‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 62 sur 102 · LES AIONGOLS EN CHINE · texte numérisé non relu

LES AIONGOLS EN CHINE

jamais l'empire. Alors le fils du Ciel eut recours aux MoDp;ols, qui venaient à peine d'apparaître, mais déjà si formidables qu'à la nouvelle de leur marche il fit offrirla paix à Ning-tsoung; sur le refus qu'il essuya, il s'écria : Les Tartares occidentaux me ravissent aujourd'hui mon empire , demain ils vous enlèveront le vôtre.

En effet Gengis-khan, qui comptait sur l'appui des Khitans, peu résignés à la soumission , après avoir invoqué la divinité sur une montagne élevée, avec la tunique flottante, se mit en marche avec ses quatre fils et suivi d'une armée sévèrement disciplinée et pleine de confiance en sa valeur. Il traversa le désert de Cobi, et bientôt il eut assujetti l'empire des Kins, d'où il enleva un immense butin en tissus d'or et de soie, en bestiaux, en chevaux et en hommes ; mais, s'arrètant au milieu de ses triomphes, il accorda la paix à cet empereur, et reçut au nombre de ses femmes une princesse du sang royal , avec de riches présents, entre autres cinq cents jeunes gens, autant de jeunes filles et trois mille chevaux.

Lorsqu'il eut franchi les frontières, il fit égorger ses nombreux prisonniers, revint sur ses pas, et, avantque les différents princes eussent le temps de se mettre d'accord, il les vainquit l'un après l'autre. 11 assaillit en personne le Tangut, et mit tout à feu et à sang. Ses généraux lui conseillaient même de tuer jusqu'au dernier les habitants, dont on ne pouvait tirer aucun service, pour réduire le pays en pâturages ; mais Yé-liou-coutsai leur démontra comment, au moyen des taxes, on pourrait tirer sans peine d'un pays fertile et d'habitants industrieux un tribut de cinq cent mille onces d'argent, de quatre-vingt mille pièces d'étoffes de soie et de quatre cent mille sacs de grain. Le roi des Kins lui avait envoyé un grand vase rempli de perles; Gengiskhan lesdistribuaà tous ceux qui portaient des boucles d'oreilles, et répandit les autres par terre, les abandonnant au premier venu.

Ce conquérant farouche, se sentant mourir avant d'avoir achevé la conquête, indiquait les moyens de soumettre les Tongouses, et ordonnait de massacrer le roi et la population aussitôt qu'ils auraient capitulé; ce qui fut exécuté. Ainsi la mort même ne réduisait pas au repos ce fléau de l'humanité. Pé-yen, général d'Oktaï, fils de Gengis-khan, prit Ho-nan, capitale des Tartares occidentaux, dont le roi s'étrangla de désespoir. Avec lui finit l'empire des Kins; mais les débris de cet empire survécurent, et plus tard donnèrent naissance à la dynastie qui gouverne au-

328 rouziÈME éi'oque.

jourd'hui IVmpire du Milieu. Le tribut de ciuq cents onces d'argent que payait la Chine au nord du fleuve Jaune fut alors porté à onze cent mille.

Les Chinois ne tardèrent pas à reconnaître combien de pareils alliés étaient dangereux ; mais, quand le péril réclamait un guerrier courageux, le pays avait pour souverain Li-tsoung, qui, tout à fait inhabile aux armes, flottait entre les Tao-tsée, dont il observait les rites, et Conlucius, à la famille duquel il conféra le titre ducal et l'exemption de tout tribut. Les derniers empereurs Soung résidaient à Lin-gan, ville bâtie sur les lagunes, qui rappelait à Marco Polo Venise, sa patrie (l); elle comptait douze cents ponts (2) gardés la nuit par des sentinelles, et assez élevés pour donner passage aux navires avec toute leur mâture. Construite en bois et peuplée de six cent mille habitants, elle renfermait un grand nombre de places pavées et trois mille bains ; elle avait cent milles de circuit, y compris un lac de trente milles de tour, et une montagne au sommet de laquelle se tenait une vigie qui, à la première lueur d'un incendie, battait avec des mails sur des pieux de bois, donnant ainsi l'alerte à toute la ville.

Il ne restait plus à Li-tsoung que les provinces méridionales ; Tou-tsoung, son successeur, au lieu de songer à les défendre, mais s'étourdit dans les voluptés. Aussi beaucoup d'hommes sages, prévoyant la ruine inévitable de cette dynastie, se réfugiaient-ils au nord, dans les conquêtes des Mongols. Leur khan Mangou avait envoyé Koubilaï pour les affermir et les étendre; ce général prit goût à la civilisation chinoise, et bientôt, sous le titre de khan, il fonda un empire septentrional, en laissant aux vaincus la satisfaction d'avoir fait l'éducation des vainqueurs.

Koubilaï se concilia la faveur des lettrés en montrant du respect pour les sciences et leur fondateur, quoiqu'il inclinât au bouddhisme; le philosophe Yao-chou, qui dès son enfance l'avait instruit dans les lettres, rédigea pour lui un traité de morale et de politique, où il signalait trente abus à détruire promptement. Le midi de l'Honan fut donné aux soldats pour le cultiver et le défendre contre les armées des Soung. Bientôt il déclara la guerre

(!) Marco Polo, à qui nous empruntons cette description, l'appelle Quin- Saï, qu'il interprète cité du ciel. Ce serait en chinois Tien-tsaï; il est prol)al)le qu'il confond avec King-ssé, résidence royale, titre que l'on donnait en effet à IJn-gan, qui aujourd'hui est Han^-fchéoti-fou.

(2) Nous hasardons ce chiffre , moins cxorhitnnt que celui de douze raille qu'on lit dans le texte de Marco l'olo.

IIHINE. DYNASTIE MONGOLE. 32')

à ces derniers, marcha contre eux sans tenir compte des propositions de la reine veuve, et s'empara du jeune empereur Kongtsoung, qu'il envoya mourir dans le désert de Cobi. Ses frères, ^-''^ qui prirent l'un après l'autre le titre de fils du Ciel, ne purent empêcher la dynastie des Soung de périr dans les flammes. Avec »*'9elle finit la domination chinoise, qui s'était continuée quatre mille ans dans dix-neuf dynasties, et l'Empire Céleste tomba pour la première fois sous l'autorité des étrangers. Les Chinois, après avoir résisté plusieurs années aux armes de Koubilaï, guidées par les héros Pé-yen, se courbèrent sous le joug de la force; beaucoup de gouverneurs et d'employés impériaux se tuèrent, et plusieurs commandants de places s'ensevelirent sous les ruines avec leur famille.

Lorsqu'une fois Koubilaï se trouva maître de toute la Chine Dynastie mon-

* , gole ou Yuen.

sous le nom de Chi-Tsou, il résolut d assujettir le Japon, qui '^so. avait refusé de lui rendre hommage ; mais une tempête terrible détruisit sa flotte, et les guerres qu'il eut à soutenir contre les prétendants l'empêchèrent d'en équiper une autre. Il promulgua un code plus doux que celui de la dynastie des Kins, et fit faire le dénombrement du pays, où l'on trouva treize millions de familles sujettes à l'impôt avec cinquante-neuf millions de personnes, sans y comprendre la Corée, dont le roi, son vassal, lui envoyait ses congratulations au commencement de chaque année.

Se fiant peu aux vaincus, il conférait les magistratures aux Mongols chrétiens ou musulmans, au grand déplaisir des Chinois.

Koubilaï faisait sa résidence dans la ville nouvelle de Ta-tou, appelée aujourd'hui Pé-king, et Cambalu (1) par Marco Polo, qui en fait la description suivante : « La résidence royale est une « enceinte de murs carrée, d'un mille sur chaque face, avec un « très-beau palais de chaque côté. Là se trouvent tous les harnais « du grand khan, à savoir : arcs, carquois, selles, brides, cordes,

« tentes, et tout ce qui est nécessaire à l'armée et à la guerre

« Ces palais sont les plus grands qu'on ait jamais vus; il n'y a « point de parvis, mais l'esplanade est plus élevée que le sol de « six pieds au moins ; la couverture est très-haute. Les murs des « salles et des chambres sont tous couverts d'or et d'argent. On « y voit sculptées de belles histoires de femmes, de chevaliers, « des oiseaux, des bêtes et beaucoup d'autres belles choses; le

(1) C'est-à-dire Khan-halik, résidence du khan.

plafond est fait de telle sorte qu'on n'y peut apercevoir que de c( l'or et de l'argent. La salle est si ionoue et si large que six (f mille personnes peuvent aisément y manger, et il y a tant de « chambres que c'est merveille à voir. Le revêtement à « l'extérieur est de couleur rouge, violette, verte et de beaucoup « d'autres nuances, et si bien vernissé qu'il brille comme l'or ou « le cristal; ce qui fait qu'on voit le palais resplendir de très- « loin. Entre un mur et l'autre, il y a de beaux gazons et des

« arbres Un grand fleuve y entre et en sort, si bien dirigé

« que pas un poisson ne peut s'échapper Or sachez que,

« lorsqu'il est parlé au grand khan d'un bel arbre, il le fait ence lever avec toutes ses racines et beaucoup de terre et planter c( sur cette montagne , quelle qu'en soit la taille, car il est a transporté par des éléphants.

« La ville de Cambalu, où sont ces palais a vingt-quatre

« milles de tour, c'est-à-dire six milles de chaque côté, vu qu'elle

« est entièrement carrée Les murailles sont de terre ,

« et il y a dix portes, à chacune desquelles s'élève un grand pace lais Il va aussi dans chaque carré de cette muraille un

« grand palais où se tiennent les hommes qui gardent la place. « Et sachez que les rues de la ville sont si droites que d'une ce porte on aperçoit l'autre, et qu'il en est ainsi de toutes celles cr qu'on y rencontre. La ville contient beaucoup de palais, et c( au milieu il y en a un au-dessus duquel une très-grande cloche c( sonne trois fois le soir; personne alors ne peut aller par les c< rues à moins d'un besoin urgent, comme pour une femme en ce mal d'enfant ou pour quelque malade. Sachez que chaque a porte est gardée par mille hommes, et ne croyez pas que ce ce soit par crainte d'une autre nation : mais on le fait par respect ce pour le souverain qui y réside, et pour que les voleurs ne « commettent point des méfaits dans la ville.

ce Lorsque le grand khan veut faire une cour plénière... ., sa « table est plus élevée que les autres, et il est assis du côté du

ce nord , de telle manière qu'il peut voir tout le monde.

ce En dehors de cette salle mangent plus de quarante mille perce sonnes, parce qu'il vient là beaucoup d'hommes de contrées

(c étrangères avec des présents singuliers Dans la salle

« est un très-grand vase d'or fin de la contenance d'un gros ce tonneau, tout rempli de bon vin, et de chaque côté de ce vase ce il y en a deux petits; on tire du vin du grand, et d'autres « boissons des petits. Des flacons vernis d'or, contenant assez de

a vin pour abreuver huit personnes, sont disposés sur les tables, « un pour deux, et chacun a pour boire une coupe d'or avec une

« anse; tout ce service est d'une grande valeur Sachez que

a ceux qui servent à table le grand khan sont de grands sei- « gneurs, et qu'ils tiennent leur bouche et leur nez enveloppés « de beaux mouchoirs de soie, afin que leur souffle n'aille pas « sur les mets de leur maître. Lorsque le grand khan est sur le « point de boire, tous les instruments se mettent à jouer, et il « y en a une grande quantité ; on joue pendant qu'il a la coupe « en main, et alors chacun s'agenouille, les seigneurs et toute « l'assistance, et ils font signe de grande humilité.

« A l'anniversaire de sa naissance, le grand khan se revêt « d'un habillement de drap d'or battu ; douze mille barons et « chevaliers s'habillent tous avec lui de la même couleur et de « la même façon ; mais leurs vêtements ne sont pas aussi chers. « Ils ont de grandes ceintures d'or, qui sont un présent du grand « khan. Or je vous dis qu'il y a tels de ces costumes qui valent, « avec les pierres précieuses et les perles qui sont dessus, plus de « dix mille besants d'or ; et il y en a beaucoup de ceux-là. Sachez « aussi que le grand khan donne treize fois par an de riches véce tements à ces douze mille barons, et qu'il les habille tous de « la même couleur que lui (l). »

Ce Marco Polo était né à Venise, pendant que jNicolas, son père, et Maffio, son oncle, Vénitiens instruits et habiles, voyageaient dans les contrées les plus reculées. De Constantinople ils étaient passés avec leurs marchandises à Soudanie, et de là à la cour du Kaptchak ; enfin ils s'étaient rendus avec un ambassadeur persan à la horde de Koubilai-khan, à Ghémenfou (2\

Ce monarque accueillit courtoisement les deux Italiens, et s'enquit des mœurs et de la religion de leur pays, les questionnant « sur la manière dont l'empereur maintenait sa domination (f contre ses ennemis et la justice dans son empire; sur ce qui « concernait les guerres, les armées et les batailles ; sur messire « le pape et la condition de l'Église romaine; sur les rois et les « princes du pays... Et lorsque le grand khan eut entendu les « conditions des Latins, il témoigna qu'elles lui plaisaient l)eau- « coup; » il les chargea, une fois de retour en Italie, de prier le pape de lui envoyer des personnes versées dans les sept arts libéraux pour dégrossir ses peuples.

(I) Milione, 69, 70, 71.

(9.) Kan-fou, c'est-à-dire à la cour.

Il leur donna des lettres et une feuille d'or ou dorée sur laquelle était tracé l'ordre à tous ses sujets de les respecter et de leur fournir gratuitement, sur tout son territoire, des moyens de transport et des escortes. Us parvinrent à travers l'Asie jusqu'à Saint-Jean d'Acre, et de là gagnèrent Venise, ou Nicolas trouva son fils Marco, qu'il avait laissé dans le sein de sa mère, âgé de quinze ans. Le saint-siège était alors vacant ; ne voulant pas différer davantage , ils repartirent pour la Palestine , où ils présentèrent leur message au cardinal-légat Tibaldo Visconti ; comme la nouvelle de sa promotion à la tiare arriva précisément sur ces entrefaites, il leur remit des lettres, et leur donna pour les accompagner deux carmes , Nicolas, de Vienne, et Guillaume, de Tripoli, tous deux lettrés et théologiens.

Malgré les périls qui accompagnaient l'Invasion de Bibars, les cinq chrétiens arrivèrent dans l'Arménie et atteignirent Cheraenfou, où ils rendirent compte au khan de leur ambassade. Marco, jeune homme éveillé, resta étonné en présence d'un monde si différent du sien , et commença dés lors à noter tout ce qui lui paraissait digne de souvenir, ce qu'il sut faire mfeux que personne au monde. Il assista à la ruine des Souug, et les Polo secondèrent Koubilaï dans cette entreprise en lui construisant des machines à lancer des pierres qui pesaient trois cents livres.

Marco, que Koubilaï estimait au point de le nommer membre du conseil privé, fut envoyé pour recueillir des renseignements statistiques dans l'empire; il fut chargé d'importantes légations et pourvu de gouvernements. Le père et le fils, ayant appris, pendant qu'ils étaient en ambassade à la cour de Perse, la mort de Koubilaï, résolurent de retourner en Europe. Ils revirent leur patrie; mais, en combattant pour elleaux îles Corzolari, Marco fut pris par un bâtiment génois. Retenu prisonnier, il consola sa captivité en racontant diverses choses, « selon qu'il les vit de ses yeux, « et beaucoup d'autres qu'il ne vit pas, mais qu'il entendit de la « bouche d'hommes instruits et dignes de foi. » En conséquence il « donne ce qu'il a vu pour vu, et les ouï-direpour des ouï -dire, afin « que son livre soit exact, loyal et sans reproche. Croyez certaine- « ment que, depuis le jour où Notre-Seigneur Jésus-Christ créa « Adam, notre premier père, il n'y eut point d'homme au monde « qui ait autant vu ou questionné que ledit mcssire Marco Polo. »

Rendu à la liberté et à sa patrie, il mourut chargé d'années;

sa Relation (l) fut connue bientôt de toute l'Europe, et provoqua de nouvelles découvertes qui confirmèrent la véracité d'un livre que Ton avait accusé d'abord d'exagération, au point qu'on avait donné à son auteur le surnom de Million (2).

Les écrits de Marco Polo sont donc une source précieuse de renseignements lorsqu'il est question de la Chine et de la politique de Koubilaï. Ce conquérant établit les règles d'un nouveau cérémonial particulier à la dynastie des Yuen pour tout ce qui était relatif aux rites, à la musique, aux danses, aux réceptions d'ambassadeurs, aux habillements et à beaucoup d'autres choses. II institua des concours et des degrés par le moyen desquels, et non par les brigues, on devait parvenir aux emplois; plusieurs lettres chinois, notamment Hiou-heng, l'aidèrent dans la tâche qu'il avait entreprise d'introduire lacivilisation chinoise parmi les Mongols . Marco Polo remarqua dans ces contrées que, pour tracer les routes, on plantait des arbres à grandes branches; que l'on brûlait une espèce de pierres noires qui, « se tirant des monta- « gnes par veines, deviennent ardentes comme de la braise,

(1) Klapiotli avait préparé une édition de Marco Polo, avec des commentaires et la carte analytique des pays visités par ce voyageur. Elle devait être imprimée aux frais de la Société géographique de Paris ; mais il ne put la terminer. Il y a lieu de croire que son livre (ut originairement écrit en vénitien, dialecte de l'auteur; cependant Spotorno soutient que, durant sa longue al)sence, il devait avoir oublié sa langue maternelle, et que le Génois Andato del Negro écrivit l'ouvrage en latin, d'après la relation de Polo lui-même. Maintenant , les critiques les plus sérieux admettent que Rusliciano de Pise l'écrivit en français à mesure qu'il recueillait les faits de la bouche de Marco, son compagnon de captivité. Le texte le plus exact semble être celui que la Société géographique a publié en 1824. Il fut bientôt traduit en toscan et dans d'antres langues, mais avec interpolation de nouveaux passages, ce en quoi Ramusio s'est donné la plus grande liberté dans son Recueil de navigations. Quelques-uns des passages que nous avons cités sont également interpolés ; mais nous avons dû les rapporter, parce qu'il est probable que Ramusio les a tirés de quelque source contemporaine. L'édition italienne de Baldelli se distingue par l'élégance du style. En 1844 les voyages de Marco furent publiés à Edimbourg par Murray, avec beaucoup de notes explicatives. A. Binck {Die Reisen des VenezianersM. Polo; Leipzig, 1845) adonné la traduction allemande d'après les mcilleines éditions, et avec des additions de 1". Neumann, qui a parcouru les mêmes lieux, et trouve fort exact le voyageur vénitien. Une édition italienne a été publiée à Venise en 1847 par Vincent Lazzari, qui a traduit l'édition de 1824, et purgé le texte des additions de Rainusio, outre qu'il l'a enrichie de notes précieuses.

(2) Wood, lieutenant de la marine britannique dans l'Inde, qui découvrit en 1839 les véritables sources de l'Oxus, sur le haut plateau de Palmer, reconnut que la description faite de ces contrtes par Marco Polo était très-exacte.

334 DOUZIÈME ÉPOQÏÏE.

» et tiennent plus au feu que ne fait le bois ; et dans tout le

« pays de Cathaï on ne brûle pas autre chose. " Voilà le charbon de terre (1) dans ces régions, comme nous avons déjà trouvé les bombes et le papier-monnaie; il n'y aurait même rien d'invraisemblable à croire que l'Europe dut à ces voyages la connaissance du papier, de la poudre à canon et de Timprimerie.

1294. Tching-tsoung [Temour], successeur de Koubilaï, fit peu de

choses ; toutefois, pour enlever aux grands le droit qu'ils s'étaient arrogé d'infliger la peine capitale, il ordonna que toute sentence de mort fût soumise à l'empereur. Les lettrés, qu'il honora en révérant Gonfucius, lui décernèrent le titre d'Illustre. 306-1311. Wou-tsoung {Kaïschan) , au contraire, montra delà prédilection pour les lamas, qui, sous son règne, se livrèrent à tous les abus

1311. de pouvoir. Son frère, Djin-tsoung (Ajour-Balibatra), pour remédier au mal, fit périr ou exila les ministres infidèles, qu'il remplaça par des hommes intègres et désintéressés. Il honora l'histoire et les anciens sages, et voulut qu'à l'occasion des éclipses et des désastres, considérés par les Chinois comme des avertissements du ciel sur les fautes des rois, chacun exposât ses griefs; il expulsa les eunuques des emplois, et fit une meilleure répartition des impôts.

1S20. Les Mongols se rapprochèrent davantage des Chinois sous

Yng-tsoung [Siodabala], qui connut et pratiqua toutes les cérémonies des anciens empereurs, et proclama une amnistie générale; mais, assassiné bientôt après, il eut pour successeur Taïting (Yssoun-Temour) , qui le vengea. Ce souverain installa dans le palais des docteurs chargés d'expliquer chaque jour les livres les plus propres à habituer au gouvernement les princes et les grands, qui durent, ainsi que ses (ils, assister à ces leçons, dont le texte était fourni par l'histoire de Ssé-ma-kuang. Ainsi pénétrèrent dans l'opinion publique des maximes différentes de celles que les Mongols avaient suivis jusque-là, et la vérité put se faire entendre même sur les marches du trône. Malgré l'influence des lettrés, le pouvoir des lamas augmentait chaque jour ; aussi ne manquèrent-ils pas d'attribuer à cette cause la sécheresse, les épidémies et la mort prématurée de Taï-ting.

1329. Après quelques oppositions, Uen-tsoung {Tot-Temour) resta

possesseur du trône, et rendit hommage en personne au ciel,

(1) Aussi les premici s missionnaires jésuites àiaCliinenous paileut-ils d' « une « cerlaine pierre l)itumineuse qui s'allume parfaitement , et produit une cha- « leur plus anlcnte et plus durable que celle d;i charbon. »

cérémonie qui, d'après les règlements de Koubilaï, ne devait s'accomplir que par représentant; il voulut qu'une seule des femmes du souverain portât le titre d'impératrice.

11 fit venir à la cour le grand lama, auquel il décerna des honneurs plus qu'humains (l); les grands lui rendirent hommage en lui présentant à genoux la coupe de vin. Comme celuici , renfermé dans son impassibilité divine , s'abstenait de tout signe de satisfaction et de ces politesses qui, pour les Chinois, sont de rigoureux devoirs, un lettré eu conçut du dépit et lui dit : Homme de bien, je sais que vous êtes disciple de Fo et chef des bonz-es ; mais vous ignorez peut-être que je suis disciple de Confucius et l'un des premiers parmi les lettrés de l'empire. Ainsi, tiève de cérémonies; et, debout, il lui présenta la coupe. Le grand lama se leva de son siège, la prit en souriant et but.

Choun-ti {Togan-Temour) fut le dernier Mongol qui gouverna • 133s. la Chine; monté sur le trône à lâge de treize ans, d'un caractère faible et livré aux plaisirs, il laissa libre carrière aux abus. Les seigneurs mongols en profitèrent pour rançonner les provinces; de là, un mécontentement favorable aux patriotes chinois, qui jamais n'avaient renoncé à l'espoir de secouer le joug détesté de l'étranger. Exagérer les fautes du roi et de ses ministres, attribuer aux météores et aux événements fortuits la signification la plus sinistre, telle fut leur tactique; le gouvernement défendit aux naturels d'avoir des armes et d'apprendre le mongol ; mais des indices d'insurrection prochaine se manifestaient de toutes parts.

Ces dispositions hostiles trouvèrent un nouvel aliment dans les travaux qui avaient pour objet de changer le cours du fleuve Jaune, pour lui ouvrir une issue dans la mer de Tien-sin-hoeï, entreprise très-dispendieuse , qui priva plusieurs provinces des avantages d'un grand fleuve, tandis que dans d'autres les propriétaires étaient violemment dépouillés de leurs terrains. Dans les deux provinces de Chan-toung et de Ho-nan, les plus maltraitées de toutes, il se forma un rassemblement de rebelles qui bientôt monta jusqu'à cent mille hommes; d'un autre côté, un pirate, courant le long des côtes, empêchait de transporter le riz à la cour. Pendant que le nuage grossissait, Choun-ti passait

(1) Voyez, sur les vicissitudes du iamanisme en Chine, une note du Livre des rois, traduit par Mohl; Paris , 1838, p. 186 et suiv.

joyeusement le temps avec seize jeunes filles, au milieu des chants, des concerts, des rites de Fo et de toutes sortes de magnificences, contraste déplorable au milieu des ravages de la famine qui moissonna jusqu'à neuf cent mille individus.

Le bonze Tchou, à la tète des insurgés, combina leurs efforts de manière à vaincre la résistance qu'opposaient les gouverneurs des villes et des forteresses. Mongols d'origine, d'affection ou d'intérêt. Proclamé roi, il s'efforça de s'attacher le peuple par un gouvernement modelé sur les anciennes traditions, s'entoura des hommes les plus capables, favorisa le savoir et la vertu, offrit, en un mot, l'exemple d'un bon souverain et l'opposé de Choun-ti. On le vit s'interdire tout faste, se rapprocher du peuple, dont il était sorti, tracer le plan des opérations militaires, et diriger la guerre en personne. Il conquit plusieurs provinces; d'autres se donnèrent à lui spontanément, déterminées par les proclamations qu'il expédiait au loin pour démontrer que la Chine civilisée ne devait pas rester assujettie aux grossiers Septentrionaux ; envoyés par le ciel comme un châtiment, le ciel, disait-il, les châtie à leur tour en les repoussant. Vaincu de toutes parts, l'empereur se réfugia dans la Tartarie, et cette race, dont les commencements avaient été si formidables, cessa de régner sur la Chine.

Quelques-uns des princes qu'elle lui avait donnés s'étaient trop reposés sur la force; d'autres, il est vrai, s'appliquèrent à greffer cette civilisation vieillie sur le jeune tronc encore sauvage. Les musulmans et les bouddliistes qui entouraient l'empereur cherchaient toujours à lui faire instituer des collèges naturellement en opposition avec les maximes de l'éducation chinoise; celle-ci, fidèle à ses antiques traditions, repoussait opiniâtrement de sou cercle les personnes et les idées étrangères, tandis que les Mongols attiraient dans l'empire du Milieu des Indiens et des Occidentaux, qui occupaient même des fonctions littéraires, enseignaient et traduisaient. Koubilaï, qui eut la principale part à ce mouvement, connut et apprécia, il est vrai, les philosophes chinois, dont il lit faire des versions mongoles; mais peut-être trouvait-il que leur religion sans autel, dépourvue de ce prestige sensuel qui accompagne le lamanisme, convenait peu a la barbarie des siens.

Avec quelle ardeur les lettrés chinois ne durent-ils pas s'opposer à cette invasion des idées ! On peut dire, en effet, que leur littérature et leur philosophie s'en ressentirent fort peu, taudis

rniNE. DYNASTFE MONGOLE. .117

que les Mongols prolitèient de !a culture Intel leclut^l le des Chinois.

Une invasion étrangère nechange pas la Chine, car les mœurs y sont identillées avec les opinions, et celles-ci avec le gouvernement. C'est à la classe des lettrés qu'il appartient de connaître les livres dépositaires des rites et des usages anciens ; or, dans le long apprentissage nécessaire pour apprendre à lire, ils s'habituent au respect machinal des coutumes de leurs ancêtres, et le gouvernement veille avec le plus grand soin à ce qu'en toute chose on ne s'écarte point de ces règles vénérées. Le culte des aïeux morts porte à les honorer lorsqu'ils vivent; la puissance accordée aux pères sur la famille consolide la tyrannie, en habituant les esprits à une obéissance aveugle, qui fait révérer de la même manière l'autorité des magistrats et celle des vieillards. Ces rites officieux sont tout matériels, et par suite faciles à observer ; les Chinois, forcés de les pratiquer pour échapper à l'opprobre et même au châtiment, finissent par y attacher un sentiment de devoir; aussi les actes extérieurs s'identifient avec les mœurs, et les mœurs avec les lois. La conquête ne peut donc pas changer les lois, parce qu'elles se fondent sur les croyances et les habitudes domestiques. Si le conquérant veut introduire une constitution un peu énergique, il provoquera une guerre d'extermination; dans le cas contraire, il est obligé de céder, de se conformer aux coutumes du pays, de laisser intacte la machine du gouvernement, et de ne changer que la main destinée à lui donner l'impulsion.

Il en fut ainsi dans la conquête des Mongols; on dirait, aux noms de leurs princes et aux formes de leur administration, qu'ils étaient les vaincus; car ils reçurent, avec un petit nombre de modifications, jusqu'au code de la dynastie des Tang. Les lettrés indiens et chinois, satisfaits de pouvoir trafiquer de leurs talents , traduisaient a l'envi en langue mongole les livres les plus renommés. Pé-youn ( 7c^af/fm) , deBalkh, traduisit le code et une histoire des empereurs; Pi-lan-na-chi-li traduisit tous les écrits indiens relatifs à la religion et à la morale; les livres sacrés des bouddhistes furent recopiés en caractères d'or, avec une dépense de trois mille deux cents onces de ce métal ( 400,000 fr.). Matouan-li écrivit, par ordre de l'empereur, les Recherches profondes des monuments laisses jJCir les doctes ; dans la préface, il juge avec bon sens et discernement les ouvrages antérieurs, dont il signale les défauts, se proposant de les éviter et

U'.^T. IMV . — T. M. OO

d'exposer les éléments de la civilisation , ainsi que les causes qui firent prospérer ou tomber les dynasties. A cet effet, il réunit des dissertations et des passages tirés des ouvrages les plus remarquables sur chaque matière , en conservant, autant que possible, les expressions mêmes des originaux; il embrasse ainsi ce que l'on avait acquis de savoir sur chaque sujet dans les trente-six siècles écoules depuis Yao. Son travail comprend vingt-quatre classes et trois cent quarante-huit livres, qui forment cent volumes (i), où les matières sont traitées systématiquement dans un ordre chronologique 5 c'est une véritable bibliothèque, dont les vastes proportions suffiraient pour nous instruire de l'état de la Chine quand on n'en connaîtrait rien autre chose, et dans laquelle on a vu moissonner largement ceux dont les recherches ont porté sur l'histoire des Chinois et des peuples limitrophes.

Quand la grandeur des Mongols se fut évanouie, AjourSchiridara , qui aurait dû hériter du trône , se retira à Karakorum , qui devint la résidence des Kacans-Mongols. Ainsi, quoiqu'ils eussent perdu la Chine, les Mongols, restés puissants dans la Tartarie, continuèrent longtemps à lui faire la guerre ; soixantequatorze ans après leur expulsion , ils firent même prisonnier un roi chinois qui combattait contre eux. Ce ne fut, pendant deux siècles , qu'une alternative continuelle de soumissions et de révoltes. La Chine profita grandement des divisions survenues entre les Mongols, divisions qui amenèrent leur partage en deux

(1) En voici les titres : V^ classe, De la division des terres et de leurs produits sous les différentes dynasties. II*, Des monnaies effectives ou en papier. Iir, De la population. Y^"", De l'administration, y. Des péages, douanes, droits sur la pèche dans les lacs et étangs, sur la culture du thé, sur les mines de sel, de fer et autres métaux, sur les marchés, etc. VF, Du commerce cl des échanges. VIF, Des impositions sur les terres. VIlF, Des dépenses de VÉtat. IX", De la promotion aux charges et du rang des magistrats. X*, Des études et des examens des lettrés. XF, Des fonctions des magistrats. Xll^, Des sacrifices. XIIF, Des chapelles des ancêtres. XIV, Du cérémonial de la cour. XV, De la musique. XVF, De la guerre. XVII, Des châtiments et des supplices. WUl', Des livres classiques. XIX*", De la chronologie des empereurs et de la généalogie de leurs dynasties. XX", Des principautés tributaires et des fiefs érigés sous les différentes dynasties. XXi*^, Des corps célestes et de leurs accidents, tels qu'éclipses, conjonctions, etc. X\ll',Des prodiges et des calamités, comme les inondations , les incendies, les tremblements de terre, les aerali thés , etc. XXlll", De la géographie de la Chine et de ses divisions dans les di fjéren tes époques de la monarchie. XXI V, De la géographie étrangère et de tous les peuples connus par tes Chinois.

peuples, les Khalkhas et les Éleuths ou Kalmouks. Les premiers, au nombre de six cent mille familles, conduisirent leurs troupeaux entre les monts Altaï et le désert de Gobi, divisés en trois principautés par le grand lama; plus tard, à la suite de dissensions de cour, ils se soumirent à la souveraineté des Mandclioux , maîtres actuels de la Chine.

Les Kalmouks étaient gouvernés par un koutaisc , confirmé par le dalai-lama , et souvent en guerre avec la Chine; ils devinrent ensuite vassaux de la Russie , qui , de nos jours , les a envoyés jeter l'épouvante en Italie et jusque dans Paris. Ils obéissent à des khans, et sont distribués par hordes {oulouss), dont chacune est sous les ordres d'un nojon ; ces hordes se subdivisent en aïmaks , et celles-ci en compagnies de dix ou douze tentes chacune, dites chaudières [chatoun), parce que les repas s'y prennent en commun. Le chef d'un chatoun peut infliger des peines aux délinquants, mais non la mort. Une assemblée du khan, des nojons et des autres chefs prononce sur les affaires les plus importantes ; celui qui fait la guerre aux autres, et n'obéit pas quand il est appelé à prendre les armes, ou se rend coupable de lâcheté ou d'insubordination , perd ce qu'il possède. Quiconque en tue un autre dans une rixe est obligé de prendre avec lui la veuve et les enfants de la victime. Les amendes pour cause de blessures sont proportionnées au rang de la personne et à leur gravité, comme dans les codes barbares, que rappelle aussi le soin minutieux avec lequel se trouvent réprimées les diverses injures envers la femme. Le vol est le délit le plus grave : outre la compensation , le coupable doit perdre un doigt, ou donner pour se racheter cinq têtes de gros bétail , quand il n'aurait dérobé qu'une aiguille ou un brin de fil. Les amendes sont partagées entre le nojon , le lama et le dénonciateur. Si un prince commet contre un autre un acte d'hostilité, il est puni d'une amende de cent cuirasses, cent chameaux et mille chevaux; tous les autres princes fournissent leur contingent de forces pour l'obliger au payement, et reçoivent une part de l'amende. Pour se purger d'une accusation , ils sont obligés de porter une hache rougie au feu ; ils prêtent serment eu baisant un fusil ou une flèche , et rendent hommage en mettant le poing sur leur front, et en touchant de la main gauche le côté de la personne envers laquelle ils font acte de respect.

Aucune fille ne peut se marier avant quatorze ans ni après vingt; par chaque groupe de quarante tentes , quatre hommes

au moins , dans Taunée, doivent prendre une femme; ils reçoivent, sur le fonds commun, dix têtes de bétail pour se la procurer. Des superstitions particulières se mêlent chez eux au lamauisme.

Pendant deux siècles la Chine resta séparée de l'Europe , parce que la puissance maritime des Arabes n'existait plus , et que le trajet par terre , au milieu de tant d'armées , était semé de périls. Lorsque les Portugais doublèrent le cap de Bonne- Espérance, ils trouvèrent sur le trône chinois la dynastie des Ming, qui avait succédé aux Mongols, et qui dura jusqu'en 1644.

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