‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 30 sur 102 · FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC II

Le roi de Tunis, converti par les dominicains, se rendait à Rome pour se faire baptiser ; Fiédéric le fit arrêter, eu disant qu'on ne pouvait l'amener au christianisme sans la permission de son oncle. Les meilleurs prélats sont expulsés des églises de l'Italie méridionale ; il en fait même périr et ne veut pas qu'on les remplace. 11 tolère que les Sarrasins démolissent les églises, et qu'ils construisent des mosquées avec leurs matériaux; il réclame la Sardaigne pour Enzo^ son bâtard , en disant que l'empire l'avait perdue en des temps difficiles, mais qu'il a juré de la soustraire à la suprématie papale.

Au moment où Frédéric se réjouissait avec Ezzelin, dans les vrM6nc murs de Padoue, d'avoir accablé le parti guelfe, il reçoit tout à coupla nouvelle de son excommunication et d'une seconde guerre déclarée entre l'Église et l'Empire. Sachant par , expérience combien de pareilles sentences produisaient d'impression sur l'esprit de la multitude, il fit prononcer à Padoue, par Pierre des Vignes, une harangue à sa décharge; il cherchait à s'assurer par des otages les princes qui lui étaient favorables, et envoyait des circulaires dans les différents royaumes, comme un appel à tous les peuples; mais les peuples croyaient plus volontiers le pape, les curés, les moines, qui répétaient partout que Frédéric était un mauvais chrétien, et l'accusaient d'avoir dit que Moïse, le Christ et Mahomet étaient trois imposteurs; qu'on ne devait croire qu'à ce qui tombait sous nos sens , et que, si Dieu avait vu Naples, il n'aurait jamais choisi la Palestine pour son royaume (l).

Alors se renouvelèrent les dévastations et les massacres, suivis

(t) Les musiihiians avaient conçu de hii la même opinion. Jafès s'exprime ainsi : « L'émir Fai\r-eddin entra fort avant dans la confiance de l'empereur; « souvent ils discutaient de philosophie, et semhlaient d'accord sur beaucoup

» de points » Les chrétiens étaient scandalisés de ces relations amicales;

Frédéric disait à Fakr-eddin r « Je n'aurais pas tant insisté sur la remise de « Jérusalem si je n'avais craint de perdre tout créilit en Occident. Je ne tenais « pas à conserver Jérusalem ni rien de semblable, mais bien Testime des «■ Francs. » — L'empereur était roux et chauve ; il avait la vue faible, et, si c'eiit été un esclave , on n'en aurait pas donné deux cents drachmes. Oncomprenait à ses discours qu'il ne croyait pas à la religion chrétienne; il n'en parlait

que pour la tourner en moquerie Un muezzin récita devant lui un verset

du Coran qui niait la divinité de Jésus-Christ, et le sultan voulait le punir; mais Frédéric s'y o[)posa. Bibl. des croisades, t. IV, p. 417. Quant au livre f/e Tribus ïmpostoribuSy attribué à Frédéric ou à Pierre des Vignes, il ne paraît pas qu'il ait jamais existé.

192 DOUZIÈME ÉrOQUE.

de représailles ; mais le parti guelfe releva partout la tête; les seigneurs d'Esté recouvrèrent les places qu'ils avaient perdues; Trévise se révolta, et Padoue ne fut contenue qu'avec peine par les cruautés d'Ezzelin, qui fit couler des torrents de sang.

Cependant Frédéric, qui ne s'endormait pas, pénétra dans les Etats du pape, et marcha droit sur Rome. Quoique les Gibelins y fussent en grand nombre, le pape ne s'effraya point. « Il tira du Sancta sanctorum de Latran les têtes des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et, les portant avec lui, il visita processionnellement les principales églises de la ville, avec tous les évêques, archevêques et autres prélats qui se trouvaient en cour de Rome, outre le clergé. Par cette dévotion et par un miracle spécial des apôtres, le peuple fut soudainement rappelé à la défense de la sainte Église et du pape; presque tous les Romains se croisèrent contre Frédéric, et le saint-père leur accorda des indulgences pour leurs péchés et les peines encourues (i). » Des moines prêchèrent la croisade, et des prêtres demandèrent lapermission de porter les armes. Frédéric, contraint de lever son camp, revint à Naples pour se procurer des hommes et de l'argent ; de là il rentra en Lombardie, mais il vit succomber ceux sur lesquels il comptait le plus.

Afin de résoudre ce grand litige, le pape Grégoire convoqua un concile général à Rome. Frédéric, qui toujours en avait appelé à cette assemblée, n'y vit alors qu'uue démonstration hostile ; il écrivit donc aux princes d'empêcher le départ des cardinaux, menaça d'emprisonner les prélats qui se rendraient à l'appel du pape, et disposa des gardes sur les routes en leur accordant les dépouilles de ceux qu'ils arrêteraient. Informé qu'un grand nombre d'ecclésiastiques français, allemands et lombards sont disposés à obéir au pontife, il leur propose de venir par terre, afin de s'entendre avec lui; mais, soupçonnant un piège , ils choisissent la voie de mer, et Frédéric envoie Enzo son fils avec la flotte afin de les prendre ou de s'en défaire; en effet, entre Giglio etl'écueil de la Meloria, cette flotte ayant rencontré les navires génois qui les convoyaient, en coula bas une partie et en captura beaucoup d'autres. Frédéric retint les cardinaux prisonniers à Pise, attachés avec des chaînes d'argent (2); en même temps, il s'emparait d'autres villes des

(l) G. Vll.I.AM.

(?.) Voici en quels lermcs |ps Génois rendirent coniplf an pnpe de relie aiïuire :

FRÉDÉRIC n. 193

États romains, et trouvait dans le sacré collège lui-même des traîtres pour agir contre le pape, qui mourut bloqué dans les murs de Rome.

« Notre cœur lut abreuve (raiiiertume, et le glaive de douleur nous '.ransperça jusqu'à rime, lorsque veiulredi, le 3 du mois de mai , les cnuemis de Dieu et des liomiues, Pisans et Siciliens , assaillirent impétueusement nos légats et les autres prélats d'Occident, ainsi que les ambassadeurs milanais, brescians, plaisantins et les nôtres, embarqués avec joie et confiance sur nos galères etbrisauliiis. Les nôtres, se confiant dans l'assistance céleste, opposèrent une merveilleuse résistance; ils s'emparèrent victorieusement des trois premières galères des larrons, décapitèrent les chiournies, et submergèrent les coques des navires avec les cadavres. Cependant, après un long combat , des blessures et des morts en grand nombre , la troupe ennemie l'emporta avec la permission de Dieu , et, sans égard ou pitié, elle lit massacre des saints pères innocents et de leurs conducteurs. Cependant, par la grâce de Dieu, plusieurs barques, de petits b;\timents et sept galères portant beaucoup des nôtres , ainsi que les arcbevèques de Saint-Jacques , d'Arles , de Tarragone et de Bragance, avec les évêques de Plaisance, d'Annecy et d'Asti, revinrent ici sains et saufs. Le vénérable évèque de Palestine revint aussi , comme nous l'avons appris, sur la galère du seigneur Roméo, ambassadeur de l'illustre et magnifique comte de Provence, laquelle traînait après elle un bâtiment ennemi , cbargé d'objets précieux ; nous espérons qu'il en a été de même pour d'autres. Il est bien certain que la perle de nos gens et de nos vaisseaux nous aldige moins que l'ignominie de Noire-Seigneur et le mal de tant de saints prélats, qui par obéissance accouraientjoyeux au concile pour assister Votre Sainteté de justes et salutaires avis. Alin de venger une si atroce iniquité et de défendre l'Église de Dieu avec le peuple qui lui est dévoué, nous avons délibéré ici , depuis le premier jusqu'au dernier, de manière irrévorable, d'y consacrer nos vies et tout ce que nous possédons , n'épargnant ni fatigues ni veilles, jusqu'à ce que nous ayons écrasé la rébellion, et tiré vengeance des morts, blessures et outrages que les innocents ont soufferts à l'bonneur et gloire du nom de Jésus-Cbrist, de votre très-sainte personne, de vos vénérables frères, de l'Église universelle et de tout le fidèle peuple chrétien. Dans cette intention , nous certifions à Votre Sainteté que dans ce moment tout citoyen génois, grand ou petit, comptant pour rien ou pour peu son propre dommage, tout litige, soin ou négoce mis de côté, s'emploie et veille assidûment à la construction et à l'armement de tous nos navires et galères, afin d'obtenir la victoire, comme par le passé, sur nos ennemis, et pour que l'Église de Dieu puisse manifester sa grandeur et sa puissance contre le fils de perdition, liomme très-.scélérat et apostat, Frédéric, dénommé empereur, ses complices et fauteurs, comme c'est bien justice. Il semble, en effet, n'être monté à si haute fortune que pour être précipité d'une grande élévation au (>lus profond des maux, et dans le gouffre de l'extrême honte. Nous supplions donc à genoux Votre Sainteté, par le sang répandu de Jésus-Cbrist, dont vous tenez la place sur la terre , de ne pas vous désister malgré le désastre souffert, de votre détermination ; de soutenir, au contraire, la barque de saint Pierre battue par les tempêtes et presque abîmée, et de la conduire au port de joie et de salut sous le doux gouvernement de \otre prudence, dont la splendeur illumine tous les oalholiques et fidèles chrétiens. Vene/, donc en personne, si votre clémence

UHT. IMV. — T. M. l'j

A cette nouvelle, Frédéric suspend les hostilités, pour montrer qu'elles n'étaient dirigées que contre le pontife, et rend la liberté aux cardinaux emprisonnés ; ce qui ne l'empêchait pas d'enlever l'argent expédié à Rome du dehors, d'envoyer les Sarrasins ravager le territoire pontifical, et d'écrire aux cardinaux, réunis en très-petit nombre dans le conclave : .4 vous, fils de Bélial; à vous, fils (TÉphrem; à vous , troupeau de perdition; à vous qui êtes coupables du bouleversement du monde.

Célestin IV (Geoffroi Castiglioni, Milanais), qui mourut erapoi- 2i juin, sonné dix-huit jours après son élection, fut remplacé par Sinibald de Fiesque,qui prit le nom d'Innocent IV. Sa famille et lui-même étaient amis de l'empereur, ce qui faisait espérer la paix ; mais Innocent prétendit que Frédéric commençât par remettre les places et les prisonniers qu'il avait en son pouvoir ; Frédéric voulait qu'Innocent séparât sa cause de celle des villes lombardes, coupables, selon lui, d'avoir usurpé les régales, tandis que le pape n'entendait pas que les cités de la ligue fussent tenues de comparaître devant les tribunaux de l'Empire; mais ils ne purent s'accorder, et Frédéric eut de nouveau recours aux armes. Enfin Thaddée de Suessa et Pierre des Vignes semblèrent sur le point d'arriver à un arrangement; mais, tandis que l'on discutait sur la question de savoir qui des deux aurait à exécuter le premier les conditions du traité, le pontife s'enfuit à Gênes. Frédéric était si puissant et si redouté que nulle part le pape ne trouvait qui voulût lui donner asile, pas même saint Concile Louis. Heureuscmeut que Lyon était ville libre; il put s'y ré- ^^1245."' fugier, et c'est là qu'il réunit le treizième concile général. i-Vu'iii"'t. Cent quarante prélats y assistèrent, et ce fut dans cette circonstance qu'Innocent IV décora les cardinaux du chapeau rouge, pour indiquer qu'ils devaient être préparés même à verser leur sang pour l'Eglise ; il y ajouta la valise et la massue d'argent, ornement royal, comme pour protester contre Frédéric, qui prétendait les réduire à la simplicité apostolique. Il exposa à l'assemblée les cinq plaies qui lui faisaient, comme au Christ,

daigne tant faire , ou envoyez un légat sage et discret à la cité et à votre peuple de Gènes , qui veulent de leur personne et de leurs biens être sujets de votre paternité, et oliéir à toujours, avec (idriité et dévouement, à vos commandements et acte:; de bon plaisir, pour faire ce qui sera plus agréable à Dieu, à l'Kglise, à tout le peuple chrelien, selon que l'attestent les œuvres présentes et que le prouveront les faits à venir. »

Page 1