‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 66 sur 102 · L. Wading, Ann. minorum. Fontana, Mon. duminicann · texte numérisé non relu

L. Wading, Ann. minorum. Fontana, Mon. duminicann

Vincent. Bem.otac , Spec hisl.

conformer aux mœurs et à la manière de vivre des Tartares. Trois dominicains partirent pour aller trouver Baschou en Perse et en Arménie, savoirSimon de Saint-Quentin, Français, Alexandre et Albert Aseelino, Italiens, auxqueisse joignirent en route Giiiscard de Crémone et André de Lonyumeau. Les lettres du pape dont ces religieux étaient porteurs exhortaient les Tartares à embrasser le christianisme, et leur exposaient les principaux articles de la foi et la suprématie acquise au pape sur la terre; mêlant en en outre les prières aux reproches et aux menaces, elles leur demandaient que! motif les poussait à détruire toutes les autres nations.

i^w- Les dominicains arrivèrent au camp de Baschou-nouyan à

travers mille périls. Quel ne fut pas l'étonnement des Tartares lorsqu'ils leur dirent qu'ils venaient comme ambassadeurs du plus <^rand parmi les hommes? .Ve savez-vous donc, pas, s'écrièrent-ils, que le khaca/i est fils du Ciel? Et ils s'émerveillèrent bien plus encore en apprenant que le pape ignorait l'existence du khacan; enfin leur surprise n'eut pas de bornes quand ils virent qu'ils n'apportaient aucun présent (1), et refusaient de se prosterner devant Baschou, à moins qu'il ne consentit à se faire chrétien. Entraînés par lafureur, certains d'entre eux proposaient de les écorcher vifs, et de renvoyer au pape leur peau empaillée; d'autres craignirent des représailles de la part des chrétiens, la désapprobation du khacan {i, et la valeur des Francs, grandement renommée dans l'Orient, où il ne se faisait presque pas d'entreprise importante dans laquelle ils ne fussent mêlés. Les Mongols renvovèrent donc les bons frères avec une

(1) Vng Frnnçoys vint au grand caun des Tartares, et li empereur lui demanda quel chose dix lui avoif apportée. Ly Françoys repondy, et dist : «■ Sire, je ne vous ai riens apporté, car je ne savoie mie vostre grant " puissance. — Comment, dist l'empereur, les oyseaulx gui voulent par « les paiz ne te dirent-ils riens de nostre puissance, quand tu entras dans « ce pays ? •> Ly Françoys repondy : « Sire, dit-il , peust bien estre qu'in me dirent ; mais je n''entendy point leur parole. » El par ainsi fu Veni- « pereur apaisé. » Pèlerinage cité plus liant.

(2) Et cil qui avait la cure des messagers dist à Rayonoy : « Tesouvienl- « il comment Cham fut jadis courechiez à moi pur un message que tu me c< fesis ochire que je li esrachai le c.uer dou ventre, et puis le pendi à mon « poitral et portai par Vost? Saiches , se tu me commendes ces inessages « àochire,je neleferai pus, aiiis m'en irai plulost que je porai à Cham, « et t'encuserai comme fuus et deslojal des œuvres ke tu veuls faire. » Chron. ms.

MONUOLS ET CHRÉTIENS. 359

lettre clccîaigneuse pour le pape, où le kliacan était nommé lils du Ciel, et dauslaquelle on traitait de rebelle quiconque essayerait de se soustraire à sa domination (1).

Deux ambassadeurs de Baschou vinrent cependant avec eux; le pape les accueillit avec de grands honneurs, et leur donna des robes d'écarlate et de riches fourrures ; mais l'objet de leur mission ne fut jamais connu.

Les moines franciscains rencontrèrent Batou sur les rives du ,, i*^",-

Novembre.

Volga, et lui remirent leurs lettres, qui furent expédiées à l'empereur mongol après avoir été traduites en esclavon, en tartare et en arabe. Le fils du Ciel appela à sa cour les envoyés, qui, au bout de quatre mois, arrivèrent sous la tente jaune et assistèrent à l'inauguration de Kayouk avec quatre mille ambassadeurs, le roi de Géorgie, laroslav, duc de Souzdal, et une foule innombrable. d'émirs de la Perse, de la Transoxiane et de l'Irak. Les seigneurs et grands feudataires réunis prirent, au milieu de l'assemblée, un siège doré, sur let(uel ils firent asseoir le nouveau monarque, eu disant : Nous voulons^ nous vous prions et commandons d'avoir puissance et doinination surnoustous. Et il répondit : Puisque vous me voiilez pour votre roi^ êtes-vous résolus et disposés chacun à faire ainsi que je vous commanderai, à venir où je vous appellerai^ à aller où je vous enverrai^ à tuer qui je vous dirai? Tous ayant répondu affirmativement, il

(1) Papa ila scias : tzii nuncii venerunt, et tuas littei'as ad nos delulerunt. Tui nuncitmagna verba dixcrunt. Nesclmus uiriim injunxeris eis ita loqui, auta semeli psis dixcrunt; et in lltteris taliter scripseras : Hominesniiiltos occklitis, interimitis et perditis. Prxceptum Dei stabile et sta tutum ejus qui fo'ius faciein orbis continct ad nos sic est : Quicumque statutum audierint super propriam terrain, aquam et patrimonium sedeant, et ci quifacinn fofius orbis continet virtutem (servitiifem) tradant. Quicumque aut pr.rceptumet statutum non aiidierint,sed aliter fecerint, itti dricanfuret perdantur. Nunc supcrbum istitd statutum et prseceplum ad vos transmittimus. Si vultis super terram vestrqm, aquam et patrimonium sedere, oportet ut, tu papa, in propria persona ad nos venias , et ad eum qui facieni totius terrx continet accédas. Et si tu prœceptum Dei stabile et illius qui faciem totius terrx continet non audieris, illud non nrscimus. Deus scit. Oportetxit, antequam venias, nunciosprxmittas et nobis siqnifices si venis aut non; si velis nobisctim componere, aut inimicas esse; et responsionem prxcepti cito ad nos transmitlas.

Istud prgeceptum per manus Aybeg et Sergis misimus mense julii, vigesimo die lunationis, in territorio Siliensi castris scripsimiis.

Vincent. Bellon . Specul. histor., iib. XXXI, c. li. Voyage d'Ascelino , p. 80.

ajouta : Ainsi donc, à jiartir de ce moment, ma seule parole me tiendra lieu d'épée ? Et tous applaudirent. Alors ils étendirent par terre un tapis sur lequel ils le firent asseoir, en lui disant : Regarde en haut, et reconnais Dieu ; regarde en bas, et considère où tu es assis. Si tu gouvernes bien , si tu te montres libéral et bienfaisant , si tu fais régner la justice , si tu honores les princes et les seigneurs qui relèvent de toi, chacun selon son rang et sa dignité., tu domineras en toute magnificence et splendeur; la terre sera soumise à ta puissance, et Dieu te donnera tout ce que ton cœur peut désirer ; mais si tu fais le contraire, tu deviendras misérable et vil, et si pauvre qu^ il ne te restera que le tapis sur lequel tu reposes.

Après cette cérémonie, ils placèrent sa femme sur le même tapis, et les élevèrent tous les deux, en les proclamant à haute voix empereur et impératrice; on lui apporta de l'or, de l'argent, des pierreries innombrables et autres richesses laissées par Charmagan, et il en fit aussitôt la distribution aux princes et aux seigneurs qui l'entouraient. Des chariots apportèrent ensuite une grande abondance de viande cuite sans sel, dont il fut distribué un morceau à chacun ; sous la tente, d'autres viandes avec du sel et de la soupe furent encore données aux assistants, et ces largesses durèrent tout le temps des fêtes.

Lorsque les cérémonies du couronnement furent terminées, les religieux, admis à l'audience du grand Mongol , lui demandèrent pourquoi il détruisait le monde : Dieu., répondit-il, m'a commandé, à moi et à tous mes aïeux, de châtier les nations coupables. Comme ils ajoutèrent que le pape désirait savoir s'il était chrétien, il repartit : Dieu le sait ; si le pape désire s'en assurer, quii vienne et voie.

Ils furent congédiés sans autre résultat (l) avec des lettres

(1) Jean de Piano de Carpi, qui nous donne ces détails, avait été disciple de saint Français; d'abord jçatdien en Saxe, puis provincial d'Allemagne, il propagea son ordre dans la Holième, la Hongrie, la Norvège, la Dacie, la Lorraine. A son retour de la Tarlarle, il reçut d'Innocent IV le titre d'évéque d'Antivari.

Il est le premier qui ait procuré à l'Europe sur les Mongols et leurs mœins des renseignements particuliers, dont nous avons tiré parti. Il rapporte que Michel, duc de Russie, étant venu pour rendre hommage à Batou, fut amené entre deux (eux, et que, sommé de se pro<terner devant l'image do Gengisklian, il répondit qu'il le ferait volontiers devant Batou; mais que la religion lui défendait cet acte de respect devant l'eKigie d'un mort. Comme il persistait dans son refus, il fut menare de mort; Balou , voyant qu'il ne voulait pas

qui devaient être conçues à peu près dans la même forme que celles de Baschou. Du reste, l'accueil fait par Kayouk aux chrétiens ne différait pas de celui que recevaient les musulmans et les lamanistes. Aujourd'hui même, les empereurs mandchoux qui régnent à la Chine honorent, dans les cérémonies civiles, le ciel, la terre et Confucius comme patriarche de la secte des lettrés ; ils adressent des prières aux esprits adorés par les Tao-tsée, et vénèrent Bouddha, incarné dans la personne du grand lama, sans trouver rien d'extravagant dans ces cultes contradictoires.

Quoique les instances du pape n'eussent obtenu aucune concession, elles suflirent pour fiiire craindre aux musulmans que l'Orient et l'Occident ne se liguassent pour leur ruine. L'année 1249 leur inspira surtout une grande frayeur; Damiette venait d'être prise par les Francs, la Perse envahie par les Gengiskhanides; malheur àeux si ces deux ennemis redoutables avaient pu s'entendre ! Les circonstances n'en étaient que plus favorables

céder, lui fit donner tant de coups de pied dans le ventre et dans la poitrine qu'il en mourut peu après.

" Pendant que nous étions sur les terres de Batou, dit-il ailleurs, il advint qu'un certain André, duc de Sarvogie en Russie, accusé devant ce prince d'avoir tiré des clievauv de la Tartarie pour les vendre ailleurs, fut mis à mort, bien que le fait ne fût pas prouvé. Le frère cadet et la veuve du défunt , informés de l'événement , se rendirent à la cour de Batou pour le prier de ne pas les priver de la principauté; Batou ordonna que, selon l'usage des Tarlares, le prince épousât la veuve de son frère; mais il répondit qu'il se tuerait plutôt que de commettre un acte aussi contraire à sa religion. II la fit néanmoins donner au jeune homme, et, comme elle refusait aussi , les Tartares les conduisirent au lit, et les mirent ensemble, quoique la dame pleurât et poussât des cris. ■>

Ailleurs il dit encore : « Les Tartares sont les hommes les plus orgueilleux, et ils méprisent les chefs des autres nations. Nous avons vu à la cour de l'empereur le grand-duc de Russie, le fils du roi de Géorgie, plusieurs soudans et autres princes, auxquels ils ne rendaient aucune espèce d'honneurs. Les Tartares même qu'on leur donnait en sentinelles, quel()ue intimes qu'ils fussent, prenaient le pas sur eux, et s'emparaient de la meilleure place. »

Il est singulier d'onir frèic Jean se plaindre souvent de l'exiguïté de son régime. « >'ous partîmes les larmes aux Veux, pensantque nous allions à la mort; car nous étions tellement épuisés (pie nous pouvions à peine nous tenir à cheval. Pendant tout le carême, nous n'avions eu pour nourriture que du millet cuit dans l'eau a\ec du sel, et pour boisson que de la neige fondue. » Pendant leur séjour dun mois à la cour, ils furent près de mourir de faim, les vivres qu'ils recevaient pour quatre jours étant à peine sutiisants pour une journée.

Sur la demande que leur en lit Kayouk, ils ié|iondiient qu'il n'y avait personne à la cour du pa(ic qui entendit le mongol, l'arabe ou le russe.

pour les sultans d'Iconium ; les Tartares se trouvaient dans un tel état d'épuisement qu'ils n'auraient pu résister à Louis IX, s'il avait dirigé ses armes contre eux, au lieu de les tourner contre l'Egypte. Mais alors une guerre générale se serait engagée entre les Mongols et les Francs, et nul ne saurait dire quelle en eût été l'issue.

i2i7. Au moment où saint Louis avait convoqué les grands du

royaume pour délibérer sur l'expédition d'Egypte, il lui arriva une sommation du roi mongol d'avoir à se déclarer son sujet, attendu que les Tartares étaient ceux dont il était écrit que Dieu a donné la terre aux fils des hommes (l). Louis n'en tint compte ; mais, dans la suite, il accueillit honorablement les ambassadeurs mongoisqui vinrent le trouveren Egyptede la partdellchy-kataï, commandant de la Perse et de l'Arménie; il fit partir avec eux frère André et d'autres moines, qui emportèrent, pour les offrir en don, unechapelle avec tous les ornements nécessaires au culte divin, et un morceau de la vraie croix. Ils étaient, en outre, porteurs de lettres qui invitaient le khacan à suivre la vraie foi, comme l'avaient fait ses pères (disait le roi), et d'autres lettres du légat lui-même, qui félicitait le khacan, sa belle-mère et les évèques du pays de s'être faits chrétiens, et les exhortait à persister dans la foi. Des imposteurs avaient débité ces histoires que l'on croyait vraies, parce qu'on désirait qu'elles le fussent; mais on peut se figurer l'effet qu'elles durent produire à la cour du Mongol.

12Ì8. Les religieux, après avoir traversé la Perse, arrivèrent à la

cour; comme Kayouk était mort, ils furent reçus par la régente Ogoulgaïmisc. qui leur donna d'autres présents en échange des leur*, entre autres un morceau d'étoffe de soie, suivant l'usage chinois; mais cette ambassade, au lieu de produire l'effet principal qu'on en attendait, fut considérée comme un hommage de Voyages sujétion. Saint Louis en envova donc une autre, à la tète de la-

1253. quelle se trouvait frerc Gudiaume Ruyshrœek (lUibruquisi, accompagné de frère Barthélémy de Crémone et d'autres religieux ; il le chargea de nouveaux dons pour les princes tartares, avec recommandation toutefois de ne pas dire qu'ils vinssent du roi. Rubruquis nous a laissé le récit de sa mission dans un style clair et concis, qualité rare chez les anciens narrateurs; il dépeint les habillements, la manière de se nourrir et les cérémonies d'après

(1) M\TTI1. I'mus.

RUBRUQUIS PARMI LES MONGOLS. 3(i'3

ce qu'il a observé lui-même ou recueilli de témoins oculaires, sauf à croire à des sorceileries et à des histoires de diables (i).

S'étant embarqués à Constantinople, ils trouvèrent à Soldaye, en Crimée, les premiers quartiers des Tartares. Quand je les vis, dit le frère, il me sembla entrer dans un nouveau monde. Ils s'acheminèrent à travers les steppes qui séparaient le Dnieper du Tanaïs, « ne dormant jamais, deux mois durant, sous un toit ni « sous une tente, mais à ciel ouvert et sous nos chariots, sans « rencontrer ni village, ni vestige de construction, ni rien autre « chose que les sépultures des Cumans. »

Sur les rives du Volga, ils trouvèrent le camp de Batou, aussi vaste qu'une ville et rempli de gens de guerre dans un circuit de dix à douze milles; au milieu du camp était la tente du général, tournée au midi, avec des huttes, sur la droite et sur la gauche, disposées de l'est à l'ouest; à gauche, se trouvaient celles des seize femmes du chef, distantes d'un jet de pierre l'une de l'autre et entourées des habitations des femmes à leur service, toutes couvertes de feutres gras et portées sur des traîneaux que des bœufs ou des chameaux charriaient à travers ces plaines immenses.

« Us nous avertissaient continuellement, dit le frère, de ne « pas toucher les cordes qui soutenaient cette tente, qu'ils vènere rent comme le seuil sacré des Apôtres. » Rubruquis se présenta devant Batou revêtu de riches ornements sacerdotaux, tenant à la main une belle Bible, don du roi, et un psautier enluminé, don de la reine. Son compagnon portait le missel et la croix, et un clerc l'encensoir.

« Lorsqu'on nous eut introduits, on n'exigea point de nous « les révérences et les génuflexions ordinaires aux ambassadeurs. « Nous récitâmes ainsi un Miserere., sans que personne soufflât, « Batou était assis sur son trône élevé, grand comme un lit, auquel « on montait par trois marches; il avait près de lui une de ses « femmes, à la droite et à la gauche de laquelle se tenaient les « hommes, les femmes de Batou, les seules qui fussent présentes, (> ne suffisant pas pour remplir un des côtés. A l'entrée, sur un a guéridon, étaient du cumiz et de larges coupes d'or et d'argent

(1) Relaliom des voyages de, Guillatime de Ruhruk (Rubruquis), Bernard le Sage et Scevulf, publiées par Fit. Michel et Th. Wkiciit; Paris,

Bernard, moine du dixième siècle, voyagea en Egypte et en terre sainte; Sœvulf, moine anglais, alla de Paris en Palestine en 1102.

3(54 LOUZIÈME EPOQUE.

« ornées de pierreries. Batou nous regardait fixement, et nous « lui. Il avait le visage rougeâtre; enfin il m'enjoiunit de « parler, et notre conducteur m'avertit de m'agenouiller et de ff parler ainsi. Je pliai un genou corame on le fait pour un « homme; mais il me fit signe de les plier tous deux, et je n'osai cr désobéir; imaginant donc que je priais Dieu, je commençai « ma harangue en ces termes : Seigneur, nous prions le Seigneur « de qui procède tout bien, et qui vous a favorisé de tant de « prospérités terrestres, devons octroyer aussi les biens célestes, « sans lesquels les autres sont futiles et vains. Sachez, seigneur, n que jamais vous n'obtiendrez ceux-là si vous n'êtes chrétien; « car Dieu même a dit : Celui gui croira et sera baptisé sera « sauvé; celui qui ne croira pas sera condamné. A ces paroles, « Batou sourit modérément; mais les Mongols commencèrent à « claquer des mains et a se railler de nous. Quand le silence fut « rétabli.... Il s'enquit du nom de Votre Majesté (saint Louis, à « qui Rubruquis adresse la relation), du mien et de celui de mes

« compagnons; notre interprète les lui donna par écrit Il

« nous fit ensuite asseoir et versa du lait, ce qui est réputé une « grande faveur; comme je tenais les yeux baisés, il m'ordonna « de les lever. Après cela, nous sortîmes. »

Batou ne se crut pas l'autorité suffisante pour leur permettre de prêcher la foi en Tartarie ; Bnbruquis poursuivit donc sa route, et arriva à Karakorum. Leur voyage fut pénible au delà de toute croyance, bien que, dans le trajet entier, chariots et chevaux leur fussent fournis par les habitants du pays, tenus à ce service à l'égard de toutes personnes expédiées par les princes du sang.

Mangou-khan les reçut avec un orgueil extrême. « Le tapis « qui recouvrait la porte du palais ayant été levé, nous entrâmes, « et comme nous étions encore aux jours du saint Noèl, nous « entonnâmes l'.l solis ortus cardine. Quand nous eûmes fini, « on nous fouilla avec soin pour s'assurer que nous ne portions « point de couteaux, et l'on fit déposer à notre interprète sa « ceinture et son ;;fl/or/»o. A l'entrée, était une table avec du (' cumiz, près de laquelle nous laissâmes notre drogman; nous « fûmes placés en l'ace des dames. La chambre était toute tact pissée de toile d'or; au milieu, se trouvait un bassin plein de a feu, alimenté avec des racines d'absinthe et du fumier. Le M grand khan était assis sur un petit lit, en riche habit garni de '( fourrures et brillant comme la peau de veau marin. Il pouvait

RUBRUQUTS PARMI LKS MONGOLS. ^Hf*

a avoir quarante-cinq ans; taille moyenne, nez écrassé et tordu, « Sa femme, jeune et avenante, était assise à son côté, avec sa « tille, nommée Cirina, d'c\ge à marier, mais d'une grande lai- (f deur; plusieurs enfants dormaient là auprès, couchés sur un a matelas. Le khan nous fit demander ce que nous préférions « boire : du vin, du tarrasmvn qui se tire du riz, du cara ntmiz (( préparé avec du lait de vache, ou du bail fait du miel, toutes rt boissons dont ils font usage l'hiver. Je répondis que nous « n'aimions pas à boire; mais que nous accepterions volontiers (( toute boisson qui nous serait offerte par sa grandeur. Il nous lit « donc verser de la tarasina, limpide et agréable comme du « vin blanc; j'en goûtai par obéissance, mais notre interprète, « s'étant approché du bouteiller, but tant qu'il ne savait plus ce « qu'il disait ni ce qu'il faisait. Le khan fit ensuite apporter des « oiseaux de proie d'espèces diverses, qu'il prenait sur son poing « et considérait longuement ; puis il nous commanda de parler. « Il avait pour drogman un nestorien, et nous le nôtre à moitié « ivre. Nous étant donc agenouillés, je lui dis : Nous remer- (( cions Dieu d'avoir daigné nous amener d'aussi loin pour voir « et saluer ce grand Mangou, auquel il a départi tant de « puissance sur la terre; nous supplions la bonté de INolre- « Seigneur Jésus-Christ, par qui tous vivent et meurent, de « vouloir bien accorder à Votre Majesté vie longue et prospère « (c'est là leur vœu principal, et l'on prie pour qu'il soit exaucé), a Ayant appris dans nos pays que Sartac était chrétien, toute la « chrétienté, s'en est réjouie et par-dessus tous le roi de France, « qui, par ce motif, nous a envoyés avec des lettres de paix et « d'amitié, pour vous attester quelles gens nous sommes, afin « d'avoir permission de rester dans ce pays; car notre institut « nous oblige d'enseigner aux hom:Ties comment ils doivent « vivre selon la loi de Dieu. Sartac nous a adressés àBatou, son « père, et celui-ci à Votre Majesté impériale, que nous supplions « de consentir à notre séjour dans ses Etats, pour y remplir les « commandements de Dieu et prier pour elle et les siens. Nous « n'offrons ni or ni argent, mais seulement notre service et les « prières que nous élèverons incessamment vers Dieu pour Votre « Majesté. Je le priai, en terminant, de nous laisser au moins « demeurer jusqu'à ce que le froid fût passé, d'autant plus que (( mon conipaguon était à bout de forces.

« A cela le grand khan répondit que, de même que le soleil « répand ses rayons de toutes parts, de même sa puissance et

.< celle de Batou s'éteûdaient en tous lieux; quant à Tor et. à

« l'argent, il n'en avait que faire Je compris à peu près jus-

« que-là notre interprète; mais je ne pus rien saisir du reste; « je m'aperçus seulement qu'il était ivre, et que Mangou iui- « même n'avait pas bu d'eau, w

La conclusion fut que le khan leur permit de rester deux mois pour se remettre de leurs fatigues. Dans cet espace de temps, Rubruquis remarqua que Mangou et les gens de sa suite assistaient indifféremment aux cérémonies des chrétiens, des mahométans et des bouddhistes ; qu'ils entretenaient des prêtres de chaque culte, qui tous bénissaient la coupe royale dans les festins (t) et tous cherchaient à gagner des sectateurs à leur culte, mais surtout l'empereur; que celui-ci, pourtant, fidèle au système de Gengis-khan, les traitait tous de la même manière. Après cinq mois de séjour, les religieux prirent congé. « Je pensais, '< dit ingénuement Rubruquis, que si Dieu m'avait fait la grâce « de miracles pareils à ceux que Moïse opéra jadis, je l'aurais « peut-être converti. » En soixante-dix jours de chemin, ils ne rencontrèrent qu'un seul village, où ils ne trouvèrent pas même de pain. Ayant suivi quelque temps la cour de Batou dans le Caucase, l'Arménie et la Syrie, Rubruquis arriva à son couvent de Saint-Jean d'Acre, où il rendit compte de l'effroi et de la surprise que lui avaient causés toutes les choses qu'il avait vues; des questions que les princes lui adressaient de temps à autre, pour savoir s'il y avait dans son pays beaucoup de bœufs, de moutons, de chevaux, comme s'ils eussent pu y venir du jour au lendemain, et en rapporter le plus beau et le meilleur.

Lorsque Rubruquis partit de la cour mongole, on y annonçait l'arrivée prochaine d'Aytou, roi d'Arménie, qui vint, en effet, à Karakorum pour implorer quelque soulagement en faveur de ses sujets. Mangou lui accorda les titres de prince, des lettres patentes pour la liberté des Églises et l'allégement des tributs. Depuis cette époque, et pendant un demi-siècle, les Arméniens restent dévoués aux Mongols, alliés zélés des Francs et ennemis implacables des musulmans; ils sollicitent sans relâche les Occidentaux de s'allier avec les Tartares et d'entreprendre des croisades dans lesquelles ils promettent de les aider.

Cependant on continuait à éprouver en Hurope une horreur invincible pour les Tartares et pour ceux qui, soumis au >'ord

(1) Voir, pour d'autres défail*, la note H à la lin <lii volume.

par leurs armes, se trouvaient contraints de combattre non contre les Turcs, comme les Arméniens, mais contre des chrétiens. Le pape n'avait rien négligé de ce qu'il était possible de faire pour défendre la Livonie, la Prusse et l'Eslhonie de l'invasion des Tartares réunis aux Russes. Des ambassadeurs de Béreck, successeur de Batou, vinrent trouver Béla IV, roi de Hongrie pour lui offrir alliance et mariage, et, dans le cas de refus, pour lui déclarer une guerre d'extermination. Bêla écrivit au pape pour lui demander conseils et secours, en lui rappelant que naguère Grégoire IX l'avait abandonné à la fureur des Mongols. Alexandre IV excuse son prédécesseur par les guerres avec Frédéric, et cherche à le détourner de faire alliance avec les Mongols. Quelle infamie, lui disait-il, de se détacher du corps des fidèles pour s'associer avec des païens ! et cela non pour obtenir le salut, mais pour retarder sa ruine. Quant à des secours, il n'était pas en état de lui en envoyer. Béla fut sauvé par l'alliance de la Bohême, et plus encore par le caprice de Béreck, qui se reporta vers les Perses pour combattre d'autres princes mongoL"-, restés fidèles à l'ancienne croyance des Tartares.

Houlagou, lorsqu'il fut envoyé parMangou-khan dans laMédie et la Syrie, proposa aux templiers et aux hospitaliers de se soumettre; ceux-ci refusèrent avec indignation. Nous avons déjà vu ce général entrer dans la Mésopotamie après avoir détruit les Assassins et renversé le calife, et occuper pour un moment la terre sainte ; la mort de Mangou-khan le contraignit de s'éloigner, en laissant a Koui-Bouga Jérusalem à conquérir.

Les chrétiens assuraient que Houlagou était très-bien disposé pour eux, et le caressaient dans cette persuasion, d'autant plus qu'il ne restait aucune barrière entre les Tartares et les chrétiens ; mais, lorsque Koui-Bouga eut pris et démantelé Sidon, ils virent qu'ils ne devaient leur accorder aucune confiance, et se mirent sur la défensive. L'Europe en fut attérée; saint Louis réunit à Paris un concile de prélats pour aviser aux moyens de conjurer le danger; il y fut décidé qu'on devait redoubler les prières, faire des processions, punir les blasphémateurs, renoncer à toute superfluité dans les repas, défendre les tournois pendant deux ans et tout autre jeu que le tir à la cible. Le pontife, qui cherchait des remèdes plus efficaces, excitait les princes à faire la guerre aux Tartares, non-seuleraeut à ceux de la Perse et de la Syrie, mais encore à ceux qui menaçaient la Hono;rie.

368 POTJZIÉME ÉPOQUE.

Sur ces entrefaites, le soudan d'Etrypte défit Koui-Bouga, et cette déroute des Tartares, la première dont l'Europe avait entendu parler, ranima le courage. En effet, la puissance de ces conquérants était sur son déclin ; tant de guerres les avaient épuisés d'hommes, et leur empire était divisé en plusieurs Etats . soumis aux éventualités de la guerre et de la politique.

Les khans du Kaptchak, qui se montrèrent toujours ennemis de ceux de la Perse, s'étendaient jusque dans la Crimée, et se laissaient prendre aux douceurs de la civilisation; ils fournissaient aux Génois les facilités nécessaires pour bâtir Gaffa, et introduisaient dans la Crimée et dans l'Ukraine la distillation, (|u'ils avaient apprise des Arabes. Ils conservaient sous leur domination la Russie, où la politique des princes consistait à se maintenir dans les bonnes grâces de la Horde d"Or. L'zbek, neveu de Nogai, de\int khan de Kaptchak avec l'aide d'hvan I"", prince de Moscou, auquel il s'allia par un mariage. Cette ville, bâtie en 1147 par George de Souzdal, eut ainsi la prédominance sur les autres; comme aucun prince n'y avait exercé l'autorité souveraine, les Mongols la fortifièrent sans défiance et la firent métropole, ce qui prépara l'indépendance nationale, accomplie ensuite par Iwan.

Les Mongols de Perse sollicitèrent aussi de temps à autre l'alliance des croisés et de l'Europe, qu'ils avaient naguère repoussée avec un orgueilleux dédain; mais ils venaient exciter les chrétiens contre les musulmans au moment où l'ardeur des croisades s'était attiédie chez les Occidentaux. Les Mongols sentaient que cette foule de princes musulmans, soumis par crainte et non par conviction, étaient des ennemis cachés qai, à la première OL'casion, deviendraient des ennemis redoutables. En outre, Damas, Alep, Ama, Émèse, obéissaient encore à des princes de la race de Saladin, et il suffisait a l'Egypte de reprendre quelque énergie pour leur tenir tète. Seuls les chrétiens, avec leurs propres forces et celles qu'ils pouvaient appeler, auraient été en état d'assurer la victoires aux Tartares.

Houlagou, ayant appris que le soudan d'Egypte avait vaincu Koui-Bouga à Ain-Djalou [Fontaine de Goliath), sollicita avec plus de chaleur l'alliance des chrétiens, fit des approvisionnements militaires, réunit ses vassaux , et excita les autres chrétiens de l'Orient a marcher contre le soudan. Mais la mort l'arrêta dans ses projets; ainsi s'évanouit l'espérance des fidèles, qui se flattaient nue les Tartares leur auraient abandonne la Palestine,

dont le climat était trop chaud peureux, avec les francliises accordées aux Arméniens et aux Géorgiens.

Abaka, son successeur, quoiqu'il adorAt les idoles, suivit sa politique à l'égard des chrétiens, et épousa Marie, fille naturelle de Michel Paléologue, venue pour donner sa main à Houlagou. Le Soudan d'Egypte attaqua l'Arménie, la plus puissante des principautés fondées par les croisés et vassale des Mongols. La division avait affailjli la puissance des conquérants, et la politique du Soudan sut tourner contre eux plusieurs princes gengiskhanides. Abaka écrivit au pape, en langue tartare, une lettre que personne ne put déchiffrer ; mais on apprit de celui qui l'avait apportée qu'il s'agissait de savoir quelle route suivraient les Occidentaux pour tomber sur les musulmans, contre lesquels il se proposait de les seconder, de concert avec son beau-père. Il est probable que Clément IV informa de ces bonnes dispositions saint Louis et Thibaut de Navarre. D'autres envoyés d'Abaka et de Michel Paléologue vinrent trouver Jacques d'Aragon, qui s'embarqua en effet; mais, jeté par la tempête sur le rivage d'Aigues-Mortes, il fut contraint de regagner ses Etats. Les autres croisés, au lieu de profiter de ces propositions d'Abaka, s'engagèrent dans l'expédition de Tunis, où ils ne pouvaient espérer aucune assistance des Mongols.

Pendant qu'Abaka faisait la guerre dans le Dchagataï , le roi d'Arménie se vit forcé de traiter avec le soudan d'Egypte pour sauver ses États. Son expédition terminée, Abaka marcha contre le Soudan, qui avait pénétré dans la Turquie, favorisé par les musulmans rebelles, le chassa et offrit à Léon, roi d'Arménie, en reconnaissance de ses services, la couronne de ce pays. Léon eut le bon esprit de la refuser; seulement il conseilla au khan de ne plus confier de gouvernement à aucun musulman, et de coopérer à la délivrance de la terre sainte.

A cet effet, il expédia seize envoyés qui arrivèrent au concile de Lyon, où Grégoire X les accueillit avec bienveillance, et leur répondit qu'avant le passage de l'armée chrétienne, il enverrait lui-même prévenir Abaka; mais les dissensions des princes chrétiens ne permirent pas de rien entreprendre pour la terre sainte. Deux ans après, le prince tartare envoya de nouveau, comme ambassadeurs, deux chrétiens de Géorgie, Jean et Jacques Vassali ; mais ils eurent beau se présenter dans les différentes cours, ils furent peu écoutés, et passèrent même pour des imposteurs.

IIIdT. IMV. ~ T. XI. 24

L'imposture, c'était d'affirmer la conversion de Koubilaï, qui, au contraire, avait fait adopter le lamanisme à ses Mongols; cependant, quoique façonné aux idées chinoises, il pouvait fort bien avoir reçu le baptême, comme une cérémonie à ajouter aux autres.

Quoiqu'il en soit, afin de s'assurer d'unfaitde cette importance, le pnpe délégua cinq frères mineurs : Girard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Sainte-Agathe, André de Florence et Matthieu d'Arezzo. Mais la barbarie des Mongols, l'indifférence des Chinois, la prévention des idolâtres, la rivalité des uestoriens qui s'étaient insinués parmi les Moniiols, traversèrent les progrès des missionnaires ; aussi, lorsque, dix ans plus tard, Jean de Montecorvino arriva dans ces contrées, il les trouva bien peu avancés dans leur mission.

Abaka, voyant que les secours d' Occident n'arrivaient pas, se décida, de concert avec le roi d'Arménie, à faire la guerre aux musulmans; mais Mangou-Témour, son frère, fit perdre par légèreté le fruit de plusieurs victoires. La force du soudan d'Egypte s'en accrut, et l'Arménie fut ravagée. Abaka qui voulait prendre sa revanche, mourut empoisonné par ceux-là peut-être à qui portait ombrage son attachement pour les chrétiens. Ce fut, diton, une cause de mort pour quelques princes mongols.

Les chrétiens , au contraire , furent persécutés par Ahmed , son frère, musulman zélé, qui renversa les églises, rompit tout traité avec les Francs et rechercha l'alliance du Soudan d'Egypte ; mais celui-ci se méfia de son ambassade. D'un autre côté, les vassaux chrétiens et les Mongols lamanistes associaient leur haine contre Ahmed , qui finit par être détrôné et tué.

Argoun, son successeur, fut confirmé par Koubilaï; il attaqua les musulmans, releva les églises abattues et déclara la guerre au Soudan d'Egypte ; alors les chrétiens d'Orient reparurent à sa cour, et l'excitèrent à délivrer la terre sainte. Il en écrivit à Ho-» norius IV , à qui d'autres ambassades furent adressées en 1286 ; le pontife les accueillit avec de grands honneurs , surtout d'après les assurances qui lui étaient données que les princes mongols avaient l'intention de se faire chrétiens ; mais, quant au but politique, il était presque impossible de l'atteindre. ISicolas IV expédia en Tartarie Jean de Montecorvino pour convertir ces princes; après avoir parcouru la Perse et l'Inde, ce religieux arriva , en prêchant , dans la capitale de l'empire mongol , y fonda deux églises, et baptisa, en six années, près de six mille

personnes. Sur sa demande, le pape Clément V lui envoya, comme suffragants , sept missionnaires franciscains; en outre, il le nommait archevêque de Cambalik et primat d'Orient. Trois d'entre eux seulement arrivèrent, et ces derniers, comme les autres qui les suivirent , dépeignaient l'état du christianisme beaucoup plus florissant qu'il ne l'était en effet; il arriva même plusieurs fois que des aventuriers se présentèrent au pape comme envoyés des empereurs de la Chine ou du prêtre Jean , pouitraiter de la conversion de ce pays (t).

Vers cette époque, le Génois Biscarel de Gisolfe, envoyé par Argoun pour offrir d'aider à la délivrance de la terre sainte, passa de la cour pontificale à celles d'Angleterre et de France. La lettre d'Argoun au roi de France, que l'on a conservée, est le plus ancien monument de la langue mongole en Orient comme en Occident; les lettres chinoises empreintes sur le sceau sont aussi les premières qui ont été vues en Europe. Les exhortations ne produisirent pas plus d'effet que la nouvelle ambassade envoyée par Argoun en 1287, parce que les Français n'avaient plus d'intérêt à conserver des relations avec les Tartares. Le pape avait beau représenter l'immense avantage qu'en tirerait la chrétienté , il était peu écouté au milieu du choc des intérêts particuliers; il s'attacha donc plutôt à convertir les Mongols qu'à recouvrer la Palestine, Si ce projet eût réussi , on n'aurait pu attendre des croisades aucun résultat plus signalé que de voir la civilisation se répandre rapidement en Orient, et pénétrer dans les steppes tartares comme dans les plaines chinoises. Les avantages d'une semblable union n'échappaient pas même aux princes mongols; mais le peuple y était indifférent ou hostile.

Cette indifférence causa la décadence subite des Mongols. Taudis que les Turcs , introduits dans l'Orient comme esclaves , airiverent , par la ferveur avec laquelle ils embrassèrent l'islamisme , à occuper tous les trônes musulmans , les Mongols , faute de savoir s'attacher ni les sectateurs de Mahomet, ni ceux du Christ , restèrent seuls et énervés. Les Il-Khaniens ne tardèrent pas a perdre leur puissance en Perse , où , soixante ans plus tard , il ne restait pas même une tribu de leur race.

(1) Ce genre d'imposture ne cessa pas même de sitôt; car, lorsque Cliarles- Qiiint se fit couronner à Bologne, il arriva une lettre du prôtie Jean, qui se trouve insérée parmi celles de princes à princes dans le recueil.de Jérôme Ruscelli.

Des deux nouveaux rois de Perse, Kandjatou et Baïdou, le premier favorisa les musulmans et persécuta les chrétiens ; l'autre suivit le système contraire, et fut renversé. Cassan, qui remplaça Baïdou sur le trône, se montra hostile aux chrétiens jusqu'au moment où il épousa la fille du roi d'Arménie; uni à son beaupere, il assaillit le Soudan d'Egypte ISaser-Mohammed , prit Damas et ravagea la Syrie. Les chrétiens en éprouvèrent une grande satisfaction , et vinrent de Chypre pour lui prêter secours. De son côté , Cassan envoya des ambassadeurs en Occident pour solliciter une croisade; mais, sur ces entrefaites, une grande victoire des musulmans refoula les Mongols au delà de l'Euphrate, et Cassan tarda peu à mourir.

Aldjatou, son successeur, qui avait été baptisé, embrassa l'islamisme; mais, à peine monté sur le trône, il songea à renouer les négociations avec les chrétiens. Le prince mongol offrait deux cent mille chevaux, deux cent mille charges de grain et cent mille cavaliers qu'il s'engageait à conduire en personne (1); mais Clément V ne put parvenir à ranimer l'enthousiasme des croisades. Aldjatou entreprit cependant la guerre contre les musulmans, et adressa au roi de France une lettre conservée aux archives, avec une version italienne contemporaine au revers (2) ; mais d'autres inimitiés et la mort

(1) On peut voir combien c'est à tort que Voltaire tourne en ridicule les prétendues offres de service faites à saint Louis par un roi mongol.

(2) » La parole d'Akijatou , Soudan, au roi de France :

u Aux temps passés, vous, seigneurs francs, au temps de nos aïeux (t de mon bon père, de mon bon fr<re, nous avions entre nous amitié et bienveillance; si l'on était à distance, la bonne volonic était près , et toutes nos nouvelles, celles de notre santé, ainsi que nos présents, nemanquaient jamais en France. Or le Seigneur Dieu m'a donné telle force que je me suis assis sur ce grand trône , et, selon qu'il a été par le temps passé de mon aïeul el de mon père, aussi de mon IVère, nous axons maintenu leuis commandements tels qu'ils étaient ; et, selon les conventions qu'ils avaient délibérées et promises avec les seigneurs et barons, leurs paroles, nous les avons coiDme serment. Notre pensée est d'accroître l'amitié bien plus encore qu'elle n'a été. Ainsi, dorénavant, que nos messages ne manquent pas de vous à nous et de nous à vous. Par suite de paroles proférées par des personnes mauvaises, nous, sang de Gengisklianide, avons eu depuis quatorze ans inimitié et guerre entre nous. Dieu nous a partagés ainsi : Damur, empereur des Tartares ; Tchapar, empereur, et Joclietai, empereur, et Doa , empereur, se sont tous accordés ot ont fait la paix enseud)le, depuis le point où le soleil se lève jiisqu'a vos conlins. Psoiis avons lié nos clievaux pour les messages qui vont et viennent. Or toute pel sonne quelconque qui penserait mal de nous, nous tomberions dessus tous ensemble; m.iis l'amitié que nos bons ancêtres avaient avec vous, comment

VOYAGES DODERIC DE PARDENONE.

de ce prince firent évanouir toute pensée d'alliance entre les Mongols et les Occidentaux. Les diverses églises qui, dans ces derniers temps , s'étaient établies parmi les ïartares , furent dispersées, et les Francs renoncèrent à l'idée que l'alliance mongole était l'uniquemoyen de recouvrer la Palestine.

De toutes ces démarches, quoique inutiles dans leur but, il sortit un résultat, le rapprochement des deux civilisations orientale et occidentale. Après avoir grandi isolément , elles se mêlèrent au moyen des voyages, des expéditions, des ambassades et des missions. Sempad Orbélian, Aytou, roi d'Arménie, les deux princes géorgiens du nom de David, f\irent conduits par la politique à l'extrémité de l'Asie. laroslav , grand-duc de Souzdal , mourut à Karakorum; plusieurs moines français, flamands, italiens, furent chargés de missions diplomatiques auprès du grand khan ; lui-même envoya des ambassadeurs à Rome , à Barcelone, à Valence, à Londres, à Lyon, à Paris, à Northampton. Un franciscain, natif de Naples , fut archevêque à Péking.eteut pour successeur un professeur de théologie de la Faculté de Paris. Ces voyageurs furent accompagnés par grand nombre de gens, les uns comme esclaves et serviteurs , les autres entraînés par le désir de faire fortune, par curiosité ou zèle religieux. Un Anglais, banni de son pays , prit du service parmi les Mongols. Un cordelier flamand trouva au fond de la Tartarie une femme de Metz, nommée Pâquette , qui avait été enlevée en Hongrie, un orfèvre de Paris , un jeune homme de Rouen , des Russes , des Hongrois, des Flamands. Le chanteur Robert parcourut l'Asie orientale, et mourut dans la cathédrale de Chartres. Un T.artare fournissait des casques à l'armée de Philippe le Bel. Jean de Carpi trouva auprès dekayouk un gentilhomme russe qui remplissait les fonctions d'interprète ; plusieurs marchands de Breslau , de Pologne

pourrions-nous la délaisser et l'oublier? Et pour ce je vous envoie Thomas, mon liitduque , avec cette dopoché, et Mamalac, qui vous diront de bouche le surplus de nos paroles.

« Il nous a été fait savoir que vous, seigneurs francs, vous êtes tous accordés ensemble, et avez fiiit paix. De laquelle chose nous avons eu grande allégresse, car il n'est au inonde si bonne chose comme la |)aix. Désormais entre vous et nous, nous serons ensemble une même chose avec la force de Dieu ; qui ne fera nos cnmmiuidemi'nts , nous donnerons sur eux, et il en sera ce qu'il plaira à Dieu.

'< Écrit à Aloudjan, île l'incarnation de Notrc-Seigneur Jésus-Christ année MCCCVl, cinquième jour d'avril, en Mogan. »

et d'Autriche l'accompagnèrent dans son voyage de Tartarie; d'autres, Génois, Pisans et Vénitiens , revinrent aveclui parla Russie. Il est inutile de rappeler Marco Polo et ses parents.

Le même voyage fut entrepris dans le siècle suivant par le médecin anglais Jean de Mandeville, par Pigolotti , Guillaume de Bouldeselle et par d'autres encore, au nombre desquels se trouvait le bienheureux Orderic de Pordenone (1). Combien n'en est-il pas dont la mémoire aura péri? Tous ces voyageurs introduisaient au loin les connaissances et les arts de leur patrie , et rapportaient chez eux des notions nouvelles, au grand avantage de l'industrie et de l'activité commerciale; la connaissance des usages étrangers ouvrait des horizons plus vastes a l'esprit étroit de l'Européen.

L'invasion des Mongols eut elle-même des conséquences salutaires : elle détruisit le califat, anéantit la puissance des Assassins, extermina les Bulgares, les Cumans et autres barbares septentrionaux; elle énerva la population de la haute Asie, ce qui permit aux Russes de se redresser contre leurs oppresseurs; une religion régulière et pacifique fut établie dans le Thibet et la Tartarie, avec la hiérarchie lamanique, à l'imitation de l'Église catholique. Dans ce mélange des peuples, les chiffres indiens furent introduits dans la Chine , et l'on connut les méthodes astronomiques des musulmans ; l'Évangile et les Psaumes furent traduits en langue mongole. Il est vrai , cependant , que les Orientaux eurent toujours le tort de ne pas vouloir profiter des leçons de l'Europe , qu'ils méprisaient.

Quant à l'Occident , il est certain que les inventions capitales du moyen âge étaient depuis longtemps connues chez les Asiatiques : la poudre à canon chez les Indiens et les Chinois; chez ces derniers, l'imprimerie et le papier-monnaie, que les Mongols adoptèrent ; les cartes à jouer furent imaginées par les Chinois en 1120.11 est probable que les Mongols, en facilitant les communications , contribuèrent à répandre ces nouveautés en Europe; cette opinion se confirme lorsqu'on voit les cartes de tarots , les premières de toutes , offrir une très-grande analogie dans la forme, les dessins efle nombre avec les cartes chinoises. Le papier-monnaie fut imprime au moyen de planches de bois stéréotypes, absolument comme en Chine (2). Le .suaa-

(1) Voir ses voyages à la note T, à la fin du volume.

(2) Le Vénitien .losai>liat Barbaro apprit d'un Tarlare, qu'il rencontra à .Azov.

pan^ appareil arithmétique des Chinois, fut certainement apporté en Europe par l'armée de Batou ; aujourd'hui même il est trèsrépandu dans la Pologne et la Russie, où le peuple , qui ne sait pas lire, ne se sert pas d'autre chose pour les comptes de détail. Sans nous arrêter à discuter le plus ou moins de certitude de toutes ces inventions, nous pouvons dire que toutes étaient connues dans l'Asie orientale, et toutes ignorées dans l'Occident; or, après un siècle de communications avec cette contrée, elles furent révélées à l'Europe, non par le génie des penseurs, mais par l'œuvre de gens médiocres et tout à fait obscurs.

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