FRÉDÉRIC II
verser des larmes de saug ; le schisme des Grecs, les hérésies croissantes, les dévastations de Kharizmiens dans la terre sainte, l'invasion menaçante des Mongols, et les énormités de l'empereur hérétique, musulman, blasphémateur, parjure, spoliateur des églises, persécuteur du clergé.
Thaddée de Suessa mit en œuvre toutes les ressources de l'éloquence et de la dialectique pour atténuer ces accusations ; mais, après plusieurs délais, accordés successivement à Frédéric pour veuir se justifier en personne , l'excommunication fut prononcée contre lui par contumace, dans les termes suivants : Moi, vicaire du Christ [et ce que je lierai sur la terre sera lié dans le ciel), après en avoir délibéré avec nos frères les cardinaux et avec le concile , je déclare Frédéric accusé et convaincu de sacrilège et d'hérésie, excommunié et déchu de Vempire; j'absous pour toujours de leur serment ceux qui lui ont promis fidélité; je défends de lui obéir, sous peine d'excommunication ipso facto, commandant aux électeurs de choisir un autre empereur, en me rései-vant de disposer du royaume de Sicile.
Les cardinaux jetèrent à terre les cierges allumés , en proférant l'anathème rituel ; puis, tandis que Thaddée se frappait la poitrine en s'écriant, Jour de colore, jour de calamité et de misère. Innocent entonna le Te Deum.
Frédéric apprit à Turin la sentence pontificale ; il se fit alors apporter la couronne , et la posa sur sa tête, en s'écriant, comme un autre monarque de nos jours : Malheur à qui ose y toucher ! malheur au pontife qui a brisé tous les liens qui m'attachaient à lui, et ne me laisse p)lus à suivre d'autres conseils que ceux de la colerei II écrivit aux princes pour se plaindre d'une condamnation lancée contre lui avant qu'il eût été convaincu de crime , refusant au pape , qu'il accusait d'ambition et d'hypocrisie, le droit de déposer les rois , et proclamant l'intention d'employer la force pour ramener l'Église à sa pureté primitive. Ainsi, il se montrait hérétique dans la lettre même où il voulait se laver de cette imputation.
La voix d'Innocent IV et du concile avait retenti au loin et trouvé de l'écho. Les Siciliens conspirèrent contre la vie de Frédéric, et payèrent leur attentat du sang des meilleurs citoyens. La couronne de Germanie fut donnée à Henri Raspon, landgrave de Thuringe, qui, favorisé par les dissensions intérieures, par l'argent et les brefs du pape, vainquit le roi Conrad , fils de Frédéric.
Heori Raspon , battu ensuite à son tour, mourut de douleur ; mais Frédéric , qui avait trop de motifs pour désirer la paix , tira peu d'avantages de cette mort. Saint Louis, qui regardait comme un acte e;corbitant que le pape eût condamné sans l'entendre le plus grand prince de la chrétienté, s'entrerait plusieurs fois dans l'intérêt de la concorde, rappelant au pontife que la mansuétude convient au vicaire du Christ, et que des milliers de pèlerins faisaient des vœux en Orient pour que l'harmonie se rétablit entre les princes chrétiens , et devînt le signal de leur délivrance. Mais Innocent restait inébranlable ; il imposait des dîmes au clergé , levait de l'argent de toute manière , sollicitait les princes éloignés à prendre les armes , dirigeait chaque jour des moines sur divers points pour prêcher contre l'empereur. Frédéric répondait par des cruautés; il prenait et détruisait la ville papale de Bénévent, et, faisant un crime des paroles, des pensées même, il sévissait contre ses sujets pour des conspirations réelles ou prétendues.
Par moments, toutefois, il lui arrivait de s'humilier; il se faisait examiner sur la foi par cinq prélats italiens, et il voulut aller en personne trouver à Lyon le pape, qui vit une menace dans ce projet de visite. Pierre des Vignes se déchaînait contre les moines : « Dans le principe , disait-il , ils paraissaient fouler « aux pieds la gloire du monde, et maintenant ils s'entourent « du faste qu'ils méprisaient; n'ayant rien, ils possèdent « tout, et se montrent plus riches que les riches eux-mêmes. » L'empereur, plus résolu, faisait marquer, à tous les moines qui tombaient entre ses mains, une croix sur la tête avec un fer rouge, et pendre tout voyageur trouvé porteur de lettres favorables au pape; il pilla même et fit évacuer le couvent du mont Cassin. Les supplices n'effrayaient pas les gens les plus libres du temps , c'est-à-dire les moines. Le bienheureux Jourdain, général des prêcheurs , alla trouver l'empereur, et, après être resté un moment silencieux devant lui , il lui dit : Sire ^ je par' cours différentes contrées , seloîi que mon office m'en fait un devoir ; or, comment ne me demandez-vous pas quels discours circulent à votre sujet? — J'ai des gens dans toutes les cours , répondit Frédéric , et dans les différentes provinces , par qui je sais tout ce qui se passe dans le monde entier. — Jésus-Christ ^ repartit le iriivQ ^ savait tout ^ et pourtant il demandait à ses disciples ce qui se disait de lui. Vous êtes homme , et vous if/norez beaucoup de choses qu'il vous serait utile de savoir.
FHÉDÉRIG II. 197
On du que vous opprimez les Eglises , que vous méprisez les censures, que vous ajoutez- foi aux augures, que vous javorisez les Juifs et les Sarrasins, que vous ii honorez plus le pape, vicaire de Jésus-Christ. Cela est indigne de vous (I).
Les villes lombardes ne restaient pas non plus inactives. Parme s'était insurgée, et, comme sa rébellion interceptait les communications entre la Pouille et les Gibelins de la baute Italie , Frédéric l'assaillit avec ses Sarrasins, joints aux troupes d'Ezzelin et du reste des Gibelins; ayant fait arrêter tout ce qui se trouvait au dehors d'étudiants . de soldats ou de gentilshommes de cette ville, il en lit mettre à mort quatre par jour sous les yeux de leurs concitoyens , jusqu'au moment où ceux de Pavie lui dirent formellement : Nous sommes venus jjour combattre les ParmesaiiSy inais non pour faire le métier de bourreaux. Il avait fait élever vis-à-vis de Parme une autre ville, qu'il avait nommée Victoria; mais, dans le moment où il prenait le divertissement de la chasse, les assiégés firent une sortie, détruisirent la ville et le camp , tuèrent Thaddée de Suessa , et enlevèrent à Frédéric toutes les chances de la victoire. Son fils Conrad avait aussi le dessous en Allemagne dans sa lutte contre Guillaume de Hollande , le nouvel Anti-César. Mais le coup le plus sensible pour Frédéric fut le malheur de son autre fils, Enzo, jeune homme de vingt-cinq ans, instruit, beau et déjà renommé par ses faits d'armes, qui, ayant attaqué les Bolonais à Fossalta près de Modène, tomba entre leurs mains; ni menaces, ni promesses, ni isj» prières ne purent déterminer les vainqueurs à lui ouvrir les portes de la prison courtoise où ils le retinrent toute sa vie (1271) (2).
Le dépit de l'orgueil humilié livra Frédéric au plus cruel supplice que Dieu réserve d'ordinaire aux tyrans , au soupçon. Les
(1) Ap. Ball, et Vit. pair, prxd'ic, p. 54.
(2) On raconte à Bologne que le palais situé en face de la cathédrale fut bâti par lui, et que ce prince eut de Lucia Vendagoli un tils qu'il nomma Bentivoglio. Son tombeau est dans l'église de Saint-Dominique avec cette épitaplie :
Felsina Sardiniae regem, sibi vincla minaniem,
Vitrix capiirum, conside ovante, trahit, liée patris imperio cedii, nec capitur aura ;
Sic cane no)i magno sœpe tenctur aper.
Ernest Munck a donné une biographie d'Enzo, avac de curieux documents. Louisbourg, 1828.
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décembre.
voûtes du palais de Palerme retentirent des gémissements d'une foule de seigneurs qu'il y renferma jusqu'à leur mort , tandis que leurs femmes se consumaient de douleur. Pierre des Vignes luimême, l'homme auquel il avait confié les clefs de son cœur, l'homme qui , pendant de longues années, avait été le rédacteur de SCS lettres , sans se faire scrupule d'offenser les idées alors les plus sacrées , et de mériter auprès de la postérité l'accusation de bassesse , périt aussi victime du soupçon. Privé de la vue par ordre de son maitre, il se donna lui-même la mort. Sa culpabilité est demeurée douteuse ; mais il fut absous par le jugement des contemporains , dont le Dante se rendit l'interprète (l).
Le parti gibelin, soutenu par Pise et Sienne, était prédominant en Toscane ; dans la Lombardie , il balançait la faction guelfe , grâce à la puissance farouche d'Ezzeiin. Ainsi la force triomphait. Les Romains eux-mêmes menaçaient de s'insurger si le pape ne revenait pas dans leurs murs. Frédéric pouvait espérer un arrangement à des conditions favorables , quand la mort le surprit à Fiorentino (2). Avant d'expirer, il reçut l'absolution, et l'excommunication fut levée. Le bruit courut qu'il avait été étouffé par son fils naturel Manfred (Mainfroi); mais c'est là un des mille forfaits dont cette famille fut chargée par la haine des peuples et des prêtres.
Avec des qualités très-remarquables, ce prince n'accomplit
(1) Io son colui che tenni ambo le chiavi Del cuor di Federico, e che le volsi Serrando e disserando si soavi.
Che dal segreto suo quasi ogni uom tolsi ; Fede portai al glorioso ufdzio, Tanto ch'i' ne perdei le vene e i polsi....
Vi giuro che giammai non ruppi fede Al mio signor ciie fu d' onor si degno.
( Dante, Inferno, XIII. )
.le suis celui qui tint longtemps la double clé L)u cœur de Frédéric, et sus, avec mystère, L'<Mivrir et le fermer do si douce manière Qu'a tout autre que moi son secret fut voilé : Au poste glorieux tant j'apportai de zèle.
De foi, que veines, pouls je perdis
Je jure que jamais je ne manquai de loi
A mon maître et seigneur, qui d'honneur fut si digne.
(2) Les astrologues lui avaient prédit de se garder d'une ville tirant son nom de lleur ; c'est pourquoi il n'avait jamais voulu mettre le pied dans Florence.