RELATIONS DES MONGOLS AVEC LES CHRÉTIENS
On a pu voir si le monde s'épouvantait à tort de ces nouveaux ennemis , également formidables aux Sunnites et aux Schiytes , aux Alides et aux Abbassides , aux califes de Bagdad et à ceux
du Caire, aux ordres chevaleresques, aux Scandinaves (i), aux sectateurs de Confucius, de Moïse , de Maliomet , de Bouddlia et du Clirist.
Ce fut en 1221, quand deux Mongols, Sabada-Baadour et Schoupé-Nouyan , envoyés pour conquérir la Mèdie, traversèrent le Caucase et assaillirent la Géorgie , (^ue les chrétiens connurent pour la première fois ces terribles envahisseurs (2). La Géorgie était le plus puissant des États restés sous la domination de princes chrétiens; tranquille entre ses montagnes, elle n'avait connu les généraux des califes que par les courses qu'ils avaient faites sur son territoire. Les Seldjoucides étendirent, il est vrai, leur autorité sur ce pays; mais, entre la fin du onzième siècle et le commencement du douzième, David III, le Réparateur, profita des divisions qui avaient éclaté parmi les princes turcs pour recouvrer Tifiis, son ancienne capitale, et les refouler jusqu'à l'Araxe. Ses successeurs augmentèrent la force du royaume, et eurent pour vassaux les princes arméniens au nord de l'Araxe, affranchis, grâce à eux, du joug musulman. La famille d'iwan, connétable de Géorgie, qui possédait presque tout le pays entre Ivour et l'Araxe , les princes de Schamkor, de Kachen et beaucoup d'autres, reconnaissaient comme seigneurs suzerains les rois de Géorgie , dont la domination s'étendait , au treizième siècle, de la mer Aoire, entre Trébizonde et la Crimée , jusqu'aux gorges de Derbend et au confluent de l'Araxe et du Kour ; il comprenait ainsi , outre la Géorgie proprement dite , la Colchide, la Mingrélie, le pays d'Abkas et l'Arménie septentrionale.
Aux temps des croisades, la communauté de religion et d'intérêts mit ces princes en rapport d'amitié avec les Francs , bien que la distance ne leur permit pas de les aider dans leur entreprise. A la nouvelle de la prise de Damiette^ ils écrivirent aux vainqueurs pour les féliciter et les engager à s'emparer aussi de Damas ou d'autres places importantes. Les papes avaient invité George Lasca à se croiser; il se disposait à le faire lorsque les Tartares envahirent son territoire et le contraignirent de pourvoir à sa propre défense.
(1) Ea 1238, les Danois et les Frisons n'osaient aller à la pèche du hareng, en laissant leurs (emnies épouvantées par les Monj^ols.
(?.) Abel Rémlsat, Rapports des premiers chrétiens avec le grand empire des Mongols depuis sa fondation, etc. Mém, del'Acad. des in^^cript. et hellos-leltrps , t. VI do la nouvelle série.
La chrétienté observait le danger qui menaçait la Géorgie avec cet intérêt que l'on apporte à regarder les flots battant contre une digue qui nous garantit de l'irruption d'un fleuve. Roussoudana, qui avait succédé à son frère George , infornoa le pape Honorius III, par des avis pressants, de l'approche de la tempête. Les Mongols arrivèrent sur ces entrefaites, et, soit qu'ils eussent simulé par ruse une croix sur leurs étendards, ou qu'un de leurs signes particuliers en offrit la ressemblance , les Géorgiens les prirent pour des chrétiens et se laissèrent surprendre; mais, revenus d'un premier effroi, ils repoussèrent courageusement l'attaque , qui pour le moment n'eut pas d'autre suite, attendu que Gcngis-khan portait ses regards d'un autre côté.
Oktaï , son successeur, après avoir soumis les Kins , leva cent cinquante mille hommes , destinés à opérer sur deux points opposés, dans la Corée et de l'autre côté de la mer Caspienne. Batou, petit-fils de Gengis-khan, fut mis à la tête de la seconde expédition. Après avoir soumis les Cumans et les Bulgares, il traversa le pays des Baschkirs, pénétra en Russie et prit Moscou avec les principales villes des gouvernements actuels de Vladimir et d'iaroslaf ; les grands princes de Russie devinrent alors tributaires du grand khan, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs plus en détail.
Une autre partie de Mongols, traînant à sa suite des femmes et des enfants, se dirigea vers la Géorgie et l'Arménie , sous la conduite de Scharmagan et de dix-sept autres généraux, au nombre desquels BaschoU'>'ouyan , qui devint célèbre en Europe sous le nom de Bayotnoï. Dans cette premiere irruption , dont la fureur ne laissait de choix qu'entre la soumission et la mort, et pendant laquelle des pyramides d'ossements humains , élevées sur les ruines des cités, avertissaient des suites qu'entraînait la résistance, quelques princes, afin d'acheter leur sûreté, se rendirent et s'associèrent aux Mongols pour la ruine de leurs frères; mais plusieurs villes d'Albanie, de la Géorgie et de la grande Armenie furent brûlées et saccagées. Les habitants se réfugièrent dans les montaunes, et la reine Roussoudana s'enferma dans Ousanet, forteresse inexpugnable ; de là elle continuait à solliciter les secours de l'Occident, et promettait soumission entière au pape Grégoire TX ; mais elle était peu écoutée, et encore moins exaucée.
Le péril parut plus imminent aux Européens quand l'armée de Batou s'empara de Kiof et de kaminiec, brûla Cracovie, dé-
fit près (le Liiinit/ les troupes de la Pologne , de la Moravie et de la Silésie, tandis que lui-même, à la tète d'un demi-million d'hommes , battait le comte palatin de Saxe , et s'avançait en désordre vers la Germanie, mettant tout à feu et a sang. Alors Venceslas III de Bohème réclama les sccoursdes princes voisins; le palatin de Saxe écrivit au duc de Brabant pour lui retracer les dévastations de ces hordes farouches. Matthieu Paris rapporte que la reine Blanche , effrayée , s'en entretenait avec saint Louis : Que ferons-nous? lui disait-elle ; quels bruits sinistres se sont répandus sur tios frontières! L'irruption des Tartares semble nous menacer d'une ruine totale , nous et notre sainte Eglise.
Et Louis, d'une voix attendrie, lui répondait : Ayons confiance dans l'aide du ciel ; si ces Tartares viennent, nous les repousserons dans le Tartare, d'oii ils sont sortis (l), oii ils nous feront monter au ciel pour y jouir de la félicité promise aux élus.
On les considérait, en effet , comme une race infernale, surtout à cause de certains éclats de flammes et de tourbillons de fumée qui s'élevaient de leur camp, phénomènes qui pourraient bien désigner les pièces d'artillerie dont nous avons déjà vu les Chinois faire usage. Des prières ferventes furent donc ordonnées dans touîe la chrétienté, qu'on invitait à se réunir sous l'étendard de la croix.
Un Anglais , qui s'était réfugié chez les Mongols et leur servait 1235-1270. d'interprète, vint à deux reprises sommer Béla IV, roi de Hongrie, de se soumettre; mais, plus généreux que prudent, ce prince voulutresterfidèle àson postecomme avant-garde del'Europe. Les Tartares dispersèrent ses troupes peu nombreuses, lui enlevèrent son royaume , et le forcèrent, la lance aux reins , à se retirer en Dalmalie , et de là dans une ile de l'Adriatique.
Les Mongols se trouvaient donc en vue de l'Italie; Grégoire IX mettait tout en œuvre, promesses, indulgences, menaces, absolutions, pour réunir la chrétienté et déterminer l'empereur Frédéric II à prendre la croix. Mais ce prince se contentait d'écrire de belles phrases de rhétorique (2) , conviant à la sainte entreprise
(1) Ce jeu lie mois sur les Tartares, peuples, et le Tartare, enfer, est toiiiimin dans les écrits du temps.
(2) Jadalis hionihus rerbnrum lenociuiis, oratorem quant rapto con Ira Tarlaros exercilti c/irixtioìtìiìn iniperafnrcm arjereiiialebaf. Gutc. IX, ap. .Matt. Pxris.
niST LMV. — T. XI. 23
.'j.ji DOUZIÈME ÉPOQUE.
la Germanie l)ouillante aux combats, la France, mère de vaillants soldats , l'intrépide et belliqueuse Espagne , l'Angleterre forte en hommes et munie de flottes, l'Allemagne pleine d'impétueux guerriers, la Dacie navale, l'indomptable Italie, la Bourgogne impatiente de la paix et l'inquiète Apulie; les lies peuplées de pirates de la mer Grecque, de la mer Adriatique et de la mer Tyrrhénienne ; les îles invincibles de Crète, de Chypre , de Sicile ; les îles et les côtes de l'Océan, la sanguinaire Hibernie, l'agile Galles, la marécageuse Ecosse, la glaciale Norx'ége (1).
Tout préoccupé de son propre danger, chaque roi paraissait insensible à celui des autres. Les têtes des plus braves Allemands , portées au bout des lances mongoles , jetaient l'effroi parmi ceux qui auraient été tentés de les imiter. Venceslas III, craignant de dégarnir ses propres États, ne voulait pas joindre ses efforts à ceux de la Moravie; quant à Frédéric, il agissait avec tant de lenteur que ses ennemis le soupçonnèrent d'avoir lui-même appelé les Tartares. Les envahisseurs lui envoyèrent la sommation habituelle, invitation de se rendre , de faire hommage pour ses États, et de choisir, en récompense , la charge qui lui conviendrait le mieux à la cour du khacan. La proposition était honorable , selon les idées chinoises qui dominaient alors parmi les Tartares ; Frédéric répondit en riant : Comme je îh' entends assez en oiseaux de proie, je pense que je ne m' acquitterai pas mal de l'emploi de fauconnier.
Quant les Mongols eurent fait de la Hongrie un désert, la famine les obligea de battre en retraite. L'Orient s'était soustrait à leur fureur par une prompte soumission. Après la mort du général Scharmagan, l'armée fut livrée à la confusion, et chacun des commandants prétendit agir en maitre. Un officier inférieur, nommé Siodsbouga, qui était aile rendre visite au prince géorgien Avag, trouvant qu'il avait trop tardé à venir au-devant de lui, le frappa de son éperon ; les serviteurs d'Avag, indignés , maltraitèrent le Mongol, malgré les efforts de leur maitre pour les en empêcher. L'oflicier réunit quelques compagnons et revint pour se venger. Avag, trop faible pour résister, s'enfuit auprès de Roussoudana. Siodsbouga fut châtié par les chefs mongols , qui rappelèrent le prince géorgien ; mais celui-ci ne crut pas devoir se rendre à leur invitation jusqu'à ce qu'il eiït informé le grand khan de ce qui s'était passe. En effet, un yarlik, ou ordre su-
(l) Matthif.i Paris.
prème , enjoignit aux généraux mongols de bien traiter Avag et tous les princes arméniens ou géorgiens; de n'exiger rien par la force, et de percevoir seulement les tributs imposés.
La reine de Géorgie, par IVntremised' Avag, avait aussi conclu la paix avec les Tartares, sans sortir néanmoins de son refuge, malgré toutes les assurances et les présents qu'elle recevait de Baschou ; mais, quand Batou lui adressa de larges propositions, elle lui remit en otage son propre fils le prince David. Baschou, indigné, résolut d'enlever la couronne à Roussoudona, et, dans ce but, il jeta les yeux sur David son neveu , lils naturel de George Lasca et héritier légitime du trône. Elle l'avait confié au Soudan d'Iconium, qui le retenait prisonnier à Cesaree ; Baschou se le fit remettre, et l'envoya au khacan, auprès duquel il tit valoir ses droits. Batou, qui en fut informé , fit partir de son côté l'autre David, avec de meilleures recommandations encore. Kayouk donna la préférence au premier arrivé, qui fut David Lasca; lorsqu'il eut ensuite entendu le second, il lui conféra aussi le titre de roi de Géorgie, sous la condition de relever du premier. Roussoudaua , toujours persécutée par les Tartares, finit par s'empoisonner, et la Géorgie resta un demisiècle sous la domination de deux rois occupés à l'envi de pressurer le peuple.
Les Perses musulmans ne cessaient d'irriter les Tartares contre les chrétiens, à tel point que les Syriens, les Arméniens et les Albanais ne pouvaient qu'avec beaucoup de peine exercer leur culte. Alors vivait àia cour dugrandkhanun Syrien, nomméSiméon,dont le zèleégalait la science ,et qui était venu prêcher l'Évangile aux extrémités de l'Asie : Oktaï l'appelait a^rt, c'est-à-dire père ; les autres rabboum, maître. Le khacan, auquel il fit connaître les persécutions exercées contre des sujets fidèles, l'envoya en Arménie pour gérer toutes les affaires relatives aux chrétiens, qui recouvrèrent ainsi la liberté de leur culte. Le peuple, qui voit des miracles dans tout événement, se mit alors à dire que les Tartares étaient devenus chrétiens.
Baschou, élu par les généraux pour remplacer Scharmagan, marcha avec une grosse armée contre le Soudan d'Iconium, le défit, et s'empara d'Krzeroum, de Sebaste, de Cesaree et d'autres villes. La mère, la femme et la fiile du Soudan se réfugièrent auprès d'Haytou, roi de la petite Arménie; mais ce prince, intimidé et entraîné par l'exemple des Etats voisins, se soumit à Baschou, dont il accepta lâchement la première condition, celle