‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 48 sur 102 · MŒURS · texte numérisé non relu

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« jupe de di'Oguet crépu, se vêtirent de linon très-fin, dont elles « employaient de cinquante à soixante brasses, chacune selon « sa fortune. Si au temps d'Ezzelin un bourgeois se présentait à « une danse, il était souffleté par les nobles; si un noble faisait « la cour à quelque bourgeois, il ne pouvait l'introduire à la « danse qu'autant qu'il y était autorisé. »

On retrouve dans ces derniers mots un reste de ces insolences aristocratiques dont les plébéiens parvinrent à affranchir, par une longue suite de résistances sanglantes, les générations futures.

Si nous considérons Dante comme historien, nous trouverons chez lui le regret continuel des temps passés; alors, dit-il, la valeur et la courtoisie se trouvaient dans toutes les cités d'Italie, les cours brillaient de tout l'éclat de la noblesse, et les parvenus, les fortunes subites, n'avaient pas encore troublé ce genre de vie si beau et si calme. Il suffit, en outre, de parcourir les Ceyit Nouvelles antiques^ dont quelques-unes ont été certainement écrites du temps d'Ezzelin, comme aussi les Nouvelles de Boccace et de Sacchetti, pour se former une idée des habitudes sociales et gaies de cette époque , où abondaient les réunions joyeuses, les plaisanteries pleines de sel, les amusements naïfs, et où les seigneurs se mêlaient, avec une familiarité de bonne humeur, aux gens de la classe inférieure. On y voit tous les princes entourés d'astrologues et de bouffons ; les grands seigneurs traitaient splendidement les simples chevaliers, faisaient entre eux assaut de courtoisie, et, faute de pouvoir suffire avec leurs modestes revenus au train qu'ils menaient, ils s'ingéniaient pour trouver des ressources. Ce sont à chaque instant des mots piquants, de vives ripostes et un certain laisser-aller entre le riche et l'homme du peuple, dont, à coup sûr, on ne trouverait point d'exemples parmi les autres nations. Au temps où Frédéric II régnait en Sicile, « un droguiste de Palerme, nommé maître « Mazzeo, avait coutume, chaque année, à la saison des citrons, « de s'en aller bien frisé et cravaté porter au roi, d'une main, des a citrons sur un plateau, et de l'autre, des pommes, et le roi « recevait ce don gracieusement (1). »

Ce même Frédéric et ses nobles fils Enzo et Manfred parcouraient, le soir, les rues de Palerme en jouant de la mandore, et

(1) Sacchetti, nouv. 11.

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chantant, à la clarté des étoiles, des coblas et des strombotti de leur composition.

Florence, « pauvre de territoire, abondant en bons produits, avec des citoyens valeureux, superbes, querelleurs, riche de gains illicites, redoutée plus qu'aimée, à cause de sa grandeur par les cités voisines (l), » soniçeait à mener joyeuse vie et à danser. A. la Toussaint, on ccMébrait la fête du vin nouveau, et Ton courait le manteau [pallio) à la Saint Jean ; au manteau de 1283, un certain Rossi forma une compagnie de plus de mille bourgeois avec des statuts, un costume blanc ec un seigneur de l'amour^ pour faire des cavalcades, offrir des bals et des divertissements, avec grande affluencede gens, des bouffons, des improvisateurs et de joyeux banquets. « A cette époque, il y avait trois cents chevaliers, outre plusieurs sociétés de chevaliers, et de damoiseaux qui, soir et matin , offraient de riches banquets où l'on voyait beaucoup d'hommes de cour, et donnaient à Pâques des vêtements fourrés de petits-gris; aussi attiraient-ils de la Lombardie et de toute l'Italie des jongleurs, des plaisants, des hommes de cour, et chacun les voyait avec plaisir. Il ne passait à Florence aucun étranger, personne illustre et de haut rang, qui ne fût invité à l'envi ou retenu par les compagnies , accompagné à pied et à cheval dans la ville et à la campagne comme il convenait (l). »

L'hospitalité était générale, et, parmi les gentilshommes, c'était à qui amènerait chez soi l'étranger arrivant dans la ville ; ceux de Brettiuoro s'avisèrent même d'un expédient bizarre pour prévenir les querelles qui naissaient de cet empressement. Ils placèrent au milieu du château une colonne entourée de clochettes; le voyageur attachait son cheval à un anneau qui répondait à l'une d'elles, et il devenait l'hôte de celui à qui cette clochette était attribuée. On institua ensuite des sociétés chargées d'accueillir honorablement les voyageurs, et dont les membres couraient à l'envi au-devant de ceux qui arrivaient, pour leur faire quitter l'hôtellerie et s'en emparer avant tous les autres.

Ce qui charme surtout dans le tableau de cette époque, c'est la publicité de toutes les fêtes, si différentes de celles d'aujourd'hui, où la joie comiiîe la douleur se renferme entre les murailles domestiques, ou ne -m communique tout au plus qu'à ceux qu'on

(1) ViLLA.M, MI, 8b.

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appelle encore ses égaux ; il semblait alors que le contentement d'un seul fût celui de tous. On célébrait les noces en tenant table ouverte, et les funérailles en y faisant intervenir la ville entière; on dansait sur les places publiques, et l'on versait à boire au premier venu. L'individu qui bâtissait élevait près de sa maison une loge ou portique ouvert, pour recevoir ses amis en présence de tous (l). Quand on n'était pas en état de faire une pareille dépense, on plaçait en dehors de sa porte un banc en pierre ou en bois, pour causer avec les passants. C'était sur ce siège modeste que le boulanger Cisti excitait l'envie des gros bourgeois, avec le pain mollet et le bon vin. qu'il s'estimait heureux d'offrir aux premiers citoyens et aux ambassadeurs des plus grandes puissances (2).

A l'idée de ces siècles poétiques et pittoresques nous associons celle des vêtements de grands prix, ornés d'or, de pierreries et de fourrures ; înais un seul suffisait pour toute la vie, et passait même du père au tils et au petit-lils. Chaque condition avait ensuite son costume particulier; car un des caractères qui distinguent le moyen âge des temps modernes, c'est la séparation que les opinions, les lois, les usages mettaient entre la bourgeoisie et la noblesse, entre le propriétaire et l'artisan, entre le marchand et le lettré, séparation qui disparaît chaque jour de plus en plus au grand scandale de ceux qui croient que la différence des classes a été établie par la nature, et qu'elle est nécessaire au bien de la chose publique.

De vastes palais présentant un aspect de force plutôt que de beauté extérieure, et garnis de meubles massifs qui paraissaient faits pour l'éternité ; de grandes salles pouvant suflire a la réunion des membres de la famille et de ses nombreux adhérents; des portiques pourvus de larges bancs pour se promener, causer, discuter, fronder; des bouffons et des jongleurs égayant les réunions, les banquets de leurs récits joyeux et de leurs facéties; des dons splendideset d'une valeur substantielle, tels que vêtements, argent, vivres; des troupes de chiens, d'éperviers, de vautours, de chevaux; des parcs immenses, enclos de murs, pour

(l)« Le carrefour et la place seront ornés, s'ils ont na portique sous lequel se réunissent les pères de laniilie pour fuir la chaleur et s'entretenir de leur>. affaires. Ajoutez à cela que la jeunesse sera moins effrénée dans les jeux en piesence des patriciens. «• L. C. âlbëkti, AixhHect., VIII, 6.

(2) Voy. Boccace.

les chasses ; une nombreuse suite de serviteurs , la pompe des armes, les villes entières appelées à prendre part aux solennités domestiques, des associations de jeunes gens, des chevauchées, des cérémonies fréquentes , une existence en plein air, voilà ce qui distingue la vie opulente d'alors de celle d'aujourd'hui.

Les Florentins, comme on peut en juger par leurs écrivains, étaient les Athéniens de l'Italie; pleins de sagacité pour trouver les meilleurs expédients, subtils, railleurs, ils saisissaient le ridicule avec autant de tact que de délicatesse, et joignaient le plus ordinairement à un caractère ferme une conduite mesurée; dans la culture des lettres, ils se faisaient remarquer tout à la fois par la force du raisonnement et par la vivacité de la pensée; facétieux et méditatifs^ chez eux la philosophie n'excluait pas la gaieté.

Ce serait nous répéter que d'entrer ici dans le détail de ces mœurs chevaleresques, qui sont un aliment pour la poésie ; dans ces mœurs, comme partout, domine la conviction. De là, ce caractère absolu qu'on remarque dans les croyances, dans les prescriptions, dans les haines, dans l'amour, dans les persécutions , dans les entreprises généreuses ou futiles, dans la science et dans la volonté; mais, en même temps, les récits accusent des habitudes grossières, une extrême licence dans les relations avec le beau sexe, le goût des boufouneries, l'abus fréquent de la force, le brigandage exercé sur les grands chemins par des gentilshommes, les dérèglements, l'avarice, les simonies du clergé, les excès de table chez les personnages même considérables, l'absence de cette pudeur publique qui est le fruit de la délicatesse des sentiments, et chez les puissants même un libertinage. Dante n'hésite pas à reléguer dans l'enfer des citoyens renommés : le père de Cavalcanti, son meilleur ami, et le grand Farinata des liberti s'y trouvent parmi les hérétiques épicuriens, c'est-à-dire au nombre de ceux qui s'occupaient de jouir de la vie présente, sans souci de l'avenir; parmi les pécheurs contre nature, il place « la chère bonne image paternelle » de ce Brunetto Latini, qui lui avait appris « comment l'homme s'éternise. »

Mais, chez tous les personnages, auxquels Dante donne un rôle dans son grand drame, apparaît un désir de renommée qui leur fait, pour un instant, oublier leurs tourments, oublier la honte que leur damnation connue peut leur faire encourir, tant ils ont à cœur que leur mémoire puisse revivre dans ce monde regretté; désir à peine étouffé chez ceux qui se plongent dans les

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vices d'une perversité basse et égoïste, et chez les .traîtres, les espions et autres êtres dégradés. C'est que Dante a transporté dans l'autre monde ce qu'il avait sous les yeux en celui-ci, où les passions, entre la barbarie qui n'était pas encore tout à fait éteinte, et la civilisation qui ne brillait pas encore d'un pur éclat, n'avaient rien perdu de leur énergie, et obéissaient à l'intinct plus qu'au calcul. Ajoutez à cela une dévotion outrée, qui dans tout événement voyait un miracle, à la suite de toute action des récompenses et des châtiments immédiats ; qui mettait sous la garde d'un saint chaque passion, chaque méfait, chaque espérance; qui faisait intervenir des apparitions à tout propos, et multipliait les vœux comme des pactes avec le ciel pour écarter les dangers , et parfois pour réussir dans de mauvais desseins.

De grandes vertus, de grands crimes, de grandes calamités, sont le partage de pareils temps, au milieu desquels se développent ces caractères résolus que Dante sut saisir, et qu'il ne fit que transporter de la vie réelle sur la scène surnaturelle de son drame, sans avoir presque besoin d'y ajouter ni d'en retrancher rien ; car ce n'est que dans des temps de civilisation raffinée que toutes les physionomies morales se modèlent sur un type commun, de même que, dans les villes, les lignes et tous les accidents extérieurs s'embellissent et sont amenés à une plus grande uniformité, tandis que dans la campagne ils conservent un caractère plus distinct et plus prononcé (ij.

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