GRAND INTERRÈGNE
rents empereurs , et les peuples ne savaient à qui recourir contre les brigandages des seigneurs, qui ne connaissaient plus que leurs caprices pour unique loi.
Eu Italie, la querelle entre l'empire et le sacerdoce était envenimée par des antipathies nationales. Cette race souabe, greffée sur le tronc normand, et qui ne s'appuyait que sur des guerriers et des magistrats arabes ou allemands, était regardée de mauvais œil par les Italiens, jaloux de l'indépendance de leur patrie ; les républiques voyaient en elle l'ennemie héréditaire de leurs franchises, et les papes , qui l'avaient toujours trouvée en opposition avec le saint-siége , étaient loin d'être favorablement disposés à son égard. Conrad avait laissé un enfant de deux ans, né d'Elisabeth de Bavière et connu sous le nom de Conradin. Comme il se défiait de Manfred , il l'avait confié à la tutelle de Berthold de Hoheubourg, seigneur bavarois. Afin de se conformer à la volonté du défunt, Berthold le recommanda à la bienveillance du pape, qui répondit que le royaume de Sicile appartenait à l'Église ; que son intention était de laisser à Conradin le duché de Souabe avec le titre de roi de Jérusalem , et que, lorsque le jeune prince aurait atteint l'âge d'homme , il ferait examiner ses droits sur la Sicile. Au milieu de ces incertitudes, chacun ravissait un lambeau du pouvoir, celui-ci au nom du roi, celui-là au nom de la commune, et d'autres en leur propre nom. La Sicile développait ses institutions municipales dans le sens républicain ; d'un autre côté, Berthold, voyant les Italiens mal disposés à son égard à cause de sa qualité d'étranger, remit la régence dans les mains de Manfred.
Frédéric, par son testament , avait désigné ce prince pour lui succéder, au cas où Conrad mourrait sans héritier; la conduite de Manfred semble indiquer que, tout en paraissant travailler pour son neveu, il visait à se saisir du royaume pour lui-même; or il avait à coup sûr autant d'énergie, de courage, de prudence et d'adresse qu'il en fallait pour atteindre son but. Persuadé dans le principe qu'il ne pourrait résister au pape, et que le pontife ne tarderait pas à s'aliéner les esprits, il s'humilia , et le reconnut non-seulement comme suzerain, mais encore comme véritable souverain du royaume. A cette condition, Innocent lui concéda la principauté de Tarente et les autres terres comme fiefs de l'Eglise, à la charge de fournir k toute réquisition cinquante cavaliers pour quarante jours; il le délégua , en outre, comme son vicaire en deçà du Phare, tandis que la Sicile restait sous le gouver-
nemcnt de Pierre Ruffo, nommé par Conrad IV. Innocent fit ensuite son entrée dans le pays, accompagné des exilés auxquels il rendait leur patrie^ et accueilli avecjoie tant parla population que par les seigneurs.
Ce bon accord n'était qu'apparent. Dès le commencement, des trahisons furent ourdies, et les deux factions en vinrent aux prises ; puis, l'escorte de Manfred ayant tué Borei d'Anglone, son ennemi personnel et créature du pape, Innocent somma Manfred de venir se justifier; mais, au lieu d'obéir, il songea à résister, et, voyant qu'il ne pouvait compter sur les regnicoles, il adopta la politique de son père, c'est-à-dire s'appuya sur la force et les Novembre, mercenaires étrangers. Il se rendit à Lucerà, au milieu des Sarrasins que son père y avait établis ; celte ville l'accueillit avec enthousiasme , et mit à sa disposition des trésors dont il se servit pour soudoyer des mercenaires de toute nation et de toute couleur (l). Les barons ayant protesté qu'ils n'étaient pas obligés au service militaire hors du royaume, Manfred n'hésita point à les en dispenser; à leur place, il enrôla, 2000 Allemands pour six mois avec double paie (2) ; c'était aux capitaines de ces étrangers, oubienaux comtes ruraux, étrangers eux-mêmes, et aux Arabes qu'il confiait la garde et le gouvernement des villes guelfes dont il s'emparait, ou de celles des Gibelins qui s'unissaient à lui.
Sur ces entrefaites Innocent IV mourut, et Manfred, enorgueilli du succèsde ses armes, refusa l'hommage à Alexandre IV, sou successeur; ce refus amena la guerre, et le légat Octavien des Ubaldini réunit en un seul faisceau tous les ennemis de Manfred; mais partout ce prince triompha, et se montra digne du trône par son activité. Le bruit de la mort de Conradin étant venu à se répandre, il se fit couronner à Palerme, et le pape l'excommunia ainsi que tous ses adhérents. Manfred alors se constitue le chef de tous les Gibelins de fltalie, occupe Naples et se la concilie par l'oubli et le pardon ; se trouvant à peu près le maitre dans les marches d'Ancóne et de Spolète, il menace des deux côtés les Etats pontificaux, épouse une fille de Pierre d'Aragon , s'entoure de savants, de jongleurs, de concubines, et tint une cour à la manière des princes de l'Orient.
Alexandre eut pour successeur Urbain IV ( Jacques Pantaléon), ce pape qui fit peindre sur les vitraux de l'église de Troyes
Septembre,
11 août.
(1) Ni(:oL\s DE JvMsiLi.A, |). 500 et 530, dans le Rer. It. Script.
(2) S\B.\ Mal\si'IN.\, Hist. Il, 22, ibid.
CHARLES d' ANJOU. 20^»
son père travaillant à son métier de savetier. Le nouveau pontife songea à rendre la guerre plus rude à Manfreden lui opposant un compétiteur.
Raymond Bérenger IV, comte de Provence, après avoir marié ses trois filles ainées à trois princes couronnés, avait laissé Béatrix , la quatrième , d'âge nubile , sous la tutelle de ses parents, qui offrirent sa main ù Charles d'Anjou, frère du roi de France, /.''■■','■'"
i- J ' 1 d'Anjou.
Louis L\. Cette union déplut aux gens du pnys, qui, la regardant avec effroi comme la perte de leur indépendance, disaient tristement : Au lieu d'un bon et brave seigneur, les Provençaux vont avoir un maître ;ih ne pourront plus édifier ni tours ni châteaux ; ils n'oseront plus porteria lance et reçu contre les Français. Oh ! mieux vaut mourir que de tomber si bas (1) !
En effet, la Provence fut bientôt inondée d'officiers étrangers ; une foisdépouilléede ses libertés, cette grande commune vit semultiplier les impôts, les confiscations, les emprisonnements, les supplices sans jugement. Les richesses que Charles acquit de cette manière lui inspirèrent l'ambition de s'élever au niveau de son frère; sa femme aussi brûlait du désir de porter une couronne comme ses trois sœurs, surtout depuis que, s'étant trouvée avec elles à une cour plénière, elle avait dû prendre place sur un siège inférieur^ Les deux époux n'hésitèrent donc pas quand le pape leur offrit le royaume des Deux-Siciles; mais il fallait le conquérir, et la Provence, féodalement constituée, ne fournissait de guerriers que pour quarante jours et de courtes distances. On recourut donc à des aventuriers, qui furent payés, soit avec le produit des dîmes imposées aux églises de France, soit avec l'argent que procurèrent les joyaux de la comtesse mis en gage ; à ces forces quelques individus s'unirent pour acquérir les indulgences promises par le pontife, d'autres par amour chevaleresque envers Béatrix et pour lajaire reine, le plus grand nombre par avidité de butin. Tous ces moyens permirent de mettre sur pied 30,000 combattants, avec lesquels et une ample provision d'indulgences Charles passa en Italie. ,264.
Le pape lui imposait pour toutes conditions de payer annuellement, à titre de tribut, mille onces d'or et un cheval blanc, de lui fournir à toute réquisition trois cents hommes d'armes, de n'accepter jamais la dignité impériale , et d'abdiquer celle de sénateur de Rome aussitôt qu'il serait roi 5 du reste, il devait res-
(I) Poésies (les troubadours.
206 DOUZIÈSŒ ÉPOQUE.
pecter les droits du clergé et la constitution que le pape se réservait de donner à la Sicile. Charles promit tout, bien résolu à ne rien tenir.
Cette expédition pouvait, au fond, être considérée comme une croisade ayant pour but de fermer aux Arabes l'entrée de l'Italie, où les Hohenstaufen les avaient déjà installés. Les pontifes, dès l'époque de Pépin, avaient eu recours aux forces de l'étranger; jusqu'à nos jours même, ils les employèrent pour soutenir de bonnes ou de mauvaises causes ; quant aux résultats , ils ont été si divers qu'on n'oserait y chercher un sujet d'éloge ou de blâme. Le pape Urbain IV ne vit pas les désastres que l'Italie éprouverait de l'appel fait à un prince du sang royal de France ; pressé de plus en plus parles Gibelins, il se renferma dans Rome, où il mourut avant l'arrivée de Charles. Il eut pour successeur Clément IV (Gui Foulques), qui, né en Provence et dès lors tout dévoué à Charles, lui devint d'autant plus favorable quand il vit l'Italie se débattre entre les Guelfes et les Gibelins dans une guerre tout à la fois politique et religieuse, et Manfred y assurer la prédominance aux ennemis du pape.
Charles débarqua donc à Rome malgré les flottes combinées de Sicile et de Pise : le pape s'engagea à lui faire obtenir le royaume de Sicile pour lui et ses descendants mâles, ou nés de ses filles, selon l'ordre de primogeniture; Charles, de son côté, promit de ne partager ni d'étendre ces domaines, et de ne point se mêler des affaires de la Lomlîardie et de la Toscane ; en outre, il devait laisser régler selon le droit canonique ce qui concernait les ecclésiastiques, payer une certaine somme comptant, et ensuite mille onces d'or chaque année, sous peine de déchéance en cas d'un retard de plus de six mois.
Mais les républicains de Rome, comme le pape lui-même, quand ils connurent Charles, le trouvèrent bien au-dessous de ce qu'ils attendaient , et de ce que leur avaient fait espérer des apparences fastueuses. Tant de misère et d'égoïsme se révélèrent en lui que le pape renoua les négociations avec Manfred ; mais, sur ces entrefaites, une armée arriva de France pour appuyer Charles et les Guelfes contre le parti gibelin, dont les adversaires reprirent le dtssus en Lombardie et en Toscane. Le comte d'Anjou reçut la couronne de Sicile et la bannière de l'Église ; puis, afin de purger Rome de troupes détestées et indisciplinées, on l'invita à hâter son expédition pour la conquête du royaume.
Manfred avait rassemblé des hommes et de l'argent, et le cou-
ra£;e ne lui manquait pas ; mais la vengeance d'un époux outragé ouvrit, dit-OD, à Charles ces défdés qui seraient infranchissables sans la trahison ou la làciieté de ceux qui sont chargés de les défendre, Manfred ayant proposé un arrangement, Charles répondit : Dites au Soudan de Nocéra que je ne veux avec lui ni paix ni trrve ; aujourd'hui je l'enverrai en enfer, ou il ni^ enverra en paradis. Tous deux se rencontrèrent à Grandella près de Bénévent. D'un côté, les devins arabes observèrent le point favorable des astres pour engager l'action; de l'autre, l'évêque d'Auxerre, revêtu d'une armure complète , donna l'absolution aux Français Biiaiiie en leur disant : Je vous impose pour pénitence de frapper fort ^ao^févrlcr.'" et à coups redoublés. Alors on eu vint aux mains. Les Guelfes, et surtout ceux de Toscane, firent des prodiges de valeur ; l'armée de Manfred se signala plus encore, et avec une habileté supérieure. Charles, voyant la cavalerie allemande l'emporter, mit • de côté toute loyauté chevaleresque , ordonna de frapper au poitrail des chevaux , et les Allemands démontés restèrent accablés sous le poids de leur pesante armure. Manfred, se précipitant avec la rage du désespoir au plus épais de la mêlée , tomba percé de coups ; la sépulture sacrée fut refusée à son cadavre, que les pleurs de ses fidèles firent reconnaître, et il fut recouvert d'un monceau de pierres sur le rivage du Verd, aujourd'hui le Marino (1).
(J) Biondo era e bello e di gentile aspetto,
Ma l'un de' cigli un colpo avea diviso
r son Manfredi, Nipote di Costanza imperatrice...
OrribiI furon li peccati miei, Ma la bontà divina ha si gran braccia ,
Che prenne ciò che si rivolve a lei
Per lor rnaledlzion si non si perde.
Che non possa tornar l' eterno amore, Mentre che la speranza ha fior di verde. ( D-VNTE, Pur/jat., III. )
Ses cheveux étaient blonds, et belle sa ligure; Son aspect noble ; mais le fer avait tranché L'arc de l'un des sourcils....
De Constance, dit-il, la noble impératrice,
Je suis le petit-fils Manfred
Mes péchés furent grands, horribles; mais aussi Est la honte divine inépuisable , inunense,
Et tend les bras à qui vient lui criant merci
j\e perd leur anathème au point que sans retour
TI
Ainsi périt le chef des Gibelins, au midi de l'Italie, comme peu de temps auparavant avait péri le chef des Gibelins du nord. d'Êwdin. Après la mort de Frédéric, Ezzelin se considérait comme seigneur indépendant dans les provinces de Padoue, de Trévise et de Bassano ; étouffant dans le sang toutes les plaintes qui s'élevaient contre sa domination farouche, il laissait ses ennemis expirer et pourrir dans les horribles cachots de Padoue, ou, s'il les en tirait, c'était pour les envoyer par bandes au supplice, afin d'apprendre l'obéissance aux autres. A. ses yeux, l'ancienneté de la race, l'opulence, la valeur, la cléricature, étaient non-seulement des crimes dignes de mort, mais encore la piété, la beauté et tout ce qui, distinguant un homme de la foule, lui attirait la considéra-
1355. tion, et dès lors le faisait craindre du tyran.
Alexandre IV invita les chrétiens à se croiser, au nom de Dieu, contre cet ennemi de l'humanité. Une foule d'hommes accoururent à sa voix ; les villes guelfes, appuyées par Venise , ayant réuni une forte armée, enlevèrent Padoue à Ezzelin, et à leur voix d'autres se révoltèrent contre le despote ; mais il leur infligea une vengeance terrible, et recouvra Padoue, ce qui fut une double ruine pour cette importante cité. Allié avec son frère Albérie, avecBuoso de Dovaraet le marquis Obert Pelavicino^ il se trouvait avoir à sa disposition toutes les forces des Gibelins de la Lombardie, qui s'emparèrent de Brescia, centre de la faction guelfe, et la mirent à sac. Alors Ezzelin, redoublant d'habileté et de valeur, écarta Obert et Buoso pour rester seul maitre de cette ville; puis il courut attaquer l'une après l'autre les places que lui avaient enlevées les croisés, et les mit à feu et à sang.
Peu s'en fallut que les déplorables factions intérieures n'assurassent son triomphe. Au moment où les Milanais battaient en retraite après la journée de Corte-Nova , Martin de la Torre, seigneur de Valsassina, les avait accueillis et pourvus de vivres; ce qui lui avait acquis l'affection des bourgeois, qui, pour se mettre à l'abri des vexations des nobles, l'élurent capitaine du
,j,j peuple. Alors les nobles , conduits par Guillaume de Soresina, lui déclarèrent la guerre; mais, vaincus et chassés de leur patrie, ils prirent le parti désespéré de la livrer a Ezzelin, avec lequel ils
,257. entamèrent un traité secret. Il s'avança, en effet, à la dérobée, dans l'intention de surprendre Milan; déjà il avait passé l'Adda,
On se trouve dùcliii de IV-lernel amour,
Tant que verdit encore un re^le d'cspr-rance.
et marchait sur la métropole de la Lombardie, quand Martin de la Torre se montra sur ses derrières. Menacé de se voir couper la retraite, Ezzelin rebroussa chemin ; mais, forcé d'accepter la bataille au pont de Cassano, il tomba blessé dangereusement, et expira peu après en désespéré.
Ce fut un cri de joie par toute la Lombardie et la Marche; les \illes et les places fortes qui lui avaient appartenu se rendirent ou furent emportées ; son frère Albéric, assiégé dans Sainl-Zénon, fut pris, et livré, avec sa famille innocente, à ces horribles traitements dans lesquels s'assouvissent les vengeances populaires.
Le parti guelfe restait donc partout vainqueur ; plusieurs villes, même dans la Lombardie , demandaient des podestats à Charles d'Anjou, qui alla jusqu'à leur proposer de le choisir pour leur souverain ; mais la plupart lui répondirent : Nous vous voulons pour ami, non pour inuilre. Comme vicaire de l'Empire, il étendit sa juridiction sur le Piémont, territoire voisin de son comté de Provence. Il réduisit le roi de Barbarie à lui payer un tribut de vingt mille pistoles. Baudouin II, empereur de Constantinople, fut obligé de lui céder l'Achaïe, la Morée, une partie du territoire de Thessalonique et le royaume de Jérusalem. Marie , fille de Bohémond IV d'Antioche et de Mélisende de Chypre, lui abandonna des titres vains, auxquels il espérait donner une réalité.
Charles, ne trouvant plus de résistance dans son nouveau royaume, ne tarda point à y installer des barons, des magistrats, des justiciers, ses compatriotes, et le pays souffrit tous les maux d'une conquête, bien qu'on la décorât du nom d'affranchissement. Les anciens amis de la maison de Souabe gémissaient; ceux qui, toujours trop nombreux, se laissent prendre aux belles promesses des prétendus libérateurs, se plaignaient d'avoir été trompés. Le mécontentement, devenu général, éclatait parfois dans les doléances du peuple et les reproches d'Alexandre. Les misérables guerres passées faisaient à ce pontife une nécessité de s'appuyer sur l'étranger, de frapper d'excommunication des cités fidèles à la bannière du saint-siége, de susciter les passions populaires, si difficiles à calmer quand éclate l'égoïste exaspération des partis ; il s'apercevait trop tard qu'il avait donné un tyran aux Siciliens quand il voulait assurer leurs franchises.
Alors commencèrent les regrets et la piété pour cette maison
m<t, UNI». — T. M. 14
de Souabe que I on maudissait naguère, et les regards se tournèrent de l'autre côte des Alpes, où il en restait un dernier rejeton. Conradin, dépouillé des biens et des dignités de ses ancêtres, condamné avant de naître avec toute la descendance de Frédéric II, vivait avec sa mère a la cour de Louis, duc de Bavière. Les sollicitations des Italiens et les exagérations de son entourage entretenaient chez lui les songes de restauration dont se bercent si volontiers les descendants d'une famille détrônée : il pouvait se procurer avec de l'argent des soldats mercenaires, dont les armées commençaient alors a se composer; les chevaliers qui cherchaient fortune devaient accourir pour prendre part à l'expédition, indépendamment des amis nombreux qu'il avait conservés ou qu'on promettait à sa cause ; enfin les peuples étaient mécontents, et il espérait, jeune comme il était, que tous ceux que son aïeul avait comblés de bienfaits seraient restés fidèles à rinfortune.
il se rendit donc à Vérone à la tête de dix mille combattants; mais il connut l'amertume des premières déceptions ; car, l'argent étant venu à lui manquer, il se vit abandonner par tout le monde, et ce ne fut qu'avec la plus gi'ande peine qu'en engageant ce qui lui restait de patrimoine, il parvint à retenir trois mille hommes. Les villes gibelines de Lombardie lui firent un accueil bienveillant; mais oeHes de la faction guelfe, implacables dans leur haine, renouvelèrent leur ligue. Le pape excommunia le jeune prince avec tous ceux qui se joindraient à lui pour recommencer en Italie une lutte si funeste.
Cependant les Sarrasins de Lucerà, se rappelant qu'ils étaient i'edevables à Fi-édéric de cette nouvelle patrie, se levèrent en faveur de son petit-fils. Conrad Capèce , nommé vicaire de Conradin en Sicile , y conduisit des troupes d'Afrique, auxquelles se réunirent les insulaires mécontents. Henri de Castille , sénateur de Rome, qui méditait le projet de fonder un royaume en Sarda! gne, et se trouvait séné dans ses projets par Charles d'Anjou, favorisa Conradin. Ce jeune prince, accueilli triomphalement dans la ville des papes avec Frédéric d'Autriche, son jeune cousin, dut croire aux démonstrations de joie qu'on lui prodiguait , et que l'Italie l'attendait comme un libérateur; mais le pape, en e voyant passer du haut des remparts de Viterbe, s'écria : Pauvres victimes qui se laissent conduire au sacrifice !
Conradin poursuivit sa marche vers les Abruzzes, se flattant d'un heureux succès d'après celui qu'avaient obtenu ses partisans
en Sicile; mais Charles d'Anjou vini à sa rencontre à Taglia- 23 août. cozzo, et, se refusant à tout arrangement, voulut engager la bataille. La valeur et l'habileté, aidées de la fortune, qui a une si grande part dans les victoires, donnèrent l'avantage aux Français; Conradin, réduit à prendre la fuite, fut livré à son rival avec Frédéric et Henri de Castille.
Malgré la pitié que devait inspirer le jeune âge du prince vaincu, mal^iré les conseils de clémence que donna le pontife à Charles (l), il traita Conradin comme criminel de félonie. ,;
Pour ajouter même à la cruauté l'insulte des apparences légales, il convoqua deux syndics^de chacune des villes de la Principauté et de la terre de Labour, villes qui lui étaient dévouées. j Parmi beaucoup d'autres , Guido de Suzaria soutenait que Con- | radin était venu les armes à la main pour conquérir un État ', auquel il avait des droits, et qu'on devait le traiter comme prisonnier de guerre; mais d'autres, et surtout Robert de Bari, opinèrent pour la peine de mort, et Charles la prononça. Sa tête et 29 octobre. l celle de Frédéric tombèrent donc, en présence de Charles, sur la v place du marché, théâtre de tant de méfaits populaires et royaux. La potence et le glaive punirent quiconque avait laissé paraître le moindre intérêt à l'infortuné Conradin ; et ceux qui avaient à se faire pardonner leur hésitation ou leur connivence ne furent pas les moins ardents à sévir. Les villes révoltées furent ramenées sous le joug par la force, et alors Charles se décida à l'un de ces actes qui ont les apparences de la générosité, et qui ne sont, le plus souvent, que le résultat de la lassitude ou du calcul : il accorda une amnistie.
En montant sur l'échafaud, Conradin s'était écrié : 0 ma mère, quelle sera (a douleur en apjyrenant le sort de ton fils!
L'infortunée Elisabeth quitta la Bavière pour aller recueillir les restes de son fils et de son neveu. Une statue et une inscription pieuse (2), placées dans le cloître du Carmine, rappellent
(1) On raconte que Charles, ayant consulté Clément IV sur ce qu'il devait faire <les prisonniers, reçut de lui cette réponse : Vita Conradìnl mors Caroli ; ce qui équivalait à an arrêt de mort. Ce conte, répété par Giannone , et qui paraît peu croyable à Sismondi lui-même, est réfuté par des lettres authentiques, où le pontife insiste vivement pour le pardon.
(2) Murgaritx Auguslm ( les historiens l'appellent Elisabeth), qux Conradino fUio et Friderico nepoti captivis opUulaium, opihus onusta, Aeapolim feslinarat, cum capile plexos rcperisset, virili quidem pectore non lacnjmns pro il lis, scd prnfusissimn muncra ad hoc templwn exornan-
encore ladoiileur de la malheureuse mère et les riches dotations qu'elle fit aux religieux de ce couvent, en retour de leurs prières pour ces deux objets de ses affections.
Une survivait plus de la race des Hohenstaufen qu'une jeune femme mariée au duc de Saxe, qui se mit à l'outrager quand il vit le désartre de tous les siens, au point delà frapper et de mettre à ses côtés une concubine. L'infortunée duchesse résolut de fuir, et un serviteur dévoué lui prépara un bateau sur l'Elbe. Au moment de descendre du château à l'aide d'une corde, elle voulut revoir son enfant au berceau; dans l'angoisse de l'amour maternel, ses dents s'imprimèrent convulsivement sur la joue du nouveauné. Frédéric le Mordu, comme on l'appela, devint par la suite l'ennemi inexorable de son père.
Avec les princes souabes finit la série des empereurs qui exercèrent une influence directe sur l'Italie encore libre. En Allemagne, les guerres et les rivalités continuaient, plus acharnées que jamais, entre les princes; enfin ils résolurent de mettre un terme au grand interrègne en élisant un empereur dans une famille nouvelle, de manière qu'il ne put ni leur inspirer d'ombrage, ni les entraver dans l'exercice de leur autorité. Le choix Rodolphe tomba sur Rodolphe de Habsbourg; comme le royaume d'Allemagne devint l'héritage, pour ainsi dire, d'une famille, nous exposerons dans le livre suivant la forme nouvelle qui lui fut donnée. Nous nous bornerons ici à suivre jusqu'à la fin la guerre depuis longtemps commencée entre le saint-siége et l'Empire.
La ruine de la maison de Souabe laissait la papauté triomphante. Mais Clément IV ne vit pas la paix rétablie dans l'Empire; car, au moment où il allait se prononcer entre les compétiteurs au trône de Germanie, il mourut à Viterbe. Les cardinaux se réunirent dans cette ville pour l'élection d'un nouveau pape, et ne purent, pendant trois ans, se mettre d'accord sur le choix du pontife; enfin ils s'en remirent par compromis à la décision de six d'entre eux, et ïibaido Visconti de Plaisance, alors légat en Palestine, ayant été proclamé, prit le nom de Grégoire X. Afin de prévenir les vacances prolongées du saint-siége, il régla
dum prqfundens , ad aram hic maximam humandos curavit ; familia carmelitana , ingentìbus ab ea divitiis donata , tam pix bene meritoc sempcr arumnam plorai ura, ac cœleslem pro tantis principibus imperatricem aratura. P. unno Domini MCCLXIX.