elle s'était ensuite accrue par les colonies de Bulgares, de Saxons, de Francs et d'autres Germains; puis elle avait été décimée par des pestes, aux-

(1) Chron. Astense. Rerum It. Script., tom. IX, [>. 142.

(2) Il parait cependant que les particuliers n'y trouvaient pas encore un grand avantage, puisqu'il fallut ordonner cette culture par une loi. Le statut deModène eu 1327 enjoint à quiconque a un verger enclos d'y planter pour l'avantage public trois mûriers, trois figuiers, trois grenadiers et trois amandiers. Durant tout le quatorzième siècle , les soies travaillées à Florence venaient d'Espagne, des iles grecques, de la Marche et de la Calabre.

,3) Vo'j. t. VII, p. 110.

quelles Landolphe l'Ancien attribue la dépopulation de Milan au onzième siècle.

Le nombre des habitants dut alors s'accroître considérablement, pour suffire à tant de guerres. Bologne mit sur pied contre Venise trente mille fantassins et deux mille cavaliers; Milan comptait deux cent mille citoyens, et offrait dix mille guerriers à Frédéric II pour la croisade ; elle en arma vingt-cinq mille contre Lodi, et soixante mille, y compris les alliés, contre Brescia. Florence renfermait quatre-vingt-dix mille âmes dans l'enceinte de ses murailles ; il y en avait quatre-vingt mille dans la banlieue, et, au temps de la guerre contre Sienne, elle mit sous les armes soixante-dix mille hommes. A Crémone, la faction triomphante expulsa cent mille personnes. Massa, qui aujourd'hui n'a pas deux raille habitants, en contenait vingt mille, et Savone neuf mille. A Pise, chaque famille ayant été taxée à un florin pour les frais de construction du baptistère , il s'en trouva plus de trente mille en état de supporter cette dépense. Nous ne parlons ni d'Amalfi, uidela Maremme siennoise, qui était parsemée de hameaux. En J293, Gènes armait une flotte de deux cents galères, montée par quarante-cinq mille combattants, tous nationaux; cependant il en restait encore assez pour fournir les équipages de quarante autres, sans laisser les Rivières et la ville dénuées de défenseurs (1). Là les factions des Doria et des Spinola armaient chacune de dix à seize mille hommes. Ezzelin en tira dix mille de Padoue , et Pavie mettait eu campagne deux ou trois mille cavaliers et quinze mille piétons ; enfin le territoire de Brescia fournissait quinze mille hommes armés, de quinze à soixante ans. Qu'on juge par là du reste du pays !

Tels étaient ces temps si déplorés de discordes civiles et de luttes fraternelles. Rien n'est plus beau que la vie des peuples ; mais il est difficile de la bien régler, et l'on trouve plus commode de l'éteindre. C'est ce que l'on fit. Les agitations cessèrent , et avec elles la liberté. La paix vint, apportée par ceux qui avaient fomenté les haines ; la paix vint, et avec elle cette centralisation du pouvoir al)solu qui amortit toute volonté individuelle , et isole le gouvernement du peuple. La paix vint, et avec elle la dépopulation, l;i pauvreté, l'avilissement, la mort politique , età la suite la mort intellectuelle et civile de l'Italie ; mais peut-être le jour n'est-il pas éloigné où des espérances nouvelles, acceptées

(1) J. I>K VaKAGI.NE.

par ceux qui ont le pouvoir de les réaliser, et favorisées par de nouvelles alliances, parviendront à la ressusciter et à lui rendre sa place au milieu des grandes nations de l'Europe.

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