TYRANS
et despotique, attendu qu'à des citoyeus divisés il fallait des chefs absolus. Les chefs étaient applaudis à quelques excès qu'ils se portassent, lorsqu'ils châtiaient les anciens dominateurs. Les partisans des nouveaux gouvernants prétendaient aux franchises et à l'indépendance; obligés de quitter la ville, les vaincus complotaient; le nouveau tyran, se sentant mal affermi, donnait libre carrière à ses passions, et cherchait à se soutenir à l'aide d'une politique perfide et cruelle.
La suprématie précédemment acquise par une ville sur les autres devint alors une souveraineté que les ambitieux cherchèrent à étendre. L'Italie septentrionale, qui , à la paix de Constance, se trouvait fractionnée en autant de républiques qu'elle comptait de cités, vit donc ces dernières se grouper autour de quelques centres et former les nouveaux Etats, dont l'histoire, dès lors variée, répugne à cette marche systématique qui se manifeste là où un seul maître détermine ou dirige du moins les événements d'un pays. D'ailleurs cette unité scolastique, dont le défaut nuit à la contexture littéraire du travail, se trouve largement compensée quand on se propose pour sujet d'étude non les rois , mais les peuples.
Au premier rang, dans la haute Italie, figurait Milan, dont M"«nla domination s'étendait sur plusieurs des villes voisines, et l'influence sur toutes. Gardant le souvenir de Frédéric Barberousse , elle restait à la tête du parti guelfe , tandis que les nobles, propriétaires de châteaux et de terres situés dans le voisinage, penchaient poor les Gibelins; ce qui envenimait les haines entre les deux ordres , qu'aigrissait encore l'hérésie des patarins. De là, des guerres intestines, des expulsions alternatives, des désastres pour la cité comme pour les campagnes, et la négligence des intérêts publics.
Tant d'orages avaient laissé les finances dans un état déplorable, lorsque Beno Gozzadini , appelé de Bologne pour exercer les fonctions de podestat ( 1256) , entreprit de les rétablir ; il créa de nouveaux impôts , et put de la sorte conduire à bonne fin le beau travail du grand canal navigable, appelé Naviglio; mais la isse. multitude, qui mesure le bonheur sur l'argent qu'elle paye^ se soulève en tumulte et l'égorgé. Déjà l'on pouvait dire que la commune était dissoute , puisque les divers ordres de l'État eu formaient une chacun , avec un gouvernement propre , deux ou trois podestats, des l'onsuls opposés à des consuls, des assem-
blées à des assemblées , de manière à rendre impossible toute bonne administration.
Les chanoines de la métropole milanaise étaient choisis uniquement dans les familles enregistrées sur un livre d'or ; aussi l'archevêque élu par eux appartenait toujours à la première noblesse. Appuyés par ce prélat , par leurs vassaux et les gens placés sous leur dépendance, les nobles maltraitaient le peuple, qui se voyait contraint de chercher parmi eux un chef, dont sa faveur séduisit l'ambition. Tel fut ce Martin de la Torre de Valsassina,dont nous avons parlé, qui entreprit de protéger la plèbe , afin de parvenir à une position élevée. Les Torrinni. Elu Capitaine du peuple, il humilia et repoussa les nobles; quand il les eut vaincus ainsi qu'Ezzelin , leur allié , le pouvoir qu'il exerça sur l'opinion publique fut tel qu'il put agir eu véritable seigneur de la cité : il en réforma les institutions , et put soustraire les maîtrises à la dépendance de l'archevêque; les emplois furent répartis également entre les nobles et les bourgeois, depuis le poste d'ambassadeur jusqu'à celui de trompette; les nobles perdirent même le droit de se racheter à prix
12S7. d'argent des peines corporelles. Ils en furent vivement blessés, et se retirèrent, l'archevêque Léon de Pérégoà leur tète , dans leurs châteaux, d'où ils pouvaient entraver le commerce de la ville et lui couper les a ivres, Martin fit sortir le carroccio, et la guerre civile allait commencer, quand elle fut prévenue par unetransac-
^^. tion, dite paix de Saint-Ambroise, qui établit l'égalité politique * a^r'i entre les nobles et les plébéiens (l).
Les premiers ne surent pas s'y résigner, ni les seconds en user avec dignité; aussi les gentilshommes ne tardèrent-ils pas à quitter de nouveau la ville pour aller réclamer l'assistance de Còme, où leur parti était le plus fort. Plusieurs combats leur furent livrés avec des chances diverses , jusqu'au moment où neuf cents d'entre eux, s'étant fortifiés dans le château de Tabiago deBrianza, y furent faits prisonniers et conduits à ?dilan. Martin, toujours opposé à l'effusion du sang, empêcha qu'ils fussent
i2fii. massacrés : Puisque je n\d pu donner la vie à personne , dit-il , je ne souffrirai pas quon la ravisse à qui que ce soit.
Ce chef populaire montra combien il était modéré dans son ambition lorsque , voyant l'insuffisance de la milice bourgeoise pour résister aux forces de la noblesse , il n'hésita point à faire
(1) Voypz la nofp G, [\ la fin du vohinn'.
LES TOKKIA.NI. 229
nommer capitaine général Obert Pelavicino de Crémone , chef des Gibelins et fauteur des hérétiques , déjà investi de la capitainerie de Brescia, de Novare et de Plaisance. Ce secours releva le parti démocratique , qui chercha à se fortifier encore en faisant élire pour archevêque Piaymond de la Torre, cousin de Martin. Les nobles s'y opposèrent de tout leur pouvoir, en proclamant de leur côté Hubert de Settala ; pour éviter un schisme, Urbain IV nomma à ce siège Othon Visconti, l'un des principaux seigneurs du pays , qui tint la campagne avec leur appui , et s'empara de plusieurs châteaux.
Martin de la Torre mourut prématurément, et son frère *"*^" Philippe, ayant obtenu des Milanais l'autorité dont il était investi , la défendit les armes à la main. Còme se donna à lui par l'intluence des Vitani ; Lodi , L\ovare , Verceil , Bergarae suivirent cet exemple, et la Valteline y fut contrainte. Mais il cherchait à dissimuler les progrès de sa puissance , à tel point qu'il j lit investir Charles d'Anjou de la seigneurie de Milan.
Napoléon de la Torre lui succéda sous la dénomination d'Ancien i^es. perpétuel, et c'est ainsi que les Torriani obtinrent l'autorité suprême sans en rechercher le titre. Contrairement à d'autres tyrans, ils restèrent fidèles au parti guelfe, et par suite les victoires des Angevins tournèrent à leur avantage ; puis , lorsqu'à l'apparition de Conradin ceux qui tenaient pour l'Empire relevèrent la tête, et qu'Obert Pellavicino etBuoso de Dovara menacèrent de ramener les temps de Frédéric et d'Ezzelin , Milan fit *-^■'• aux autres villes un appel chaleureux, et renoua la ligue lombarde. Alors Verceil, Novare, Còme, Mantoue, Parme, Vicence, Padoue, Bergame, Lodi, Brescia^ Crémone, Plaisance, s'unirent avec elle au marquis d'Esté et à celui de Montferrat, qui fut nommé chef de la confédération.
Pelavicino mourut laissant sa famille opulente, mais non pas souveraine; Dovara finit ses jours sans avoir acquis ni richesses ni puissance, tandis que Napoléon de la Torre était en réalité seigneur de Milan sous un titre populaire. Appuyé en outre par Raymond, son cousin, patriarche d'Aquilée, il soudoya des troupes avec lesquelles il tint en respect les nobles , qu'il vainquit plusieurs fois, et, tout Guelfe qu'il était, il se fit nommer vicaire de l'Empire par Rodolphe de Habsbourg; il résistait au pape et à l'archevêque Othon Visconti, sans se laisser ni séduire par les faveurs ni intimider par les excommunications.
Moins constant que lui, le marquis de Montferrat se fit le ca-
pitaine du parti gibelin, et gagna a sa cause Pavie, Asti, Còme, ainsi que les nobles exilés de Milan. Ces derniers avaient pris pour centre de leurs opérations Corne, et pour chef Othon Visconti, qui, toujours exclu de l'archevêché, intriguait et livrait des batailles dans les plaines et sur les lacs qui font le charme et la fécondité de la haute Lombardie. A la fin, il combina si bien ses plans qu'il surprit les Toriani dans Desio ; il enferma iNapoléon et ses parents dans des cages de fer au château Baradello de Còme, et se fit proclanoer seigneur perpétuel de Milan. Dès lors, la plus considérable des républiques lombardes devint une principauté, que les Visconti, aidés par la fortune, eurent l'art de rendre héréditaire et d'étendre sur toute la Lombardie, en dépossédant les petits seigneurs qui s'étaient élevés dans chaque cité, ou en s'emparant de leur héritage.
L'élection de Rodolphe de Habsbourg à l'Empire avait, comme nous l'avons vu, consolidé la puissance temporelle des pontifes. Élevé récemment au trône contre son attente, n'ayant ni possessions ni intérêts dans l'Italie, dont il ne connaissait pas même la géographie, et où il n'avait aucun droit à exercer, puisqu'il n'était pas encore couronné; désireux , d'un autre côté, d'affermir la grandeur de sa famille, il accorda au pape toutes ses demandes, justes ou non. C'est ainsi qu'il lui confirma la possession de tout le pays depuis Radicofani jusqu'à Ceprano, et de plus l'Emilie, la marche d'Ancóne, la Pentapole , les anciens domaines de la comtesse Mathilde, Spolète, le comté de Rertinoro, Massa et tout ce qui avait été concédé par diplôme à saint Pierre et à ses successeurs (1).
Dès ce moment, l'État pontifical acquit l'étendue qu'il a encore aujourd'hui, et les droits de suzeraineté cessèrent d'y être partagés entre les papes et les empereurs, ou leurs vicaires et leurs comtes; mais la souveraineté pontificale ne consistait guère qu'en une suprématie de dignité qui ne donnait au pape presque aucune autorité ni sur les villes régies en communes, ni sur les seigneuries comprises dans le territoire, et qui provenaient soit de la noblesse indigène de Rome et de Ravenne, soit des capitaineries étrangères, soit d'alliances et de parenté avec les papes. Les villes et les seigneuries continuèrent à agir comme indépendants, se mettant quelquefois même eu hostilité avec le saiot-
(l) Roiiulphi Epist., a|). RxTNvini, 1278, p. 294.
iiojiAGAi;. 23'l
siège, n'ayant aucun lien entre elles, et ne se distinguant des autres pays de l'Italie que parce qu'elles se ressentaient des vicissitudes de rÉglise.
Dans Rome même, quoique Innocent III eût réservé au pontife le droit de confirmer Télection du sénateur, et que Nicolas III établit que ce dignitaire ne pourrait être étranger ni rester en fonctions plus d'un an, le gouvernement était sans cesse tiraillé par les factions f t les familles dominantes des Colonna, des Orsini, des Sa velli. Le pouvoir des papes croissait ou baissait selon que les Guelfes ou les Gibelins avaient le dessus dans le reste de l'Italie. L'avéneraent de Charles d'Anjou valut au saint- siège la restitution de Bénévent. En plusieurs occasions, les pontifes se virent contraints de résider hors de Rome, nqtamment à Viterbe et à Orviéto ; afin de se ménager un appui, ils élisaient pour sénateurs les rois qui venaient en Italie, ou déféraient cet honneur à d'autres personnages puissants ; mais c'étaient là de dangereux amis.
Le pape nommait aussi le comte de Romagne , qui rolevait du légat pontifical ; mais cela n'empêchait pas les communes de grandir dans cette contrée, ni les tyrannies d'y prendre racine. Bologne, riche et fière de ses écoles, se gouvernait en république : dès le principe, les consuls des marchands avaient eu entrée dans le grand et le petit conseil ; les arts et métiers, au contraire, n'obtinrent d'y être représentés qu'en 1228. Alors ils prétendirent non-seulement participer au gouvernement, mais rester indépendants sous leurs propres chefs, chargés de statuer sur leurs intérêts, sans l'intervention des autres membres du conseil. Les bouchers firent passer celte mesure de vive force, et la républiciue se trouva ainsi divisée eu deux Etats, la commune et les arts, chacun avec son sceau particulier et ses assemblées distinctes. Le podestat de la commune et le capitaine des arts se trouvaient donc en conflit perpétuel ; mais enfin les arts l'emportèrent, et instituèrent (1321) un gonfalonier de justice dont les fonctions duraient un mois; il devait être élu à tour de rôle par chacun des arts, avec deux adjoints des métiers et un de la commune, c'est-à-dire de la noblesse.
Le territoire florentin était dominé par des seigneurs étrangers; pour ne citer que les principaux, les marquis de la Lunigiane, les comtes Gui, les comtes de la Gherardesca étaient lombards; les marquis Hubert, ceux du mont Sainte-Marie, les
232 DOUZIÈME ÉPOQIE.
comtes Albert de Vernio, les Aldobrandeschi , les Scialeûga, les Pannochiesehi , les comtes de la Bevardenga, de l'Ardenghesca, etc., appartenaient a la race franque.
Toscane. Sous la fortc domination de ses marquis Boniface, la Toscane n'avait pu se rendre libre , corame les villes de Lombardie; mais, '"'■ après l'extinction de cette famille et la mort de la comtesse Mathilde, les débats suscités au sujet de son héritage entre les pontifes et les empereurs offrirent aux communes l'occasion de s'affranchir; s'appuyant donc sur l'un ou sur l'autre des prétendants, elles surent en obtenir des privilèges, ou les usurpèrent pendant leur lutte (1). Frédéric II, héritier du dernier duc Philippe de Souabe, frère de Barberousse, y plaça des \icaires ; mais leur autorité y déclina chaque jour à tel point qu'ils se virent obligés de se renfermer dans quelque place forte (2).
Florence, bien que déjà importante, semblait inférieure à Pise pour le commerce, et à Fiesole pour l'avantage de la situation. Cette dernière ville, reste de tant de cités dont les Étrusques avaient couronné tous les points culminants de la contrée, était déjà citée par Cicéron pour son luxe, pour ses banquets somptueux, pour ses riches métairies, pour le nombre de ses grandes familles et la splendeur de ses édifices. Les temps ayant changé, elle avait converti en baptistère un très-beau débris d'antiquité, et construit une cathédrale où l'évêque Jacques de Bavière avait transporté, en 1028, les reliques de saint Bomule, patron de la cité; de cette position élevée, les familles patriciennes menaçaient les habitants de la plaine.
Mais le temps était venu où ces derniers devaient l'emporter sur leurs rivaux: Florence se préparait à la liberté, qu'elle devait ensuite conserver longtemps et aimer toujours. La première assemblée générale du peuple s'y tint en 110.5, sous les auspices de l'évêque Banieri; la première expédition des Florentins dont il ait été conservé souvenir est celle qu'ils firent contre Bobert, vicaire impérial, qui, posté à Monte-Cascioli, petite forteresse appartenant aux comtes Cadolingi, ne cessait de les molester, 1113. et qu'ils tuèrent, après l'avoir forcé dans son repaire. Entraînée par Pise dans une guerre contre Lucques, Florence apprit à
(1) On trouve des consuls à Lucques en 1154, a Volterra en 1144, à Sienne en 114Ó, etc. Pise en avait dès 1094.
(2) Comme San' Miniato al Tedesco (à lAllemand).
ïOaliAiNE. 233
connaître ses forces, et les employa à subjuguer les nobles de son voisinage, et à raser leurs châteaux, qui entravaient son négoce ou abritaient d'insolents agresseurs.
Bientôt après, elle contraignit les vieilles familles nobles à descendre de la menaçante Fiesole (l). Des villages furent construits pour les paysans délivrés du joug de leurs seigneurs , et les franchises qu'ils obtinrent les attachèrent à la commune libératrice. Quelques familles conservèrent dans les châteaux de leurs aïeux une souveraineté locale , comme les Pazzi dans le val d'Arno , les Ricasoli dans le Chianti ; les moins puissantes et les plus rapprochées vinrent bientôt habiter les villes, comme les Cerchi et les Buondelmonti, de même que les Guidi, qui formèrent une association, cause de continuelles guerres intestines. D'autres maisons s'élevèrent dans la ville par le commerce, comme les Mozzi, les Bardi, les Frescobaldi, qui se virent parfois assaillis dans leurs demeures ;, de même que les vassaux l'étaient dans leurs donjons.
On trouverait, à y regarder de près, la même manière de procéder dans toutes les communes italiennes. La position et le caractère des habitants contribuèrent à maintenir dans Florence les mœurs simples et naïves décrites par Dante et Villani, qui ont exagéré sans doute , mais sur un fond vrai. Lorsque les Pisans dirigèrent toutes leurs forces sur les lies Baléares, les Florentins offrirent de veiller, pendant leur absence, à la sûreté de leur ville ; à leur retour, ils réclamèrent d'eux , pour toute récompense , deux colonnes de porphyre : le service et le salaire en disentassez sur cette époque à la fois sobre et pudique. Florence croissait ainsi en prospérité, et ses citoyens jouissaient du calme et du bien-être, quand l'inimitié privée de deux familles, les Buondelmonti et les Amidei, y développa le germe fatal des factions guelfe et gibeline, chacune expulsant tour à tour ses adversaires, et faisant alliance soit avec les autres villes, soit avec les seigneurs de son parti.
Sous le règnede Frédéric II, les Uberti, famille gibeline, prirent le dessus; après avoir chassé les Guelfes de la ville et des bourgs qui en dépendaient , ils établirent un gouvernement aristocratique, préjudiciable au peuple et aux bourgeois, dont le commerce, entravé par les violences continuelles, était menacé de ruine. Une
(I) Nous ne rejetons lias entièrement le récit des chroniqueurs relatif à la prise de Fiesole.
liso.
28 octobre.
réaction s'ensuivit, et les citoyens , s'étant assemblés sur la place de Sainte-Croix, fonnèrent une coutedération sous le nom de peuple, en abolissant la dignité de podestat^ auquel fut substitué un capitaine, assisté d'une seigneurie bimensuelle, composée de douze anciens, deux par sestler. La confédération urbaine fut divisée en vingt gonfalons, qui formaient autant de compagnies de milice , et la campagne le fut en paroisses (/)«ïî/e;-î). Sur l'ordre du capitaine du peuple et au son de la cloche de ville ( martinella], toute la milice devait se réunir autour du carroccio, surmonté du gonfalon blanc et rouge. Les bourgeois n'enlevèrent aux grands que le pouvoir de nuire, en abaissant leurs tours au niveau de cinquante coudées, et en se servant des pierres qui provinrent de cette démolition pour élever un mur autour du sestier de l'Arno; c'est alors qu'ils bâtirent le palais du podestat en manière de forteresse.
Dès que Florence, ainsi constituée en république, apprit lu mort de Frédéric, elle obligea Pistole, Arezzo et Sienne à changer la bannière impériale contre la sienne ; elle assaillit Poggibonzi et A^olterni, dont les murailles étrusques étaient devenues le refuge des Gibelins ; près de Pontedera , elle défit les Pisans, et, en mémoire de ce triomphe, non contente de donnera l'année où elle l'avait remporté le nom à' année des victoires , elle frappa '-'*• la nouvelle monnaie d'or de vingt-quatre carats , qu'elle appela fiorin (1).
Les années suivantes ne furent pas moins heureuses ; mais les Gibelins tramèrent un complot pour reprendre le dessus, et demandèrent des soldats allemands au roi Maufred, déjà proclamé seigneur de Sienne. A la tète de ce renfort, Farinata des 4 scp'tembre. liberti défit les guelfes entre les collines de Montaperti sur l'Arbia ; c'est un des faits les plus héroïques des républiques italiennes. Les Siennoisse préparèrent au combat par des actes de dévotion, « et presque toute la nuit les gens s'occupaient de se confesser et de se réconcilier les uns avec les autres; celui qui avait reçu la plus grande injure cherchait son ennemi pour le baiser sur la bouche et lui pardonner. Ce fut à faire cela que l'on passa la plus grande partie de la nuit (2). » On fit ensuite avancer les milices ; « les vaillantes femmes qui étaient restées dans Sienne avec révéque et les chars commencèrent, le vendredi matin, une pro-
(1) 11 était (lu liuitièmc d'une once d'or.
(2) NrcoLAS Ventura, la Déroute de Montaperti.
TOSCANE. 23o
cession où l'on porta toutes les reliques que renfermaient la cathédrale et les églises de la ville. Les ecclésiastiques chantaient des psaumes divins, des litanies et des oraisons; les femmes, nupieds et couvertes de vêtements misérables, priaient Dieu de leur conserver, les unes un père, les autres un fils, celles-ci des frères, celles-là leurs époux : tous, au milieu des larmes et des gémissements, suivaient la procession, invoquant sans cesse la Vierge Marie. Aiusi se passa le vendredi, pendant lequel il y eut jeûne; quand vint le soir, la procession retourna à la cathédrale, où tous s'agenouillèrent , et l'on récita les litanies avec beaucoup d'oraisons.
Les troupes quittèrent la hauteur pour descendre dans la plaine ; là on vit paraître au devant de tous le brave chevalier Arrigo d'Astimbergo, qui salua le capitaine et les autres en disant : « Tous ceux de ma famille, par un privilège du saint empire^ « doivent, dans toutes les batailles où ils se trouvent, être les « premiers serviteurs. Us m'appartient donc de jouir de l'hon- « neur de ma maison, et je vous prie de permettre qu'il en soit - ainsi. » Sa demande, comme c'était justice, lui fut accordée (l).
Les Siennois et les bannis triomphèrent; ils prirent lecarrocio florentin, qu'ils emmenèrent en le traînant à reculons avec de grandes démonstrations de joie. Les Gibelins acharnés ayant alors proposé de détruire Florence, Farinata leur déclara avec magnanimité qu'il était entré dans leur confédération non pour renverser la ville, mais pour la conserver victorieuse. Cette proposition donne la mesure de la fureur du parti gibelin, qui sévit contre les habitants , les rançonna , et remania la constitution florentine dans le sens impérial ; mais , à l'arrivée de Charles d'Anjou, les Guelfes renouèrent leurs intelligences avec le pape, qui leur donna la bannière à l'aigle rouge sur fond !)ianc, avec le serpent vert au-dessous; bannière qui resta depuis l'enseigne du magistrat du parti guelfe, comme on appela celui qui, après la victoire de cette faction, fut chargé d'administrer les biens confisqués sur les Gibelins contumaces. Ces alternatives de succès et de revers multipliaient lesanimosités, les confiscations, les souffrances ; mais, eu même temps, elles entretenaient la vie et l'audace, qui fait entreprendre les grandes choses.
Dans un pays comme la Toscane, dont le commerce faisait la
(1) Chroniques de Vkntcra.
richesse, souvent les marchands étaient les seuls à supporter les charges publiques; c'étaient eux qui fournissaient l'argent aux nobles pour briller, et au menu peuple pour acheter les denrées de première nécessité. Dès lors ils voulurent non-seulement prendre part au gouvernement, mais encore en exclure les propriétaires ; on établit la seigneurie des six prieurs, présidée par un i?83-92. gonfalonier. Ils devaient appartenir à un ait, et c'est pourquoi les nobles, comme les membres des grandes familles, se faisaient inscrire sur les registres d'une corporation pour être promus aux fonctions publiques. Les gentilshommes, accoutumés à soutenir leurs prétentions les armes à la main, ne savaient pas se plier sous le joug de la loi, et n'épargnaient aucune injure aux bourgeois ; puis, quand l'un d'eux avait commis quelque délit, il ne se montrait qu'entouré de ses parents, tous bien armés et prêts à le soustraire aux vengeances de la justice. De là vint qu'en toute occasion, le gonfalonier était obligé d'appeler la jeunesse aux armes pour se saisir de vive force du délinquant et le punir (l). Un gentilhomme nommé Giano de la Bella, qui s'était mis à la tète du parti des bourgeois les plus considérables, fut promu à la dignité de gonfalonier; « homme viril et de grand courage, « il tenait bon quand le découragement s'emparait des autres, et " disait hautement ce que d'autres taisaient. » Il appesantit principalement son autorité sur l'aristocratie, fit exclure à perpétuité de tout droit civique trente-sept familles patriciennes, et autoriser la seigneurie à agir de même à l'égard de toute famille noble qui démériterait. Tout gentilhomme noté de la sorte devait fournir caution de deux mille livres pour sa conduite, et s'abstenir de paraître en public en cas de tumulte ; il lui était interdit de posséder une maison voisine d'un pont ou d'une porte de la
(1) « Beaucoup furent punis selon la loi, et les premiers qu'elle atteignit furent les Caligai, car deux d'entre eux commirent un aUentat en France sur les deux (ils d'un marchand estimé, qui avait nom Ugolin Benivieni; comme ils en étaient venus aux injures, l'un des Benivieni fut frappé par l'un des Caligai , et il en mourut. Or moi , Dino Compagni , me trouvant gonfalonier de justice en 129:i, j'allai à leurs maisons et à celles de leurs complice?, et je les fis démolir, selon les lois. Cet exemple entraîna pour les autres gonfaloniers un inconvénient grave, attendu (jue, s'ils démolissaient aux termes des lois, le peuple disait qu'ils étaient cruels, et qu'ils étaient lâches s'ils ne démolissaient pas complètement. Aussi plusieurs, par crainte du peuple , manquèrent-ils à la justice. Il arriva mf me qu'un fils de messire Buondelmonte ayant commis un crime capital, on lui démolit ses maisons de telle manière qu'il en fut ensuite indemnisé. » Diro Comi-ai.m.