CHAPITRE X
On ne pouvait guère espérer d'adoucissement dans les mœurs, alofs que la rivalité d'intérêts engendrait tant de haines, et que les actes dp violence restaient impunis pour quiconque pouvait éluder la loi en se réfugiant sur le territoire voisin, ou la braver avpp l'appui d'une faction ; mais rien ne contribue à élever le sentiment de la dignité personnelle comme de sortir du cercle étroit des affaires domestiques pour s'occuper des affîiires de l'État, comme de soutenir sur la place publique et dans le con>eil des discussions d'où dépend le salut de la patrie. L'agitation des partis, les souffrances des individus, l'empressement à triompher de ses rivaux, l'ambition de parvenir aux emplois
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comme témoignage de la confiance publique, ne laissent jamais les âmes s'engourdir dans ce sommeil où s'engendrent les passions basses. L'homme se sentait citoyen ; il acquérait la conscience de ses forces morales et physiques en se mesurant au dedans avec des émules, au dehors avec des ennemis^ puis, en élevant ses fils, il souriait à la certitude de leur laisser un rang dans la société et une espérance d'avenir.
Ne nous laissons pas abuser par les panégyristes du passé en croyant à la pureté des mœurs de cette époque. Si les châteaux continuaient à être les repaires de la violence oppressive et effrontée, de la débauche sans frein; si le clergé, fastueux et dissolu, se livrait aux excès qui répugnent le plus à son caractère, les communes, de leur côté, étaient loin d'offrir des exemples de moralité sévère. On comptait les prostituées par milliers, soit à la suite des armées même des croisés , soit dans les villes, où parfois elles figuraient dans les courses à l'époque des solennités publiques. Dans les archives de IMassa, il existe un contrat du 3 janvier 1384, par lequel la commune vend une maison de prostitution à Anne l'Allemande, femme publique, moyennant une rente annuelle de huit livres et l'obligation de la tenir pourvue d'un personnel sufllsaut. Dans un autre contrat du 11) novembre 1 370, qui se trouve dans les archives diplomatiques de Florence, la commune de Montepulciano loue pour un an, à Francesohina de Martino, de Milan, une maison de prostitution au prix de quarante livres de Cortone, sans compter la taxe payée d'ordinaire par les femmes de mauvaise vie.
Deux colonnes qui avaient été apportées à Venise, d'une île de l'Archipel, restaient gisantes à terre, faute de quelqu'un qui sût les dresser, quand un certain INicûlas Barattieri de Lombardie essaya de le faire; après les avoir liées, il mouillait les câbles, et à mesure que le raccourcissement des cordes, eu séchant, soulevait la masse, il prenait soin de les étayer, opération qu'il répéta jusqu'à ce qu'il fut parvenu aies mettre debout. ]Nousne sa\ons ce qu'il faut croire d'un expédient aussi grossier, mis en œuvre parmi des gens qui avaient sous les yeux l'édifice de Saint-Marc; ce qu'il nous importe de constater, c'est la récompense qu'il en tira : il obtint que les jeux de hasard {zara) fussent autorises à son profit dans l'intervalle de ces deux colonnes, concession qui dura quatre cents ans, jusqu'à ce que l'on fit de cet emplacement un lieu infâme réservé aux exécutions. On se livrait publiquement, à Florence et à Gènes, à ces jeux de
hasard, à chaque instant prohibés et toujours inutilement dans d'autres villes.
Les lois municipales révèlent les habitudes du peuple , dont les historiens ne racontent que les faits . Les ordonnances somptuaires, si répétées, témoignent d'un luxe excessif et de toutes les corruptions qui en sont la suite ; d'autres règlements nous apprennent que les spéculations sur le change et les fonds publics étaient déjà connues. A Lucques, la femme de condition libre qui violait la foi conjugale était remise à ses parents, pour qu'ils lui infligeassent un châtiment à leur gré, la mort exceptée ; ailleurs on la brûlait vive : sévérité qui devait empêcher les accusations. Le statut de Gènes de 1143 ne prononce que l'exil contre le mari qui tue sa femme ; celui de Mantoue imposait au blasphémateur une amende de cent sous, et, s'il ne l'acquittait pas dans le délai de quinze jours , il devait être mis dans une corbeille et noyé dans le lac. A Suse, les gloutons et les prostituées étaient promenés tout nus dans la ville.
Quant à la nourriture, la plus habituelle chez le peuple était le lard, et nous trouvons souvent des legs ayant pour objet d'en diblribuer aux pauvres (i)- En 1150, les chanoines deSaint-Ambroise de Milan se faisaient donner par l'abbé, nous ne savons quel jour, un dîner à trois services : le premier, de poulets froids, degigots au vin et de viande de porc également froide ; le second, de poulets farcis, de veau à la poivrade, avec une tourte; le troisième, de poulets rôtis, de filets aux croûtons et de gorets farcis (2).
Le grand usage que l'on faisait des viandes rendait nécessaire l'emploi du poivre, dont la consommation peut se comparer à celle qui se fait aujourd'hui du sucre ou du café. Le pain blanc était réservé pour les jours où l'on invitait des étrangers; celui que l'on mangeait d'ordinaire était fait de farine mélangée ou de seigle, et Milan, en 1351, n'avait qu'un four où l'on cuisait du pain blanc; chacun faisait le sien chez soi, encore était-ce rarement, surtout à l'approche des grandes solennités; delà l'usage du 2^ana(one, des foccace, des pizze, du paît forte, des crostate, et autres pâtisseries que l'on mange encore à INoèl et à Pâques.
Buonvicino de Riva, qui fit en 1288 la statistique de Milan,
(I) Ainsi le testament de l'arclicvêque de Milan, André, contient cettedisposition : Pascere debeat pauperes ccntuvi , et det per unumquemqite pauperem dimidium panem, et companaticum larditm, et decaseinn inter quatuor libra una et vino storio uno.
(*î) GiouNi, tome V, p. 473.
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rapporte qu'on y comptait treize mille maisons et six mille puits, quatre cents fours, mille tavernes pour la vente du vin, plus de cinquante hôtelleries et auberges pour les étrangers, et soixante loges devant les maisons. Ces abris, les cloîtres des couvents, le palais de la commune ou l'hôtel de ville [broletto], la salle d'assemblée (arew^o), étaient les lieux de réunion où l'on se rendait pour discuter et délibérer. En 1272, le podestat de Milan défendit d'encombrer, de quelque manière que ce fût, les portiques qui régnaient sous le broletto neuf, afin que les nobles et les marchands pussent s'y promener librement ; on ordonna même d'y placer des bancs pour s'asseoir et des perchoirs pour déposer les faucons, éperviers et autres oiseaux chasseurs que l'on portait partout avec soi, comme aujourd'hui l'on se fait suivre des ciiiens.
Assez souvent les habitations étaient formées d'épaisses murailles flanquées de fortes tours, avec des portes massives, de gros barreaux de fer aux fenêtres, parfois même des barbacanes et des meurtrières. Quand le peuple eut pris le dessus, il fit abaisser les tours les plus menaçantes, qui jadis avaient servi de repaire à l'arrogance féodale; il lui arrivait souvent d'en expulser le seigneur, qui cherchait à s'y soustraire à la punition légale. Plus tard vinrent les factions, et souvent le parti triomphant, abusant d'un avantage momentané, rasait les maisons des vaincus ; parfois c'était un châtiment décrété par l'autorité publique, qui abandonnait les murailles à la fureur populaire. Le terrain où elles s'élevaient demeurait infâme, et l'on ne pouvait plus y bâtir; des espaces vagues restaient ainsi comme obstacle à toute symétrie, et obligeaient à construire les nouveaux édifices en dehors de l'alignement. Le palais Vieux de Florence fut construit hors d'équerre, pour ne pas occuper l'emplacement exécré où étaient situées les maisons des Uberti, qui avaient voulu livrer leur patrie à l'étranger; sur celui où s'élevaient les demeures des Querini, complices de Tiépolo, les Vénitiens établirent l'abattoir public.
Le luxe ne tarda point à s'étendre aux édifices privés, et aucune ville ne peut en montrer des restes aussi solides, aussi majestueux que la riche Florence. Toutes les communes élevèrent, aux frais du trésor, leur palais de justice et leur hôtel de ville. L'immense salle de Padoue est un monument incomparable de cette époque. Galvano Fiamma nous a laissé la description détaillée du palais ducal élevé à Milan par Azzon Visconti, avec ses
salles peintes par Giotto et peut-être aussi par Audrino d'Édesia de Pavie, l'un des restaurateurs de la peinture. Dans le salon notamment, on voyait se détacher sur un fond azur des figures et des ornements en or représentant le temple de la Gloire, où se trouvaient réunis Hector et Attila, Charlemagne et Énée, Hercule et Azzou.
On songeait bien moins, dans les édifices, aux commodités de la vie qu'à la solidité et à la magnificence; car, sans parler d'une ancienne loi lombarde qui défendait découcher plus de quatorze dans chaque piè('e, nous rappellerons que les huit membres de la seigneurie de Florence n'avaient qu'une chambre pour eux tous, jusqu'au moment où Michelozzo leur en construisit à chacun une vers 1430. Et pourtant il s'agissait de cette glorieuse république dont les citoyens, simples dans leurs vêtements et leurs habitudes privées, dépensaient généreusement leur fortune en tableaux, en sculptures, en bibliothèques, en édifices religieux, et dont les vaisseaux , faisant voile pour Alexandrie et Constantinople, où ils portaient de précieux tissus de soie, revenaient chargés de manuscrits d'Homère de Thucydide et de Platon (I).
En 1270, Venise publiait un décret sur les hôteliers^ par lequel il leur était défendu de loger des prostituées, de laisser plus d'une porte ouverte, de vendre d'autre vin que celui qu'ils avaient reçu des trois justiciers; en outre, ils ne devaient pas avoir moins de quarante lits, garnis de couvertures et de draps : prescription digne de remarque dans un temps où l'Angleterre mettait à peine de la paille sur les planches qui servaient de lit au roi.
Extrayons de quelques chroniqueurs contemporains la peinture des mœurs de celte époque. Le Ferrarais Uicobaldo s'exprimait ainsi vers 1234 : « Au temps de l'empereur Frédéric II, les « mœurs et les usages étaient grossiers en Italie. Les hommes « portaient des mitres de fer et de mailles; les maris et les « femmes mangeaient, au souper, sur nm seule assiette; ils ne se « servaient pas de tailloirs eu bois, et il n'y avait dans une maison « qu'un ou deux verres à boire, ûe nuit, on éclairait la table « avec une torche que tenait un valet, sans employer des chan- « délies decire ou de suif. Les parures des hommes et des femmes « avaient une mince valeur. L'or et l'argent n'étaient portes sur « les habits par personne ou seulement par un petit nombre; la
(1) On trouvera à la uolc 11 de l'appendice le» .statuts des Anciens de Lucijues, document curieux sur les coutumes du temps.