‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 60 sur 102 · Août · texte numérisé non relu

Août

d une palissade en bois peint, et qui pouvait contenir deux mille personnes ; la moitié de la journée se passait dans les discussions sur les affaires, et le reste à s'enivrer d'une liqueur de lait fermenté ; chaque jour les membres de ce congrès barbare revêtaient de nouveaux habits. Cajouk y fut salué khan. 11 distribua

(i)La monnaie courante des Mongols, en or et en argent, était appelée balise; sa valeur (-tait du poids de cinq cents rniscals de ces métaux . Frère Orderic do Pordenone comparait, en 1J'.?0, le balise de papier à un sequinet demi de Venise. La valeur en a beaucoup varié.

(2) L'Angleterre, qui entretient des garnisons militaires sous tous les climats, a adopté un système pour que toutes ses troupes partaiient à leur four, et graduellement, les l'alignes et les dangers. On coumience parles stations de la Méditerranée, puis on passe à celles des Antilles et de la (itiyane, puis à celles de l'Amérique, puis a celles de l'Afrique, [luis à celles des grandes Indes, d'oii Ton revient en Angleterre, pour recommencer le même toui .

à son gré différents royaumes ; mais il renvoya avec menaces les ambassadeurs du calife, et avec mépris ceux du Vieux de la Montagne.

Cajouk ne tarda point à mourir , usé par les boissons spiritueuses et les excès vénériens. Il avait eu pour ministres deux chrétiens, Cadac et Tchingai , à la faveur desquels plusieurs religieux pénétrèrent dans le palais, ainsi que des médecins chrétiens ; une chapelle fut même ouverte dans la résidence royale pour la célébration des saints mystères. Ce fut sa veuve qui reçut, comme régente, l'ambassade envoyée par saint Louis, ambassade dont nous parlerons.

^"iïM."' Le trône fut alors déféré à Mangou , qui déjà s'était signalé dans les rangs des armées envoyées en Chine et en Occident. « Entre autres preuves de sa fortune , il advint qu'au moment « de son inauguration les nuages étaient amoncelés depuis plut sieurs jours, et que la pluie tombait à torrents; des ombres « épaisses dérobaient le soleil au regard des astrologues, qui « devaient en prendre la hauteur pour indiquer le point favo- « rable. Tout à coup le disque resplendissant de l'astre du jour « se dévoile, comme une fiancée qui se montre à l'époux impa- « tient après une longue attente; il se découvre du ciel autant « d'espace qu'il en faut pour laisser apparaître le globe lumineux, « si bien que les astrologues purent accomplir leur observa- « tion (i). »

Le nouveau prince introduisit dans la perception des impôts un ordre meilleur, libéra les débiteurs arriérés, abolit les exactions, et enleva aux princes du sang le pouvoir absolu qu'ils s'arrogeaient arbitrairement sur les pays conquis. Il commença par envoyer au supplice un grand nombre de personnes qui avaient attenté à sa vie par des sortilèges; puis il détruisit la domination des Ab-

1357 58. bassides et des Assassins, et soumit le Thlbet et l'Inde.

Mangou dirigeait en personne la guerre contre les Chinois, lorsqu'il mourut âgé de cinquante-deux ans. Les devins avaient sur son esprit un grand empire; mais il était simple dans ses habitudes et se montrait sévère à l'égard des grands; il interdisait le pillage à ses troupes avec une telle rigueur qu'un soldat fut mis à mort pour avoir dérobé un oignon. A cette époque mourut Batou, qui avait porté la guerre sur le Volga et refusé d'être khan, satisfait de commander les armées.

(1) Djoiivéni, ap. d'Oiisson.

LES GRNGISKHANIDES. 317

Koubilaï, qui combattait alors contre le Céleste Empire, fut Koubiiaï

élu khan des Monp;ols; mais Arik-Bouo;a, son frère, gouverneur (le Karakorum , fut proclamé en même temps; de là une guerre civile qui dura plusieurs années; enfin Arik-Bouga fut réduit à se mettre à la merci de son frère , qui lui fit grâce de la vie, Koubilaï acheva la conquête de la Chine , dont il adopta les lois ^^^ et les usages; il y fixa sa résidence, et la race mongole fut désignée par le nom de Yuen ou Yen.

Les Lamasl'avaient emporté sur les Kams parmi lesGengiskhanides ; Koubilaï éleva à la dignité de Pakba-Lama , ou de chef de la religion bouddhiste dans son empire , le jeune Mati Dvasia , natif du Thibet , à l'autorité duquel il soumit les gouverneurs des différents districts dont se compose ce pays. Indifférent, comme ses prédécesseurs, en matière de religion, il favorisait les autres cultes. Lorsque les chrétiens célébraient leurs fêtes , il les faisait venir auprès de lui, baisait l'Evangile après l'avoir encensé, et disait qu'il y avait parmi les nations quatre prophètes dont il invoquait l'assistance : le Christ, Mahomet, Moïse et Sakia Mouni. Il ne montra d'inimitié que contre les Tao-Tsée, dont il ordonna de brûler tous les livres.

Les missionnaires que le pape envoya vers Koubilaï obtinrent peu de succès. Il persécuta quelque temps les musulmans, parce qu'ils refusaient de manger des viandes tuées à la manière mongole , et que le Coran leur ordonne de détruire ceux qui adorent plusieurs dieux.

■ Koukilaï-khan, dit Marco Polo (l), qui visita sa cour, est de « belle stature, ni petit ni grand, mais de taille moyenne. Il a « les cheveux tout blancs , et il est très-bien proportionné de « tous ses membres ; il a le visage blanc et vermeil comme une « rose , les yeux noirs et beaux , le nez bien fait et bien planté; « il a quatre femmes, qu'il considère comme ses épouses légiti- « mes. Il a aussi beaucoup de maîtresses , et vous saurez qu'il ■■ existe une race de Tartares appelés Ungrats, gens très-beaux « et avenants ; on choisit parmi les jeunes filles les cent les plus « belles, que l'on mène au grand khan. Il les donnea garder à des « dames du palais, et les fait coucher près de lui dans un lit, « pour savoir si elles ont bonne haleine , si elles sont vierges et n bien saines en toute chose; celles qui sont belles et bonnes de " toute manière servent le seigneur de la sorte : tous les trois

(1) M\Rco Poro, 07.

« jours et trois nuits, six de ces jeunes filles servent le seigneur '< dans sa chambre et au lit , pour ce dont est besoin , et le sei- « gneur fait d'elles ce qu'il veut; puis, au bout de trois jours et « trois nuits, viennent six autres jeunes filles, et il en est ainsi « toute l'année, de six en six. »

Honteux de voir ses Mongols , habiles à tirer de l'arc et à soigner les chevaux, paraître ignorants à côté des Chinois et des Occidentaux , Koubilaï chercha à introduire les sciences parmi eux. Pakba-Lama , par son ordre , inventa un alphabet carré (l), qui forma plus de mille groupes syllabiques. Il fit traduire les livres classiques de la Chine , et favorisa les savants de toute nation, surtout les traducteurs et les astrologues (2). 11 établit une administration régulière, et détermina les attributions et les traitements des fonctionnaires; il créa des collèges, des tribunaux et des charges militaires. Pendant tout son règne , il eut à lutter contre des compétiteurs , et mourut âgé de quatre-vingts ans , aprè« avoir été trente-cinq ans à la tète de l'empire.

Ce n'était plus un nomade qui ne s'occupait que d'exterminer les peuples vaincus; élevé dans les idées chinoises, il sentait les avantages de la civilisation. Son empire , le plus vaste dont l'histoire fasse mention , embrassait la Chine , la Corée, le Thibet, le Tong-King , la Cochiochine, une grande partie de l'Inde transgangétique, plusieurs îles de la mer du Sud et le Nord depuis la mer Orientale jusqu'au Dnieper. Les schahs de Perse, dont les États s'étendaient jusqu'à la Méditerranée et aux confins de l'empire grec, étaient considérés par les empereurs mongols comme leurs officiers, destinés à commander en leur nom aux barbares d'Occident.

Koubilaï -khan fit construire à Djandou " un palais en marbre " et autres riches pierres, dont les salles et les chambres sont

(1) Klapiîoth, Ahhandl. ûber die Sprache undScJirifl der Vigurin, dans la deuxième partie du Reise in den Kaukasus ; 1814, p. 538.

(2) L'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg s'est chargée, en 1840, de faire imprimer la version allemande, faite par Sclimidt, d'un poème mongol intitulé Exploits de G essor-khan. Tout ce qui se rapporte à ce poëme est incertain, l'époque , l'auteur et même l'existence historique du héros, que l'on donne pourtant comme originaire du Thibet, et qui fait ses expéditions dans le Tangul , contrée voisine de ce pays. On ne sait pas non plus si l'original a été composé en mongol ou en tiiibétain ; mais la version de Schmidt a été faite sur le texte mongol, qui n'est pas dans la langue littéraire, mais dans la langue vulgaire que parlent toutes les classes.

TES CENftTSKHANIBES. 319

« toutes dorées , et qui est aclmirablement beau. Autour de ce « palais est un mur de quinze milles de circonférence. 11 y a des « rivières, des fontaines et beaucoup de pièces de gazon; le « grand khan y conserve beaucoup d'animaux de diverses « espèces , comme cerfs , daims, chevreuils, pour fournir de la « nourriture aux faucons et gerfauts qu'il tient en mue. 11 a « bien là deux cents gerlauts , et il y va certes une fois la « semaine. Souvent, lorsque le grand khan se rend dans « ce parc muré, il porte un léopard sur la croupe de son cheval ; « s'il veut faire prendre un de ces animaux, il laisse aller le « léopard , et, quand le léopard l'a saisi , il fait donner la proie à « ses gerfauts qu'il tient en mue, ce qui est son amusement. « Sachez que le grand khan a fait faire au milieu de ce parc un " palais en cannes ; mais il est tout doré à l'intérieur, et travaillé '< délicatement à figures d'animaux et d'oiseaux dorés; la cou- « verture est de cannes vernies, et si bien jointes que l'eau n'y '< peut pénétrer. Or sacliez que ces cannes ont trois ou quatre « palmes de grosseur et une longueur qui varie de dix à quinze « pas; on les taille au nœud, puis en long, ce qui fait comme « des tuiles, et l'on peut bien ainsi en couvrir une maison. « Il a fait construire ce toit si artistement qu'il peut le faire 0 démonter quand il veut, et le faire soutenir par plus de « deux cents cordes de soie 11 a une race de chefi vaux blancs et de juments blanches comme neige, sans aucune " autre couleur, et celles-ci sont bien au nombre de dix mille; « nulle personne, à moins d'être de la famille impériale, ne peut " boire du lait de ces juments. «

Ivoubilaï, occupé de gouverner la Chine et voyant l'impossibilité de diriger d'un centre unique une machine aussi vaste, divisa ses États en quatre parties, et garda pour lui la Chine, le Karakorum, la Mongolie, la Corée , le Kamil , le Thibet, les royaumes transgangétiques, appelés aujourd'hui Siam, le Tongking et la Cochinchine, c'est-à-dire toute l'Asie orientale, avec la souveraineté sur les autres provinces.

A son oncle Zagata il assigna le Mawarannhar, qui comprenait le Turkestan, s'étendait dans l'Asie centrale, avait pour capitale Bisbalig.

Berki, fils de Batou, eut le Kaptchak, c'est-à-dire tout ce qui se trouve entre le lac d'Aral, la mer Caspienne, la mer Noire et les frontières orientaîes de la Russie. Houlagou obtint en partage le Kharizm, le Khorassan , la Perse, l'Arménie, la Géorgie et

tout ce qu'il avait conquis de l'Asie Mineure et de la Syrie, avec ïauris ou Tébriz pour capitale.

Ce fractionnement de l'empire de Gengis-khan annonçait que le fléau cessait, et que les nationalités ne tarderaient pas à prévaloir.

Les communications entre ces parties éloignées d'un même corps qui embrassait presque toute l'Asie se trouvaient facilitées par des relais de postes destinés au service public; ils étaient placés à vingt-cinq ou trente milles de distance, à la charge , pour ceux qui les avaient, d'entretenir chacun quatre cents chevaux, dont la moitié se reposait chaque mois. En approchant de la poste, le courrier sonnait du cor pour faire préparer les chevaux ; aussi quelques-uns arrivaient-ils à parcourir deux cent cinquante milles en vingt-quatre heures. Tous les trois railles, il y avait d'autres stations pour les courriers à pied^, qui se transmettaient les dépêches de l'un à l'autre, tandis que des commissaires notaient l'heure précise de l'arrivée de chacun d'eux (1).

Les soldats étaient obligés de faire six ans de service ; on avait la précaution d'envoyer les Chinois dans la Tartarie, et les Mongols en Chine ; il en était de même pour les autres provinces. On remettait aux officiers et aux étrangers de distinction des plaques d'argent ou d'or, avec ordre d'eu respecter les porteurs. Douze mille hommes formaient la garde particulière de Koubilaï.

L'armée était payée en billets fabriqués avec l'écorce du mûrier, d'une grandeur proportionnée à leur valeur, revêtus d'un sceau et d'une signature ; c'était un crime capital de les refuser comme de les contrefaire. Quelque usés qu'ils fussent, on pouvait les faire renouveler en payant trois pour cent. Les étrangers devaient , en arrivant à la frontière, remettre l'or et l'argent qu'ils portaient, pour recevoir du papier en échange; les doreurs et les orfèvres pouvaient retirer à la monnaie le métal fin dont ils avaient besoin pour leurs travaux.

Les dynasties chinoises des Sung et des Tang avaient eu déjà recours au papier-monnaie; il y a donc quatre siècles que l'on connaît en Chine cet expédient, qui procure tant de facilité aux relations commerciales (2).

Koubilaï désigna pour lui succéder Temour (Tchiug-tsung),

(1) Makco Polo, II, 9.0.

(2) Ki.AVROTri, sur VOrigine du papier-monnaie, dans le Journal asiatique, t. I, i). 2.')7, et t. II, p. '»10.

qui, reconnu par rassemblée . prit le nom d'Olgaïtou , c'est-à- oiganon. dire Fortune. li eut plus de goùt pour la paix que pour la guerre, renonça lui-même aux excès du vin, \iee dont aucun ordre de Koubilaï n'avait pu le corriger. ïl mourut sans enfants , et les 1307. intrigues de sa vouve en faveur d'Ananda n'eurent d'autres résultat que de coûter la vie à ses partisans , attendu que Kaïschan Kaischan. ( Voic-tsvnç/) fut proclamé empereur. Nous avons peu de chose à dire de ce prince , sinon qu'il fit répandre , traduit en mongol , un ouvrage de Confucius sur l'obéissance filiale, et que, par ses ordres, un lama transporta dans la même langue la plupart des livres bouddhistes. Il ordonna que l'on coupât la main à celui qui frapperait un lama, et la langue à celui qui en médirait. Ces rigueurs enflèrent l'orgueil de la caste. 11 mourut jeune, et eut 1131. pour successeur son frère Adjour-bali-Batra , qui fut ami des 13,0. lettres et auquel succéda Yssoun-Temour.

Mais, l'empire mongol étant désormais devenu chinois, nous devons reporter maintenant notre attention sur la Chine elle- ''^' même.

Page 1