VENISE
de six conseillers choisis annuellement par le grand conseil, un par sestier, qui s'appelèrent ensuite la sei(/neurie. Dans les cas nouveaux, surtout en matière de crédit public et de commerce, ou bien quand il jugeait nécessaire d'avoir l'avis ou l'adhésion de citoyens notables, afin de s'en faire un appui dans l'opinion, le doge en pn'ail quelques-uns. Cette forme accidentelle devint stable dans la constitution, sous le dogat de Jacques Tiepolo, avec soixante pregadi (priés) ou sénateurs, non plus choisis par le doge, mais par le grand conseil. Les nobles, de cette manière, participèrent au gouvernement, et ce fut alors que commença le fameux sénat.
Les différentes lies dont se compose Venise avaient chacune, dans l'origine, leur cour de justice; il est probable que de leur réunion se forma la cour suprême de la Quarantie. Appelée d'abord à juger les affaires d'État, elle acquit ensuite des attributions de droit civil, comme collège intermédiaire entre la seigneurie et le grand conseil; elle discutait les propositions de l'une avant de les soumettre à l'autre. Les trois chefs de la Quarantie devinrent ensuite membres perpétuels de la seigneurie.
Lorsqu'une délibération était prise, le grand conseil en confiait l'exécution soit aux six conseillers nobles, soit à la seigneurie, soit aux Quarante. Dans le cas où tous devaient concourir aux mêmes charges, on convoquait le peuple, qui votait par acclamation [arrengo). Les Vénitiens transportaient partout leur constitution, comme font aujourd'hui les Anglais, et, jusque sur leurs vaisseaux, il leur arrivait de traiter les affaires par voie de scrutin.
Le sceau de l'État restait entre les mains du grand chancelier, notaire supérieur des actes législatifs, qui jouissait d'un traitement et d'honneurs insignes (i). Il était inamovible, ce qui le rendait indépendant du doge, auquel il le cédait à peine en dignité; il devait assister au grand conseil età toutes les cérémonies; on le choisissait non parmi les familles nobles, mais dans celles de la bourgeoisie, privilège illusoire qui reconnaissait et consolidait les privilèges plus réels attribués aux patriciens. Trois avogadors de la commune exerçaient les fonctions du ministère public dans les affaires qui concernaient l'État, comme dans celles d'intérêt privé : ils veillaient au maintien de la légalité, à la perception des taxes, à la nomination des magistrats, au bon ordre,
(1) Ses honoiiiires s'élevaient jusqu'à 80,000 ducats par an.
et tenaient en outre les registres de naissance des nobles. Leur veto suspendait pour un mois et un jour les actes de toutes les magistratures, excepté ceux du grand conseil, et ils pouvaient le renouveler par trois fois; après quoi, ils devaient développer les motifs de leur opposition.
On prétend que les premiers sequins furent frappés en 128.5 , sous le doge Jean Dandolo, et que le pape Alexandre III, s'étant rendu à Venise pour conférer avec Frédéric Barberousse, donna ^ alors au doge un anneau en lui disant : Que la mer vous soit soumise comme Vépovse à l'époux, puisque, par vos victoires, vous enavez acquis la souveraineté. De là la fête annuelle qui se célébrait à l'Ascension, où le doge allait, monté sur le Bucentaure, épouser la mer en jetant un anneau dans les flots (l).
Les Vénitiens, se considérant comme les maîtres et seigneurs de l'Adriatique, prétendirent soumettre à un droit tous les bâtiments qui dépassaient une ligne tirée de Ravenne au golfe de Fiume. C'était une chose jusque-là sans exemple que de fermer une mer commune aux riverains; il en résulta donc des guerres, surtoutavec les Bolonais, qui pourtantdurent se résigner. JulesII, qui voulut plus tard mettre fin à cette usurpation, ayant demandé à l'ambassadeur de la république, Jérôme Donato, de lui représenter le titre qui attribuait exclusivement le golfe aux Vénitiens, reçut de lui cette réponse : Il est écrit au revers de la donation faite à saint Sylvestre par Constantin.
Ce mot prouve toute la hardiesse que Venise montra constamment eu face de la cour de Rome ; bien quanimée, en effet, de sentiments religieux, elle ne se laissa jamais forcer la main par les exigences cléricales. L'inquisition religieuse y fut acceptée, parce qu'elle était conforme aux temps, mais avec des restrictions : des magistrats civils intervinrent dans les procès, les amendes furent perçues par le trésor, et les inquisiteurs ne purent ni confisquer les biens, ni instruire contre les juifs ou les Grecs. Un livre favorable aux opinions de Jean Huss ayant été dénoncé, ils le brûlèrent ; l'auteur fut ensuite condamné à six mois de prison, tandis qu'ailleurs il aurait été envoyé au bûcher.
Dans l'origine, les différentes iles avaient chacune leurs tribuns, et se divisaient, à la manière grecque, en écoles de métiers, indépendantes l'une de l'autre. Lorsque le doge fut investi de l'autorité suprême, il n'eut pas le droit d'altérer l'organisation
(1) Desponsamus te, mare, in signum veri perpetuique dominii.
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intérieure, et les tril)uns, convertis en trésoriers ou économes , décidèrent des mesures relatives à la guerre , au commerce , à l'administration intérieure. Un étranger était rarement admis dans les écoles, et l'on distinguait les citoyens nouveaux des anciens, qui seuls avaient voix à l'élection du doge et part au gouvernement. La force des anciens nobles provenait de leur influence dans ces communes, avec lesquelles ils étaient considérés comme identifiés, parce qu'ils avaient grandi avec elles ; ils opposaient ainsi au doge une forte barrière. Ce magistrat suprême voyait son autorité restreinte parle clergé, quelque docile qu'il fût; par les patriciens, grâce aux six conseillers pris dans leur sein ; enfin par les divers collèges et les institutions des pays qui leur étaient soumis. Comme tout changement lui était interdit au dedans, il dirigeait de préférence son attention sur les affaires du dehors. Henri Dandolo, doué d'une âme énergique et d'une fermeté inébranlable dans l'exécution de ses desseins, agrandit la puissance de Venise, qu'il chercha à faire prévaloir dans le Levant sur celle des Pisans; aussi, voyant que l'empereur de Constantinople ne lui donnait pas à cet égard de sûretés suffisantes il s'unit à ses ennemis et il conquit cette capitale avec un quart et demi de l'empire (i).
Ces conquêtes néanmoins n'étaient pas réunies , mais disséminées sur les côtes, de la mer Noire au Pont-Euxin, indépendamment des îles. Boniface de Montferrat céda ensuite aux "Vénitiens, moyennant mille marcs d'argent, l'ile de Candie, ses créances sur l'empereur Alexis et un territoire suffisant pour assurer un revenu annuel de mille florins d'or dans la Macédoine occidentale.
La possession de Constantinople assura aux Vénitiens l'entrée de la mer Noire, où débouchent le Tanaïs, le Borysthène, le Dniester, le Danube, fleuves qui traversent de vastes contrées, riches des productions les plus variées. Le Midi leur envoyait ses épiceries, et le Nord ses fourrures : ils fournissaient cette capitale soit de subsistances, soit d'objets de luxe ; les Mongols leur vendaient des esclaves et du butin; ils trafiquaient avec l'Egypte d'armes, d'esclaves, de bois, de peaux, d'huiles, de soies, de coton,
{{) Johannes, Dei gratta, Veneliarum , Dalmafix atque Croatix dur, dominns quartx partis et dimidii totius imperii romani, de consensu et voluntate minoris et majoris consUii sui, et comnmnis Venetiarum, ad sonum campana; et voce prxconis , more solilo, congregati, et ipso concilio, etc., etc.
de noix, d'aiDandes, de dattes, de sucre. Ils obtinrent des privilèges et des franohit.es sur les côtes d'Afrique (1) et de Syrie, tandis que le Danube les mettait en relation avec la Bulgarie, la Servie, la Hongrie, la Valachie;ils possédèrent à Trébizonde même un quartier avec une juridiction propre, ce qui facilitait leur commerce avec l'Arménie, la Perse, la Mésopotamie, où ils avaient un passage libre, et fondèrent des comptoirs pour faire la banque el le commerce du vin.
Les Vénitiens établis à Constantinople recevaient de la métropole un podestat, qui relevait du doge et du grand conseil ; il y avait aussi un grand et un petit conseil, six juges pour les affaires civiles et criminelles, deux camerlingues pour l'administration des finances, deux avocats pour les contestations fiscales et un capitaine de la flotte, tous expédiés de la métropole. Les autres colonies étaient constituées de même , ou à peu de chose près. Candie, plus importante encore pour le commerce que Constantinople, dut être réglée avec plus de soin encore; il s'y trouvait beaucoup de Sarrasins réduits à l'état de servitude, et les indigènes, d'un caractère perfide et inconstant, supportaient impatiemment la domination étrangère. Afin d'y établir une colonie, méthode que Venise, ainsi que l'Angleterre en Amérique, croyait la plus propre à tenir les vaincus dans la sujétion, on choisit dans tous les quartiers de la ville des hommes auxquels furent affectés dans l'île cent trente-deux fiefs de chevaliers et cent huit d'écuyers; elle était régie par un duc dont les fonctions duraient deux ans, indépendamment des autres magistratures instituées sur le modèle de la métropole. Mais il fallut de grands efforts pour la conserver contre les soulèvements des indigènes, les in- ,cui;sio«s des Grecs et la rivalité de Gênes.
Les magistrats des colonies relevant de la seigneurie, le doge pouvait exercer dans ces possessions l'activité qui lui était interdite à l'intérieur; il en tirait de gros revenus, dont il n'était pas tenu de rendre compte, et se faisait courtiser par les nobles qui désiraient être nommés à des emplois lucratifs; car les riches acquisitions faites par certaines familles étaient un stimulant pour les autres. Aussi beaucoup de maisons vénitiennes s'établirentelles dans les îles et sur les côtes.
(1) La rcpiililiqiie conclut avec les rois de Tunis, de la race des Haflicas ou Haflides, quatre traités ignorés des liistoriens de Venise, et donnés par le baron de Hainmer, t. IV, [>. 601.
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C'était pour l'aristocratie une cause d'agrandissement. Les nobles, fiers de descendre des émigrés primitifs, qui de la terre ferme se réfugièrent dans les lagunes, ne laissaient aux nouveaux venus aucune part de souveraineté sur un sol créé par ces premiers occupants. La noblesse ne dérivait donc pas là , comme ailleurs, de la conquête; or, puisqu'il n'y avait pas de territoire, on ignorait le système féodal et les différents droits des fiefs, les propriétés de terre ferme n'en conférant aucun , non plus que celles des colonies. Les uns, qui s'étaient signalés dans les magistratures, avaient transmis à leur famille leur lustre personnel ; d'autres s'étaient enrichis par le commerce et des acquisitions de terres au dehors. De là sortit une noblesse qui n'était ni oisive ni dangereuse, mais qui peu à peu acquérait des privilèges, noblesse liée du reste aux plébéiens par une espèce de patronage que les nobles contractaient en devenant parrains de leurs enfants, et par la protection qu'ils accordaient aux bourgeois désireux de s'élever. La fréquentation des chevaliers francs durant la croisade apprit aux nobles vénitiens qu'ils pouvaient se rendre supérieurs à la bourgeoisie et la dépouiller de ses droits ; ils prirent dans les gouvernements au dehors une habitude de dominer qui, par contagion, s'étendit aux autres familles patriciennes; des lors ils méprisèrent les roturiers, en les considérant comme des gens bien au-dessous d'eux.
Les Dandolo principalement, rendus fiers par leurs conquêtes, blessèrent l'orgueil des autres nobles et des citoyens, lesquels songèrent à leur opposer les Tiépolo, qu'ils mirent à leur tète ; de là des partis rivaux, puis des rixes sanglantes et des tentatives d'assassinat. A la mort de Jean Dandolo , on commença à se 1239. récrier contre les usurpations des nobles, qui avaient fait du doge, magistrat du peuple, leur créature, et l'on porta au pouvoir Jacques Tiépolo, homme vertueux, d'un caractère doux et qui n'était pas fait pour être chef de parti ; il s'enfuit, et les nobles élurent à sa place Pierre Gradenigo, homme d'un caractère entier , enclin à l'aristocratie et disposé à se venger du peuple en l'humiliant.
La guerre de Gênes avant éclaté vers ce temps, l'aristocratie Rcf"imc iiu
" grami conseil.
reprit le dessus, parce qu'elle pouvait seule supporter les énormes 1293. dépenses imposées par les fonctions , parce qu'elle était seule en possession des commandements, et qu'elle seule avait le prestige de la gloire; elle profita de ces avantages pour faire adopter une loi tout en sa faveur. Le doge Pierre Gradenico dé-
créta, sous son inspiration, que les juges de la Quarantie procéderaient à un scrutin de ballottage, pour chacun de ceux qui, dans les quatre dernières années , étaient entrés au grand conseil ; que ceux qui obtiendraient douze suffrages sur quarante seraient de droit membres de cette assemblée; que trois mpmbres de celle-ci formeraient ensuite une liste supplémentaire de noms à soumettre également au ballottage, afin de choisir les individus qui obtiendraient douze suffrages.
L'élection au grand conseil se trouva ainsi transférée du peuple au tribunal criminel. Il fut ensuite défendu, en 1300, d'y admettre d'autres personnes que les anciens membres de ce corps ; dès lors une noblesse privilégiée, héréditaire, se trouva constituée, à l'exclusion même de familles très-anciennes, telles que celle des Badoero, par exemple, le hasard faisant qu'aucun d'eux, cette annee-là, ne siégeait dans le grand conseil. Cette assemblée ne se composant plus que de nobles, qui pouvaient taire librement des statuts pour leur plus grand avantage, la puissance patricienne resta sans contre-poids, et le mérite dut renoncer à tout espoir de parvenir. Les avogadors de la commune, espèce de tribuns qui auraient dû s'opposer aux prétentions excessives de l'aristocratie, n'étaient pas organisés comme il aurait fallu pour la résistance; ils furent bientôt comprimés. L'aristocratie devint peu après absolument héréditaire, lorsque, sous le doge Jean Soranzo, il fut décrété que le conseil de la Quarantie tiendrait un livre (Cor ouvert, où l'on inscrirait les citoyens majeurs de dix-huit ans qui réunissaient les qualités requises pour obtenir les charges du gouvernement; puis on supprima le renouvellement périodique du grand conseil, ainsi que les électeurs, en statuant que quiconque justifierait des conditions requises serait inscrit à vingtcinq ans dans le livre d'or et aurait ainsi entrée au grand conseil.
Une rigoureuse hiérarchie restait donc établie parmi les nobles, dont les plus pauvres, dits bamabotti, incapables de soutenir l'honneur dispendieux desemplois, étaient réduits à vendre leurs suffrages dans les conseils, à briguer, à solliciter. Le peuple, dans le principe, formait deux classes, les grands et les plébéiens ; une fois le grand conseil formé, les exclus constituèrent un troisième ordre, dit des citoyens originaires, pour les distinguer des individus devenus tels par naturalisation, c'est-a-dire qui habitaient Venise depuis moins de vingt-cinq ans. Aux citoyens d'origine seuls appartenait le plein droit de cité, avec le privilège de faire le commerce maritime sous la bannière d<' Saint-Marc, ce
Juin.
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qui leur permettait d'aspirer aux fonctions civiles, dont la plus t
importante était celle de iirand chancelier; venaient ensuite les y
emplois de la chancellerie dogale, les charges dans les maîtrises \
et les nombreuses confréries, quelques légations et les consuls à ^'
l'étranger. Le commerce était entièrement fait par les citoyens, ,'
à l'exclusion des nobles, qui auraient pu exercer une influence 'f
oppressive ; parmi les véritables plébéiens se trouvaient les ar- '
tisans, les marchands, les médecins, les ouvriers de l'arsenal, '^'t
vigoureuse corporation. Les vieillards seuls pouvaient se livrer '
au petit négoce de revendeur.
L'exclusion de tant de citoyens du livre d'or laissa beaucoup de mécontents. Quand tout moyeu légitime d'opposition fut anéanti, on eut recours aux conspirations , et, pendant plusieurs années consécutives, elles jetèrent le trouble dans la république; celle de Baïamonte Tiépolo notamment coûta beaucoup desang ( i ). Afin d'y mettre un terme, on institua le terrible conseil des Dix, composé de dix membres, du doge ou du vice-doge pour président et des six conseillers ducaux. Ce conseil était investi du pouvoir de disposer arbitrairement du trésor public, comme delà vie et des biens des citoyens.
Créés pour protéger l'œuvre du doge Gradenigo, pour rechercher et châtier les crimes de félonie, les Dix devinrent plutôt des instruments de répression contre la noblesse que de tyrannie contre le peuple. Ce fut d'abord une commission extraordinaire; mais ils surent prolonger les procès et en enehainer les incidents de manière à se perpétuer jusqu'à ce que leur tribunal fût déclaré
(l) On dressa à Baïamonte un monument d'infamie , avec cette inscription :
De Baïamonte fo questo terreno, E mo per lo so tniqxio tradimento S'è posto in comiin prr altrui spavento, E per mostrare a tutti sempre seno.
« Ce terrain, autrefois qui fut à Baïamont, Est fait, pour ciiâtier sa noire trahison. Du domaine public, aux autres en leçon. Et pour montrer à tous jugement et raison. «
Lorsque la république vénitienne eut été renversée, on proposa de réhabiliter Tiépolo comme martyr, pour avoir tenté de briser celle oligarchie dont on ne parlait alors <pi'avec horreur. On écrivit beaucoup pour et contre; puis arrivèrent des temps où l'on ne songea plus ni aux gloires ni aux hontes passée^.
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permanent et nécessaire, comme le lien le plus solide de la concorde pvblique.
'Vinquisition d'Etat, d'abord temporaire, et rendue permanente en 1454, se composait de deux noirs choisis parmi les Dix, et d'un rouge pris parmi les conseillers du doge. Ces magistrats exerçaient une haute police sur tous sans distinction, commençaient les procès, mais ne prononçaient aucune sentence sans les Dix (l); sans lois fixes, sans peines déterminées, leur procédure était expéditive, et leur autorité, quant aux affaires d'État et de police, n'avait point de limites. Toute cause non civile qui regardait le clergé, les six grandes confréries de la \ille, les fêtes , les bois , les mascarades , les gondoles , était de leur compétence. Leurs décrets obligeaient le sénat et même le grand conseil : ils disposaient du trésor, donnaient des instructions aux ambassadeurs, aux généraux, aux gouverneurs, modifiaient la promission ducale, outre qu'ils déposèrent et tirent même périr le chef de la république. Lorsqu'il s'agit de juger Marino Fallerò, ils réunirent une giunta (commission' de vingt gentilshommes , qui devint ensuite permanente pour durer jusqu'en 1.582, et fortifia grandement leur pouvoir.
Cette institution empêcha qu'il ne s'élevât à Venise des familles puissantes pour usurper la souveraineté ; mais sa procédure secrète, où les témoins n'étaient ni confrontés avec l'accusé ni même nommés, et où la dénonciation sous la foi du serment suffisait, n'offrait aucune garantie ni à la société ni à l'individu ; elle substituait au témoignage juridique la délation' perfide de l'espionnage soudoyé, établissait le despotisme pour conserver la république, et délivrait de la crainte d'ennemis dangereux, en se rendant elle-même redoutable pour tous. Néanmoins ne nous laissons pas effrayer par les déclamations, et rappelons-nous que les Dix, au bout d'un an, retombaient sous les lois communes; l'audace devait donc leur manquer pour mal faire, et ils ne pouvaient être amenés à servir des intérêts privés. Outre les secrétaires de l'ordre des citoyens, soixante pereonnes environ, choisies dans les principales assemblées de l'État, pouvaient as-
(1) Lenoni d'inquisiteurs d'État fut en usage en 1600; on le-î appelait d'abord iuquisilcurs du conseil des Dix. Du dépouillement des archives il résulte qu'ils tirent :
De 1673 à 1600 — 73 procès.
1700 à 177:} — 646, c'est-à-dire six par an.
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sister à leurs délibérations, et Tavogador avait le droit de suspendre leurs actes. Les jugements étaient secrets, mais écrits, et l'on ne refusait pas un défenseur au prévenu. Le grand conseil pouvait modifier celui des Dix, ou même le supprimer en ne renouvelant pas les nominations. Le peuple, d'ailleurs, le tolérait volontiers, comme une sauvegarde contre les excès des patriciens, lesquels s'en consolaient à leur tour avec l'espoir d'en faire partie.
Le doge, réduit à n'être plus que le délégué d'un petit nombre après avoir été le chef de la république, se vit lier les mains de plus en plus par l'institution de cinq corrégldors de (a promission dogale. A chaque interrègne, ces hauts fonctionnaires devaient réviser les conditions à imposer au nouvel élu, en y introduisant les modifications opportunes, et proposaient les réformes dont le gouvernement était susceptible ; puis trois inquisiteurs du doge défunt instruisaient son procès sur sa tombe, en. confrontant sa conduite avec le serment qu'il avait prêté. Ces restrictions se multiplièrent au point de constituer pour le doge une renonciation à toutes les anciennes prérogatives et presque à la liberté personnelle. Les corrégidors firent porter leurs réformes sur le conseil du doge [consejo de sora), choisi d'abord par lui-même, et qui fut ensuite nommé par le sénat; enfin il eut besoin de la confirmation du grand conseil. Les six membres du conseil dogai restaient huit mois en fonctions, et on les renouvelait par moitié tous les quatre mois ; ils ne devaient jamais se trouver deux du même nom de famille, ni du même quartier. C'élaieuteux qui ouvraient les lettres adressées au doge, et les remettaient aux divers employés pour l'expédition des affaires ; ils faisaient en outre les propositions relatives à ces affaires dans le sénat ainsi que dans le grand conseil, et le doge n'avait qu'une voix comme l'un d'eux. De plus, afin que la souveraineté fût surveillée par l'administration, on établit que trois raembresde la Quarantie siégeraient avec les six conseillers du doge, et prendraient part à leurs fonctions. Bientôt il fut interdit au doge de recevoir ni ambassadeurs, ni lettres du dehors qu'en présence de son conseil ; il en fut de même pour les écrits des sujets, avec défense de répondre oui ou non sans avoir pris l'avis de ses conseillers; de permettre qu'aucun citoyen pliât le genou devant lui ou lui baisât la main; de souffrir qu'on le traitât de domine mi (monseigneur), mais seulement de messire le doge; de posséder hors de l'Etat lief, censive, tenure ou biens immeubles, et de marier ses filles à des étrangers
sans y être autorisé. Nul ne pouvait occuper d'emplois tant qu'il recevait de lui un salaire , et moins d'une année après. Le statut descendit même à des minuties, en interdisant, par exemple, au doge de dépenser plus de mille livres pour recevoir les étrangers, en lui enjoignant d'acheter dans les six mois un habit de brocart d'or, et en lui défendant, ainsi qu'à sa femme et à ses enfants, d'accepter aucun présent.
Cette jalousie de sérail s'étendit aussi sur la noblesse, à Inquelle on interdit d'épouser des étrangères, de remplir au dehors des fonctions publiques, d'exercer des commandements dans les armées de la république, sans parler de l'invincible épée des Dix, toujours suspendue sur leur tète. Les capitaines étrangers, à qui Venise était contrainte de confier la direction de ses guerres, étaient surveillés par des ^/•oye'f///eî<r.s choisis parmi les nobles; le clergé était tenu dans la dépendance; il ne restait à la plèbe, exclue même des armées, composées entièrement de mercenaires ou de sujets, d'autre carrière, pour exercer son activité^, que celle de la navigation.
Le pouvoir permanent de l'aristocratie sauvait Venise des extravagances populaires et des tumultes dont souffraient les autres cités d'Italie; mais un gouvernement qui ne pourvoit qu'au bien-être d'un petit nombre d'individus, qui cherche sa sécurité propre, et non le progrès de tous, a-t-il rempli complètement son devoir? Le corps est-il sain quand, pour fortifier la tête, on est réduit à affaiblir les membres?
[1 ne faut pas néanmoins juger le gouvernement vénitien d'après la peinture qu'en a faite le comte Daru, qui n'en eut pas une idée bien précise, et qui d'ailleurs montre peu de sympathie pour la liberté. Pour des temps où l'homme avait encore peu d'expérience, l'organisation de ce gouvernement était admirable. Si la noblesse exerça parfois le despotisme, elle était pourtant aimée du peuple, qui se souvient d'elle encore avec regret. Va\ s'imposant à elle-même des charges excessivement onéreuses, elle évita, autant qu'elle le put, de blesser par trop l'amour-propre des citoyens, sachant que rien n'est plus préjudiciable au pouvoir que la manière vexatoire dont il est exercé. Les Dix inspiraient l'épouvante aux nobles qui nourrissaient des projets ambitieux; mais cet effroi ne s'étendait pas au peuple. Du reste, Venise offrait un asile aux exilés, aux princes déchus, et les mœurs comme la presse y jouissaient de la plus grande liberté; enfin l'espionnage, qui fut l'opprobre de sa vieil-
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lesse, était d'abord plutôt une vexation qu'une tyrannie.
Le doge Renieri Zeno fit rédiger, par Nicolas Quirino, Pierre Badoero et Marie Dandolo, un code de commerce et de navigation [capitolare nauticum), oh d'excellentes prescriptions s'allient à une simplicité, à une précision et à une brièveté qui peuvent servir de modèle ; il règle le mode des armements, le serment des matelots, les devoirs des patrons et des consuls, le chargement à embarquer, les provisions à prendre à bord, le prix du trajet, les armes, les pavillons.
Les conquêtes de la république se continuaient cependant, et Corfou, Modon, Coron, passèrent aux mains des conservateurs de Venise, qui se créait de nouvelles colonies en distribuant des fiefs. Il fallut soutenir des guerres multipliées pour les asseoir et les conserver, celle de Candie surtout , dont nous aurons à nous occuper. Nous avons vu en même temps les Vénitiens prendre part aux vicissitudes de l'Italie, où ils commencèrent, après la chute d'Ezzelin, à mettre le pied, à leur grand détriment. Dans leurs relations avec les républiques italiennes , ils visèrent à s'emparer du commerce sur le Pò ; leur but était de tirer de ces parages leurs approvisionnements en blé, au cas où ils ne pourraient s'en procurer par la mer Noire, ou qu'ils obtiendraient dans la Péninsule des conditions plus avantageuses. La question des subsistances étant un objet d'extrême importance dans un État qui n'a pas de territoire, ils nommèrent des intendants chargés spécialement de cette partie; à fimitatiou des Sarrasins, ils prohibèrent l'exportation des grains tant que le prix n'en était pas descendu à un certain taux.
Un agrandissement si rapide excita la jalousie de Gènes et de Pise. La guerre éclata ouvertement avec la première à Ptolémaïs; mais le lion de Saint-Marc en sortit vainqueur. Afin de contrarier leurs rivaux, les Génois favorisèrent les Grecs au détriment des empereurs francs de Constantinople; aussi, quand cette ville fut reprise, obtinrent-ils de grands avantages. Une longue inimitié s'ensuivit, à laquelle l'entremise du pape mit enfin un terme. De nouveaux conflits ayant éclaté, l'empereur Androuic II Paléologue eu prit occasion pour faire arrêter tous les Vénitiens; alors les Génois se jetèrent sur les prisonniers, et les massacrèrent.
Roger Morosini sortit de Venise avec soixante galères pour aller tirer vengeance de celte boucherie, saccageant les établissements de Gènes. 11 prit et démolit Péra, quartier occupé par
lllST. LMV. — T. XI. |7
:>,-i8 DOUZIÈME ÉPOQUE.
ses négocrants, et attaqua le palais impérial; <n même temps, 1297. une autre flotille détruisait Gaffa, et les bâtiments des Génois étaient capturés sur toutes les mers, et leurs colonies, menacées.
Septembre. Lcs deux flottcs sc rencontrèrent devant Curzola, ile de la Dalmatie; les Génois, commandés par Lambo Doria, étaient tellement découragés qu'ils proposèrent aux Vénitiens d'abandonner leurs navires, à la condition que les équipages pourraient se retirer la vie sauve. Repoussés par un refus, ils combattirent avec le courage du désespoir, et demeurèrent vainqueurs; ils firent même prisonnier J'amiral André Dandolo, qui, ne pouvant se résigner à la perte d'une bataille engagée contre sa volonté, se donna la mort.
Ce triomphe jeta Gênes dans la joie et Venise dans le deuil ; mais le désastre redoubla son courage, et bientôt elle eut mis en mer cent autres galères ; elle fit venir de Catalogne des machines et des pilotes, accueillit les Guelfes bannis de Gênes, et Dominique Schiavo, qui déjà s'était illustré dans les guerres de Roumélie, porta la terreur au milieu des flottes génoises; il pénétra même dans le port de la ville ennemie, et érigea sur le môle un monument à sa honte.
Enfin la médiation de Matthieu Visconti amena les deux républiques à conclure une paix perpétuelle, que tout capitaine de navire fut astreint à jurer avant de mettre à la voile.