CHAPITRE XV
Nous avons maintenant à reprendre la trace des Mongols dans d'autres pays, et d'abord en Perse. Djélaleddin Mounk-bezni, fds de Mohanimed de Kharizm, ayant gagné, dans sa fuite, les environs de Del hi, fit dtiiiander asile au sultan, Schams-Eddinlletmisc. Turc de naissance, qui avait été l'esclave du dernier sultan de Gour. Ce prince lui envoya des présents , mais lui fit dire que le climat lui serait contraire. Djélaleddin rebroussa donc chemin avec ses Kharizmiens, menaçant et combattant les ennemis qu'il rencontrait, jusqu'au moment ou il rentra en Perse dans l'espoir de recouvrer les Étals paternels. Lorsqu'il arriva dans le Kerman , quatre mille hommes à peine lui restaient de ceux qui avaient affronté avec lui les fatigues du désert. Là il fut rejoint par une foule de ses partisans et reconnu généralement par les petits princes qui, pendant les troubles, s'étaient soulevés dans le Khorassan, le Mazanderan et l'Irak.
Il assaillit le calife Nasser , ennemi implacable de son père, qu'il accusait d'avoir appelé les Mongols en Perse , et dévasta la Géorgie , parce que les chrétiens de ce pays avaient fait beaucoup de mal aux musulmans pendant la dernière guerre; les Assassins, qui étaient toujours la terreur des puissants, devinrent aussi l'objet de ses vengeances.
Le nouveau calife Alostasem, réconcilié par la fortune à
(I) Mo?ta';fin oiilich'^Miilciir's précéilenl?', Hammfi:, Hist des Mou y ois en l'erse.
Djélaletldin , lui fit demander la paix, et sou nom fut rétabli dans les prières publiques. Dans l'Irak, Djélaleddin fut attaqué et vaincu par les Mongols , qui néanmoins n'osèrent pas assiéger i"6. Ispahan.
Courmagon, général d'Olgaï, chargé de poursuivre la conquête de la Perse, assaillit Djélaleddin, qui, après avoir tout perdu, sauf le courage, et s'être soustrait cent fois au\ mains des envahisseurs pour reparaître avec de nouvelles bandes, fut enfin pris et tué par les Kurdes. Avec lui fltiit la dynastie des Chah-kharizmiens. '-''•
Les Mongols purent alors continuer , sans être inquiétés , leurs dévastations dans le Diarbékir, la Mésopotamie, le pays d'Erbil et de Kélat; pendant vingt années ils promenèrent le pillage et l'incendie dans ces contrées. Le calife Mostasem , effrayé de ce fiéau, fortifia Bagdad; mais son heure allait bientôt sonner.
Les puissants Seldioucides dominaient encore dans le Roum ou seiiioiicide
Romelia. David et Kilidj-Arslan , fils de Soliman , étaient parvenus à faire d'Iconium la capitale d'un Etat despotique, qu'ils étendirent au détriment des croisés , et que leurs successeurs avaient accru en enlevant la Cappadoce aux Danisménides ; mais les dix fils de Kilidj-Arslan II s' étant partagé ces provinces, Frédéric Barberousse put leur enlever Iconium. Plus tard la guerre éclata entre tous ces frères. Alaeddin-Kaikobad, le plus digne de tous, retenu cinq ans dans les fers par son frère, puis exilé à Constantinople , perfectionna dans l'infortune les 1^19 1237. belles qualités dont il était doué. Il vainquit le Kharizmien Djélaleddin , fit construire des édifices et protégea la littérature , qui , fuyant devant les Mongols , s'éloignait de l'Oxus pour chercher un asile vers l'Ionie. Lui-même se livrait à l'étude, et faisait trois parts de sa journée : l'une pour expédier les affaires, une autre pour s'entretenir avec les savants et les scheiks, la troisième pour lire des ouvrages historiques. Il passait en outre les deux tiers de la nuit soit à faire des dévotions , soit à méditer sur des œuvres de morale.
Il y avait cinq ans que Gaïatheddin-Kaï-Kosrou II lui avait succédé, comme huitième sultan depuis Soliman-schah, lorsque les Mongols envahirent ce royaume et prirent d'assaut Erzerouni. Alors s'unirent à Kaï Kosrou deux mille guerriers francs, corn- i«ï. mandés par Jean Liminita, Chypriote, et par Bonifacede Castro, Génois; mais ils ne purent empêcher une nouvelle défaite, et le sultan fut obligé d'accepter la paix et de subir la honte onéreuse
îi"- d'un tribut. Les Mongols répandirent alors l'épouvante en Syrie ; après la mort de Kaï-Kosrou, ils partagèrent leRoum entre son fils Rokneddin et son frère Azzeddin , dont les querelles les appelèrent plus d'une fois dans le pays. Le Roum languit dans cet état de dépendance jusqu'en 1 294, époque de la révolte des émirs contre Gaiatheddin Massoud et de son partage entre dix princes indépendants; la dynastie des Seidjoucides ne se releva plus dans l'Asie Mineure, et les Ottomans restèrent seuls de la famille turque.
5251 Quand Mangou fut proclamé empereur, il résolut d'assujettir
le Thibet et de terminer la conquête de la Perse. Il chargea son frère Houlagou de cette expédition, et lui donna, comme propriétés particulières, une grosse armée et mille ingénieurs chinois, avec ordre de réserver intactes, pour l'usage de ces troupes, les prairies situées sur leur passage à l'ouest du mont Tungat ; les intendants de la Perse devaient tenir prêtes pour chaque soldat cent mesures de farine et cinquante de vin. Mangou recommanda spécialement à son frère d'exterminer les Assassins ismaélites et de soumettre le calife.
j, , Houlagou se mit en marche, recevant sur la route l'hommage
de tous les princes, et sommant les vassaux de se rendre auprès de lui avec leurs contingents d'hommes; son armée augmentait ainsi à mesure qu'il avançait.
Fin des Assas- Lcs Assassius possédaient alors plusieurs châteaux forts dans le Kouhistan, le Roudbar et même dans la Syrie , d'où ils jetaient l'épouvante chez leurs voisins. La terreur qu'ils inspiraient était si grande que les portes de Kazvin se fermaient à la tombée de la nuit, et qu'on y cachait tout ce qui était objet de prix ; les habitants, en détiance continuelle, restaient sans cesse sous les armes, et ceux même qui étaient les plus éloignés tremblaient d'être atteints par leurs poignards. Tous les émirs des environs se joignirent donc volontiers à Houlagou ; il fut même encouragé par le calife , qui voyait avec effroi les cent châteaux dont les Assassins avaient entouré son territoire. Ils étaient alors gouvernés par le parricide Rokneddin , homme faible et inhabile , que dirigeait ci son gré Nassireddin, astronome de Bagdad. Ce savant, le musulman le plus illustre du douzième siècle , et que les siens comparaient à Ptoléraée, offensé dans sa vanité littéraire par le calife, s'était réfugié près du seheik de la Montagne , qu'il trahit ensuite.
Sur la demande de Rokneddin , Houlagou consentit a traiter ;
sins.
quarante forteresses furent démolies , et dans celle d'Alamout on brûla tous les livres de la secte. Bientôt Rokneddin lui-même fut assassiné avec ses Ismaélites, qu'on avait répartis dans les différents corps mongols, et le monde fut délivré de cet opprobre ; ^-st. ainsi, parfois, l'ouragan chasse la peste.
Bagdad, toujours très-peuplé, était alors mollement gouvernée ^'^J^J:,f^' par Mostasem, qui, timide et débonnaire, abandonnait, pour se livrer aux plaisirs, le soin des affaires à ses ministres. Croyant imposer le respect à l'aide du mystère , jamais il ne se laissait voir, même aux princes qui venaient lui rendre hommage; ils devaient se contenter de porter à leurs lèvres une étoffe figurant le bord de la robe du calife et suspendue à la porte, dont ils baisaient aussi le seuil, comme les pèlerins baisaient la pierre noire et le voile de la Kaaba. Dans les solennités même , le calife ne sortait qu'à cheval , le visage couvert d'un voile noir.
Comme vestige de son ancienne autorité, il lui restait le droit de donner l'investiture aux princes orthodoxes. Lorsqu'il avait reçu la notification de leur avènement comme soudans , méliks ou atabeks, il leur expédiait, au retour de leur ambassadeur , un cadi ou scheik, porteur du diplôme quileur conférait la souveraineté et leur en indiquait les devoirs; il leur envoyait en même temps un vêtement royal , un turban , un sabre , un anneau , et de plus un mule ferrée d'or , avec sa housse ornée de pierreries. Les grands du pays et le nouveau prince venaient au-devant de l'envoyé pour lui baiser la main; quelques jours après, celui-ci paraît le sultan de sa robe et du turban apportés de Bagdad , en lui disant : Sois juste , prends soin de ne pas transgresser la loi. Alors le prince pouvait s'asseoir sur le trône ; il baisait le pied de la mule, et traversait ensuite la ville à cheval , accompagné de l'envoyé du calife, précédé de l'étendard royal , d'une musique militaire et couvert du parasol.
Depuis que le Roum, le Fars et le Kerman étaient devenus tributaires des Mongols, l'autorité du calife ne s'étendait plus que sur les soudans d'Egypte, les princes d'Erbil , de Mossoul et sur quelques autres moins puissants. A l'intérieur , ses États , peu étendus , étaient agités par les factions , et les espérances des Alides se relevaient à mesure que déclinait la dynastie d'Abbas. Houlagou, raconte l'historien Baschid-Eldin, expédia à Mostasem un messager , avec une dépêche conçue en ces termes : Tu ne m'as pas aidé de troupes contre les Ismaélites. Bien que ta maison soit ancienne et illustre, et ta race favorisée de la fortune,
'Sii DOUZIÈME ÉPOQUE.
la lune ne brille que quand le soleil est caché. Tu n'ignores pas comment les Mongols ont traité le monde depuis Gengis-f>han. Après ce préambule , il lui rappelait les dynasties et les nations détruites , l'invitait à combler les fossés , à raser les murailles de ses villes, et à venir se reconnaître son vassal. Veux tu sauver ta tête ^ ajoutait-il , et ton antique famille? écoute mon conseil; situ le repousses Je verrai quelle est la volonté de Dieu.
Le calife , nourri dans l'orgueil des gloires passées, répondit avec toute la fierté d'un'chef de race royale et sacerdotale, oubliant que sans la force les paroles hautaines sont ridicules; aussi Houlagou s'écria-t-il : Le calife se montre à notre égard doublé comme un arc; mais, si l'Eternel me protège, je redresserai cet audacieux comme une flèche (l).
Le vizir conseillait à Mostasem de s'humilier et de fléchir l'ennemi ; mais ses courtisans l'enivraient de flatteries , et ce fut aux applaudissements de ces insensés qu'il lui répondit: £5^-// quelque chose à redouter pour la famille d'Abbas? Les monarques qui régnent sur la face du monde ne sont-ils pas au rang de mes soldats? Courage donc, vizir, et C'sse de craindre les menaces des Mongols. Ces paroles , dit l'historien musulman , troublèrent le vizir, qui vit clairement que le règne des Abbassides touchait à sa fin ; comme cette ruine devait arriver sous sou vizirat , il se replia sur lui-même comme un serpent , et roula dans son esprit des expédients de toute sorte. Mostasem s'efforça de réveiller l'enthousiasme religieux , et soumit aux ulémas la question de savoir quel était l'acte le plus méritoire , ou le pèlerinage à la Mecque, ou la guerre contre les infidèles : la guerre, répondirentils unanimement, et la gueire fut préchée partout, mais sans grand effet.
L'astronome Nassireddin , devenu le conseiller d'Houlagou , l'excitait contre le calife. Alkami , le vizir de Mostasem , parut oublier son inimitié contre Nassireddin pour trahir aussi son maitre, qui tour à tour se laissait entraîner à de lâches soumissions et à de folles bravades. Houlagou s'avança donc contre lui; une bataille acharnée mais indécise fut livrée sur le bras occidental du Tigre. Pour s'attribuer les honneurs de la victoire, les soldats du calife passèrent la nuit sur les lieux mêmes du combat; les Mongols crevèrent les digues du fleuve, et les noyèrent. Bagdad était assiégée depuis cinquante jours , quand Mosci) Collection orientale, Hist. des Mongols de la Perse; Paris, 1840.
MONGOLS EN TERSE ET EN SYRIE. 3-io
tasem s'achemina vers le camp mongol pour se rendre à discrétion.
La ville fut mise à feu et à sang pendant sept jours, et, lorsque quatre-vingt mille personnes eurent péri , Houlagou daigna, dans sa clémence, épargner ce qui restait d'habitants. Les chrétiens eurent la vie sauve, grâce au patriarche des nestoriens. Les trésors amassés durant cinq siècles par les califes furent amoncelés autour du farouche Gengiskhanide ; on trouva dans le harem sept cents femmes et mille eunuques. Le pontife des croyants supplia le vainqueur de lui abandonner ces beautés, qui jamais n'avaient subi les reuards du soleil et de la lune ; Houlagou lui en accorda cent. Peu de temps après , Mostasem et ses fils étaient renfermés dans des sacs et foulés aux pieds des chevaux ; car les Mongols se faisaient scrupule de verser le sang des princes. Les personnes de sa suite furent tuées avec tous les Abbassides qu'on trouva.
Bagdad , après avoir été pendant cinq siècles la métropole de l'islamisme, fut ensevelie sous ses ruines. L'iman qui, le premier vendredi de mars , récita la khothbah dans la mosquée déserte, dit, au lieu de la prière habituelle pour le calife : Louange à Dieu, qui a tranché d'illustres vies et condamné au néant les habitants de cette capitale ! Il termina par ces mots : 0 Seigneur, assiste-noiis dans nos calamités ! elles sont telles quejamais l'islamisme n'en éprouva de pareilles. Nous venons du Seigneur , et nous retournons au Seigneur.
Houlagou soumit cette question aux ulémas : lequel vaut mieux d'un maître mécréant, mais juste, ou d'un maître musulman, mais inique ? et les dociles docteurs se prononcèrent en faveur du premier.
Ainsi finit l'empire de Mahomet , après avoir passé entre les mains de cinquante-six califes , dont trente-sept depuis que la famille d'Abbas avait établi sa résidence à Bagdad. A partir de cette époque , aucun prince ne réunit le titre de commandeur des croyants et celui de grand pontife de l'islamisme, double titre qui constituait le califat. Ahmed , oncle de Mostasem , fut élevé, en Egypte, à la dignité de pontife suprême et d'iruan-al-moumenim; quatorze Abbassides si^ la transmirent dans ce royaume, mais sous la dépendance des sultans et sans autorité séculière, jusqu'au moment où le dernier d'entre eux la céda à Sélim \" (1517), sultan ottoman , en le reconnaissant pour imam de tous les Sunnites.
Les Alides, s'ils nourrissaient l'espoir de recouvrer alors la suprématie, ne furent jamais satisfaits dans leurs désirs. Houlagou garda pour lui la Perse et ses vastes dépendances , l'Irak-Arabi , le Kourdistau, l'Al-Djezirah, le Diarbékir et le Roum , où il fonda la dynastie des Mongols de l'Iran. Cet empire dura jusqu'en 1436 , époque ou il fut partagé entre plusieurs émirs. 1336. Nassireddin , passionné pour l'astrologie , se laissa persuader
de construire un grand observatoire ; mais la dépense lui parut si considérable qu'il demanda de quelle utilité pourrait être ce genre d'études. Nassireddin lui répondit : Faites rouler de celte hauteur iin grand bassin de cuivre. Ainsi fut fait : attirés par le bruit, les soldats accoururent en foule , tandis que le prince et l'astronome qui en connaissaient la cause , demeuraient immobiles. Voilà, reprit alors Nassireddin, l'utilité^ de l' astrologie; elle annonce ce qui doit arriver., afin qu'on sache y pourvoir . et qu'on ne partage pas la consternation de ceux qui sont surpris par 1rs événements.
Syrie. Précédé par la terreur que la peste accroissait encore, Houlagou
marcha sur la Syrie , où jNIalek-el-IN'aser Yousouf était devenu maître d'Aleppar héritage, et de Damas par l'assassinat (1250). Alep fut pris d'assaut et souffrit trois jours de carnage ; cent mille femmes et enfants furent réduits en esclavage. Damas capitula, lesautres places jusqu'à Gaza furent prises, et INaser tomba au pouvoir de l'ennemi.
Ksypte. L'Egypte, où régnaient les Mamelouks, était le refuge de ceux
que l'effroi chassait des contrées envahies. Une de ces révolutions si fréquentes dans un gouvernement militaire avait renversé le Soudan du trône, pour lui substituer son frère Séif-EddinKoutouz. Houlagou ie fait sommer de se reconnaître son vassal, et le menace de la guerre dans le cas d'un refus ; ses ambassadeurs sont jetés en prison; il hâte ses préparatifs d'attacfue, et, pour se procurer de l'argent, il multiplie les taxes arbitraires, les confiscations, et dépouille même de leurs joyaux les femmes des émirs. La bataille se livre , et les Mamelouks triomphent, grâce surtout à la valeur déployée par Koutouz , le premier parmi les princes musulmans qui, depuis Djélaleddin , ait remporte une victoire signalée sur les Tartares (1). Le fait parut si extraordinaire que les villes déjà soumises, reprenant courage, se soulevèrent et
(1) NOVAUU.
massacrèrent les gouverneurs mongols. Damas, entre autres, recouvra sa liberté; les musulmans qui l'habitaient se vengèrent des chrétiens, des juifs et de tous ceux qui s'étaient montrés moins hostiles aux Mongols.
Mais , à peine de retour en Egypte , le victorieux Koutouz fut massacré par les Mamelouks , qu'il voulait refréner. Bibars se présenta devant ratabek,pour lui annoncer que Koutouz avait cessé de vivre : Qui l'a luéP luidemanda-t-il. — Moi^ répondit Bibars. — Eli bien donc, reprit l'atabek, règne à sa place. Ce guerrier farouche régénéra l'Egypte par la force ; il assujettit à la règle les Mamelouks, qui avant lui ne connaissaient aucune discipline , enrichit l'Egypte de constructions , entre autres de l'aqueduc du Caire, enleva aux chrétiens Cesaree, Tibériade, Jaffa, Antioche, et porta sa domination de l'extrémité méridionale de la Nubie jusqu'à l'Euphrate. Il envahit aussi le Roum, et vainqueur des Seidjoucides à Aboulistin, il s'empara de Cesaree sur Moïn-Eddin {Saï-Pervané), qui s'était rendu maître de tout le Roum.
Ho\ilagou revenait dans l'intention d'effacer la honte de sa défaite, lorsqu'il fut arrêté par le soulèvement de Berkai , son cousin , qui commandait dans les contrées situées au nord de la mer Noire et de la mer Caspienne; il eut à combattre d'autres ennemis que lui suscitait l'infatigable Bibars, devenu l'appui d'un nouveau calife et le protecteur de tous les déserteurs et mécontents. Avant d'avoir pu le châtier, Houlagou mourut à l'âge de quarante-huit ans.
il fut remplacé par son fils Abaka, qui continua les hostilités contre Bibars; celui-ci rechercha l'alliance de Berki , khan du Kaptchak, devenu musulman, et qui envahit la Palestine pour en chasser les chrétiens. Les croisés , pour détourner l'orage qui les menaçait, prièrent Abaka de marcher contre leurs ennemis; en conséquence, le prince mongol, saint Louis, Charles de Sicile et Jacques d'Aragon formèrent une ligue ; mais les incursions qui se succédèrent ne firent que bouleverser la Palestine et les contrées voisines ; les khans du Kaptchak dirigèrent de préférence leurs expéditions contre la Russie, où nous les verrons puissants.
Des ruines des Seidjoucides sortit une nouvelle dynastie fondée par Mohammed, bey des Caramans, qui donnèrent leur nom à la partie centrale de l'Asie Mineure , et dont Iconium fut la capitale pendant deux siècles. Bibars mourut empoisonné à Damas,
et ses États furent divisés. KélaouD, Soudan d'Egypte , se forma une garde particulière de Circassiens, dits Mamelouks Bordjites, qui , en moins d'un siècle, élevèrent leur chef au rang de sultan ; plus tard, soumis par les Ottomans, ils restèrent vassaux de Constantinople jusqu'au jour où ils furent exterminés par Méhémet-Ali.
Les délices de l'Iran énervaient les Gengiskhanides , et les seigneurs du pays profitaient de leur faiblesse pour se rendre indépendants. Abaka mourut empoisonné; il eut pour successeur son frère Tagoudar, qui , prenant le nom d'Hamed et le titre de sultan , embrassa l'islamisme, convertit en mosquées les temples des idoles , et délivra de tout danger le pèlerinage de la Mecque. Le pouvoir lui fut disputé par Argoun, son neveu, qui , fait prisonnier et gracié , reprit les armes, tua son oncle et régna à sa place.
Gandjatou , son successeur, ayant offensé un personnage, fut pris et étranglé par des conjurés. Baïdou , celui qui venait de venger l'alfront qu'il avait reçu , s'empara du pouvoir, que lui ravit Cassan , fils d' Argoun. Ce prince , partisan déclaré de l'islamisme, abattit tout à la fois les églises des chrétiens, les temples des idoles et les autels des mages. Voyant la Syrie et l'Egypte agitées par les révolutions des Mamelouks , il fit décider par les ulémas qu'il était du devoir d'un souverain de réprimer les violences exercées contre les fidèles par des bandes perverses; il les attaqua donc à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes de cavalerie, et remporta sur eux une victoire sanglante; il occupa Alep, Émèse, Damas , dans lesquelles il épargna généreusement les personnes et les biens. Mais une nouvelle armée ne tarda pointa se reformer en Egypte, qui recouvra la Syrie, ruina Damas, et transporta sur les bords du Xû d'immenses richesses qui se joignirent à tant d'autres.
Cassan tenta deux fois de reconquérir la Syrie , mais sans succès, et Naser-Yousouf rentra triomphant au Caire. Cassan resta toutefois puissant et aimé dans l'Iran , où il multiplia les actes de dévotion , les édifices religieux et les fondations pieuses; il poussait la libéralité jusqu'à obérer ses finances. A son exemple, les Mongols se mirent à bâtir, eux qui naguère ne savaient que détruire 11 mourut regretté, et laissa pour héritier 17 mars, gou frère, auquel il recommanda de maintenir les lois qu'il avait données, de ne pas établir de nouveaux impôts et de continuer les pensions qu'il avait accordées.
lao'..
Musulman zélé , Cassan donna des preuves de faveur aux descendants d'Ali, rt propagea dans son armée la croyance qu'il avait embrassée; ayant un jour réuni les principaux membres du clergé, il leur parla ainsi : « Vous portez l'babit religieux, et « cherchez à paraître parfaits aux yeux de Dieu plus qu'à ceux « des hommes; ceux-ci peuvent être abusés par les apparences, " mais Dieu voit les cœurs et s'indigne de la fausseté , qu'il n punit dans ce monde et dans l'autre ; il démasque les hypo " crites , les dépouille de leurs vêtements , de leur réputation « usurpée, et les livre à la risée et au mépris du monde. Bien '^ qu'égaux à tous les hommes, vous avez, par votre costume, '« acquis une réputation de vertus rares , vous l'avez consolidée « par vos discours et par votre rigidité. Consultez en vous- '< mêmes si vous pouvez remplir exactement les devoirs que vous '< impose votre habit ; si vous le faites, vous en aurez un mérite n insigne devant Dieu et les hommes ; sinon , la honte sera votre « lot. Dieu m'a élevé par vous à l'empire afin que je gouverne « avec équité; il m'a imposé l'obligation de rendre justice et de " punir les coupables selon leurs fautes , mais surtout les per- " sonnages les plus élevés. Mon devoir est donc d'avoir l'œil sur « vos manquements, et ne croyez pas que je veuille avoir égard « à l'habit. Que vos actions soient conformes à la loi et aux pré- « ceptes du Prophète; que chacun accomplisse ses devoirs, et ■1 dirige les autres dans la voie du salut. INe vous soutenez pas " l'un l'autre par esprit de corps, et n'exigez point des autres " ce que Dieu ne commande pas; car il serait injuste de tour- '- mériter le prochain pour vous acquérir de la réputation, et de ■' vous montrer, pour le salut d'autrui , plus zélés que Dieu et le « prophète. Si je manque à la loi et à la religion , avertissez-moi, « et vos discours me persuaderont dès que , votre cœur étant « d'accor j avec la vocation que vous affichez , vos paroles seront « inspirées par la sincérité , le zèle et le courage; autrement, » elles ne feront que provoquer ma colère (l). »
Il parlait plusieurs langues et connaissait l'histoire des différents peuples, mais surtout celle des Mongols , citant de mémoire les noms de ses prédécesseurs et des différents généraux , avec leur généalogie; il savait travailler dans toute espèce de métier, au point de pouvoir diriger les artisans même dans leur tâche. Grâce à ses connaissances dans la médecine et la botanique,
(1) Raschib.
350 IJOUZIÈME EPOQUE.
il découvrit dans la Perse plusieurs simples que l'on tirait à grands frais de la Chine et de l'Inde. Il s'appliquait en outre à la chimie, surtout pour chercher la pierre philosophale ; il connaissait des enchantements pour guérir tous les genres de maux et prédire l'avenir; enfin il avait inventé, pour observer les astres, un instrument comme on n'en avait jamais vu jusqu'à lui. Ni ces diverses occupations , ni le plaisir de la cliasse ne l'empêchaient de rendre exacte et prompte justice , et de veiller sur la conduite des magistrats. Pour alléger, au profit des vaincus , le poids de la conquête, il régla les impôts, encouragea l'agriculture, assura la défense des frontières, établit des courriers, disposa des logements pour eux et les militaires sans grever les particuliers, et donna en fief aux vétérans les terres incultes.
Kaibeudé, son frère, lui succéda sous le nom de sultan Aldjatou ; il fit périr ceux qui pouvaient lui disputer le rang suprême, et obtint la main de Marie , sœur de l'empereur Andronic II Paléologue, qui, par ce mariage, espérait contenir les Turcomans. Il embrassa la secte d'Ali , et dès lors le nom des trois premiers califes fut supprimé dans la khothbah , pour ne faire mention que d'Ali, d'Assan et d'Hussein.
Il mourut comme ses prédécesseurs, usé par les boissons spiritueuseset par les femmes.
,3,7. Abou-Said, son fils et son successeur, remporta plusieurs vic-
toires contre fÉgypte, l'Inde et autres pays contigus à ses Etats; il prohiba les liqueurs enivrantes , et fit fermer les tavernes ainsi 1335. que les lieux de prostitution. 11 ne fallut rien moins que la valeur d'Arpa-khan, son successeur, pour réprimer l'anarchie qui menaçait de destruction le royaume fonde par Houiagou ; mais il ne tarda point à succomber, et alors tout s'écroula au milieu des divisions qui éclatèrent entre les différents émirs. Cet empire finit en 1355, époque où Tamerlan fonda une nouvelle dynastie mongole.