CHAPITRE XVII
La Palestine avait été en proie à de nouvelles calamités. A l'époque de la conquête du Kharizm par les Mongols, les farouches habitants de cette contrée , échappés à leurs flèches, se rejetèrent sur l'Asie et la Syrie, sous la conduite de Barba-khan , et s'y livrèrent aux atrocités dont ils avaient vu désoler leur patrie. Couverts d'habillements et d'armes aux formes bizarres, ramassés parfois sur la route , ils chassaient devant eux des milliers d'esclaves et traînaient à leur suite de longues files de chariots chargés de butin ; ils ne faisaient point quartier à leurs ennemis, chrétiens ou musulmans, et succombaient sans se plaindre. Vaincre ou mourir, tel était le cri de guerre de leurs chefs.
Les princes syriens s'allièrent contre ce fléau , et repoussèrent ces hordes au delà de l'Euphrate ; mais le soudan du Caire , pour se venger de celui de Damas , les rappela , en leur promettant la Palestine , si elles l'aidaient à la soumettre. Aussitôt une bande de vingt mille hommes à cheval tombe sur le pays , et une fouie de malheureux, échappés à grand'peine de leurs foyers ravagés , viennent annoncer à Jérusalem l'ouragan qui s'approchait. La défense étant impossible depuis que les fortifications avaient été abattues , tous les habitants résolurent de fuir, escortés par les templiers et les hospitaliers, et de ne laisser dans la ville que les infirmes. Les Kharizmiens , qui ne tardent pas à arriver, massa-
en 1'k)0 et qui avait été ambassadeur à la Cliine, que ce papier était inipriiué chaque année avec une nouvelle planche.
crent les quelques infortunés qu'ils y trouvent; mais , comme le carnage leur avait paru trop limité , ils s'avisent d'arborer la croix 17 septembre, au haut dcs tours et de sonner les cloches. Les fugitifs, croyant la sainte cité sauvée par un miracle , reviennent en foule, et sont égorgés avec des raffinements de cruauté tels que jamais Jérusalem n'en avait vu de semblables. Le tombeau du Christ et ceux des rois furent réduits en décombres. Dans la Syrie entière, tous les hommes en état de combattre prirent les armes, et les fidèles s'unirent aux infidèles pour conjurer le danger commun. Dans la bataille livrée aux Kharizmiens près de Gaza, évêques, chevaliers, comtes, émirs, déployèrent la valeur la plus obstinée, mais ils succombèrent; trois cent douze templiers, trois cent vingtcinq hospitaliers et seize mille autres combattants furent tués; un nombre infini resta prisonnier. Des trois ordres militaires , il ne répondit à l'appel que trente et un templiers , vingt-six hospitaliers et trois chevaliers teutoniques.
Cette victoire, qui étala pour trophées les têtes sanglantes des guerriers tués et de longues files de prisonniers, fut célébrée en Egypte par des fêtes publiques. La Palestine entière , à l'exception de .Taffa, tomba au pouvoir des Kharizmiens. Gauthier de Brienne , comte de cette ville , ayant été conduit sous ses murailles dans l'espoir qu'il déterminerait les habitants à se rendre, les exhorta, au contraire, à tenir vigoureusement : Votre devoir, leur dit-il, est de défendre une ville chrétienne; le mien est de mourir pour voiis, pour le Christ; et il mourut.
Après avoir pris Damas, les Kharizmiens demandèrent au Soudan du Caire la possession de la Palestine ; sur sou refus , ils offrirent leurs secours à celui qu'ils avaient renversé, et remirent le siège devant Damas. L'Égyptien accourut, et, avec l'aide des autres émirs de Syrie, il les défit si complètement qu'à partir de cette époque il n'est plus question d'eux dans l'histoire.
La condition des chrétiens, épuisés de forces et menacés à la fois par les IMongols et les Ottomans, n'en devint pas meilleure. Au mémorable concile de Lyon , on vit paraître l'évèque de Béryte et Baudouin II , empereur de Constautinople, objet tout ensemble d'attention et de sympathie, ihadée de Suessa, pour détourner l'excommunication de la tète de Frédéric II, promettait que ce monarque arrêterait les incursions des Tartares, qu'il relèverait la domination latine en Grèce, et irait en personne délivrer la Palestine. Mais Innocent IV, qui ne savait que trop combien les promesses de Frédéric étaient trompeuses ,
resta sourd aux paroles de Thadée; la douleur qu'il ressentit de sa duplicité lui fut plus pénible peut-être que l'invasion des Kharizmiens et le schisme d'Orient. Une nouvelle croisade fut néanmoins résolue : ceux qui prendraient la croix devaient être exempts d'impôts et de tailles pendant trois ans. Les chevaliers furent invités à modérer leur luxe, et les clercs à multiplier les œuvres de charité; les tournois furent prohibés; on ordonna de célébrer l'octave de la Nativité, et le clergé fut imposé au vingtième de ses revenus, le pape et les cardinaux au dixième.
Mais , lorsque la chrétienté était déchirée entre l'empereur et le pontife, et que son chef temporel se trouvait excommunié, pouvait-on espérer que les forces de l'Europe se réuniraient en faveur de la Palestine? Vers cette époque, saint Louis était tombé gravement malade; on l'avait même cru mort, lorsqu'il rouvre tout à coup les yeux et se lève au milieu des chants funèbres : La lumière de l'Orient, s'écria- t-il, se répand sur moi du haut des deux ; la grâce du Seigneur me rappelle du tombeau. Seigneur, mon Dieu, soyez béni! Il demande un ruban rouge, en fait une croix , la couvre de baisers , l'attache à son épaule, et fait vœu d'aller en terre sainte. La reine Blanche, sa mère, et les princes de sa famille tentèrent en vain de l'en dissuader; il n'avait à la pensée et sur les lèvres que le tombeau du Christ livré aux profanations. Dans un parlement des grands et des prélats du royaume , saint Louis et le légat proclamèrent la croisade (l), et les comtes d'Artois , de Poitou, d'Anjou, frères du roi, prirent la croix; les principaux prélats se joignirent à eux, sans compter une foule de seigneurs, entre autres Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne , qui nous a laissé le récit de cette expédition.
La reine Marguerite, la comtesse d'Anjou et la duchesse de Poitiers voulurent prendre part aux fatigues de l'entreprise; la reine Blanche, qui n'avait pu dissuader son fils d'abandonner la France dans des temps si critiques, prit la régence du royaume. Louis Joignit ses prières k celles du patriarche d'Arménie et
(I) Matlliieu Paris, écrivain contemporain, dont la naïveté est souvent malicieuse, raconte que le roi de France était dans l'usage, la nuit de Noël , de faire don aux seigneurs de sa cour de certaines casaques qu'ils revotaient inmiédialeuient. Il i^n lit proparer celte année-là un plus grand nombre et de plus beilc'^ , qui furent distribuées dans une pièce obscure, où entraient les seigneurs à mesure qu'ils sortaient de la messe; puis, quand le jour parut, il se trouva que toutes itorlaient des croix brodées en or.
d'autres chrétiens d'outre-mer, pour obtenir du pape qu'il rendit sa bénédiction à Frédéric, afin que l'empereur pût prendre la croix; mais ce fut en vain. De son côté, l'empereur informa, par dépit, les musulmans des préparatifs qui se faisaient contre eux en Occident , et lui-même déclara la guerre au pontife.
Après avoir reçu l'oritlamme à Saint-Denis avec la cape et le bourdon de pèlerin , Louis ne déposa plus cet humble vêtement. Il renonça aux fourrures et aux étoffes de prix; ses armes et les harnais de ses chevaux ne brillèrent que de l'éclat de l'acier, et l'argent qu'il dépensait en objets de luxe fut converti en aumônes.
Il mit a la voile du port d'Aigues-Mortes avec quarante mille hommes et deux mille huit cents chevaliers , ayant pour amiraux deux Génois, Hugues Lercari et Jacques de Levanto; il passa l'hiver dans l'ile de Chypre, auprès de Henri de Lusignau, où il fut rejoint par une foule d'Anglais , de Frisons, de Hollandais et de Norvégiens. Ce séjour prolongé dans l'ile consacrée jadis à la déesse des amours devint funeste à l'armée ; les plaisirs et le vin énervèrent les guerriers et relâchèrent la discipline ; la peste exerça ses ravages dans leurs rangs ; beaucoup d'entre eux regagnèrent leurs foyers; d'autres se virent réduits a la misère, et les souffrances auraient été plus grandes encore sans l'arrivée d'un convoi de grains expédié par Frédéric II.
Il parut opportun de commencer l'entreprise par la conquête de l'Egypte , qui, une fois soumise, devait rendreplus facile l'occupation delà Palestine; car, pour être maitre de celle-ci, il faut s'emparer de celle-là. Comme il avait l'intention de la coloniser, Louis avait apporté des instruments aratoires et des graines de toutes sortes. A la différence d'un conquérant de nos jours, qui, sur les mêmes plages , déclarait que toutes les religions étaient bonnes , Louis commença par adresser au soudan cette déclaration : Entendez bien que je vous 2)oiirsuivral en ennemi jusqu'à ce que je puisse vous appeler chrétien et frère. Malek-Saleh INegmeddin la reçut sur son lit de mort, et en versa des larmes , tout en repondant par ce verset du Coran : Celui qui combat injustement périra .
Dix-huit cents bâtiments portèrent les chrétiens de Limissus ,sj9. à Damiette; la \aillante tribu des Béni-Kénone l'ut repoussée, et laissa la \ille ou roi de France, qui, le premier, s'était jeté à la mer en criant : Monfjoie, Saint-Denis ! et en portant l'effroi dans les rangs ennemis. La tête et les pieds nus, ainsi que les
15 mai.
seigneurs et ëvèques, il entra processionnel lement dans la place au milieu des Kyn'e eleison et des versets du Te Deum.
Ce fut avec un sentiment de surprise profonde que les Septentrionaux contemplèrent ces sables de la côte bordés en festons par la fraîche verdure du lin, des tamarins , des bananiers et des orangers; les cimes ondoyantes des platanes, des sycomores et des grenadiers qui s'élevaient au-dessus des cannes à sucre et du papyrus; les larges feuilles du lotos et du nénuphar qui flottaient sur l'eau des rivières , où se débattaient l'ibis et le crocodile. Ils se rappelèrent avec une pieuse vénération les mystères de cette contrée d'Egypte , avec ses pyramides élevées peut-être par les flls de Jacob , son Nil, où Moïse avait été sauvé , ses berceaux d'acacia , qui peut-être avaient abrité Jésus fugitif.
Les chrétiens attendirent six moii à Daraiette les croisés restés en arrière, et les nouveaux renforts de la noblesse française ; mais , durant cette inaction , on vit se reproduire les désordres accoutumés , les rixes pour le partage du butin , les excès , les débauches de toute espèce , les rivalités haineuses et le relâchement de la discipline. D'autre part, les coureurs bédouins ne cessaient de harceler le camp, cherchant à gagner le besant d'or que le Soudan du Caire avait promis par tête de chrétien , et dissipant l'effroi des musulmans par de petits avantages dans des escarmouches d'avant-postes.
Il s'agissait desavoir si l'on attaquerait d'abord Alexandrie ou le Caire; le comte d'Artois fut d'avis que , pour tuer le serpent, il fallait lui écraser la tète. Soixante mille chrétiens s'avancèrent donc sur l'immense capitale, appuyés par la flotte qui remontait le Nil , chargée des approvisionnements.
Malek-Saleh renouvela ses propositions de paix , offrant même de restituer le royaume de Jérusalem avec tous les prisonniers et de céder Damlette ; mais il ne fut pas écouté, et mourut. Moadham-Tourau-chah, son fils, se trouvant alors eu Asie, Fakhr-Eddyn (Facardin), général de l'armée égyptienne, prit en mains le gouvernement. A l'approche de l'ennemi, il répandit et fit lire dans la grande mosquée une proclamation en ces termes : Grands et petits , accourez : la cause de Dieu a besoin de vos armes et de vos richesses. Les Francs, à qui mal advienne, sont arrivés dans notre pays avec des épées et des étendards ; ils veulent occuper nos cUés. Quel musulman refusera de marcher contre eux pour venger la gloire de l'islamisme ?
Le fanatisme ravivé par cet appel aux armes, le feu grégeois (l) et les débordements du Nil causèrent de grands ravages dans l'armée chrétienne. Le comte d'Artois, toujours intrépide dans les conseils comme dans l'action, attaqua les Turcs à Mansourah ^a Massoure),et fut tué en combattant; mais Fakhr-Eddyn eut le même sort, et saint Louis vengea son frère par deux victoires signalées.
Gloire sans profit ; son armée était consumée par la famine et le feu grégeois. Rien d'édifiant comme la pieuse confiance du roi et de ses chevaliers dans l'assistance de Dieu. Joinville, que menaçait le feu grégeois , se jette à genoux et prie ; et croyez-moi que ces oraisons et prières nous vinrent à grand métier. A l'occasion d'une insigne victoire, Louis écrit : Le premier vendredi de carême, le camp fut investi par toutes les forces sarrasines; mais, Dieu s' étant déclaré pour la France, les infidèles furent repoussés à leur très- grand dam.
Cependant , malgré les prières que le saint roi adressait à Dieu , malgré les pleurs qu'il versait a la nouvelle de désastres sans cesse renaissants, et bien qu'il cherchât à remédier au mal partout où
(l) Vng soir advint que les Turcs ammencrent un engin qu'ilz appelloient la Perrière , img terrible engin à mal faire; e le mis drent vis à visdezc/iaz chateilz que messire Gaultier de Cui et et moy guettions de nuyt. Par lequel engin Hz nous getlnient le feu gregois à planté, qui estait la plus orrible chose que unque jamès je veisse Quant le bon chevalier messire Gaultier mon compagnon vit ce feu, il s'écrie et nous dit : « Seigyicurs , iious sommes perduz à Jamais , sans nul remède. Car, s'ils <i bruslent nos chaz chaleilz, nous sommes ars et brûlez; et si nous lais- <i sons nos gardes, nous soynmes ahontez. Pourquoy je conclu que nul « n''est qui de ce péril nous peust défendre , si ce n'est Dieu, nostre be- « noist créateur. Si vous conseille a tous que toutes et quantes foiz qu'ilz « nous jetteront le feu gregois, que chascunde 7îous sejettesur les coudes « et à genoulz; et crions mercy à IS'ostre-Seigneur, en qui est toute « puissance... » La maniere du feu gregois estoit telle, qu'il venait bien devant aussi gros que ung tonneau, et de longueur la queue en durait bien comme d'une dcmye canne de quatre pans. Il faisait tel bruit à venir, qu'il semblait que ce fast foutdre qui cheust du ciel, et me semblait d'un grand dragon voilant par l'air ; etjeltoitsi grani clarté, qu^il faisait azissi dar dedans nostre osi comme le jour, tant y avoit grant flamme de feu. — Et ailleurs : Toust les fois que nostre saint roy ooitque ils nous jetaient le feu gregois, il se vestoil en son lit, et tendait ses inains vers Nostre-Seigneur, et disait en pleurant : « Biau sire Diex, gardez- Il moi ma gent! » Joinvili.e.
prisonnier.
il en était besoin, età soutenir le courage des autres, il ne vit d'autre moyen de salut que de regagner Damiette avec les débris de son armée.
Le scorbut, qui se développa au milieu de tant de cadavres, de vivres gâtés et d'eau corrompue, atteignit également les faibles et les forts, Louis soignait en personne les malades, les consolait et s'exposait lui-même à la contagion, àtei point qu'il en fut attaqué à son tour. Les Mamelouks n'avaient donc plus besoin de courir les risques d'une bataille ; il leur suffisait d'attendre que le mal dévorât le camp chrétien, auquel ils avaient coupé les vivres. Les Francs furent réduits à implorer une capitulation; mais le soudan ne voulut accepter d'autres otages que le roi lui-même. Les barons n'y voulurent pas consentir, au risque de perdre la vie, et l'on résolut de tenter la retraite. Bien qu'épuisé par un relâchement de corps, Louis ne voulut pas abandonner l'armée, et marcha avec l'arrière-garde. Les Sarrasins fondent sur les croisés, les mettent en déroute, pillent les bagages, brûlent la flotte, exterminent tous ceux qu'ils peuvent atteindre, et font prisonnier Louis lui-même. Il fut conduit à Mansourah , n'ayant saint i.ouis que son bréviaire, qu'il récitait avec calme et résignation, comme s'il eût été dans sa chapelle. Affaibli au point de ne pouvoir se tenir debout, manquant des choses les plus nécessaires, réduit à se couvrir d'une misérable casaque qu'un pauvre Arabe lui avait cédée, avec un seul valet pour le servir, il ne laissa pas échapper un signe d'impatience.
La triste nouvelle arriva bientôt à Damiette, où Marguerite était sur le point d'accoucher ; elle avait une telle frayeur qu'on dut faire coucher un homme dans sa chambre ; l'on choisit, à cet effet, un chevalier octogénaire qui lui tenait la main pendant son sommeil, et pouvait l'assurer, lorsqu'elle ouvrait les yeux, que sa chambre n'était pas remplie de Sarrasins. Une nuit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : Sire chevalier , jurez de ine faire la grâce que je requiers de vous; et quand il s'y fut engagé : Par la foi que vous m avez donnée , si les Sarrasins s'emparent de cette ville , je vous ordonne de me coiiper la tête avant qu'elle soit prise. — Ainsi fer ai- je, répondit le vieillard; /y ayow^ewse, le cas arrivant.
Elle accoucha bientôt d'un fils , à qui ces circonstances douloureuses firent donner le nom de Jean Tristan. Ce jour même, on vint lui annoncer que les Génois, les Pisans et autres gens de mer se disposaient à partir ; elle les fit venir auprès de son lit, et
leur dit : - Pour l'amour de Dieu, raessires, n'abandonnez pas la ■ville; car sa perte entraîneroit celle du roi et de toute l'armée. Ayez pitié de mes larmes et de ce pauvreenfant; » mais elle avait affaire à des gens de négoce, que des prières auraient peu touchés si elle n'eût fait acheter tout ce qui restait de vivres dans la ville, afin de les leur donner comme ils le demandaient.
C'est un beau spectacle^ dans un si grand désordre , que le courage si différent de ces deux époux couronnés : le femme , avec les faiblesses et les vertus de son sexe, soutenue par l'amour qu'elle porte à son mari et à son enfant ; le roi plus affligé du malheur des autres que du sien propre, résigné , intrépide, au point d'exciter l'admiration de ses ennemis. Le Soudan lui envoya cinquante habits magnifiques, pour lui et les seigneurs qui l'accompagnaient; il les refusa en disant que, souverain d'un royaume plus grand que l'Egypte, il ne revêtirait jamais la livrée (l) d'un prince étranger. Il n'accepta pas non plus un banquet , parce qu'il ne voulait pas se donner en spectacle à toute l'armée. On lui offrit de racheter sa liberté par la cession de Damiette et de tout ce que possédaient les Francs en Palestine ; il repoussa la proposition. Alors le Soudan menaça de l'envoyer au calife de Bagdad, ou de le traîner en triomphe à sa suite par tout le Levant, et de le livrer au supplice le plus atroce ; il répondait : Je suis piisonnier du soudan; il peut faire de moi ce qu'il lui plait; et il récitait l'office du jour.
Plus de dix mille croisés avaient été faits prisonniers, et chaque jour on en tirait du bagne deux ou trois cents pour les engager à renier le Christ : a ceux qui cédaient, la liberté ; à ceux qui résistaient, la mort. Las de frapper, les bourreaux les traînèrent au Caire avec mille souffrances ; beaucoup d'entre eux périrentde misère, et d'autres furent dispersés comme esclaves, sans espoir de revoir jamais leur patrie. Ni menaces ni supplices neparvinrent à ébranler les barons français , tous dociles au moindre signe de leur roi infortuné, plus qu'ils ne l'avaient jamais été au temps de sa grandeur, i-^nlin Malek-el-Moadham rabattit de ses prétentions ; il demanda la restitution de Damiette et un million de besants d'or (35 millions). Louis, informé que la place ne pouvait tenir longtemps, répondit à cette ouverture : Un roi de France ne se rachète pas à prix d'argent ; pour ma liberté je
(l)On appelait livrées les habits qui étaient donnés en présent , Zi i)r<f5 , par le roi dans certaines solennités.
donnerai Damiette, el poîrr mon année le million de besants. ■ Ce qui fit dire au soudan : Roi franc ci libéral, sur ma foi, est le Français qui, sans s'arrHer à marchander , a donné ce qui lui était demandé. Eh bien, je lui fais remise de deux cent mille besants.
Le jeune soudan se voyait salué par tout l'islamisme comme un glorieux vainqueur, et pourtant il était sur le bord de l'abîme. II avait mécontenté plusieurs ministres de son père, et principalement les Mamelouks, ou esclaves achetés , dont se composait tes depuis Saladin la garde du soudan, et qui jouissaient de grands privilèges ; ils se plaignirent de ce qu'il avait conclu la paix sans l'avis de ceux qui soutenaient le poids de la guerre, et ces plaintes, jointes au bruit répandu par eux que le soudan méditait de faire périr les principaux émirs, provoquèrent la révolte. Moadhara ^^^
fut égorgé trois jours avant celui où les chrétiens devaient voir tomber leurs chaînes; avec lui finit la dynastie des Ayoubites. Une tourbe d'esclaves s'empara du gouvernement, et son despotisme pesa sur la terre des Pharaons, jusqu'au moment où une autre armée française produisit une nouvelle révolution qui extermina les Mamelouks (i).
Peu s'en fallut que les révoltés ne massacrassent les princes français ; mais, leur première fureur calmée , ils éprouvèrent en présence de Louis un sentiment de respect et le besoin de justifier l'assassinat qu'ils venaient de commettre; ils lui proposèrent même de le faire roi d'Egypte. Sur son refus, ils confièrent le pouvoir à la sultane Chager-Lddour, qui déjà l'avait exercé; pour se venger de son fils, qui l'en avait exclue, elle avait été l'instigatrice principale de sa ruine. Le Turcoman Ezzeddin- Aybek, venu en Egypte comme esclave, lui fut donné pour atabek. Les monnaies portèrent alors pour empreinte le nom d'une femme, et même d'une esclave, nouveauté qui déplut au calife, et d'où naquirent des troubles pendant lesquels le sort des chrétiens resta dans une terrible incertitude. Enfin l'accord fut ratifié ; les émirs devaient jurer de l'observer, sous peine de rester infâmes comme celui qui fait le voyage de la Mecque la tète découverte, ou reprend sa femme après l'avoir répudiée. Louis devait, comme celui qui renie Dieu, cracher sur la croix et la fouler
(1) Hist. des sïdtans mamelouks de V Egypte, écrite en arabe par T\h.iy- Eddin-Ahmed-Makrizi , traduite en français, et accompagnée de notes pMlofogiques, historiques, géographiques, par M. Quatukmkri;.
aux pieds; il rejeta cette formule comme blasphématoire et indigne d'un roi ; mais son refus faillit entraîner la perte de l'armée. Les émirs finirent par se contenter de sa parole, en disant : C'est le chrétien le plus fier qui jamais ait été vu dans le Levant.
Après la reddition de Damiette, les musulmans, contrairement au traité, massacrèrent les malades restés dans la place; ils se proposaient d'exterminer aussi les prisonniers, persuadés que c'était le moyen d'assurer le pays contre d'autres attaques ; mais la cupidité calma la soif du sang, et ils songèrent que les morts ne payent pas rançon. L'islamisme triompha de cette victoire, et cette chanson arabe était répétée dans tout l'Orient :
a Quand tu verras le roi français, dis-lui ces paroles d'amour « sincère :
« Tu vins en Egypte, tu ambitionnas ses richesses , tu crus « dissiper ses forces en fumée.
« Regarde à présent ton armée ; vois comme ta légèreté l'a « précipitée au tombeau !
«f Cinquante mille combattants, et pas un qui ne soit tué ou « prisonnier, ou couvert de blessures.
« S'il lui venait dans l'esprit de venger sa défaite, si un motif « quelconque le ramenait dans ces lieux ,
0 Dis-lui que la maison du fils de Lokman est préparée pour « sa tombe, et qu'il y trouvera aussi ses chaînes, avec l'eunu- « que Sabyh, lequel tiendra lieu des anges Monhir et JNakir, qui « demandent aux morts : Quel est ton Seigneur ? quel est ton « prophète? »
La terreur était aussi grande en Occident que la joie parmi les infidèles. La France versait des larmes ; le pape écrivait des lettres de condoléance à Blanche et à Louis ; tous les rois protestaient de leur volonté de se croiser ; Frédéric 11 rejetait tout le mal sur le pape, et préparait des navires en Sicile. Quelques pirates italiens profitèrent seuls de ce désastre pour dépouiller les croises qui regagnaient leurs foyers, et Florence s'en réjouit à cause de l'inimitié qu'elle portait aux Français.
Dans ces circonstances douloureuses, certaines gens se mirent à répéter que le Christ était irrité contre les seigneurs, et qu'il ne voulait plus de leurs oeuvres, mais de celles du peuple. Un Hongrois, nommé Jacques, aux cheveux blancs, au corps décharné, s'en allait prêchant la délivrance du roi e~t celle de .Jérusalem; une foule de pâtres et de laboureurs le suivaient sous la bannière
SEPTlÈiME CROISADÏ. 385
qu'il avait arborée, et sur laquelle on voyait l'agneau de Dieu Jls l'appelaient \e mail re de Hongrie; la sainte Vierge lui avait remis, disait-il, une lettre pour les bergers de la terre sainte, et, pour ce motif, il tenait toujours sa main fermée ; on racontait que ses sectateurs, dits pastoureaux, multipliaient les pains, soutenus qu'ils étaient par la charité. S'étant réunis en Flandre et en Picardie, ils vinrent à Amiens, à Paris, recrutés de la plus vile populace et se livrant à des excès que l'on n'osait réprimer à cause de l'intention. L'impunité les exalta ; ils se mirent à déclamer contre le cierge, le pape, s'érigèrent en prêtres, en prédicateurs, et firent entendre à la multitude les discours qui sonnei)t le mieux à ses oreilles. Sortis de Paris au nombre de plus de dix mille, en répétant bien haut qu'ils partaient pour le Levant, * ils dévastèrent tout sur leur passage; mais, poussé à bout, le peuple de Bourges prit les armes, les mit eu déroute et sévit contre eux avec fureur ; d'autres furent taillés en pièces à Bordeaux et en Ai)gleterre.
Les Mamelouks d'Egypte, réconciliés avec le Soudan de Damas , recommençaient la guerre ; les maladies ravageaient les rangs chrétiens, et les cadavres restaient sans sépulture. Enfin saint Louis les chargea lui-même sur ses bras et se mit a les ensevelir; son exemple entraîna les autres. Le pieux roi, après avoir payé la moitié de sa rançon, et laissé douze mille prisonniers pour otages du surplus, vint aborder à Saint-Jean d'Acre. De là il envoya le reste de la somme promise ; mais quatre cents captifs seulement purent le rejoindre; quelques-uns étaient tombés sous le fer des vainqueurs, et les autres avaient renié leur foi ou se trouvaient retenus. Louis flottait donc entre le désir de délivrer tous les prisonniers et les besoins de son royaume, qui réclamaient sa présence ; mais, lorsqu'il apprit la mort de Blanche , ^^js*sa mère (1252), il se décida à mettre à la voile, après avoir pourvu à la défense des villes de la côte. 11 refusa même de visiter le saint sépulcre , comme le lui proposait le Soudan de Damas , ne voulant pas entrer en pèlerin là où il espérait sous peu revenir en triomphateur.
L'hostie sainte avait été portée sur les vaisseaux ; les autels, les prêtres, les offices divins et les consolations du viatique indiquaient les débris d'une armée chrétienne. Louis bénissait le Seigneur de Havoir tiré des périls de terre et d'une terrible tempête qui l'assaillit. « Après, dit Joinville, que nous eusmes eschappé « à ces deux dangers, le roi s'assit sur le bord de la nef, n^e lit
HISï. LMV. — T M. 9j
380 DOUZIÈME ÉPOOtJE.
« asseoir a ses pieds, et me dit ainsi : Senechal, nous a bien « monstre nostre Dieu son grand pouvoir; car un de ces petits (f vents, non pas le maistre des quatre vents , devoit notjer le M roi de France, sa femme et ses enfants , et toute sa compa- « gnie; or, H devons gré et grâce rendre du péril dont il nous « a deslivrés.
« Le bon saint roi nepouvoit se lasser de parler du péril passé, « et comme Dieu nous avoit monstre sa grande puissance, il me « disoit : Senechal, de telles tribulafions, quand elles advien- « iient aux gens, ou de grandes maladies ou d'autres persé- « cu'ions, disent les saints que ce sont les menacés de Nostre- « Seigneur ; car c'est comme si Dieu disoit à ceux qui eschap- « peut à de grandes maladies : Or, voyez-vous bien que je vous « eusse bien fait mourir, si j'eusse voulu. 0^, devons-nous, fit (f le roi, regarder à nous qu'il n'y ait chose qui lui desplaise « et que nous ne mettions pas dehors; car, si nous faisions « avltremenl, après cette menace qu'il nous a faite, il f rapai, pera sur nous ou par mort ou par aulire grand mescheance, « au dommage de nos corps et de nos âmes. »
Ce roi qui, du tillac de son navire, prêchait les rares débris qu'il ramenait d'une expédition malheureuse, nous offre le véritable type d'un chevalier et d'un croisé d'alors, type d'autant plus admirable que, sous l'habit de pèlerin et ce langage de moine, on aperçoit l'un des plus grands rois qui aient porté la couronne en Europe.
Cette expédition, bien qu'on eût pourvu à tout, échoua comme les précédentes, déterminées par un enthousiasme imprévoyant; les seigneurs s'étaient croisés pour obéir à leur chef, et non a leur propre impulsion; le meilleur des rois maintenait la discipline, édifiait par ses exemples, et pourtant on ne recueillit d'autre gloire que d'avoir supporté dignement l'infortune. Mais, si les siècles suivants comprirent tous qu'il importait à la France de posséder une colonie en Afrique, on ne pourra refuser à Louis IX les louanges qu'il mérite pour avoir prévu cette nécessité, bien qu'il ait échoué. Les Égyptien-*, qui en gardèrent la crainte, démolirent Damiette et encombrèrent l'embouchure du
rs'ii.
Dans la Palestine, les discordes que le péril avait comprimées éclatèrent de nouveau entre les hospitaliers et les templiers, entre les Génois et les Vénitiens, et furent poussées quelquefois
jusqu'à l'effusion du sang. En Egypte, le pouvoir fondé par l'usurpation était en proie à des usurpations nouvelles, qui toutes aboutissaient au despotisme militaire. Quand les Mongols tom- n&i. lièrent sur le pays, les Mamelouks mirent à leur tète Koutouz, le plus vaillant des émirs, et délirent ees rtdoutaoles ennemis. Ils voulaient alors faire la guerre aux chrétiens, qui s'étaient montrés favorables aux Tartares. Koutouz s'opposait à leur désir; ils le tuèrent, et lui substituèrent Bibars, son assassin. Ce nouveau mo. Soudan, colonne de l'islamisme et père des victoires, commençant aussitôt les hostilités, prit et détruisit plusieurs villes, s'empara avec facilité d'Antioche, et la livra à une horrible dévastation ; il ravagea l'Arménie et menaça Ptolémaïs. il emmenait prisonnieis tous ceux qui avaient échappé au cimeterre, ou qui refusaient de renier leur foi ; aussi, « on ne vit aucun esclave « d'esclave qui n'eût un esclave. •> Si quelque prince envoyait pour le fléchir, il lui répondxiit : Je vais tout à l'heure moissonner vos terres; bientôt j'assiégerai votre capitale. Le carnage était un mérite à ses yeux, et il décrivait en ces termes la prise d'Antioche au comte de Tripoli : « La mort venait aux assiégés de « tous côtés, de toute manière. Nous exterminâmes tous ceux « qui étaient destinés à garder la ville et à déferfdre les remparts. « Si tu avais vu tes chevaliers foulés aux pieds des chevaux, « tes provinces livrées au pillage, tes richesses pesées dans la « balance, les femmes de tes sujets vendues à l'encan ; si tu « avais vu les chaires et les croix abattues, les feuilles des Evan- « giles dispersées au vent, les sépulcres des patriarches violés; « si tu avais vu tes ennemis, les musulmans, marcher sur le ta- « hernacle, immoler dans le sanctuaire le moine, le prêtre, le n diacre; si tu avais vu tes palais en proie aux flammes, les morts « dévorés par le feu de ce monde, les églises de Saint-Paul et « de Saint-Pierre renversées de fond en comble , à coup sur tu « te serais écrié : Plût au ciel que je fusse réduit en pous- « sière! »
Ces terribles nouvelles arrivèrent en Europe en même temps Fin de que les derniers soupirs de l'empire latin. Baudouin II, qui ' ^" ' ^ portait encore le titre d'empereur, ne se soutenait à Constantinople que par les aumônes de la chrétienté. La couverture de plomb des églises, la charpente des édifices publics, tout , jusqu'aux reliques, se vendait pour fournir le nécessaire à la maigie cuisine imperlale. Baudouin laissa son propre fils en gage entre les mains des Vénitiens; il ne put donner à un marchand, au-
quelli devait cinquante livres, d'autre caution que la parole du roi de France.
Vatace et, après lui, son fils Théodore Lascaris II n'avaient 1239. cessé de harceler les Latins. Enlevé par une mort prémriturée, ce dernier i.e laissa qu'un enfant en bas ape, nommé Jean. A force de ruses et de crimes, l'amliitieux Michel Paléoiogue obtint la tutelle du jeune prince, se fit décerner le titre de despote, neo. accepter comme collègue à l'Empire, etpuiscouronuer seul. Après s'être concilié ses sujets au moyen de concessions, il résolut d'effrayer l'ennemi. Une trêve qu'il feignit d'accorder lui ménagea l'occasion de surprendre Constantinople et de l't-nvahir en pleine paix, sans qu'un soldat tirât l'épee pour la déléndre; on criait partout: Vive Michel Paléoiogue, empereur des Romains l avant que Baudouin se doutât du danger. Ce dernier des empereurs isei. latins, qui avait régné trente-sept ans dans Constantinople, réussit à fuir, et sa \iciilesse se pabsa comme sa jeunesse, à courir l'Europe en mendiant. Les empereurs de Mcée remontaient ainsi sur le trône de Constantinople. Michel, après avoir fait aveugler le jeune Lascaris, fonda la dynastie des Paléologues.
Le bruit de ces événements retentissait en Europe; mais les princes se contentaient d'expédier des messages au soudan du Ctiire pour lui demander la paix, démarches qui excitaient son orgueil à la guerre. Saint Louis seul, en portant toujours la croix sur son habit, annonçait l'intention de tenter une nouvelle expédition. Après avoir réuni le parlement au Louvre, où il parut avec la couronne d'épines, il manifesta le désir d'aller combattre les infidèles; il prilla croix des mains du légat, et. beaucoup de seigneurs la reçurent a\ec lui. Pour subvenir aux frais de la croisade, le clergé dut payer quatre aimées de dîmes, et les sujets une capitation. Les gens sages désapprouvèrent cette entreprise, et Joinville ne voulut pas s'y associer, disant que ceux qui la conseillaient au roi péchaient mortellement ; beaucoup cependant se présentèrent pour raccompagner, et l'on considéra comme de bon augure le message par lequel le khan des Mongols proposait au pape de s'allier avec les chrétiens pour abattre les Mamelouks.
Après avoir passé trois ans à compléter ses préparatifs, Louis
l'f^'iiuM. mit à la voile et fit route pour Tunis, lorsqu'on s'attendait à le
voir se diriger vers l'Egypte ou bien vers Acre, dernier asile des
chiétiens. Comme le prince de Tunis avait plusieurs fois envoyé
des ambassadeurs en France, en se montrant disposé à embras-
huitiemì; ckoisadì:.
lâTO.
18 Juillet.
ser la religion chrétienne, Louis se flatta de convertir par les armes cette vaste contrée. Peut-être étaient-ce des inventions de Charles d'Anjou, auquel il importait beaucoup plus, comme roi de Sicile, que ce repaire des pirates fût détruit. Le bon roi disait que rien ne lui causerait autant de joie que de tenir sur les fonts de baptême un prince musulman; il se déclarait prêt à passer toute sa vie dans un cachot sans voir le soleil, pourvu qu'à cette condition il pût convertir le roi de Tunis.
Il débarqua dans une baie, à neuf milles de Tunis, et bientôt la bannière des lis flotta sur la citadelle de la ville df Carthage. Mais le roi de Tunis, loin de songer au baptême, lui envoya dire qu'il allait fondre sur lui à la tête de cent mille combattants; en effet, il appelait sous ses drapeaux tous les musulmans d'Afrique, et ne cessait de harceler les chrétiens. L'eau manquait; le sable du désert, soulevé par l'ennemi, empêchait la respiration ; ia dissenterie et la peste détruisaient les chrétiens, qui, renfeimés dans leur camp, étaient contraints de se tenir constamment sur la défensive. Le jeune Tristan, né dans les murs de Damiette, que le roi aimait tendrement, fut une des premières victimes; après lui, le légat du pontife et d'autres seigneurs succombèrent à la contagion. Loin de perdre courase, Louis soutenait celui de ses
'^ ' ' Mort dp
compagnons; mais, atteint lui-même par le fléau, il se fit placer saint Louis
devant une croix en invoquant Celui qui y avait souffert; ayant
fair appeler Philippe, son fils destiné à lui succéder, il lui adressa
ses derniers adieux. « Mon fils, lui dit-il, maintiens les bonnes
« mœurs dans le royaume et corrige les mauvaises; garde-toi
■' de trop désirer, comme aussi d'imposer à ton peuple des tailles
« ou des subsides excessifs, sinon pour la défense du royaume.
« Si tu ressens quelques courroux, dis- le de suite à ton confes-
« seur ou à d'autres personnes de bon conseil; tu "ourras ainsi
" le calmer par les consolations que tu recevras. Fais en sorte
<! d'avoir près de toi des gens sages et loyaux ; écoute la parole
« de Dieu, retiens-la dans ton cœur, et prends soin constamment
« de prier et de pardonner. Sois jaloux de ton honneur; ne
« souffre pas qu'on profère en ta présence des paroles faites pour
■< excitera pécher, ni qu'on médise en face ou derrière. Fais droit
" et justice à tous, pauvres ou riches; montre-toi lil)éral à tes
« serviteurs et ferme à tenir ta parole, afin qu'ils t'aiment et te
« craignent com ne leur seigneur. S'il naît quelque différend,
n enquiers-toi jusqu'à ce que tu saches la vérité, qu'il s'agisse
« de toi ou des <uitres. Si l'on t'avertit que tu possèdes le bien
« d'autrui, qu'il soit acquis par toi ou tes prédécesseurs, fais eu « sorte de le rendre incontinent. Applique-toi à faire régner la « paix et la justice; conserve les franchises et les libertés maiu- •' tenues partes prédécesseurs ; car, si tes villes sont riches et " puissantes, les ennemis n'auront garde de les assaillir. « Quand la veuve et l'orphelin souffriront sous tes yeux, prends « leur parti contre le fort, jusqu'à ce que tu sois parvenu à « connaître la vérité. Evite surtout la guerre avec les chrétiens; « mais, si tu es contraint de la faire, sauve le pauvre peuple de " ses horreurs. Accorde l'autorité à des personnes qui sachent « en user, et châtie-les si elles en abusent; car, si tu dois haïr " le mal dans les autres, tu dois le haïr plus encore chez ceux '< qui ont reçu de toi la puissance. »
Après avoir terminé, il le bénit et lui souhaita les félicités de la vie éternelle. Il adressa des adieux pleins de tendresse à tous ceux qui l'entouraient; cela fait, il ne voulut songer qu'à Dieu. Enfin, au milieu des prières ardentes pendant lesquelles il invoquait saint Denis, comme aux Jours des combats, et murmurant le nom de Jérusalem terrestre, qu'il avait tant désiré voir, il ou- Aoùt. vrit les yeux à la Jérusalem céleste. Sur ces plages où il mourait vaincu, malheureux, mais avec gloire, Carthage avait grandi autrefois. Avant d'invoquer les souvenirs d' Annibal ou de Marins pleurant sur les ruines de la rivale de Rome, ou de Caton, avec lequel l'aristocratie romaine tomba à Utique, celui qui aborde à ce rivage se retourne par la pensée vers ce roi martyr volontaire et ses dernières paroles; il sent quelle est la puissance de l'héroïsme sanctifié par la dévotion. S'il a l'espoir que la terre des Cyprien et des Augustin doit revenir à la société chrétienne, il ne peut attendre ce résultat que de la croix que I.ouis a plantée sur cette côte, de la croix que le roi Sébastien du Portugal et le cardinal Ximénès ont essayé de relever ; de nos jours, la confiance inspirée par les ressources de la civilisation et les progrès de la tactique fait trop oublier cette croix.
L'armée tomba dans la consternation autant par la perte d'un tel roi que par le manque d'un chef, Philippe étant lui-même très-malade; mais Charles d'Anjou, arrivé de Sicile ce jour même, prit le commandement et poursuivit la guerre. Les soldats virent avec joie le moment de (juitter leurs retranchements; ils triomphèrent, et leur succès détermiiièrent le roi de Tunis à proposer la paix; elle fut conclue sous les conditions que ie^ frais de la guerre seraient remboursés aux Français par deux cent
l'LN ItEiS CKUibAUES. Mi
mille onces d'or, que les prisonniers seraient restitués de part et d'autre, et que quarante mille écus d'or seraient payés annuellement au roi de Sicile.
L'armée se rembarqua pour cette ile ; mais une tempête terrible fit périr dix-huit gros navires, beaucoup de petits et quatre mille croisés. Le roi de Sicile, qui, avant tout, songeait à faire tourner l'expédition à son profit, proposa aux croisés de conquérir la Grèce; sur leur refus, il s'appropria les navires et les débris du naufrage. Les Français ne rapportèrent dans leur patrie que deuil et misère.
Comme on ignorait alors l'art des embaumements, on avait fait cuire le corps du roi défunt (i). Ses entrailles furent envoyées par Charles à Montréal de Palerme; ses os et son cœur restèrent au milieu de l'armée jusqu'au moment où Philippe les rapporta en France avec les restes de son frère et de sa femme, morte en Calabre. Quelques années après, au cri populaire qui retentit dans le Vatican, on conféra canoniquement le titre de saint au prince, à qui déjà tous l'avaient décerné : Réjouis-toi, maison de France, s'écria Boniface Vili, d'avoir donné au monde un si grand prince! Peuple de France, réjouis-toi d'avoir eu un si bon roi!
Joinville put vivre assez longtemps pour être témoin de cette joie universelle; il termine ainsi son récit : Ce fui grand honneur à tout son lignage, voire à ceux qui voudront suivre; mais ce sera grande honte à ceux de sa race qui ne l'imiteront, et qui seront montrés au doigt, en disant que le bon saint homme oncques n'auroit fuit telle mauvaiseté et villenie.
Ici se termine le grand drame des croisades. Quelques bandes se rendirent encore en Palestine ; mais les chrétiens de cette contrée comprirent aisément que des secours aussi faibles ne pouvaient sauver un royaume réduit au seul Saint-Jean d'Acre. Tibaido Visconti, lorsqu'il fut parvenu au pontificat, avait dit avec le Psal miste, en quittant cette ville : Jérusalem, si je l'oublie jamais, que l'oubli recouvre mon âme. En effet, dans le concile de Lyon, il exhorta vivement à la croisade. Des envoyés mongols, venus pour traiter d'une alliance contre les musulmans, parurent même dans cette assemblée, et quelques-uns d'entre
(1) Boniface VIII fut le premier fini défendit, le 18 février lHOO, tic mettre tes cadavres en morceaux et de le»? faire bouillir, comme une haibarie détestable.
eux se convertirent, ou du moins reçurent le baptême. Michel Paléologue promettait du secours; Rodolphe de Habsbourg s'engageait à prendre la croix; mais le vent emporta ces promesses. Ces misérables possessions de Syrie ne se défendaient donc qu'avec la plus grande peine, et pourtant le titre de roi de Jérusalem était disputé entre le roi de Chypre, le roi de Sicile et Marie d'Antioche, et souvent l'on combattit pour un nom auquel personne ne savait donner la réalité.
Dans le cours des dix-sept années qu'il régna sur l'Egypte, Bibars ne resta pas un seul jour en repos, aussi redoutable à ses sujets qu'à l'ennemi; car, dans la crainte d'être renversé du trône comme il y était monté, il punissait avec atrocité sur le plus léger soupçon; aussi conserva-t-il l'autorité, mais sans pouvoir la transmettre à sa descendance, qui fut supplantée par d'autres
1290. guerriers. Khalil-Ascraf, le plus vaillant des émirs, acheva la ruine des chrétiens, qui n;^ furent tolérés désormais qu'à la condition de se t'uire oublier, et sous la promesse de prévenir les musulmans de toutes les expéditions qui se prépareraient en Occident. Quoi qu'il en soit, l'ennemi, après s'être emparé de Triswgede poli, marcha sur Ptolémaïs, où se trouvaient renfermés les re-
d'Acre. présentants des roisdeNaples, de Chypre, de France, d'Angleterre, le légat du pape, le patriarche de Jérusalem, le prince d'Antioche, les trois ordres militaires, des Vénitiens, des Génois, des Pisans, des Arméniens, des Mongols, chacun avec ses quartiers, ses juridic ions et ses offices distincts, chacun avec son droit de souveraineté, et tous rivaux et souvent ennemis. Tous, en effet, apportaient sur ce coin de terre non-seulement leurs rivalités nationales, mais encore les dissensions de leur patrie; uue querelle suscitée dans Ancóne ou dans Pise faisait prendre les armes dans Saint-Jean d'Acre, et les maisons devenaient des forteresses; tous commandaient, personne n'obéissait. Les habitants, assiégés par Khalil-Ascraf, demandèrent des secours eu Europe (1); mais ils étaient destinés a finir comme le Roland des romanciers,
(I) Quand Etienne de Lorraine envoya en 1747, comme giand-dnc de Toscane, un inlernonce à Constantinople pour conclure un traité de commerce, la Porte (qui, quoique très-pompeuse dans <es titres, ne pousserait pas l'absurdité au point d.' prendre ceux ^Ic pays qu'elle ne possède pas) trouva étrange ipic v graul-diic s'mtitid.U roi d'une onlrce 'pii , de fait , ajipartenait au si.ltan ; cela donna lieu à tant de plaintes qu'il lallut ciianger les lettres de créance de l'internonce. L'Iiistorien turc Isa rapporte ce fait avec orgueil, comme un triomphe sur les prétentions nulrichienncs.
FIN DLS CROlriADtS. 2\)li
eu sonnant du cor pour avoir de l'aide, sans espoir d'en obtenir. Réduits à leurs propres forces, ils se défendirent en héros, surtout les chevaliers; mais enfin le dernier rempart des croisades s'écroula, et deux mois après toutes les places qui restaient aux chrétiens subirent le même sort, « Dix-huit templiers et seize hospitaliers parvinrent à s'échapper, et ils se repentirent d'avoir fui, » écrit Guillaume de Cli<àteauneuf, yrand maitre des Hospitaliers. Le musulman put alors louer en paix Allah sur cette terre qui, pendant quelque temps, avait de nouveau retenti des louanges du Christ.
Des trois ordres religieux et militaires, les chevaliers teutoniques s'agrandirent en Allemagne, jusqu'au jour où ils acquirent le pouvoir souverain; les Templiers excitèrent par leurs richesses la cupidité d'un roi qui leur suscita des accusations pour les condamner au feu ; les Hospitaliers se soutinrent d'abord dans l'île de Chypre, ensuite dans celles de Rhodes et de Malte. On les connut longtemps sous le nom de cette dernière, et une ombre de leur ordre s'en pare encore aujourd'hui.
Il arriva plus d'une fois à l'Europe, alors et depuis cette époque, de parler encore des croisades; les papes ne les oublièrent jamais, et les poètes les sollicitèrent dans toutes les langues; mais la saison en était passée. Raymond Lulle et Marin Sanuto s'efforcèrent d'en raviver l'esprit défaillant. Le premier, comme nous l'avons vu (2), se rendit au concile de Vienne pour faire établir des chaires de langues orientales dans les universités de Rome, de Paris et de Salamanque; il présenta au pape plusieurs . écrits sur les moyens d'abolir l'islamisme; puis, après avoir parcouru la terre sainte, la Syrie, l'Arménie, l'Egypte, il revint raconter les maux des chrétiens et chercher les moyens d'y remédier. Tous ses efforts ayant échoué auprès des chrétiens, il passa en Afrique pour convertir les Maures; mais il ne réussit pas mieux avec eux, et se retira à Majorque, où il se mit à écrire sur le même sujet. Retourné en Afrique, il y mourut martyr (I).
En 1321, Marin Sanuto traça le plan d'un débarquement en
(2) Le frère Pliilippe Bnisorio de Savone, protessciir de philosopiiie à Paris , pctivit le Sépulcre de (erre sain/e, où il exposait les moyens de le recouvrer. 11 avait ét<^ envoyt^ par Benoît XI, en 1340, avec Pierre dell'Orto, consul de Gaffa, et Albert de la niôine colonie, à Uzl)ek, empereur dn Kap- Ichak, dont il avait obtenu que le cbristianismo pût être prèclié dans les contrées voisines de la nier IN'oire.
IG juin.
Éïj'pte , ou il estime que quinze raille fantassins et trois cents cavaliers, y compris les vaisseaux, les vivres, les munitions et autres approvisionnements , pourraient entraîner une dépense de deux millions cent mille florins de deux sous, ce qui équivaudrait a quatorze millions de francs. Il eut la constance d'offrir son projet à toutes les cours; mais il ne trouva partout qu'insouciance (I). Pétrarque fit appel à l'enthousiasme pour déterminer une nouvelle entreprise (2). « La nouvelle de ce passage s'étant répandue « en Epypte et en Syrie, les chrétiens du pays qui étaient soumis '< au joug des Sarrasins, et surtout les voyageurs marchands qui « se trouvaient alors dans ces pays , éprouvèrent de graves op- « pressions et divers tourments. Plusieurs d'entre eux furent tués « par les seigneurs sarrasins , et on leur prit ce qu'ils possédaient « sons le faux prétexte qu'ils étaient les nécociateurs du passage ; « c'est pourquoi un vaillant religieux italien , qu'on appelait « frère André d'Antioche, affligé, dans la ferveur de son âme, « de l'injure que recevaient les chrétiens innocents , partit d'An- '< tiocHe et vint à la cour de Rome dans Avi^non. 11 y arriva « quand le roi Philippe de France revenait du pèlerinage de « Marseille à Avignon, ayant passé de longtemps le terme de sa « promesse, sans en être repris ni par le pape ni par les cardi- « naux; il avait déjà pris congé du saint-père, traversé le Rhône « et dîné dans le noble logis de Saint-André, qu'avait fait bâtir « messire Napoléon des Orsini de Rome , afm d'y recevoir le roi « de France et les autres princes. Le roi était déjcà monté à cheval « pour prendre le chemin de Paris; le courageux frère André « ayant supplié les écuyers des cardinaux de l'aider à s'avancer « jusqu'au frein du cheval du roi, il put ainsi arriver auprès de « lui lorsqu'il sortit de la maison. Le religieux avait la barbe
(1) Voyez ci-aprcs, cliap. xxvii. Ln nommé Antoniml'Arcliibourj; de Trente écrivit aussi, en l;jyi, un livre militaire sur le moyen de recouvrer la terre sainte ; il est manuscrit à la Bibliotlièiiue royale. En 1332, Guy <le Vigevano réiiiuea un traité sur la uianière de conduire l'entreprise, projetée alors par Philippe de Valois, soit pour les machines, soit sous le rapport sanitaire, soit pour se préserver des poisons.
Le Milanais l^ampo Bira^o écrivit ad yicolaum quintnm, ponti ficcm maximum, stratPfjicon ndnersu.s Turcox ; liôi. Son projet comporte une arméi' italienne de douze mille chevaux et d-- (piinze uiille houunes d'infanterie, pliK cinq mille clievau-légers étrangers; il (ait le calcul des dépenses, et il croit qu'il suffirait de deux ou trois ans au plus.
(2) O aspettata in ciel beata e bella , etc.
o belle et bienheureuse au ciel que l'on attend, e(c
« longue et blanche, sou aspect était saint, et, par respect « pour lui, le roi s'arrêta. Alors frère André lui dit : Es-tu ce « Pliilippe , roi de France, qui as promis à Dieu et à la sainte « Eglise iV aller, avec ta puissance, tirer des mains des Sarra- ■i sins la terre où le Christ notre Sauveur voulut répandre son « sa7ig i mm acide pour notre rédemption? La roi répondit aftir- '< naativement, et le vénérable religieux reprit : Si tu as résolu « cela , et que tu te proposes de le poursuivre avec une intention « et wie foi pures, je prie ce Christ béni, qui voulut pour nous « recevoir passion en celte terre sainte, de le conduire à une « complète victoire, à l'entière prospérité de loi et de ton « armée; de l'accorder, en toutes choses, son assistance et sa « bénédiction; de te faire grandir par la grâce en biens spiri- « tuels et temporels; si bien que tu sois celui qui , par ta vie- « toire, délivre d'opprobre le peuple chrétien , abatte l'erreur '<■ de l'indigne et perfide Mahomet, nettoie et purifie le lieu vé- •< nérable de toutes les abominations des infidèles, à ton éter- « nelle gloire par Jésus Christ. Mais, si tu as commencé et publié « cela , chose qui tourne au grave tourment et ci la mort des chré- « tiens qui fréquentent ces pays, sans avoir l'intention parfaite « en Dieu de poursuivre cette entreprise, et si la sainte Église « catholique est ainsi trompée par toi , que l'ire de l'indigna- « lion divine tombe sur toi, sur ta maison, tes descendants et « ton royaume ; qu elle démontre contre loi et tes successeurs, « à l'évidence des chrétiens, le fléau de la divine justice , et que « le sang des chrétiens innocents, déjà répandu sur le bruit de « ce passage, crie à Dieu contre toi. Le roi, troublé de cette « malédiction jusqu'au fond de l'àme, dit au religieux : Venez- « vous-en avec nous ; et frère André répondit : Si vous alliez « vers la terre de promission dans le Levant , f irais devant « vous; mais, comme votre voyage est vers le Ponent (l'Occi- « dent ), je vous laisserai aller, et je retournerai faire pénitence « de mes péchés dans cette terre que vous avez promis à Dieu « d'arracher aux mains de ces chiens de Sarrasins [i). »
Le nom de Jérusalem exerçait encore une si grande autorité que les dernières paroles du frère jetèrent l'incertitude et le trouble dans l'âme de ce monarque puissant; mais de nouvelles tempêtes politiques détournèrent son attention. Ceux qui se rappellent Pierre l'Ermite et saint Bernard, qui, des haillons sur
(1) M. Viu.,vM, VU, 3.
296 UOLZIÉME ÉPOQUE.
le corps, allaient partout retracer les misères de la sainte cité, seront frappés du contraste que présentaient les fastueux préparatifs faits à Lille et à la cour de Philippe ie Bon, duc de Bourgo- £;ne. Des fêtes, des divertissements de toute espèce, charmèrent l'ennui des chevaliers qui attendaient l'arrivée des autres. Au festin qui fut ensuite donné par le duc deClèves, une dame, montée sur une estrade où était le duc de Bourgogne, s'agenouilla devant lui , posa sur sa tête une guirlande de fleurs et proclama que, sous dix-huit jours, le duc donnerait un grand banquet.
La magnificence y fut telle qu'il convenait a une aussi brillante réunion et au prince le plus riche et le plus splendide de la chrétienté. Sur une estrade on voyait une église avec un orgue et des cloches , des fontaines , «es navires , des prés , et dans le milieu un saint Aniré crucifié; sur une autre, un pâté qui renfermait une symphonie de vingt musiciens , un château avec des fossés et des tours, une vigne contenant deux cuves du bien et du mal, un désert avec des tigres, des sauvages et des chasses ; la troisième portait une boutique avec toute espèce de marchandises, une forêt indienne et un lion, ^'ous omettons les vases d'or, les statues qui versaient le vin et l'hypocras , un lion vivant, et la splendeur du duc, qui avait sur lui pour un million d'écus d'or de pierres précieuses Quelle devait être la salle pour contenir une pareille foule de convives, de spectateurs et de machines! Chaque service était descendu par une ouverture, sur un char d'or et d'azur au milieu de musiciens ; on servait des sangliers entiers. Des intermèdes, c'est-à-dire des représentations, amusaient les convives pendant le festin. Après quelques scènes, un géant se présenta tout à coup , vêtu à l'ancienne mode de Grenade, conduisant un éléphant sur le(|uel était un château où l'on voyait une dame en pleurs et habillée de deuil. Arrivée au milieu de la salle, elle ordonna au géant de s'arrêter; il n'obéit que lorsqu'il fut parvenu devant le duc. Alors la prisonnière, qui représentait la Religion, exposa, dans une loniiue plainte en vers, l'oppression qu'elle endurait de la part des infidèles, et la lenteur de ceux qui devaient lui prêter assistance. Le héraut de la Toison d'or, précédé d'un long cortège d'officiers d'armes, portant sur le poing un faisan vivant et sur la poitrine un collier d'or enrichi de perles et de pierreries , s'avança vers le duc , lui présenta deux dames accompagnées chacune d'un chevalier de cet ordre , lui offrit l'oiseau au nom de ces dames, et les recommanda à sa protection. Le due, après avoir écouté le héraut, lui remit un billet
qui , lu à haute voix , contenait le vœu fait à Dieu, à la Vierge Marie, aux dames et au faisan de <i;uerroyer les infidèles; tous les assistants répondirent \iar des vœux semblables, eu s'imposant des pénitences ou des prouesses : celui-ci s'obligeait à ne plus dormir dans un lit , celui-là à ne plus manger sur une nappe; d'autres promirent de s'abstenir de vin ou de viande, quelques-uns de porter l'armure nuit et jour, ou de se vêtir de bure et d'un sac jusqu'à ce que l'entreprise eût été menéeà bonne fin.
Kn dernier lieu, on vit apparaître une dame vêtue de blanc, qui portait écrit sur ses épaules : Grâce de J)ieu;e\\e venait remercier l'assemblée, à qui elle présenta douze dames figurant les vertus dont elles avaient le nom sur les épaules, et qui devaient être les compagnesde l'expédition, aiîn d'en assurer I heureux succès : c'étaient la Foi, la Charité, la Justice, la Raison, la Prudence, la Tempérance, la Force, la Vérité, la Générosité, la Diligence, l'Kspérance et laA^aillance. Après que chacune d'elles eut lu une strophe en rapport avec sou rôle, elles se mirent à exécuter des danses qui ajoutèrent t ncore aux plaisirs de cette fête.
Voilà parquels moyeuson voulait délivrer la terres sainte!
Les esprits parurent se réchauffer lorsque les Turcs ottomans occupèrent la Grèce, s'emparèrent de Constantinople et menacèrent de près l'Allemagne et l'Italie. Alors les poètes excitèrent plus vivement que jamais les princes a enlever au Thrace farouche son injuste proie (1); les papes proclamèrent la croisade
(l) Tasse, Jérusalem délivrce. Sans parler do l)eaiicoup d'autres, on connaît les octaves lie l'Ariostedanslecli. x\ii an Roland furieux ;ç\ IcCamoens s'écriait aussi dans ses Lusiades, cli. vu :
0 tiiiseros christianos! pella ventura
Sois os dénies de Cadmo dcsparzidos.
Que huns aos oatros se dos a morie dura,
Sendo lodos de hnm venire produzidos!... Aquetlas juvençôes Jeras e novas
De instriimentos morlaes de arlilheria,
Jà devem de fazer os dtiras provas
Aos 7mti'os de Byzancio e de Turquia,
Fazer que lorne là lis silvestres covas
Dos Caspios moules e de Scylliia /ria
A turca gcrocà que mulliplica
IS'a policia de rossa Europa rica.
Grecos , Thracis, Armcnios , Georgianos
gradando vos estuo, que o povo bruto
et firent de grands préparatifs ; tous les potentats de l'Europe promirent leur concours, mais aucun d'eux ne tint parole. Les gens d'imagination n'étaient pas les seuls qui rêvassent d'une expédition en Orient; même après que l'opinion se fut substituée au sentiment dans les affaires de la politique, dont les calculs n'avaient pas encore étouffé les antipathies populaires contre le Turc, Bacon de Verulam composait un traité de Bello sacro; Mazarin léguait sept cent mille livres pour la guerre contre les musulmans; le fanatique Desmarets de Saint-Sorlin, le docte JobLudolf (j) et Herman Conring y consacraient de graves méditations; le fameux père Joseph, capucin, conseiller de Richelieu et l'un des politiques les plus déliés, composait sur ce sujet un poème latin qu'Urbain VIII appelait l'Enéide chrétienne; l'électeur de Mayence, Philippe de Schônborn , se faisait le champion de la guerre sainte, poussé dans cette voie par deux grands esprits, le baron Christian de Boinebourg et l'illustre Leibniz.
Ce dernier eut longtemps à cœur de déterminer les princes européens à faire la guerre au Turc, au lieu de se déchirer entre eux; c'est à Louis XIV qu'il s'adressa, de préférence, pour l'engager à faire la conquête de l'Egypte, dont il lui signalait l'importance. Après avoir tracé un plan de réorganisation politique pour l'Allemagne, sa patrie, il ajoutait : « Alors l'Europe se " mettra en repos, elle cessera de déchirer ses propres entrailles, « et portera son attention là où tant d'hommes, de victoires, d'avantages, de richesses restent à acquérir en bonne conscience et d'une manière agréable à Dieu. v\lors on ne se disputera pas pour arracher ce qui appartient à un autre; mais ce sera à qui gagnera le plus sur l'ennemi héréditaire, et chacun s'efforcera d'étendre, non pas seulement son propre royaume, mais aussi celui du Christ. Si la Suède et la Pologne n avaient tourné contre ces pays barbares les forces qu'elles ont « dirigées l'une contre l'autre , n'auraient-elles pas pénétré, la « première dans la Sibérie, et l'autre jusque dans la Tauride?...
JMe ohriga os caros filhos nos profanas Preceitos do Alcorao : duro tributo !
Erti castigar os feilos inftuìiwnos Vos gloriai de peito Jorte e astuto :
E nó'i que rais louvores arrogantes De serdes conira os vossos mui passantes.
(1) Lihellusde Bello turcìco féliciter confieiendo ; 1686.
«. Supposons que l'empereur, la Pologne et la Suède s'avaucent « parallèlement sur les hatbares , et cherchent à étendre les « limites \}}omœria) de la chrétienté, sans avoir d'autres desseins « qui les détournent, sans avoir derrière eux d'ennemis à re- « douter, comme la bénédiction de Dieu se manifestera en faveur « de la juste cause! D'un autre côté, l'Angleterre et le Dane- « mark se trouvent eu face de l'Amérique du iNord, l'Espagne « en face de celle du Sud, la Hollande en face des Indes occin dentales. La France est prédestinée par la divine Providence à <> guider les armes chrétiennes dans le Levant, pour donner à ■< la chrétienté des Godefroy , des Baudouin et surtout des saint « Louis qui envahissent l'Afrique placée en face d'elle, pour dé- « truire ces nids de pirates , et pour attaquer l'Egypte, ce pays si « bien situé; elle ne manque ni d'iioiinnes ni d'argent pour se
« rendre maîtresse de cette contrée mal armée Voilà un
« moyen d'acquérir une gloire éternelle, une conscience trance quille, les applaudissements universels, une victoire sûre, <i d'immenses avantages. Alors s'accomplirait ce vœu du philo- « sophe : Puissent les hommes n'avoir à faire la guerre qu'aux « loups et aux sauvages, auxquels jusqu'à présent on a pu com- « parer les barbares et les infidèles ! »
Ces pensées, Leibniz les développa par écrit [l) et de vive voix ; il s'adressa aux princes et aux ministres pour leur faire appuyer auprès du grand roi un conseil qui devait flatter son ambition, et les moyens d'exécution qu'il proposait ; mais la politique pesait et ne sentait plus ; aussi Leibniz entendait-il le ministre Pomponne lui répondre : Quant au projet d'une guerre minte, vous savez bien qu'elles ont cessé cVètre de mode depuis saint Louis.
Quant à nous, puisque les hommes d'État l'ordonnent, nous croyons que la durée de cette immorale puissance est nécessaire au bien de l'Europe (2). Si nous avons rappelé les rêves d'hommes
(1) Quand Napoléon entreprit la conquête de l'Egypte, on tira des archives cet écrit de Leibniz, au sujet duquel beaucoup d'erreurs ont été débitées par des gens qui ne l'ont pas vu. Voyez dans les Mémoires de Vlnstiiut, savants étrangers, t. I, une dissertation de G. E. Gùlirauer, avec documents originaux.
(2) Le maréchal Soult répondait à TAutriche, le 17 juillet 183'J : « Tous les cabinets veulent l'intéiiiité cl riiidi'pendauce de la monarchie ottomane sous la dynastie régnante ; tous sont disposés à laiie usage de leurs moyens d'action et d'induence pour assurer le maintien de cet élément essentiel de l'équilibre européen. "
à la pensée grave et morale, nous l'avons fait seulentient pour montrer que l'on devrait réfléchir plus d'une fois avant d'appeler les croisades un délire de fanatiques et d'ignorants.