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CHAPITRE IL

HENRI VI ET INNOCENT III (l).

Après avoir parlé en général de la condition des communes italiennes, nous avons à les considérer dans leurs rapports avec l'Empire et la papauté.

L'empire d'Allemagne embrassait alors la Germanie, avec les royaumes de Lorraine et d'Arles, la Poraéranie nouvellement acquise et l'Italie, à laquelle était attachée la dignité impériale ; en outre, il conservait de nom, bien qu'elle fût perdue de fait, la suzeraineté sur la Pologne , la Hongrie et le Danemark (2).

L'opinion commune attribuait à l'empereur un droit de suprématie sur tous les rois; d'ailleurs elle était favorisée par les légistes, qui, dans la diète de Roncaglia, décidèrent, conformément aux codes de Théodose Tl et de Justinien, que cette suprématie appartenait à l'empereur, en le proclamant même la loi vi-

f 1) H y a peu d'historiens originaux pour cette époque. Nous consulterons de préférence les correspondances épistolaires , surtout des papes et de Pierre itES Vir.NES. Voyez aussi : Jecer, Hisf. d'Henri IV.

R\LMER, Gesc/i. der Mohenataufen und iArer Ze»?; Leipzig.

C. DE Cherrier, Htst. de. la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe, de ses couses et de ses effets ; Paris, 1841.

GiRTER, Gech. Innocenz ITI; Hambourg. 1830, 1838.

(2) L'Empire embrassait six archevêchés -. 1" Mayence avec quatorze évèchés : Worms, Spire, Strasbourg, Constance, Coire , Augsbourg , Eiclistadt , Wurzbourg, Olnmtz, Prague, Halherstadt, Hildesheim, Paderborn et Verden ; 2^' Cologne avec cinq : Liéi^e, Utredit, Munster, Osnabrùcii, Minden; 3" Trêves avec trois : Mfl/., Toui, Verdun; '»" Magdebourg avec cinq : Brandebourg, Havelbourg, Naumbourg, Mersebourg, Meissen ; 5" Brème avec trois : Oldembourg, puis Liiliecii, Meckiembourg, puis Scbwerin , Ratzbourg ; 6" Sal/bourg avec cinq : I^atisbonne, Passau, Frisingue, Brixen, Gurck. Beraberg dépendait directement du pape. Cambrai de l'arclievèquc de Reims. Il y avait en outre soixante prélats, abbés et abbesses, et trois ordres religieux ; ce qui fait plus de cent États ecclésiastiques.

Les États Iniques étaient aussi plus de cent : quatre grands électeurs, six grands-ducs, trente comtes avec les titres de duc, margrave, landgrave, burgrave, et soixanle-dix villes impériales.

do DOUZIÈME EPOQUE.

vante. Le chancelier de Frédéric Barberousse appelait les autres souverains des rois provinciaux {reges provinciales) . Mais, dans le fait, outre que les rois agissaient selon qu'il leur plaisait, le système féodal d'un côté, de l'autre l'agrandissement des républiques diminuaient de plus en plus la puissance impériale. Nous avons déjà vu quel rôle infime elle jouait en Italie. En Allemagne, elle s'efforça, durant les querelles des Welf et des \Yiblingen (Guelfes et Gibelins ) et des empereurs entre eux ou avec le pape, de se faire des partisans au moyen des franchises qu'ils accordaient. Dès ce moment, les grands vassaux relâchèrent chaque jour davantage les liens de leur dépendance.

Les assemblées législatives, caractère primitif de la constitution germanique, changèrent de nature ; au lieu d'y appeler tous les hommes libres ayant droit de porter les armes, on ne convoqua que les grands vassaux, et les lois, [établies avec leur concours, eurent force de constitutions impériales. La diète s'occupait de régler les intérêts généraux, de faire les lois, de prononcer sur les causes des princes, lorsqu'elles entraînaient peine de mort ou confiscation du fief; l'assemblée ne se tenait qu'en présence de l'empereur. On distingua ensuite les cours plénières ( Hoftage ), où le souverain se montrait au peuple dans toute la pompe royale, et les petites cours {Reichshofe) ; dans les dernières, où se réunissaient au moins sept des principaux Etats, on rendait des jugements d'une importance majeure.

a.'ctcurs. Lg j.qj jijjjjj. électif . niQJs le plus souvent il se faisait nommer, de son vivant, un successeur dans sa famille. Les hommes libres des quatre nations germaniques. Franconiens, Souabes, Bavarois et Saxons, intervenaient dans l'élection, sous la bannière de leurs quatre chefs, jusqu'à l'époque où les quatre grands-duchés se subdivisèrent en une série de principautés, qui toutes voulaient jouir du même droit. Alors (on ne sait trop quand ni comment) le droit d'élection fut attribué seulement à quatre princes séculiers et à trois princes ecclésiastiques, qui furent les archevêques de INIayence, de Trêves et de Cologne.

Le système féodal ayant pour base la théocratie, l'empereur n'était considéré comme tel qu'autant qu'il avait été couronné par le pape en qualité de représentant de Dieu , par qui seul régnent les rois; l'empereur se glorifiait du titre d'avocat et de défenseur de l'Eglise.

r.cvcnns. H avait la jouissance des nombreux domaines de la couronne disséminés dans toute la Germanie, ainsi que du produit des

l'empire. 61

péages des fleuves, des forêts, des miues, d'une partie des amendes et de la dépouille des évèques et abbés défunts. Les juifs, pour obtenir sa protection à titre de serfs de la cbambre impériale, lui devaient, ainsi que les villes , certaines contributions ; il en était de même des Lombards ou Caborsins, qui voyageaient partout vendant des épices et faisant l'usure. Comme c'était aux empereurs qu'il appartenait de disposer des fiefs qui faisaient retour à la couronne , à défaut d'héritiers ou pour cause de félonie , les maisons impériales devinrent extrêmement puissantes ; ce fut ainsi que la maison des comtes de Habsbourg , originairement pauvre, s'éleva au rang suprême.

A l'empereur appartenait le droit de guerre; mais, comme les feudataires devaient lui fournir les soldats, il avait besoin de leur consentement pour l'exercer. A cette époque, les longues et malencontreuses expéditions de Frédéric en Italie avaient tempéré cbez les seigneurs la folie de dépenser leurs forces et leur argent pour des intérêts auxquels ils étaient étrangers. Ainsi, depuis ce prince jusqu'à Sigismond, il ne fut plus décrété aucune expédition générale , malgré les menaces et les promesses fréquentes des empereurs , et malgré les avantages que les guerres de la péninsule offraient à l'Allemagne.

Les évèques allèrent s'affranchissant par degrés des comtes , et devinrent vassaux immédiats de l'empereur, surtout à partir du moment où les duchés de Saxe et de Bavière se trouvèrent morcelés; puis les grands fiefs , devenus héréditaires, furent répartis comme les biens allodiaux , en violation de leur nature. Dès lors les officiers de l'empereur se convertirent en princes , sans autre distinction entre eux que leur titre. Leur juridiction était limitée par le concours du roi, et disparaissait lorsqu'il se trouvait présent; puis Frédéric II s'obligea à ne plus l'exercer, sauf les cas où il interviendrait en personne. De même que les grands vassaux participaient à la législation de l'empire , la noblesse inférieure {Landstande) avait aussi quelque part au pouvoir territorial du seigneur dont elle relevait.

On distinguait la haute et la petite noblesse; à la première appartenaient les dynastes ou vassaux immédiats, c'est-à-dire ne dépendant que de l'empereur, comme les ducs , marquis , comtes palatins, landgraves, burgraves, comtes et dynastes. Les membres delà noblesse inférieure ne portaient pas de titre; ils ne prirent que postérieurement au quatorzième siècle le nom normand de barons, repoussé par les seigneurs titrés.

NoblcsiC.

Les ministériels naissaient nobles, sans pourtant être libres, puisqu'ils étaient obligés a une domesticité personnelle et héréditaire envers un noble de première classe, puis comme attachés à une terre seigneuriale avec laquelle ils pouvaient être vendus. Ils rendaient les services de cour aux princes et aux évèques; quelques-uns portaient les armes comme gardes du seigneur, et pour tenir garnison dans les châteaux et places fermées sur lesquelles leur chef [Burgrave) exerçait sa juridiction.

Kn Allemagne , les seigneurs \irent s'élever contre eux les communes des villes , qui , enrichies par l'industrie, achetèrent ou réclamèrent des privilèges, et, se renfermant dans leurs murailles, opposèrent un rude obstacle aux feudataires, dénués encore de la ressource des canons. La tendance des empereurs était de diminuer le nombre des villes administrées par des ducs, des comtes et des marquis , afin de multiplier celles qui relevaient d'eux immédiatement (i). Les évèques, ayant obtenu de l'empereur, dans quelques-unes , la charge d'avocat en fief, s'ingéniaient à convertir la juridiction en primatie territoriale, et ne permettaient pas aux communes d'élire des administrateurs sans leur consentement ; mais , en dépit de quelques décrets impériaux, ils ne réussirent jamais à consommer cette usurpation. L'empereur Henri V révoqua même l'une après l'autre les concessions faites précédemment ; il supprima la distinction entre les citoyens libres et les artisans, et, pour fortifier les communes de Spire , de W orms et autres villes , il affranchit les serfs et les gens de métier en leur donnant la qualité de bourgeois.

Afin d' accroître leurs forces , les villes accueillaient dans leurs murs les affranchis [muatman] ou serfs, qui, au lieu de se mettre, comme auparavant, sous la protection de quelque seigneur ou de l'Église , venaient se réfugier dans leur enceinte. D'autres , sujets de princes et de nobles , sans changer en réalité de demeure , demandaient le droit de bourgeoisie à quelque ville non sujette de leur seigneur , et se procuraient ainsi un appui contre la tyrannie [pfahlbilrger). C'est alors que, pour maintenir l'ordre intérieur dans les villes, il s'y forma des maîtrises et des universités d'arts et métiers , avec des costumes , des sta-

(1) Ou les appelait immédiates ou impériales. Les empereurs y exerçaieut un tiroit assez singulier, celui de marier à leur gré les liiles des principaux bourt;eois. Un héraut s'en allait proclamant que l'empereur avait (lancé à Ielle personne la lille de tel, et le mariat;e se cel(i)rait l'année .suivante à pareil jour.

tuts, des assemblées (l). Bientôt ces corporations prétendirent intervenir dans l'administration municipale , conjointement avec les inufjistrats. Kn vain Frédéric 11 décréta leur abolition ; elles se soutinrent les armes à la main , et devinrent même de véritables corps politiques. Un certain nombre de nobles suivirent leur exemple pour se soustraire à la sujétion des princes, et quelquesuns s'associèrent entre eux sous le nom de monnayeurs , en se séparant des francs bourgeois ; ceux-ci , dédaignant à leur tour de rester confondus avec les tribus , constituèrent un autre corps séparé. L'empereur Lothaire II, dans la charte octroyée àMayence en 1 1 35, fait une différence entre les nobles [fam>l/;e), les francs bourgeois ( liberi) et les artisans {cires opifices). De là une grande confusion de droits, et, comme, dans l'incertitude de la jurisprudence , chaque question se décidait par les armes , les guerres se multiplièrent.

En admettant les artisans parmi les citoyens, et en accueillant les serfs dans leurs murs, les villes devinrent de plus en plus commerçantes. On avait cru longtemps, quand toute noblesse consistait dans les armes , que le négoce était pour l'homme un avilissement ( opinion qui fit la fortune des juifs et des Slaves du Mecklembourg , de la Poméranie, du Holstein ); mais alors le commerce couvrit de ses navires les fleuves de l'Allemagne et repandit l'aisance dans les campagnes, surtout lorsque les croisades eurent ouvert les communications. ^Yisby, dans le Gothland , devint le centre du commerce avec la Scandinavie et la Russie, et bientôt Lubek, Brème, Hambourg, purent rivaliser avec les villes d'Italie. Les premières expédiaient aux autres de l'argent en barres, de l'étain , du plomb, du mercure, du fer, des draps , des toiles , des bois de construction , des cordes , du goudron en échange de soies , d'épices et de tissus. Le peu de sccurité des routes obligeait les marchands de voyager en caravanes avec une escorte armée ; aussi les feudataires , qui voyaient cette invasion commerciale d'un œil jaloux, promirent de défendre eux-mêmes les convois , à la condition qu'il leur serait payé une contribution ; mais ce fut bientôt de leur part un motif de vexation et d'abus, qui amenèrent les villes à constituer comme un remède une confédération rhénane (2).

(1) Le premier exemple en fut (ionné par les mavcliaiuls de drap de Mngdeliourg, reconnus en 1153 par l'archevêque Wiclimann.

(2) Vojcz SciiotLL et Pfki'I'el, Hist. du droit public en Allemagiie, t. 1.

Quel parti la Germanie n'aurait-elle pas tiré de pareils éléments, si les empereurs n'eussent voulu s'immiscer dans les affaires de l'Italie , où ils engagèrent la lutte contre les papes î Nous avons déjà vu une famille impériale succomber dans cette lutte, et nous en verrons bientôt une autre partager le même sort.

En prenant la croix, Frédéric Barberousse avait confié le gouvernement à son fils Henri VI , déjà couronné roi des Romains. Ce prince , à qui Constance , sa femme , tante du dernier roi Guillaume II le Bon, avait apporté la Sicile en dot, semblait devoir élever sa maison au comble de la grandeur, et ce fut lui, au contraire, qui eu prépara la ruine.

La Sicile , à celte époque , avait atteint un certain degré de prospérité. Roger avait introduit l'ordre dans les finances, la justice dans les tribunaux et la prospérité dans l'industrie. Le mûrier, l'arbre à manne , le pistachier, la canne à sucre étaient pour le pays une nouvelle source de richesses. A Palerme , les métiers à tisser la soie et les étoffes de brocart battaient à côté du magnifique palais du roi , et les laines de France y étaieut converties en drap. Les Vénitiens y avaient fondé une société de commerce ayant ses magistrats , son trésorier^ son président. Les Génois possédaient de même une banque à Syracuse et une maison fortifiée à Messine. Les Amalfitains remplissaient de leurs boutiques une rue de INaples , surtout pour les étoffes de laine et de soie; ils avaient un quartier à Syracuse et une association de marchands a Messine. Les artisans allaient volontiers s'établir dans ce pays, où ils étaient protégés par les lois , sans distinction du chrétien , du Sarrasin ou du juif. En revenant d'Orient, les Pisans, les Vénitiens, les Génois relâchaient à Palerme , avec laquelle rivalisaient Salerne et Amalfi. Les hospitaliers et les templiers élevèrent des couvents à Trapani , où les croisés faisaient escale (l). On cite encore à Palerme les jardins dont la résidence royale était ornée pour embellir une situation déjà si belle, et les ingénieux conduits qui amenaient l'eau sous le sol a la ville (2); les merveilles de la chapelle du palais et de la cathédrale de Montréal attestent les progrès de ce peuple soit dans l'architecture , soit dans la fonte du bronze, soit dans la taille des marbres fins et dans les ouvrages de mosaïque.

A peine Guillaume le Bon eut-il fermé les yeux que les Sici-

(1) Rosario m Gregorio, Discorso inienw alla Sicilia; Palerme, 1821. (■;') Voyez t. X, p. 422.

liens se divisèrent en deux factions. L'une, qui avait pour chef l'archevêque de Palerme, soutenait le droit héréditaire de Constance ; l'autre , ayant à sa tète le chancelier Matteo , niait que cette princesse put, comme femme, succéder ù la couronne de. même qu'à un fief. Comme la majorité des citoyens avait horreur du joug étrantjer, on proclama roi ïancrède , comte de Lecce , qui passait pour fils naturel de Roger, frère aîné du souverain défunt, et qui paraissait digne de régner. La grande église de Palermo, curieux monument d'architecture mélangée de moresque et de normand , où Ton admire encore les urnes de porphyre qui servirent de sépulcres aux successeurs de Guillaume, retentit d'acclamations au couronnement de Tancrède , qui fut aussi reconnu par toutes les provinces de terre ferme. Le pontife lui donna l'investiture, quoiqu'il vit avec regret prendre racine en Italie une faniiile qui , outre son inimitié héréditaire issue de ses prétentions à la succession de la comtesse ALitliilde , allait acquérir assez de prépondérance pour dominer sur la péninsule , et renverser, quand il lui plairait , l'édifice élevé par la hardie persévérance de Grégoire VIL

Henri vint donc en Italie pour soutenir ses droits menacés, et, Henri vieu dès qu'il eut reçu les secours des républiques lombardes et des villes maritimes , il descendit vers Rome. Les Romains étaient alors en guerre avec les Tusculans; or, comme Célestin III, qui venait d'être élu pape à l'âge de quatre-vingt-trois ans , différait à se faire consacrer pour ne pas couronner Henri, les Romains lui offrirent de décider le pontife , à la condition qu'il abandonnerait Tusculum à leur vengeance. Henri consomma ce marché fratricide, et le pape, après avoir reçu l'onction, couronna Henri et sa femme. Dès que la garnison allemande fut sortie de Tusculum , les Romains égorgèrent ou mutilèrent les habitants , et ruinèrent les foyers. Henri pénétra alors dans le royaume de Naples, et, s'étant emparé de plusieurs villes, mit le siège devant la capitale; mais les maladies sévirent contre les envahisseurs. De leur côté , les Salernitains s'emparèrent de l'impératrice Constance et la remirent aux mains de Tancrède, qui, cédant toutefois à la prière du pontife, lui rendit la liberté sans rançon.

Henri avait donné un tout autre exemple, en profitant de la captivité de Richard Cœur de lion pour extorquer à ce prince de grosses sommes qui lui servirent à préparer une nouvelle expédition , dès qu'il apprit la mort de Tancrède. Ce prince, qui avait

llfST. VMV. — T. M. :.

Uailc.

13 avril.

perdu son tils aîné Roger, laissait sous la tutelle de sa femme, Sibylle d'Acerra , le jeune Guillaume III, au milieu des sanglantes querelles des barons avec les chevaliers : luttes longues, désastreuses et sans résultat profitable.

Henri trouva la Lombardie agitée par de nouvelles tempêtes. Lesévèques avaient perdu fautorité temporelle sans que les communes eussent encore consolidé leur existence de manière à pouvoir vivre en paix. Les différents ordres participaient plus ou moins au gouvernement, et les relations entre voisins variaient selon les pays. Chaque ville se régissait donc d'après une politique et des lois diverses ; l'ancien état de choses avait disparu , et le nouveau n'était pas encore fondé. Si , au milieu de cette confusion , quelqu'un tentait de rétablir l'ordre , ce n'était qu'en recourant à des moyens tyranniques. Les ligues tendaient moins à assurer la concorde qu'à entraver la loi. Les seigneurs qui s'étaient maintenus indépendants s'arrogeaient les droits de souveraineté ; les grandes villes voulaient soumettre celles de leur voisinage, et l'héroïsme n'était que l'énergie de la haine.

Henri s'étaut déclaré pour Pavie et Crémone contre Milan , ces deux villes, enorgueillies de cette faveur, s'étaient liguées avec Lodi , Còme , Bergame et le marquis de Montferrat pour attaquer leur rivale ; Milan se trouvait aiusi entourée d'ennemis qui ravageaient ses campagnes et interrompaient son commerce, bien que la supériorité lui restât dans les batailles qu'elle leur livrait.

Henri convoqua les états à Verceil , et chercha à ramener la paix; mais, comme il était loin d'avoir l'habileté politique et la force de son père , il n'obtint aucun résultat, et dut poursuivre sa route vers Gènes , bouleversée aussi par les factions , par des rixes fréquentes et des gouvernements éphémères. Il écrivit aux Génois : « Si par votre aide je recouvre le royaume de iNaples, j'en aurai l'honneur, et vous le profit; carni moi ni mes Allemands nous n'y séjournerons , et vous en serez les maîtres. » l\ leur promettait en outre , avec des exemptions et des privilèges , la ville de Syracuse et deux cent cinquante fiefs dans le val de Noto, et se montrait d'autant plus prodigue de promesses qu'il avait moins intention de les tenir; c'est aiusi qu'il obtint des secours de Gènes et de Pise. A peine lut-il entré dans le royaume de Naples que toutes les villes se rendirent a lui spontanément, à l'exception de Salerne et de Gaète. La première, après s'être défendue avec opiniâtreté, fut prise et saccagée; la seconde

tomba au pouvoir des Génois et des Pisans. A l'aide de leur flotte, l'empereur passa en Sicile; Messine et l'alermc se soumirent, et il fut couronné dans cette dernière ville avec toute la pompe que *^ octobre. peut déployer la frayeur. L'île entière reconnut ses lois.

Au moyen de promesses lallacieuses , il avait tiré Sibylle et ses lils du château deCalatabellota, où ils s'étaient fortifiés avec leurs partisans ; mais bientôt il l'accusa , elle et plusieurs grands seiu;neurs, devant les états assemblés à Palerme, d'avoir trempé dans une conjuration , en se fondant uniquement sur une lettre qu'il disait tenir d'un religieux. Il n'en fallut pas davantage pour que les accusés , tant laïques qu'ecclésiastiques , fussent envoyés au gibet ou empalés , aveuglés , brûlés vifs , livrés aux huées du peuple, ou expédiés en Allemagne. Le roi Guillaume fut privé de la vue et retenu prisonnier tant qu'il vécut ; Sibylle et ses filles furent aussi enfermées dans une prison , puis dans l'abbaye de Hohenbruck, en Alsace. On viola la tombe de Tancrède pour lui arracher le diadème , ainsi qu'à son fils Roger ; tous les fonctionnaires qui avaient assisté à leur couronnement subirent le supplice du feu.

Les villes même qui s'étaient soumises volontairement se virent traitées comme si elles eussent été conquises : Syracuse et Catane furent incendiées, sans égard pour leur renommée ou leur importance ; ou démantela Napleset Capoue, et Richard, comte d'Acerra, beau-frère de Tancrède, dernière gloire de l'ancienne dynastie , fut traîné dans les rues de Capoue , attaché à la queue d'un cheval , ensuite pendu par les pieds , enfin mis en lambeaux. Cent soixante bêtes de somme transportèrent dans le château de Trifels les riches trésors des rois normands (l), sans compter ce ({ue le vainqueur distribua à ses partisans. Giordano et Margariton inventaient des crimes et des complots pour colorer la vengeance du nom de châtiment. Un malheureux qui s'était vanté

(1) L'avarice de Guillaume 1" le porta à amasser de grandes richesses. Guillaume 11 laissa à Jeanne d'Angleterre, sa femme, une table d'or de grande dimension, une tonte de soie assez vaste pour que cent chevaliers pussent y tenir l'acilement assis à table, deux trépieds d'or et vingt-cjuatre coupes d'argent. (Capeficlk, 1,7303.) Tancrède donna à Riciiard vingt mille onces d'or pour dot de sa (iile. Ann. «e Llb. (IV, 21) parle de tables d'or, de lits et de cliaises en or, qui se trouvaient dans le palais de Palerme. Quand Constance vint à Milan épouser Henri VI, hahull ex ea plus quam CL equos ornafos auro et argento, et samiloruni et palliorum et grixiorum et variontm et ttliarum rerum.

de pouvoir rendre la liberté et le trône à Sibylle fut placé sur un siège embrasé , avec une couronne de fer brûlant sur la tête ; un grand nombre d'ecclésiastiques et de prélats furent les uns brûlés, les autres écorchés^ ceux-ci mutilés, ceux-là fustigés cruellement.

Non content de manquer à toutes les promesses faites aux Pisans et aux Génois, Henri les dépouilla de leurs anciens privilèges, et proscrivit de ces villes tous les négociants étrangers. En vain le pape lui adressa des menaces, puis l'excommunia; en vain Constance cherchait-elle à l'adoucir, touchée de compassion pour les infortunés qui l'avaient vue naître et grandir; d'ailleurs ils appartenaient à son héritage, et, quand elle les gouverna pendant l'absence de son époux , elle sut gagner leur affection. Mais Henri, en reparaissant bientôt à la tête d'une armée qu'il avait rassemblée sous prétexte d'une croisade destinée à le relever de l'excommunication, exerça une tyrannie stupidement féroce.

Cependant il donna en mariage à Philippe, dernier fiis de Frédéric Barberousse, qui devint ensuite duc de Souabe, Irène, fille (t de l'empereur Isaac l'Ange, veuve du fils aine de Tancrède, en

lui conférant en fief la Toscane, avec d'autres biens de la comtesse Mathilde ; il investit de même d'autres seigneurs allemands 13 juin delà Romagna, de la marche d'Ancóne, du duché de Spolète, usurpant ainsi les possessions de l'Église sous prétexte de recouvrer les prérogatives impériales. S'apercevant qu'il voulait remettre l'Italie sous le joug des Souabes, les villes guelfes de Lombardie, qu'il avait mises au ban de l'Empire, renouvelèrent a Borgo San Donnino la ligue lombarde, ou entrèrent Vérone, Mantoue, Modène, Faènza, Bologne, Reggio, Padoue, Plaisance, Gravedona , avec Crème, Brescia et Milan. Voilà comment les Guelfes persévéraient dans leurs efforts pour préserver l'Italie du joug étranger.

Henri, en effet, ne rêvait que la servitude des peuples; afin de rendre la couronne impériale héréditaire dans sa maison, il employait tour à tour la cruauté et la perfidie contre les Italiens et les Allemands. Il assembla les états de Mayence, et y fit la proposition de consacrer l'hérédité dans sa famille, sous la condition d'ajouter à l'Empire la Pouille, la Calabre, Capone et la Sicile ; il s'engageait à renoncer à toute prétention royale sur les dépouilles des évéques et abbés défunts, et à reconnaître l'hérédité des fiefs même en ligne féminine. Cinquante-deux princes

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