CHAPITRE XVIII
Quand on nous parle du sang prodigué dans les croisades, on n'entend pas sans doute le mettre en comparaison avec celui que les anciens Romains versèrent à flots, ou bien avec celui qui coula soit dans les guerres dynastiques du siècle passé pour la succession d'Espagne et d'Autriche, soit dans les vingt-cinq années qui suivirent 1789. Mais quelle différence entre ces guerres! Dans celles des Romains, c'était une nation qui, poussée par ses chefs, allait conquérir la patrie des autres pour enchaîner ou massacrer les habitants, ou bien leur imposer les lois et les usages des vainqueurs. Dans les guerres modernes, on voit des hommes qu'on arrache par force de leurs foyers, pour tuer et se faire tuer sans savoir pourquoi. Dans les croisades, toute l'Europe se lève comme un seul homme, et court, dans l'ardeur d'un zèle volontaire, affranchir des frères d'un joug oppresseur, sauver les mécréants de l'enfer et acquérir une récompense éternelle.
Le concile de Clermont ne fut pas le promoteur de ces entreprises, mais l'effet de l'opinion publique; de même, l'assemblée nationale ne produisit pas la révolution française , mais la constata. 11 suffit, en effet, d'observer quel était alors le sentiment général. Se croiser était considéré comme une dette dont chacun se croyait tenu envers Jésus-Christ; les villes expédiaient des bataillons de braves; pour faire de l'argent, le prince empruntait ou engageait ses domaines, l'homme d'Église ses bénéfices ; le baron aliénait ses tiefs; le poète espérait y gagner la couronne céleste, le moine la palme glorieuse de la persévérance dans la foi. La jeune fille, le vieillard, la religieuse, ne s'effrayaient pas des mille périls qu'il fallait affronter. Les croisés étaient exempts des droits de péages; dans les contrats de mariage, les nobles se réservaient la faculté de se croiser; la femme pouvait empêcher son mari dt^ s'enfermer dans un monastère, mais non de prendre
la croix (i) , lors même qu'il laissait des enfants en bas âge. Celui qui ne savait comment se délivrer d'un ennemi mortel, ou qui voulait obtenir l'indulgence de l'Église pour ses méfaits, s'empressait de se croiser; riches et grands pensaient croître en mérite lorsque les souflrances les mettaient de pair avec leurs plus humbles compagnons.
Des milliers de ces dévots pèlerins avaient fait serment de ne ,pas revenir dans leur patrie qu'ils n'eussent affranchi la terre sainte ; quiconque manquait à son vœu n'était plus reconnu par l'Église comme un de ses fils; les hommes d'honneur le tenaient pour vil , tandis que celui qui tombait sur cette terre bénie était honoré comme un martyr.
entretenus par la charité publique, les pèlerins chantaient joyeusement la terre promise, la patrie du Sauveur, la contrée qui avait donné le jour auK saints Pères, le théâtre de la réconciliation avec Dieu; si mille d'entre eux périssaient, les autres bénissaient le Seigneur de ce que tant de nouveaux témoins de sa foi fussent montés au ciel. Qu'on appelle cela, si l'on veut, erreur, ignorance, folie; il n'en est pas moins vrai qu'une pensée de gloire, d'avenir, de sainteté naissait du milieu de ces agitations de la féodalité ; c'était la première lueur du beau et de l'infini parmi les peuples et les armées. Dans cette tourbe qui se précipitait à la mort pour le triomphe de ce qu'elle croyait la bonne cause et la vérité, nous voyous une préparation aux temps ( puissent-ils être voisins I ) où la guerre ne se fera plus qu'en vue de la paix.
Tout portait à croire que Constantinople, la première menacée par les armes musulmanes, aiderait de toutes ses forces l'entreprise, qui aurait sans doute réussi s'il n'avait pas fallu se tenir continuellement en garde contre l'amitié déloyale ou contre l'hostilité insidieuse des Grecs. Mais, dans ce cloaque de l'ancienne civilisation , la vie, comme dans une cadavre, ne se manifestait plus que par les vers qu'engendre la putréfaction ; les Grecs ne surent pas non plus se régénérer par le mélange avec les races de l'Occident.
D'autre part, ces expéditions étaient-elles justes? elles l'étaient du moins selon les idées d'alors.
(I) Innocent III, ep. XVI : Cum constet quod vocalos ad terreni régis exercitum, uxoriim non impedii contradictio, liquet quod ad siimmi régis exercituminvilatos, et ad illiun proficisci volentes, prxdicta débet occasio non impedire, cum per Iwc matrimoniale vinculum non solvatnr.
IIIST. IMV. — T. M, 2(i
iU'l DOUZIÈME ÉPOQUE.
Les musulmans étaient considérés comme autant d'ennemis de la foi, occupés à l'extirper en tous lieux parles armes, les supplices et les doctrines, des rives de l'Èbre à celles de l'Euphrate. Comme chrétiens, les nôtres se croyaient donc obligés de secourir leurs frères et de réprimer la tyrannie de l'islamisme; comme amis de l'empire d'Orient, ils devaient l'aider à recouvrer ses provinces perdues; comme héritiers des droits et des griefs de leurs pères, ils avaient à demander compte des souffrances qu'on leur avait fait endurer, à reconquérir des terres usur-» pées sur eux.
Les princes et les papes, qui conduisaient ou conseillaient les masses, connaissaient les nouvelles menaces des Arabes qui avaient occupé l'Espagne, assailli jusqu'à la capitale du christianisme, infesté la moitié de l'Italie, pénétré en Foranee; ils savaient que toute guerre contre les chrétiens était sainte aux yeux des Sarrasins. Nous ne dirons pas qu'il est de toute justice de sauver le mondedelabarbarie, de défendre la religion, la pudeur des femmes, sa liberté propre ou celled'autrui ; cesont là des sentiments, et l'on s'en moque dans notre siècle de calcul ; mais toute société n'a-t-elle pas le droit de défendre sa propre existence ? Et si l'on vante Scipion qui va frapper au cœur la cité rivale de Rome, pourquoi ne louerait-on pas les princes ignorants et les papes fanatiques du moyen âge, qui envoyèrent des armées sur le Jourdain et le Nil pour vider une querelle qui, sans aucun doute, aurait eu pour champ clos les rives du Danube ou de la Seine?
Notre époque comprend mal l'enthousiasme depuis qu'elle s'est habituée, étrange spectacle, à voir l'Europe s'armer pour soutenir l'empire musulman, qui n'a plus ni commerce, ni industrie, ni agriculture, ni morale, ni religion, et qui ne conserve un reste de vie que parce que les puissances voisines ne sont pas d'accord sur la manière de se le partager (i). Notre époque, à coup sur, est beaucoup plus éclairée; mais, si nous voulons faire au passé sa part de raison, nous verrons que leur manière d'agir
(t) Le 12 janvier 1842, M. Giiizot disait devant la Cliambre des pairs : » fl y « aparmi les chrétiens d'Orient un mouvement naturel, résultant de ce ■< gui se passe dans le monde depuis quarante ans, et qui les porte à Vin- '<■ surreclion et à la séparation de fempire ottoman. Eh bien! je le dis « très-haut, nous ne poussons pas à ce mouvement-là, nous ne Vapprou- « vons pas, nous ne Vencoiiraijeons pas... Quand nous disons quenous vou- « Ions l'intégrité de Vempire ottoman, nous le disons sérieusement ; nous «■ le voulons au dedans et au dehors. »
était conseillée par la politique des cabinets et la conviction enthousiaste des peuples ; ceux-ci, dans leur besoin d'épancher une surabondance de force, de sentiment, d'activité, et pleins de l'idée qu'ils rendaient hommage à Dieu en massacrant ses ennemis, allaient en avant sans ordre ni prévoyance, confiants dans le Dieu qui nourrit Israël au désert. De là, cette facilité à voir partout des prodiges et des faits surnaturels ; de là, ces apparitions et ces fréquentes révélations divines qui rappellent involontairement les récits de Plutarque et de Ïite-Live (1); de là encore, cette'intrépideassurance d'acquérir la palme des martyrs, qui faisait braver la faim, le fer, la fatigue et la misère, en chantant des hymnes au Seigneur, et sans autre regret que celui de ne pouvoir expirer les yeux fixés sur la cité sainte. C'est pourquoi dans ce triomphe de la religion, dans cette grande aventure de la féodalité, dont la gloire fut toute populaire, nous croyons qu'il vaut mieux étudier les mœurs et les sentiments que les faits eux-mêmes.
Quand une nation ou plusieurs nations réunies agissent ainsi par conviction etdans un but moral élevé, il est impossible qu'il n'en résulte pas des avantages pour l'humanité ; le premier de ces avantages fut la paix ou les longues trêves que les croisades procurèrent à l'Europe. Dans un temps où le droit du glaive poussait les barons les uns contre les autres, où il n'y avait pas un coin de terre qui ne fût baigné de sang, on proclama la Trêve de Dieu, qui de la France s'étendit jusqu'à l'Allemagne; mais, au lieu de ne protéger, comme auparavant, que les ecclésiastiques dans certains jours et certains lieux, elle embrassa des royaumes entiers, et pour de longues années. Les croisades apaisaient les discordes intestines, et dirigeaient les passions indociles vers la délivrance de la terre sainte. Les papes s'interposèrent plusieurs fois , en ordonnant que les armes prises contre des frères fussent tournées contre les ennemis communs ; ils protégèrent par des indulgences et des excommunications les domaines et les personnes
(1) Le Tasse a incontestablemeat rapetissé la scèae en mettant des magiciens et des encliantements à la place de ces croyances efficaces, magnifiques, grandioses, qui supposaient le ciel iatéiessé iintnédiateiuent au triompiie de la cause sainte. Il n'est presque pas mention de magie dans l'iiistoiie des croisades. Seulement la mère du sultan Kerbogah est désignée par quelques-uns comme magicienne, et il est parlé de deux sorciers qui parurent sur les renparts de Jérusalem peiuiant lesiégo, et conjurèrent les puissances infernales dans l'intért^t de leur patrie; le Tasse s'en est prévalu,
2fi.
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de ceux qui ettiienl cousiiiérés comme sacrés du moment où ils avaient pris la croix. Jean de Courcy ne put obtenir de Jean de Lasey sa délivrance en Irlande qu'eu s'engageant par serment à passer en Palestine et à n'en pas revenir ;1). Les Normands et ces autres Septentrionaux qui infestaient les côtes, et qui auraient détruit ou empêché la civilisation sur les rivages de la Baltique et de la mer Germanique, allèrent donner l'essora leur ardeur belliqueuse sur les plages de l'Asie.
L'avantage de ces expéditions se faisait plus sentir encore dans le petit cercle des sociétés particulières. Le paysan respirait, tandis que bataillait en terre sainte le baron qui avait ou prétendait avoir droit sur ses biens, son honneur et sa vie. Des hommes de meurtre et de rapine cessaient de faire la guerre aux voyageurs et aux villages pour porter en Palestine leur activité sanguinaire (2).
Dans ce temps, tandis qu'on prêchait une morale pure, vigoureuse, saus transaction , les inclinations non corrigées par les égards, l'habitude, l'éducation, et fomentées par de déplorables exemples, portaient à des actes féroces; alors on sentait le péché même en le commettant, et soudain naissait le besoin de l'expifr devant la justice divine. En conséquence, des âmes déchirées par le remords, des personnes déshonorées, mais jalouses d'estime et d'honneur, allaient combattre outre-mer. pour revenir en paix avec elles-mêmes et avec les autres (3).
Deux chevaliers ayant tué Conrad, évèque de Wurtzbourg, et taillé son cadavre en morceaux, s'en confessèrent dans leur repentir; il leur fut enjoint d'aller se présenter au pape vêtus seulement de caleçons, la corde au cou, en présence de la multitude. Le pontife leur imposa, pour pénitence, de ne plus faire usage de leurs armes que contre les musulmans ; de ne porter ni vair, ni hermine, ni étoffe de couleur; de n'assister à aucuns spectacles publics ; de ne point se remarier s'ils devenaient veufs ; de
(1) Ep. 8. IxNoc. III.
(2) « Cette expédition (la seconde croisade) eut pour effet, si olle n'en produisit pas d'autres, de purger l'Allema;ine de cette engeance qui ne vivait liabiîuellement que de ce qu'elle ravissait aux autres. » Ivrwtz , Sax., c. xui, autore Cìirir,t. Berord. de reg. Hierosot., p. 214.
(3) M. de Talleyrand proposait, pendant la révolution, d'établir <les colonies comme de nouveaux cliamps offerts « à tant d'Iiomuies agités qui avaient besoin de projets, à tant d'iiomnies malheureux qui avaient b.soin d'esp'rances. ■ C'était là le cas.
CONSIDÉRATIONS SlîR LKS CROISADES. 405
passer le plus tòt possible en terre sainte pour combattre pendant quatre ans contre les Sarrasins, en faisant le voyage pieds nus et vêtus de laine; de jeûner au pain et à l'eau les mercredis et les vendredis, les quatre-temps et vigiles, et trois carêmes; de ne goûter de viande qu'à Pâques, à la Pentecôte et à Noël ; de dire chaque jour cent Pater, en faisant autant de génuflexions, et de ne recevoir l'eucharistie qu'à l'article de la mort. Si jamais ils pouvaient rentrer dans quelques villes d'Allemagne, ils devaient se rendre, en simples caleçons, à l'église principale, avec la corde au cou et des verges à la main, expliquer les motifs de leur conduite et se faire donner la discipline par les chanoines.
Lumberd, après avoir coupé la langueàl'éveque de Caithness, en Ecosse, vint à Rome pour obtenir son pardon ; le pape le lui accorda à condition qu'il retournerait au plus tôt dans son pays et s'y montrerait , pendant quinze jours, vêtu seulement d'une tunique courte de laine, sans manches, la langue liée avec une ficelle, de manière qu'elle sortit de la bouche. Dans cet état, il devait se présenter avec des verges à la porte de l'église pour y recevoir la discipline; il ne pouvait rompre le jeûne que le soir, avec du pain et de l'eau; enfin, il avait pour dernière obligation d'aller servir trois ans en terre sainte, de ne plus porter les armes contre les chrétiens, et de jeûner tous les vendredis pendant onze ans.
Robert, étant esclave des Sarrasins avec sa femme et une fille, se laissa pousser, durant une famine, parles ordres de l'émir, à manger cette dernière et à faire cuire aussi la mère, dont il n'eut pourtant pas le courage de se nourrir. Lorsqu'il eut recouvré sa liberté, le pape lui enjoignit de ne plus goûter de viande durant toute sa vie; déjeuner souvent au pain et à l'eau; d'aller pieds nus avec une tunique de laine très-courte et le bourdon, en demandant l'aumône, sauf à ne recevoir que le nécessaire pour la journée, sans dormir deux nuits dans le même lieu; de passer trois années en pèlerinage et de se prosterner hors des églises pour y attendre la discipline ; de ne pas se remarier ; de ne prendre part à aucuns jeux; de dire cent Pater avec cent génuflexions; puis, les trois ans expirés, de se représenter devant le pape{l).
J)e même que les grands pécheurs allaient expier leurs fautes
(f) RAiNM.n, 150,1, 11" i:.; n02. Il" 10, — Inmc TIF, ^/7.,VI, .il c(77,7!).
en Palestine, les amants trompés, les âmes ulcérées par des déceptions, allaient y chercher la paix ; de là tant d'histoires touchantes brodées sur ce fond guerrier.
Un Bolonais s'était épris d'une religieuse nommée Lucie, du couvent de Sainte-Catherine, dans sa ville natale : chaque jour il venait la regarder à la tribune d'où elle entendait la messe. La pieuse recluse s'en aperçut, et, sentant qu'il était de son devoir « de détourner les yeux pour ne pas voir la vanité , » elle ne parut plus à l'église que derrière une jalousie. L'amant désolé jure de se consacrer à Dieu comme celle qu'il adore, se rend en Palestine, et s'aventure dans les combats. Fait prisonnier et livré à d'affreux tourments par les infidèles, qui voulaient le contraindre à renier sa foi, il s'écrie : Sainte Vierge , chaste Lucie, si tu vis encore, soutiens par tes prières celvÀ qui t'aima tant! Si tu es bienheureuse dans le ciel, rends-moi le Seigneur propice! A peine a-t-il prononcé ces mots qu'il s'endort d'un profond sommeil ; en se réveillant, i! se trouve chargé de chaînes, mais dans sa patrie et près du monastère de l'objet de son amour ; elle-même se tenait debout à côté de lui toute rayonnante de beauté et de splendeur : Serais-tu encore vivante, ò Lucie, s'écrie-t-il. — Vivante^ oui, répond-elle; mais delavéritablevic. Va, et dépose tes fers svr mon tombeau en remerciant le Seigneur.
La chaste fille était morte le jour qu'il avait quitté l'Europe (l).
Barberousse, jeune encore, s'éprit de (iéla, fille d'un de ses vassaux; elle répondit à cet innocent amour; mais, ne se trouvant pas digne d'épouser un prince, elle le décida à se croiser. Au moment des adieux : Notre amour est éternel, s'écria Frédéric. — Eternel, oui, répondit-elle en laissant tomber sa tète sur l'épaule de son amant. Il part, triomphe, revient, et, comme il se trouvait duc par la mort de son père, il vole a la maison de Gela ; mais il n'y trouve qu'un billet avec ces mots : Tu es duc, et tu dois faire choix d'une épouse. Le bonheur d'avoir été à toi une année me laisse un souvenir qui me suffira tout le reste de ma vie. Notre amour est éternel. Elle s'était faite religieuse, et Frédéric posa dans le bois où il avait pris congé de Gela la première pierre de la ville de Gelnhausen.
On racontait à Florence que Pazzino des Pazzi était monté le
(I) GHiRARDArxi, Storia di Bologna, lib. IV.
premier sur les murailles de Jérusalem, et que Godefroy lui avait fait don, en récompense, de quelques éclats du saint sépulcre, dont il s'était servi, à son retour dans sa patrie , pour allumer le feu bénit. Sa famille conserva le privilège de renouveler le feu le jour du samedi saint ; le flambeau destiné à cet usage parcourait les rues sur un char qui peu à peu s'agrandit et s'orna ; on le promène encore aujourd'hui dans la ville, jusqu'au moment où il va finre prendre l'essor aux feux d'artifice préparés sur la place des Pazzi. On montre à Brescia l'étendard (croix d'ori(lamme)que l'évêque de cette ville, Albert, à la tête de quinze cents Brescians, planta lui-même, en 1221, sur les murs de Damiette; cet exploit lui valut le patriarcat d'Antioche. En 1160 un prêtre rapporta du Levant à Bologne l'effigie de Marie, peinte par saint Luc, et la déposa sur la colline de la Garde, dans l'Ermitage de la pieuse Angele, où elle devint célèbre par les miracles qu'elle opérait.
Avec un tel mélange de sentiments sacrés et profanes ; avec la corruption naturelle de l'homme, qui fait dégénérer les choses les plus saintes; avec cette disposition toute particulière au moyeu âge à pousser les principes à l'extrême ; avec le désordre qui accompagnait même les meilleures institutions, il ne faut pas s'étonner si tant de désastres suivirent les croisades. Les rois et les princes, arrachés aux affaires, laissèrent leurs États en souffrance pour en acquérir d'autres au loin; de nouvelles charges pesèrent sur les peuples, et la politique, prenant la religion pour prétexte, donna carrière à ses intrigues. Le contact avec les Orientaux propagea parmi les Européens la lèpre , le feu sacré , peutêtre aussi le virus variolique. A l'époque delà prise de Constantinople, plusieurs chefs-d'œuvre d'art périrent.
Beaucoup d'erreurs nouvelles s'établirent ou se propagèrent, entre autres le goût de l'astrologie et de l'alchimie, la croyance à la magie, fomentée par les contes orientaux qui se répandirent parmi le peuple et dans les cours.
On abusa de la crédulité pour inventer des reliques, depuis qu'elles étaient un témoignage de courses aventureuses ; elles devinrent bientôt l'objet d'un commerce profane. Au retour, on avait la vanité d'en étaler quelqu'une des plus précieuses. Ce fut bientôt une multitude de clous, une influite de morceaux de la vraie croix, des vêtements de la Vierge, des tuniques de Notre- Seigneur, des restes des patriarches (l). Lorsque Saladin en-
(1) La caisse déposée par saint Louis dans la Sainte-Cliapelle contenait la
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voyait la vraie croix à l'empereur grec, un Pisan trouva moyen de l'enlever, et, traversant les mers à pied sec , la rapporta dans sa patrie (l). Ou disait aussi qu'un Génois avait trouvé la croix de sainte Hélène dans un navire des Vénitiens, et l'avait ravie pour en enrichir sa ville natale. Quelques moines rapportèrent de Jérusalem au mont Cassin un morceau de la serviette avec laquelle Jésus-Christ essuya les pieds des Apôtres; mais, voyant qu'on croyait peu à cette relique, ils la mirent dans un encensoir, et à l'instant elle devint couleur de feu ; ils la retirèrent intacte, et l'enchâssèrent dans l'or, l'argent et les pierreries. On révérait à Sens un fragment de la verge de Moïse; dans l'Anjou, une chaussure de Jésus-Christ; à Saint-Jean d'Angely , la tète du Précurseur. Nous ne disons rien de Rome, où les récits des sacristains nous reportent aujourd'hui encore a l'époque des croisades et aux prodiges recueillis dans le livre dès Sept Voyages. En effet, chaque relique devait avoir une légende pour être récitée au chœur; s'il n'y en avait pas, on la fahriquait. Userait trop long de rapporter les révélations qui firent découvrir quelques morceaux de l'arche de Noé, quelques poils de la barbe d'Aaron , du lait de la vierge Marie, et les miracles qui avaient attesté Tauthenticité de ces précieuses reliques.
i.'impunité accordée aux croisés facilita les méfaits, et le mélange désordonné de gens de tous pays fomenta la licence. Dans ime époque où saint Bernard pouvait se vanter d'avoir rempli l'Europe de veuves dont les maris étaient encore vivants, les liens de famille durent se relâcher ; la corruption s'en accrut, et avec elle les infections vénériennes. Les moines trouvèrent dans ces pèlerinages un prétexte pour se soustraire à la discipline ; les
couronne d'épines, un morceau de la vraie croix, le fer de la lance, le roseau, l'éponge, les menottes, la croix du bon larron, du sang de Jésus-Christ, des lange> de son enfance; des serviettes qui avaient servi au lavement des pieds; <hi lait, des cheveux et un voile de la sainte Vierge; un bonnet de saint Jean- Baptiste , le saint suaire, un sacré visage , la verge de Moïse, la nappe de la Cène, la robe de pourpre; la croix du triomphe, que les empereurs de Consfantinoi)le portaient en guerre.
Une relique en grande vénération à cette époque était la larme versée par Jésus-Christ sur la tombe de La/ai c. On conservait à Aix-la-Chapelle la clieniise que portait la vierge Marie lorsqu'elle enfanta, la tunique de Jésus-Christ, le morceau il'étoffe qui lui servit de ceinture sur la croix, etc. ; et l'exposition annuelle des reliques y durait quinze jours.
(1) Chronique rfe Jacques df, Voraigne, Ber. il. Script., IX.
CONSIDÉRATIONS SUR LliS CROISAPES. 109
religieuses quittaient leurs pieuses retraites pour affronter les périls d'un monde qu'elles ne devaient pas connaître.
Une nuée de pauvres hères accouraient à ces expéditions ; ils étaient si nombreux au siège d'Antioche qu'on les enrégimenta sous un roi des gueux, et \es chevaliers sans avoir ^ les pauvres du Christ semblaient aflicher des prétentions d'autant plus hautes qu'ils étalaient plus de misère. Une pareille tourbe ne pouvait songer qu'au butin ; aussi le siège d'une place ne fut souvent déterminé que par le motif qu'elle avait plus de richesses et de plus belles femmes.
A côté de ces misérables, les riches déployaient le plus grand luxe, et se divertissaient à la chasse, à des courses, aux jeux de hasard, mais avec une telle passion que les papes et les conciles cherchèrent à les refréner par des ordonnances somptuaires réitérées.
Les différents peuples, par leur mélange, se communiquaient d'ailleurs leurs mauvaises qualités, la perfidie des Grecs, l'orgueilleuse grossièreté des Français, la cupidité des Italiens , la fastueuse mollesse des Asiatiques, la violence déloyale des Africains. Les mœurs de l'Orient entraînèrent à une déplorable imitation les princes européens, qui, peu contents de formerdes sérails de femmes, voulurent avoir des assassins à leur disposition , comme le Vieux de la Montagne ; ce qui plus d'une fois provoqua l'indignation des conciles (l).
Aucune armée cependant ne fut jamais aussi généralement préoccupée de l'idée morale; jamais on ne répara par tant de fondations pieuses les tristes conséquences de la guerre. Tous appréciaient la vertu, ambitionnaient la sainteté et faisaient des efforts pour devenir meilleurs. Un remords qui tenait de la vertu secouait les âmes , et des gens enrichis par la violence et les extorsions s'empressaient de faire des restitutions. Tout le monde donnait aux hospices des pèlerins , des malades et des enfants trouvés ; on testait en leur faveur. Le sire de Joinville réunit ses
V 1 ) On désignait ces coupe-jarrets sous le nom d'Arrosènes, de Navarrais, de Br;scolcs, de Cotfcreaux , de ïraiverdins ; ils furent confondus souvent avec les bandes armées , surtout avec les Biahançons , qui commencèrent alors à vendre leur coinage. Le troisième concile de Latran, en 1179, les maudit; découverts, ilsdevaient ètreilénoncés au peuple les jours de fête, et poursuivis opiniâtrement. Deux ans d'indulgence furent accordés à quiconque prenait part h cette poursuite, avec les mêmes mérites que pour les pèlerins de terre sainte.
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vassaux et ses voisins, auxquels il offritele réparer tous les torts qu'il pourrait leur avoir causés ; le comte de la Marche , célèbre par ses empiétements et son arrogance, ordonna dans son testament de restituer tous les biens qu'il avait usurpés.
Si l'ambition guida souvent les chefs , les peuples étaient conduits par un sentiment religieux bien ou mal interprété , mais qui ne calculait pas, et s'abandonnait à Penthousiasme. Chez les chevaliers, on voit régner une humilité, une abnégation admirables au milieu de l'orgueil de l'époque, et parmi des guerriers avides d'exploits et de gloire. C'est à la vertu divine, à des prodiges de saints, plus qu'à leur propre valeur, qu'ils rapportent le mérite des succès obtenus ; leur bras s'affaiblit dès qu'ils se confient dans leurs propres forces, tandis qu'il conserve une vigueur invincible lorsque Dieu seul le dirige. Le grand maitre des hospitaliers s'intitulait gardien des pauvres du Christ, et ses chevaliers disaient aux malades nosseigneurs. Le grand maître de l'ordre de Saint- Lazare devait avoir été lépreux. Godefroy ne voulut pas ceindre la couronne royale aux lieux où le Christ en avait porté une d'épines; aux envoyés de Samarie, qui s'étonnaient de le voir assis par terre, il répondit qu'il pouvait bien se coucher sur la poussière qui devait le couvrir après sa mort. Tancrède fit promettre à son écuyer de ne parler à qui que ce fût d'une belle action dont il avait été le seul témoin.
Célestin IV, en proclamant la croisade, signale l'humilité comme l'unique voie du triomphe. Après la prise de Constantinople, les croisés demandent pardon au pontife de leur victoire ; un historien raconte les exploits accomplis en Orient, sous le titre de (icsta Dei per Francos. Bien plus, nous avons deux lettres de l'orgueilleux Richar.l Cœur de lion à l'archevêque de Rouen et à l'abbé de Clairvaux, où il leur apprend ses victoires sur Saladin, sans faire la moindre allusion à sa propre vaillance, sans même parler de lui autrement que pour dire qu'il a été atteint d'une flèche. La chrétienté se scandalisa de l'orgueil apporté par Frédéric II dans cette expédition, et les fidèles le desservirent. Ce caractère suffit pour distinguer des Achille et des Ajax les héros de l'épopée moderne.
A travers les graves calamités de ces deux siècles, la vie circulait dans toute sa plénitude jusqu'A l'extrémité de tous les membres; une était la croyance, ou le désir de se sacrifier pour elle , et la pensée suprême de ce temps envahissait la vie entière , publique et privée. Tandis que la diversité de race et la hiérarchie,
féodale mettaient encore en Europe une immense distance entre l'homme et l'homme, on voit les soldats de la croix inspirés par un sentiment de fraternité, et les prédicateurs de la guerre sainte prendre pour thème favori l'origine et la fin communes à tous. Les princes promettaient en partant de s'occuper avec sollicitude de ceux qui les suivaient; l'évèque Âdhémar répétait : Aom.s sommes tous des frères, fils de Dieu ; une affection réciproque nous unit dans un tien spirituel. Richard s'élance au milieu des périls en s'écriant : Je serais indigne du titre de roi, si je ne savais mépriser la mort pour défendre ceux qui m'ont suivi au milieu des dangers de la guerre. Louis IX refuse de s'embarquer sur le Nil , si les siens doivent être contraints d'effectuer leur retraite par terre; au moment de mourir, il disait : Qui reconduira mon bonpeuple enFrance? Le sire de Boulaincourt disaità Joinville : Cousin, en passant outre-mer, ne songez pas au retour; nul chevalier, riche ou pauvre qu'il soit, ne saurait revenir sans infamie quand il laisse aux mains des Sarrasins le menu peuple en compagnie duquel il partit. Foulques de Chartres écrit : Quand vit-on jamais que tant de nations de langages différents se soient réunies en une seule armée , Francs, Flamands, Gaulois, Allemands, Bretons, Allobroges, Lorrains, Naimrrais, Normands, F cassais, Anglais, Aquitains, Itali en s, Apuli ens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens.^ Lorsqu'un Breton ou un Germain m'adressait la parole, je ne savais lui répondre; mais^ bien que séparés par la différence du langage, nous paraissons ne former qu'un seul peuple par notre amour pour Dieu et par notre charité pour le peuple. Si Viin de nous perdait quelque chose, celui qui le trouvait le conservait .^soigneusement jusqu'à ce qu'à force de recherches il en eût découvert le propriétaire; alors il le restituait de bon gré , comme il cortvient à des iièlerins qui ont entrepris de conserve un pieux voyage.
Nous ne voulons pas dire que les actions fussent toutes en rapport avec dételles idées; mais ces maximes étaient du moins proclamées, et l'on peut dire qu'elles poussaient vers l'égalité. Au moment où les premiers croisés regagnaient leur patrie, ceux, qui étaient restés dans le Levant écrivaient à leurs frères d'Occident : Au nom de Jésus, montrez votre gratitude à nos frères quand ils retournent dans leur pags ; faites-leur du bien, acquittez votre dette envers eux. Quoi de plus respectable que ces prières échangées entre des peuples éloignés?
Le grand nombre des femmes qui, seules ou avec leurs maris,
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accompasnèreut les croisés furent sans doute un foyer de corruption , puisqu'on les voyait amorcer les galants jusque devant la tente de saint Louis; mais la présence d'un sexe chez qui la pitié est naturelle put du moins quelquefois sauver la pudeur des captives. Les femmes, d'ailleurs, eurent aussi leur part d'héroïsme et de malheurs. Fiorine, fille du duc de Bourgogne, mourait en combattant à côté de Suénon , fils unique du roi de Danemark ; Marguerite de Hainaut cherchait parmi les cadavres son mari tué par lesTurcs ; une autre Marguerite défendit Jérusalem contre Saladin, et retourna seule en Europe, ne rapportant que son casque, sa fronde et son psautier. Le comte de Blois avait déserté la guerre sainte ; Adele, sa femme, par ses reproches, le força d'y retourner. Une autre femme qui, au siège de Ptolémaïs, travaillait à combler un fossé, se sentant atteinte mortellement, pria son mari de l'y jeter, pour que son cadavre eût du moins son utilité. Les scandales d'Eléonore de Guyenne ont pour contraste la résignation généreuse de Marguerite de France; quand saint Louis, captif, répondait qu'il ne pouvait rien stipuler sans sa mère, la grossièreté musulmane resta frappée d'étonnement. Enfin, lorsque les hommes perdirent foi en ces expéditions aventureuses, les femmes de Gènes conçurent la pensée d'aller combattre à leur place.
La puissance stationnaire et inhumaine des feudataires avait pour contre-poids cette milice mobile et généreuse de la chevalerie, animée de nobles sentiments, ne respirant que la gloire et la justice, et dont la profession l'appelait à tout ce qui était généreux et désintéressé. Elle revêtit des formes plus pures lorsqu'elle se trouva rattachée aux ordres ecclésiastiques militaires, dont les membres, réunis dans le même but , affranchis du lien féodal comme des distinctions de nation, devinrent les guerriers immédiats du Christ, et offrirent dans leurs rangs aux gentilhomraes un asile actif en temps de paix , une école d'héroïsme en temps de guerre.
La noblesse, de farouche qu'elle était d'abord, parce qu'elle se fondait uniquement sur le droit brutal de la conquête, finit par adopter cet esprit chevaleresque qui fut depuis son caractère, et par associer au courage la politesse , l'ardeur religieuse , l'amour délicat et l'enthousiasme. Elle perdit, il est vrai, de ses richesses; mais en revanche elle acquit de l'illustration, puisqu'elle fut jetée, des étroites limites de ses châteaux, sur un théâtre vers lequel se tournaient les regards de l'Europe et de
l'Asie. Ses fastes furent écrits dans les pages éternelles de l'histoire; quelques-uns de ses membres conquirent des provinces dans le Levant, et s'assirent sur les trônes de David, de Constantin, de Léonidas et d'Agamemnou.
Les armoiries et les noms de familln permirent de mieux déterminer les descendants illustres, et, pour ce motif, donnèrent une base stable aux généalogies, qui avant cette époque n'étaient que de purs rêves.
A l'appel de Dieu, le serf s'arracha de la glèbe sans que le maître put lui opposer la loi qui l'y enchaînait; ce libre exercice de sa volonté lui tenait lieu d'affranchissement. Celui qui avait pris la croix devenait l'homme de Dieu et de l'Eglise, jouissait de certains privilèges et lavait la tache de la servitude personnelle. Le grand nombre des individus qui allaient d'ordinaire s'offrir à quelque église (les oWoifs) trouvèrent à exercer ailleurs leur dévotion sans but, et ceux qui déjà s'étaient engagés, un moyeu de se délier.
Kn vertu du droit d'aubaine, les seigneurs rendaient esclaves les étrangers qui se lixaient sur leurs domaines, et s'emparaient des biens des naufragés ou de ceux qui mouraient sous leur dépendance. Désormais le pèlerin fut protégé par les lois de l'Eglise, et sa personne considérée comme sacrée ; aussi les malédictions poursuivirent-elles le duc d'Autriche, qui, par vengeance, retint Richard prisonnier, et Charles d'Anjou, qui pilla les Français naufragés.
Au milieu de tant d'aventures, le pauvre eut aussi son histoire et put la raconter. Cette histoire s'associait souvent à celle de son maître, qu'il avait tantôt défendu à Ptolémais ou sous les murs d'Ascalon, tantôt emporté malade sur ses épaules à travers les défilés de la Cilicie, tantôt sauvé d'une mort certaine par le morceau de pain partagé avec lui , ou par quelques gouttes d'eau puisées au fond d'un casque , à une source découverte par hasard. Voilà ce que racontait le vieux croisé, et le fils était fier d'un père qui avait fait autre chose que d'arroser de ses sueurs le sillon obligé ; de semblables souvenirs amenèrent à penser que les vilains étaient aussi des hommes, qu'ils pouvaient aller et venir, se marier à leur gré, disposer du fruit de leurs labeurs.
Les seigneurs, obligés de sortir de l'étroit théâtre de leurs chûteaux pour figurer au milieu des autres princes, de l'elite des dames et des chevaliers, cherchèrent à rivaliser de luxe, et l'industrie en profita. Les étoffes de soie, en remplaçant les fourrures, firent
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naître des manufactures nouvelles; le faste dans les vêtements s'accrut sans mesure, surtout en Italie. Les tissus de Damas, ceux de poil de chameau excitèrent l'émulation des Occidentaux; Palerrae d'abord, puis Lucques, Modène, Milan multiplièrent les ateliers de tissage ; les verres de Tyr furent imités à Venise, qui bientôt fabriqua les glaces de cristal destinées à remplacer les miroirs de métal ; les moulins à vent, dont on se servait dans l'Asie Mineure faute de cours d'eau , se répandirent eu Europe, s'ils n'y furent pas apportés alors. Il y eut aussi une grande amélioration dans l'art de damasquiner l'acier et les travaux de la ciselure^ industrie dans laquelle les Arabes excellaient. Les coins des monnaies et la gravure des sceaux se perfectionnèrent ; on apprit à appliquer l'émail, et l'orfèvrerie prit un nouvel essor pour enchâsser tant de perles, pour décorer tant de reliques rapportées d'Orient.
L'industrie, qui n'était point le monopole de gros capitalistes, donnait de l'importance à l'homme du peuple, et tirait des mains des riches les trésors entassés, pour les répandre parmi les pauvres, auxquels ils procuraient tout à la fois les commodités de la vie, des franchises et l'indépendance. Ceux qui administraient les biens des maîtres absents prirent et laissèrent prendre à leurs subordonnés des habitudes moins serviles; le clergé n'eut point de conflits à repousser dans l'administration de la justice et la tutelle desorplielins; les campagnes jouirent ainsi de la paix, et les bourgeois se préparèrent à consommer l'abaissement des nobles. Ce fut le peuple, en effet, qui profita de ces expéditions , quoiqu'elles eussent été sollicitées par le clergé et dirigées par la noblesse.
Nous n'irons pas jusqu'à dire que les croisades produisirent les communes ; mais du moins elles facilitèrent leur institution. Le châtelain, descendu de son donjon, s'était rapproché du manant , non pour le rançonner, mais pour l'inviter à joindre ses forces aux siennes ; les grands considérèrent ceux qui les suivirent comme leurs pauvres {pauperes nostri)^ et ceux-ci, dégagés de la servitude légale, désapprirent les habitudes de l'esclavage héréditaire, tandis que la féodalité détachait ses racines de la glèbe immobile.
ICn même temps, au milieu du fracas de la guerre, la voix de la justice se faisait entendre, et l'ordre reparaissait. Les gouvernements pouvaient se développer avec moins d'obstacles en labseuce des barons, qui peut-être auraient eu des droits à faire
valoir ou des restrictions à imposer. Les communes et les républiques, pour établir ou consolider leur indépendance, soumettaient à des lois égales jusqu'à la terre du baron qui guerroN^ait contre les Sarrasins, abolissaient les privilèges nuisibles à la sécurité publique, et mettaient le pouvoir public au-dessus de la puissance privée. Le menu peuple et les paysans s'accoutumèrent, pendant les longues absences des feudataires, à tourner leurs regards vers l'autorité supérieure des rois pour en obtenir justice et protection. Cette tendance fut surtout favorisée par le retour d'un grand nombre de fiefs à la couronne, vendus par les barons pour se procurer l'argent du passage, ou restés vacants par leur mort (1).
Qui ne sait combien les voyages , la vue de pays et d'usages nouveaux élargissent les idées et détruisent les préjugés de clocber? Si nous trouvons ridicules certaines habitudes, d'autres nous plaisent et nous les contractons. Dans la société féodale, si morcelée, la patrie de chacun avait pour limite la haie qui servait d'enclos à son champ; c'était une dépense et un danger que de passer sur le pont du petit torrent rapproché ou en vue du donjon du seigneur voisin. Mais voilà tout à coup que les barrières tombent, et que des nations entières se précipitent sur des routes fermées jusque-là. C'est alors que les Septentrionaux voient en Italie les restes majestueux de la civilisation antique et les commencements de la nouvelle. Ils entendent professer le code à Bologne ; ils trouvent à Salerne et au mont Cassin des écoles de médecine, à Thessalonique des écoles de beaux-arts, à Constantinople des bibliothèques et des musées. Jacques de Vitry exprime son étonnement de trouver les Italiens « diligents dans les ■> conseils secrets, soigneux de rechercher l'avantage public, s'oc- « cupant de pourvoir à l'avenir , pleins de répugnance pour le « joug d'autrui, défenseurs opiniâtres de leur liberté. »
En Sicile et à Venise, où les croisés venaient s'embarquer, ils avaient sous les yeux des formes de gouvernement plus réglées; la surprise qu'ils éprouvèrent en voyant tous les citoyens de Venise convoqués pour donner leur assentiment à la délibération du doge, dut leur inspirer l'idée d'une liberté différente des institutions germaniques. Etablis sur un nouveau territoire, ils songèrent à lui donner une législation qui fût non pas im-
(1) Capefigup, assure que, dans la Collection des ciiaitros de Breqnegny, on trouve, de 1 189 k 1 li>2, plus de cent fiefs aliénés à l'occasion des croisades.
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posée par la l'orce, mais discutée par la raison de nations qui se sentent égales, et veulent ce qui leur est le plus avantageux. Les Assises rédigées alors devinrent un modèle pour les princes et les communes; saint Louis en profita pour ses Établissements, et peut-être les Anglais en ont-ils tiré l'idée du jury. Les méthodes introduites par l'Église pour la perception de la dime servirent d'exemple aux rois pour le recouvrement régulier des impôts, qui, s'ils devinrent perpétuels, cessèrent du moins d'être arbitraires et multipliés.
L'égoisrae effréné qui avait rendu possible la domination illimitée des empereurs romains, et qui plus tard causa sa ruine, se perpétua dans le sentiment individuel des empereurs d'Allemagne, qui jamais, pour ce motif, n'étaient parvenus à fonder une puissance stable. Cloîtres , chapitres , baronnies , bandes armées, universités, etc., tout vivait dune vie particulière et isolée; il n'y avait point de nations, car les nations consistent dans l'accord des intérêts, des sentiments et du penchant naturel ou instinctif vers un but commun. Mais, au milieu des croisades, tous les peuples se mêlent à leur gré, tous obéissent à un chef, tous reviennent avec des idées d'unité et de liberté. Dans ces expéditions tout à fait sociales , l'individualité des personnes et des nations disparait sous le nom de chrétienté, et il en sort un patriotisme européen et chrétien.
On impute aux croisades le fait d'avoir élevé au comble le pouvoir des pontifes, et ces derniers sont accusés dé les avoir provoquées dans l'intention de tyranniser le monde. Disons la vérité : des expéditions faites au nom du pape, qui accordait des privilèges affranchissant de toute autre juridiction que de la sienne, pouvaient bien lui fournir un prétexte pour envahir les droits essentiels de la souveraineté, tels que ceux de lever des soldats, de percevoir des taxes, de convertir en loi la volonté des légats ; mais il est certain que le cri de Dieu le veut! n'avait pas encore retenti quand Grégoire VII proclama plus haut que le saint siège ne le fit jamais les prétentions pontificales qui, à la fin des croisades, se trouvèrent affaiblies. La conquête d'une partie considérable de l'Asie ajouta peu de chose au pouvoir des papes, qui, au contraire, furent entraînés dans les dissensions des colonies nouvelles. Les croisés eux-mêmes refusèrent parfois d'écouter leur voix; les Vénitiens méprisèrent les menaces du légat, et poursuivirent leur entreprise au milieu des foudres du Vatican. La maladresse dei légats, qui, avec la prétention de di-
CONSIDERATIONS SUft LES CROISADES.
riger les batailles, les perdaient souvent, corapromit la réputation de sagesse et d'habileté dont jouissait la cour de Rome; la violence ou l'infidélité apportée dans la perception des dîmes souleva des rumeurs, et fit supposer des intentions moins nobles. Tous ces faits contribuèrent à détruire cette idée sublime, que le moyen âge s'était formée des papes. La prééminence du saint-siége sur les royaumes de la terre est déjà perdue, la suprématie ecclésiastique menacée, et la réaction, qui bientôt va commencer, est devenue possible.
Le clergé, sans doute, s'enrichit par les biens des particuliers qu'il reçut en gage, ou par l'achat à vil prix de ceux des barons; mais il dut aussi s'assujettir à des taxes onéreuses, lorsque !es laïques se furent plaints que les clercs ne savaient que prêcher, et qu'il était injuste qu'ils ne fournissent pas des moyens terrestres pour contribuer à une guerre sainte. Ces charges lui firent dépenser plus qu'il n'avait gagné, et les rois apprirent alors qu'il existait sous l'autel une mine qu'ils n'avaient pas encore exploitée.
Quel avantage ne devait pas résulter pour l'Asie des communications ouvertes avec notre monde? Les musulmans, trop isolés par leur religion hautaine et antisociale, ne durent que peu d'idées a notre contact. Les Grecs, orgueilleux ou plutôt vains, n'eurent que dédain pour les barbares d'Occident; mais ils ne purent toutefois fermer les yeux en présence d'institutions plus libérales que le despotisme légal que leur avait transmis la civilisation païenne , et qui respectaient davantage la dignité de l'homme; quelques auteurs latins furent traduits dans leur langue; les relations entre l'Empire et l'Italie se multiplièrent malgré le conflit qui survint, et l'irritation mutuelle qui acheva le déplorable schisme des deux Églises.
Quant aux Latins, plus dociles, plus enclins à l'imitation, on ne saurait dire combien ils profitèrent de ces rapports. Ils connurent la culture intellectuelle des Arabes, en partie indigène, en partie empruntée aux livres indiens, grecs ou persans , traduits dans leur langue , et ils en tirèrent les nouvelles, les romans, la philosophie. La médecine adopta sinon les méthodes, au moins les médicaments orientaux ; des drogues nouvelles et de nouveaux composés entrèrent dans la pharmaceutique; le sucre devint la base de beaucoup de préparations, et servit à conserver le parfum et la saveur des fruits et des fleurs; la thériaque fut longtemps un secret gardé avec soin dans les officines véni-
IIIST. IMV. — T. M.
tiennes ; les belles races de coursiers arabes excitèrent l'envie de nos chevaliers, qui voulurent en posséder ; saint Louis introduisit une nouvelle espèce de chiens de chasse ; les éléphants parurent dans nos armées, et l'on voit encore dans le domaine de Rossore, près de Pise, la descendance des chameaux qui furent alors amenés pour le cultiver.
Les premiers croisés, en voyageant le long du Liban, étanchèrent la soif qui les dévorait en suçant la pulpe de la canne à sucre; elle leur rendit le même service dans le cours des différents sièges; ils la rapportèrent donc en Sicile, où elle prospéra; les Sarrasins la plantèrent avec plus de succès encore à Grenade, d'où elle passa avec les Espagnols à Madère et en Amérique. Saint Louis ornait ses jardins delà renoncule, et le troubadour Thibaut parait les siens des roses de Damas ; d'autres croisés empruntaient à Ascalon les petits oignons appelés de son nom échalotes; un duc d'Anjou transplantait le prunier de Damas, et Roger de Sicile le mûrier, destiné à devenir la plus grande richesse de l'Italie. On apprit également à cette époque l'usage du safran, de l'alun, de l'indigo (i). Nous avons déjà parlé de certains arts dont les Occidentaux acquirent alors la connaissance, et qui bientôt se répandirent comme des inventions nouvelles (l).
La Grèce était bien loin de ses jours de splendeur, quoiqu'elle possédât des monuments d'arts et de littérature ancienne ; si la nouvelle littérature était pauvre de génie et d'originalité, elle offrait du moins l'ordre et l'élégance dont celle de l'Europe était dépourvue. Les Latins purent donc avoir sous les yeux des
(1) Dans la Storia d'Incisa e del già celebre suo marchesato (Asti, 1810) se trouve rapportée une cliaite de 1204, faite à Incisa, oii il est dit que Boniface, marquis de Mont ferrât, (itdon à la coniuiune d'un morceau de la sainte croix et du huitième d'un boisseau d'un graia couleur d'or et en partie blanc , encore inconnu, apporte de rAnatolie,et oit melica. Le document doit t^tre faux ; car il n'est pas lait mention du mais ou blé de Turquie avant la découverte de l'Amérique. Toutefois, dans les archives de l'evèché de Pergame , se trouve un acte dressé par Monlenaiio de Papi, die IV ejceunte octobri 124y, par lequel l'évèque Albert de Terzo investit, a titre d'emphj téose perpétuelle , les syndics de la commune de Sorisole de toute la dîme appartenant à l'évèque dans le lerritoii e de Sorisole et lieux circonvoisins, ainsi que du droit de percevoir de chaque feu de Sorisole et de Poscante un sélier de vin , une corbam de lou panici, qux estimatur duo sexlaria, etc., etc. Aujourd'hui encore on appelle loa le blé de Turquie, auquel on donne aussi le nom de panico dans beaucoup de lieux. Ce document, que personne n'a observe, que nous sachions , mérite donc quelque utleutiou.
(2) Voyez ci-dessus, p. 368 cl ;JGy.
modèles propres à raffiner leur goût, des industries nouvelles et mille objets capables d'embellir la vie. Il est impossible que la vue de Sainte-Sophie et des autres édilices de l'Italie et de l'Orient n'ait contribué eu rien au grand essor que prit alors l'architecture.
Comme il est d'ailleurs hors de doute que les croisades retardèrent la chute de Constantinople, nous pensons que littérairement elles eurent encore un heureux résultat, parce que l'Europe n'était pas encore raùre pour recevoir les classiques de cette ville, comme elle put le faire au quinzième siècle. En effet, aucun de nos chroniqueurs ne fait mention de deux très-riches bibliothèques qui périrent alors, tant c'était chose peu importante à leurs yeux ; les chefs-d'œuvre furent brutalement détruits , à l'exception de ceux que les Italiens et surtout les Vénitiens mirent eu réserve pour embellir leurs cités en progrès. Voyez Pise, voyez Gènes et les édifices normands en Italie, et vous les trouverez riches de colonnes et de statues transportées du Levant ; ce fait révèle la renaissance du sentiment du beau, et nous explique la maturité soudaine des beaux-arts dans cette partie de l'Europe.
Les entreprises universelles auxquelles tout le monde participait firent sortir du sanctuaire la littérature elle-même. L'histoire, en passant des faits locaux aux prodiges de la valeur admirée, éleva quelque peu son style; la poésie trouva dans la réalité ce que l'imagination n'aurait jamais pu lui fournir.
Les effets des croisades se fout surtout remarquer dans l'extension et la direction du commerce. Les villes maritimes d'Italie, après avoir gagné beaucoup dans le transport des croisés, stipulèrent des privilèges très-avantageux dans les pays soumis, et peuplèrent de comptoirs la Syrie et les cotes de la mer Ionienne el delà mer Noire. Les navires de villes plus éloignées encore, en portant des hommes d'armes et des dévots en Palestine , revenaient chargés d'étoffes, d'épices, de toutes sortes de marchandises; de là commença la prospérité commerciale du midi de la France, des Frisons, des Flamands, de Brème etdeLubeck, où les arts et l'industrie se développèrent. Les cités acquirent de l'opulence et de la force, et les bourgeois purent réclamer des droits. Le goût des épiées devint général; on en remplissait les mets, les vins et les maisons ; à chaque instant, les poètes tirent leurs comparaisons de l'odeur des drogues, et environnent les palais des fées d'arbres qui exhalent le parfum du cinnamome, du gi-
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lofle, de la noix muscade. Encore quelques années, et un navigateur fortuné, allant à la recliert'he de la terre qui les produit, rencontrera un nouveau monde.
Mais il fdllait pour cela que la navigation s'améliorât, et les croisades lui en fournirent l'occasion. Les Septentrionaux employaient des vaisseaux massifs et pesants, et les navigateurs de la Méditerranée, des bâtiments fragiles et légers; ils profitèrent réciproquement des méthodes dont ils faisaient usage. On en construisit de très-grands pour contenir plus de monde; si des désastres réitérés décidèrent à abandonner ce système, on comprit toutefois qu'un seul mât ne sufflsait pas à d'aussi gros navires, et l'on en mit plusieurs sur le même bâtiment.
On abandonna dès lors, pour la voie de mer, le lent et ruineux transport par terre des marchandises d'Auvers à Gènes; puis les rois, de retour de la terre sainte, voulurent avoir une marine, comme lit !e roi Philippe -Auguste. Aux Arabes on emprunta le nom d'amiral, et, comme eux, on rendit perpétuelle une charge qui d'abord n'était conférée que pour la durée de ia guerre.
Combien cet art de la guerre, qui rend moins meurtriers et plus décisifs les résultats de ce grand développement de la force, n'etait-ii pas dans l'enfance avant les croisades! Le système féodal empêchait qu'il y eût un seul chef. Si l'on avait fait le voyage par mer, la multitude , qui l'ut l'embarras et la victime de ces expéditions, en aurait été exclue; mais elle était poussée par l'enthousiasme. Les chevaliers avaient trop de confiance dans leurs chevaux, et l'expérience de cruels revers démontra que la cavalerie ne valait rien contre de pareils ennemis. Quand la guerre eut cessé d'être l'élan fougueux d'une tourbe fanatisée, on fit, pour la conduire d'après un certain plan, de grands préparatifs; ou établit des magasins, des moyens de transport, un train d'équipages, toutes choses inconnues dans les courtes campagnes féodales qui se faisaient à petite dislance, et même dans les expéditions des empereurs en Italie, où les villes et les seigneurs étaient tenus de fournir des vivres.
C'est une plaisanterie de dire que les cymbales et les tambours sont tout ce que nous avons gagné à ces expéditions (l), quand
(l; Quelques lilstoriens veulent (juc les croisés aient rapporté du Levant le violon, qui, dit-on, tluii en nsnge dans l'Inde. Mais c'est là une conjecture sans fondement. On voit ilans un bas-relief du grand portail de Saint-Michel à
il est positif qu'elles nous ont appris h régler les opérations militaires d'après des procédés de prévoyance et de tactique qui rendent les guerres moins meurtrières et plus décisives; à maintenir dans les camps la propreté et le bon ordre; à voir des troupes, entretenues par leurs chefs, prolonger leur service des années, origine des armées permanentes; à discipliner, enlin ces masses qui prenaient parta des expéditions où ne suffisait plus le chevalier bardé de fer, ce qui reconstitua l'infanterie et porta un nouveau coup à la féodalité. On apprit encore à faire usage de machines nouvelles pour la défense et l'attaque des places , et même pour la garantie des personnes. Enfin les machines incendiaires employées par les musulmans hâtèrent l'application de la poudre à canon.
Ces faits ne peuvent échapper à l'histoire, si elle dépose le dédain et le fiel. Que l'on ne dise pas que ce bien s'opérait a l'insu des promoteurs de ces expéditions, et que leur volonté n'y concourait point. Est-ce que le grand homme, l'instrument le plus insigne dans les mains de la Providence, connaît lui-même toutes ses voies 1 Napoléon savait-il qu'il rendrait service à la liberté en la comprimant, et les rois, lorsqu'ils abattaient la révolution, croyaient-ils travailler pour elle? Sans doute les jugements d'une philosophie railleuse sur les croisades ont été singulièrement modifiés dans notre siècle; mais, si nous ne nous abusons, elles ont toujours été racontées et chantées en détail, et non dans ce majestueux ensemble qu'on admire en lisant les naïves chroniques françaises, les déclamations pompeuses des musulmans, la satire larmoyante des Grecs, les récits enthousiastes des dévots et les diatribes railleuses des esprits forts.
Il est impossible toutefois de considérer sous le même point de vue ces expéditions si différentes quant au temps et à l'intention. L'enthousiasme imprévoyant de la première croisade, personnifié dans Pierre l'Ermite, qui n'attend de secours que de sa foi et d'une volonté invincible, se mêla, dans la seconde, à la piété monarchique de ceux qui la provoquèrent. La troisième, plus guerrière et plus politique, vise à des conquêtes plutôt qu'à la délivrance du saint sépulcre; on ne sait pas sacrifier à ce but pieux l'orgueil, l'ambition et la jalousie. Dans l'origine, les lettres pastorales, les prédications, la force même ne suffisent pas
Pavie, église qui, si elle n'est pas antérieure, estde peu postérieure à l'an 2000, une ti^ure grossière qui joue de cet instrument.
pour retenir la multitude qui se précipite en Asie; plus tard, Henri VI est obligé de promettre trente onces d'or à quiconque voudra passer en Syrie; Pierre l'Ermite et Foulques de INeuilly déclarent indigne quiconcjue refuse de prendre la croix et ne s'arme pas du glaive contre les infidèles. Peu à peu la lutte religieuse et chevaleresque dégénère en calcul, et l'on juge nécessaire d'occuper l'empire grec et de posséder l'Egypte; enfin ce ii'est plus qu'une affaire de curiosité, de vagabondage, un champ ouvert au goût des aventures et à la soif des richesses.
Outre les inconvénients ordinaires de toute armée féodale, il faut ajouter que, le quatrième concile de Latran ayant défendu aux croisés l'usage de l'arbalète comme trop meurtrière, les fantassins se trouvèrent presque désarmés; dans la persuasion que leur tâche principale était de frayer la voie, on ne leur donna presque que des pioches; nous ne disons rien de la tourbe, entièrement nue et cause d'embarras , ni des femmes qui accrurent la corruption. En effet, comme on croyait qu'il suffisait de prendre la croix pour effacer toutes les fautes, des bandes de pécheurs se rendaient en Palestine ; la violation de la discipline n'était châtiée que par des péniterices canoniques. Bien plus, comptant sur la protection du ciel, on négligeait tous les moyens humains, et, lorsque la folle présomption recevait un démenti, les croisés tombaient dans une prostration qui les entraînait parfois jusqu'à l'apostasie.
Dans des expéditions entreprises au nom de la religion, il était naturel que les prêtres et les légats eussent une grande part dans les conseils et la direction; parfois même ils l'emportaient sur l'expérience des chevaliers, et suggéraient les résolutions les plus funestes. D'autre part, les ecclésiastiques empêchaient tout pacte, toute entente avec les musulmans, qu'il aurait fallu caresser, au contraire, pour consolider la nouvelle colonie; on aurait dû également respecter chez les Grecs la puérile vanité de se croire supérieurs aux barbares occidentaux, par cela seul qu'ils se trouvaient les gardiens d'une civilisation tombée dans l'enfance.
Les diverses conquêtes faites en Palestine, au lier, de se fondre ensemble, avaient eu, par le vice du système féodal, un but et une direction différents; dès lors, divisés d'intérêts, ceux qui avaient tant besoin de s'unir contre l'ennemi commun guerroyaient parfois entre eux.
La délivrance de la terre sainte avait cessé d'être l'unique
objet des croisades; on sonp;eait plutôt à répandre la religion. Quelques individus, comme Henri de Saxe, s'armèrent contre les idolâtres de Saxe, et les contraignirent par la force à recevoir le baptême, auquel ils renoncèrent aussitôt que les croisés furent partis; d'autres, avec Alphonse de Bourgogne, ayant abordé sur les rives duTage, secoururent les chrétiens contre les Maures et prirent Lisbonne : cette division d'efforts en paralysait les effets. Les papes eux-mêmes dirigèrent de semblables expéditions, tantôt contre les barbares du nord, tantôt contre les hérétiques et leurs ennemis personnels.
Les revers de toutes ces expéditions, outre les causes qui précèdent, provenaient de l'excessive confiance que l'on avait dans les miracles; de la fougue qui, plus que le sang-froid, présidait aux opérations ; de ce que les républiques italiennes, qui en étaient les meilleurs instruments, se livraient à des luttes de parti intérieures; du défaut d'unité et de concert entre les puissances conjurées; du peu d'habileté dans l'art de la guerre et de l'ignorance absolue de ce qu'il y avait à faire ; de ce que le peuple le plus chevaleresque de l'Europe fut occupé à une croisade domestique, tandis que les autres eurent à pourvoir à leur organisation intérieure. Ajoutez le climat , ajoutez la foi douteuse ou l'inimitié secrète des empereurs grecs, qui firent avorter les expéditions les mieux combinées, comme celles de Conrad III et de Frédéric Barberousse ; ajoutez encore que l'on n'avait pas affaire à ces musulmans ineptes revêtus de nos jours d'un ridicule uniforme, et qui reçoivent à coups de bâton le titre de soldat, mais à ces Arabes chez qui le souvenir d'immenses conquêtes était encore récent, et aux Turcs qui, nouveau venus et pleins d'audace, demandaient du butin et une patrie aux plus belles contrées du monde (t).
Que l'on s'abstienne donc de juger les croisades par un résultat partiel, et de verser sur l'âge héroïque de toutes les nations eupéennes un blâme que repoussent le sentiment et la raison. Bannissons du moins cette injustice, nous qui avons tant déploré les infortunes de la patrie de Phidias et de Socrate, et qui, faute de savoir mieux faire, nous sommes contentés de seconder de nos vœux et de nos chants les généreux efforts des arrière-descendants de Timoléon et d'Épaminondas (2).
(1) Les efforts auxquels la Fiance est obligée pour conserver l'Algérie jiislifieut les croisés du tort d'avoir succombé.
(2) On a dit des croisades : «■ Transporter au delà des rne<'sdes vassaux, des
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Supposez que le lion de Saint- Marc et le drairon de Saint- Georsie se fussent établis à demeure sur les rives du Bosphore, du Jourdain et du Tigre; une population policée y puiserait encore cette énergie qui jadis faisait de ces contrées autant de centres eii\iés de civilisation; Séleucie, Antioche et Bagdad seraient pour l'Asie ce que sont aujourd'hui Paris et Londres pour l'Europe; aux lieux où un pacha force, à coups de fouet ou de cimeterre, des peuples misérables à se courber sous le regard ou le caprice d'un despote, où le Bédouin et le pirate barbaresque exercent audacieusement leurs brigandages, on verrait fleurir des gouvernements constitués pour l'ordre et la liberté. Le savoir et l'amour de l'humanité se répandraient à grands flots, du sein de la plus belle ville que le soleil éclaire sur l'Europe et l'Asie, qui, dans un sentiment commun d'affection et dans un même but de progrès, s'entendraient pour verser la lumière au ?sord et propager la vérité au cœur de l'Afrique et jusqu'aux plus lointaines contrées de l'Orient.
Si un ermite n'avait pas poussé ce cri de Dieu le veut ! et que les papes ne l'eussent pas accueilli, la civilisation qui commençait en Europe, rude encore, mais qui devait être si féconde en grandeurs et en vertus, aurait peut-être disparu sous le vernis de la civilisation arabe, que le ver mortel attaquait déjà au cœur.
factieux, et par là rendre le calme à l'État; tourner contre les harbares la fureur <le «es lions indomptés qui déchiraient la patrie , et par là laisser reposer les peuples ; occuper leurs armes contre un ennemi éloigné, afin qu'ils ne les tournassenl pas contre leurs rois, et par là affermir le trône, et par les guerres étrangères étouffer les guerres intestines : en voilà la politique.
« Comliaflre un peuple (croce qui avait pour article de foi d'exterminer les chrétiens ; qui avait porté ses ravages en Espagne , en Portugal, en Allemagne et jusque dans la France; qui préjiarait des fers à toute la chrétienté, si la religion n'eût réuni les princes chrétiens contre ces rapides conquérants et par les croisades délivré l'Asie et rassuré l'Europe : eti voilà la justice.
« Osons donc une fois hraver le préjugé, et nous représenter ces guerres saintes aussi heureuses qu'elles auraient pu êtrel L'Asie ne serait point la proie des barbares, la loi de l'Évangile aurait fait des mœurs et des hommes là où la loi d'un imposîeur n'a produit que des mours honteuses pour l'humanité. L'Europe, l'Asie, l'Afrique, ne seraient, pour ainsi dire, qu'un peuple et une religion; la mer serait sans pirates, le commerce sans obstacles, le nom de chrétien sans ennemis; des millions de malheureux, nos frères et nos Compatriotes, ne gémiraient point, à la honte des nations, sous les fers des infidèles; el , en voyant le inonde aflranchi de la tyrannie ottomane , au lieu de dire : Quelle folie que les croisades ! on s'écrierait : Quel malheur pour l'humanité que les croisades n'aient pas réussi ! En voilà Vapologie. "
Cahbacérès, Pnnéij. de saint Louis, 1778.
L'ESI'AGNE et le MAliHREB. 425
La religion de l'amour et de la liberté aurait été forcée de céder le sol européen à une relii^ion de sang et d'esclavage, et sur ces belles contrées d'Italie et de France pèseraient la brutale tyrannie domestique et politique, l'orgueilleuse immobilité, l'ignorance systématique et la fatale indifférence.