MŒURS
« nourriture était très-mesquine. Les plébéiens mangeaient, trois « jours la semaine, de la viande fraîche. Le dîner se composait K alors de légumes cuits avec les viandes, et l'on soupait des « viandes froides qui étaient remises sur table. Tous n'étaient « pas dans l'usage de boire du vin en été. On se considérait a comme riche avec une petite somme. Les celliers étaient pe- « tits, et les greniers fort grands. On mariait les filles avec une « dot des plus modiques, parce que leur toilette était très-mo- « deste. Les demoiselles se contentaif nt d'une jupe de pignolnto « (tissu de chanvre et de lin), et dune guimpe [socca] de linon; « mariées ou fiancées, elles ne mettaient sur leur tête aucun ora neinent de prix; les femmes s'entouraient les tempes et les « joues de larges bandes nouées sous le menton. Les hommes « mettaient leur gloire dans les armes et les chevaux, et, s'ils a étaient nobles, dans la hauteur de leurs donjons. »
Cette extrême simplicité est une exagération de Ricohaido , qui voulait fiiire honte de leur faste à ses contemporains; c'est ainsi que nous entendons les vieillards exalter les habitudes sobres et simples dont ils furent témoins dans leur jeunesse, et qui pourtant ont fourni aux poètes, aux auteurs comiques, aux prédicateurs, un texte abondant de railleries et de reproches. Si notre exil sur la terre se prolonge, nous-mêmes, au milieu des amertumes de la vieillesse, nous regretterons l'heureuse simplicité et la foi naïve que l'on voyait dans notre jeune, âge.
Une admirable d'^scription des mœurs de Florence, vers l'an 1200, a été tracée par le poète le plus splt^ndide et tout à la fois le chroniqueur le plus fidèle du moyen âge, par Dante, lors(|u'il se fait raconter par son aïeul Cacciaguida quelle était, de son temps, cette ville paisible, sobre et pudique dans son étroite enceinte : « Les chaînettes, les couronnes, les brodequins, les riches cein- « tures d'or n'attiraient pas les regards plus que la personne « elle-même. Une fille, en naissant, n'effrayait pas encore « ses parents ; car l'heure nuptiale n'avait pas à sonner avant le « temps, ni la dot à se grossir hors de toute raison. Les plus « grands citoyens ne portaient pour ceinture qu'une bande de « cuir, avec des boutons d'os. Tenant tout le jour la quenouille « et le fuseau, leurs femmes s'éloignaient du miroir sans que « leur joue offrit la moindre trace de fausses couleurs. L'une « veillait sur le berceau de l'enfant, en apaisant ses pleurs par a ce langage naïf qui fait le charme des pères et des raeres;
201 DOUZIÈME ÉPOUUE.
« l'autre, tout en iilant, parlait à sa jeune famille des Troyens, << de Rome et de Fiesole (1). »
Ces vers, que tout le monde sait par cœur en Italie, ont pour commentaire ce passage de Jean Villani, contemporain de Dante : « En ce temps-là (i 250) les citoyens de Florence vivaient « sobrement de mets grossiers et avec une petite dépense ; les « mœurs étaient simples et rudes; les femmes s'habillaient de « gros drap, et beaucoup d'hommes portaient des peaux, que ne « recouvrait aucun vêlement de drap, avec un bonnet sur la tête ; » tous avaient des houseaux aux pieds. Les dames florentines « étaient sans ornements ; celles du plus haut parage se conten- « talent d'une robe très étroite de grosse étoffe écarlate, avec « une ceinture à l'antique qui serrait la taille, et qui était re- « couverte d'un manteau doublé de vair, avec un collet qu'elles « rabattaient sur la tête. Les femmes du commun s'habillaient « également d'une grosse étoffe de Cambrai {cambrasio) verte, et «■ on leur donnait d'ordinaire cent livres de dot ; la dot de deux « cents livres était réputée riche, celle de trois cents, splendide, « et la plupart des filles qui se mariaient avaient vingt ans au « plus. Telles étaient alors réellement la manière de se vêtir, « les mœurs et les habitudes simples des Florentins, dont l'âme « était loyale et la bonne foi réciproque. »
Un écrivain anonyme du treizième siècle s'exprime ainsi, mais plus longuement que nous ne le faisons, sur les mœurs des Padouans : « Avant Ezzelin, ils allaient jusqu'à vingt ans la « tête découverte; mais ensuite ils se mirent à porter des mice très et des heaumes ou capuces à becs (2), et tous adoptèrent « le surcot [épitoge] en drap, dont la brasse valait plus de vingt « sous. Belle famille, bons chevaux, toujours des armes. Aux « jours de fêtes, les jeunes gens nobles traitaient les dames, « qu'ils servaient eux-mêmes ; ensuite ils dansaient et faisaient « des tournois. Dans les châteaux des environs se tenaient des « cours splendides. Les femmes, après avoir renoncé à la grosse
(1) Paradis, XV.
(2; Les cliapcaiix s'introduisirent en France sous Charles VI. Anciennement le roi, les princes et les clievaliers avaient pour coiffure le mortier, bonnet de velours galonné; le clergé et le peuple portaient un bonnet de laine avec le ( apuce par-dessus. Les chapeaux sont venus , dit-on , d'Espagne, et Tristan Saluzar de lîi-cayc, archevêque de Sens, aurait été le premier à en faire usage et» France.