FRANGE
Louis, ne croyant pas à la légitimité des conquêtes, nourrissait des scrupules au sujet des pays enlevés à l'Angleterre par Philippe-Auguste; il lui céda donc, outre la Guienne, qu'elle avait toujours possédée, le Limousin, le Périgord , le Quercy, et, de plus, la succession de la Saintonge et de TAgénois, si le comte de Poitou venait à mourir sans héritier, et, dans le cas où il en laisserait, le roi s'engageait à payer la valeur en argent de l'Agénois; il s'obligeait encore à payer pendant deux ans l'entretien de cinq cents cavaliers qui devaient être envoyés contre les infidèles, sous les ordres d'un prince anglais. Henri III, de son côté, renonçait à toute prétention sur la Normandie et sur les comtés d'Anjou, du Maine, de Touraine, de Poitou , s'obligeant en outre à l'hommage pour les comtés qu'il recevait et pour le duché d'Aquitaine. Louis répondit à ceux qui le blâmaient de ces concessions : La terre que je li donne, ne li donné- Je pas pour chose que je sois tenu à H ne à ses hoirs, mes pour mettre amour entre mes enfants et les siens. Et me semble que ce que je H donne Vemploijé-je bien, pour ce que il n'estoit pas mon home; sien entre en mon homuije.
Le fait est que le pieux roi retarda par ces concessions l'unité de la France, d'autant plus qu'il ne tint aucun compte des plaintes que firent entendre les populations sacrifiées. Serait-il donc vrai que la vraie politique ne puisse se concilier avec l'exacte justice'?
Louis arrangea aussi à Corbeil, avec le roi d'Aragon, leurs anciens différends au sujet des possessions du Midi. Comme beaucoup de barons possédaient des fiefs tout à la fois en Angleterre et en Normandie, d'où il résultait qu'en cas de guerre ils avaient à répondre, en sens opposé;, à l'appel des deux suzerains, Louis allégua l'autorité de l'Évangile : On ne peut servir deux maîtres, et les obligea de choisir auquel des deux ils voulaient prêter hommage.
En résumé, l'agrandissement de la monarchie, commencé et poursuivi par ses aïeux à l'aide de la force et de la ruse , saint Louis le continua au moyen de l'ordre et de la douceur. Les domaines que les gentilshommes avaient été contraints de vendre pour se croiser ou se racheter vinrent accroître les biens de la couronne ; mais, si Louis profitait de ces occasions, il ne les faisait pas naitre en fomentant les guerres parmi les petits feudataires afin de les affaiblir.
La loi par laquelle il enjoignit aux vassaux de laisser aux puînés un tiers de leurs fiefs patrimoniaux produisit, en s'éten-
SOA DOUZIÈME EPOQUE.
dant à la famille royale, les apanages des princes, qui se trouvèrent rattachés par leur intérêt à la couronne, dont la grandeur et les accroissements tournèrent à leur propre avantage; les anciennes branches cadettes, remuantes et dangereuses, furent ainsi remplacées par denouvelles, dociles et affectionnées au roi (l). Les membres du clergé, les feudataires, les bourgeois, auparavant isolés, vinrent se réunir autour du trône, d'où le souverain réglait la Justice et la guerre. Si déjà Philippe-Auguste avait pourvu à ce que les murailles des châteaux ne bravassent plus la justice royale, les fonctions judiciaires, d'héréditaires qu'elles étaient, devinrent alors amovibles , et la magistrature cessa d'être un patrimoine. On peut donc dire avec vérité que saint Louis fonda la monarchie sous le rapport politique, de même que Philippe-Auguste l'avait fondée sous le rapport territorial; mais là où ce dernier prince et les autres avaient procédé par la force et l'astuce, Louis ne mit en œuvre que la bonté et le sentiment indéfectible de l'équité.