CHAPITRE Vin
<;r\nd interrègne. — fin de la maison de souabe et de la guerre des investitures.
Guillaume, comte de Hollande, qui avait accepté la couronne de Germanie, se trouvait avoir pour compétiteur Conrad, fils
200 EOrZIÈME ÉPOQUE.
de Frédéric II , qui , sollicité en vain de se révolter contre son père, avait toujours défendu sa cause, surtout depuis qu'il était roi des Romains. L'un et l'autre ne manquaient pas de partisans ; mais il semblait à Innocent IV que sa tâche ne serait pas complètement achevée tant qu'il resterait un seul rejeton de la lignée des Hohenstaufen. Il écrivit donc aux seigneurs des Deux-Siciles de ne reconnaître d'autre roi que le pape ; aux villes et aux princes d'Allemagne , de renoncer à toute obéissance envers Conrad IV , et de n'admettre à la communion et en témoignage que ceux qui se sépareraient des Hohenstaufen ; en outre , il déclara Conrad déchu de tout droit , et même du duché de Souabe.
Quittant alors la ville de Lyon, ou il avait trouvé un asile (l), pour revenir à Gènes, sa patrie, il traversa la Lombardie, en ravivant partout le courage des Guelfes; mais les Gibelins, à ce moment même, prenaient le dessus dans Rome, où le peuple se choisit un sénateur dans la personne de Brancaléon d'Andalo , lié avec Ezzelin, les Pellavicini et d'autres seigneurs de ce parti. Brancaléon maintint le calme dans la cité au moyen de mesures sanguinaires. Innocent IV alla s'installer dans la ville d'Assise ; mais le sénateur lui intima , de la part du peuple, l'ordre de reprendre son siège.
Conrad IV, de son côté , recourut à l'appui des Gibelins , lorsqu'il se rendit en Italie avec de faibles ressources ; il convoqua à Goïto, sur le territoire de Mantoue, les chefs de ce parti, notamment Ezzelin , le plus redoutable tyran dont l'histoire d'Italie fasse mention, et qui n'eût pas été loin de fonder un État indépendant, si son pied n'avait pas glissé dans le sang. En vain le pape avait essayé avec lui les promesses et les menaces ; il s'obstinaitdans les voies de la violence, et la mettaiten œuvre pour soutenir les prétentions r]e l'empereur. Les villes guelfes renouvelèrent en conséquence leur ligue, dans laquelle cllesavaient reconnu que résidait leur salut, et le pape leur promit trois cents lances entretenues à ses frais.
Conrad se transporta par mer dans le royaume des Deux-Siciles, livré aux plus grands désordres , car le pape et les fils de
(1) Pendant son séjour dans les murs de celle ville, il posa la première pierre du pont sur le Rliône, et excita les Lyonnais à former une ligue pour défendre leurs franchises contre la maison d'Autriche. Ils durent donc à ce pontife l'avantage de ne pas devenir Autrichiens. Voyez Revue lyonnaise, décembre 1837.
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Frédéric élevaient des prétentions au gouvernement. L'empereur défunt avait laissé un fils d'Isabelle d'Angleterre, nommé Henri, qui, âgé seulement de treize ans, était trop jeune pour des temps si orageux. Il restait de son autre fils Henri , roi des Romains, deux enfants, à l'ainé desquels Frédéric avait destinole duché d'Autriche , revenu à l'empire par la mort de Frédéric le Belliqueux. Mais il avait eu, d'une marquise Lancia, de Lombardie , Manfred ( Mainfroi ) , prince de Tarente, âgé de dix-huit ans, plein d'ardeur chevaleresque et d'ambition.
A la mort de l'empereur, Manfred avait pris en main les affaires et tenu en bride la Sicile , ainsi que les villes qui , aspirant à se donner un gouvernement municipal , avaient élu des conseils pour remplacer les baillis royaux. Lorsque Conrad fut arrivé, il l'aida puissamment à les soumettre ; mais Conrad apporta dans cette tâche une sévérité excessive. Vainqueur de Naples après une longue résistance, il saccagea la ville, obligea ses citoyens à la démanteler, et livra au bourreau les chefs de la rébellion. Ces rigueurs et d'autres faisaient que le peuple disait de lui : C'est un Allemand, tandis qu'il répétait à l'occasion de Manfred : Cestun Italien.
Celte bienveillance et l'activité dont Manfred avait fait preuve le rendirent suspect à Conrad , qui , pour l'humilier, révoqua les donations faites à ce prince après la mort de Frédéric, et déposa le grand justicier de Tarente , ainsi que plusieurs autres de ses créatures ; mais , de même qu'au temps de leur amitié, on avait attribué à Conrad et à Manfred la mort de leur frère Henri et de leur neveu Frédéric , après leur rupture on imputa à Manfred la fin prématurée de Conrad, mort à l'âge de vingt-six ans, comme on lui avait imputé celle de son père.
Guillaume de Hollande n'eut plus alors de compétiteurs au trône d'Allemagne ; mais , bien que vaillant , ce jeune prince ne put jamais inspirer ni amour ni respect : un bourgeois d'Utrecht le poursuivit dans la rue à coups de pierre ; sa femme fut dévalisée surla route par un gentilhomme, et il se trouva sans cesse obligé de combattre, de soutenir des sièges, jusqu'au moment où il mourut dans une guerre contre les Frisons , avant d'avoir pu se rendre en Italie pour y recevoir la couronne.
L'Empire se trouvait dans un tel abaissement qu'il ne fut ambitionné par aucun prince : tous se faisaient la guerre les uns aux autres ; l'anarchie était complète , à tel point que , pour obvier au bouleversement de la W'estphalie et des provinces
Manfred.
riveraines dn Rhin, il se forma une confédération rhénane. On vit le beau diadème sicilien, que Henri VI avait tant désiré perpétuer dans sa famille , offert à qui voudrait le prendre. Innocent IV le proposa à Charles d'Anjou, frère de saint Louis; mais Blanche de Castille, alors régente, déclina cette proposition. Il fut refusé par Richard de Cornouailles , qui compara l'offre à celle de la lune; enfin le roi d'Angleterre Henri III l'accepta pour sou fils Edmond , seulement comme un apanage pour ce prince contrefait, et il envoya quelque argent pour alimenter la guerre. La couronne de Germanie fut également offerte à Richard de Cornouailles, qui n'avait d'autre mérite que ses immenses richesses, avec fort peu de puissance; il l'accepta, en payant huit mille marcs d'argent à l'archevêque de Mayence, douze mille acciai de Cologne, dix-huit mille au comte palatin ; mais les autres électeurs, auxquels il n'en donna que huit mille, se tenant pour offensés d'avoir reçu un prix inférieur, proclamèrent Alphonse X de Castille, qui se montra peu digne du surnom de Sage eu acceptant ce poste moyennant vingt mille pièces d'or qu'il promit à chaque électeur (l). Voilà donc l'empire de Charleraagne revenu au temps de Didius Julianus , et vendu au plus offrant.
Richard débarqua sur le continent avec une somme de sept cent mille livres sterling; il se fit couronner à Aix-la-Chapelle , et réussit à soumettre presque tous les États. On ne saurait dire , toutefois , qu'il ait exercé son autorité , toujours combattue , autrement que par l'octroi de privilèges. Ce qu'il fit de plus mémorable et de plus utile, ce fut d'abolir les nombreux péages établis sur le Rhin par les seigneurs, et qui entravaient la navigation ; mais les troubles d'Angleterre le rappelèrent , et le retinrent longtemps dans cette île , où il mourut en 1272.
Alphonse fut aussi retenu en Espagne par ses affaires domestiques , et ne ceignit jamais la couronne impériale ; ce temps fut en conséquence appelé le v/YOif/ «i/c'/Tèf/ne, non parce que les empereurs manquaient à l'Empire, mais parce qu'ils ne possédaient aucune autorité réelle. Ce fut une époque désastreuse pour l'Allemagne, qui vit régner plus que jamais le droit du poing, c'est-à-n:lire de guerre \in\èQ {Vauslrecht); aux anciens motifs d'inimitié se joignaient les investitures octroyées par les diffé-
(1) C'est la iiremière fois qu'on voit l'élection restreinte parmi les grands dignitaires, à l'exclusion des autres t^rands vassaux.