‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 74 sur 102 · ROYAUME DE GRENADE · texte numérisé non relu

ROYAUME DE GRENADE

Pour subvenir aux dépenses de ces guerres ruineuses, Alphonse altéra les monnaies et taxa toutes les marchandises : déplorables expédients qui firent monter le prix de toute chose, lui aliénèrent l'esprit du peuple et suscitèrent la rébellion jusque dans sa famille. Pendant qu'il s'occupait de se faire nommer empereur, il avait confié le royaume à son fils Ferdinand, prince de la Cerda; mais celui-ci étant mort, Sancho, qui avait repoussé les Maures et sauvé la Gastille , fut déclaré par les états héritier du trône au détriment des fils que Ferdinand avait eus de Blanche de France. Philippe le Hardi, roi de France, irrité de cette exclusion, déclara la guerre à la Gastille; mais l'intervention de Jean XXI conjura l'orage. Cependant la reine Yolande, accompagnée de Blanche et des princes déshérités, abandonna Alphonse pour se réfugier auprès de Pierre III d'Aragon, son frère. Alphonse, persuadé que son frère Frédéric avait favorisé leur fuite, le fit étrangler. Sancho, à son tour, indigné de ces excès, se révolta contre son père, et, dans l'assemblée des prélats, des nobles et des villes, il prononça sa déchéance, bien qu'il ne prit luimême que le titre de régent.

Alors Alphonse, l'empereur de la chrétienté, rechercha l'alliance d'Abou-Yousouf, qui revint de Maroc avec une grosse armée. Sancho, assiégé dans Cordone, effrayé des excommunications du pape, déshérité par son père, eut recours au roi de Grenade; mais il fut délivré du péril qui le menaçait par la mort d'Alphonse, dont la tombe reçut cette inscription : Tandis qu'il contemple les choses célestes, il j)erd celles de la terre.

Il avait désigné pour héritiers du trône les princes de la Cerda; mais on ne pouvait supposer que celui qui avait dépossédé son père de son vivant respectât sa volonté lorsqu'il n'était plus. Sancho occupe donc le trône, et don Juan, son frère, se révolte contre lui ; le roi d'Aragon fait proclamer les princes de la Cerda, et les factions des Haro et des Lara déchirent le royaume; mais enfin les fils de Ferdinand succombent et se réfugient en France.

Sancho IV i-enouvela son alliance avec le roi de Grenade, et fit dire au roi de Maroc : Je liens d'une, main le pain, de l'antre le bâton; choisissez. Abou-Yousouf choisit la guerre; mais, lorsqu'il eut cessé de vivre, Abou-Yacoub, son successeur, trouva de l'occupation en Afrique.

Sancho, uni aux Génois commandés par Bernard Zaccaria , défit les Maures et leur prit Tarifa ; mais son frère don Juan s'in surgea de nouveau, se joignit aux Marocains et aux Lara, infati-

gables artisans de troubles, et mit lesiése devant cette place. Le fils de Guzman de Perez, qui la défendait, tomba entre les mains de don Juan, qui menaça de le tuer pour forcer le père à capituler; Guzman, pour toute réponse, lui jeta son épée ; le jeune homme fut immolé, mais Tarifa sauvée. Mohammed, à son tour, éleva sur la place des prétentions qui furent repoussées ; il prit les armes et ravagea le pays. Ses hostilités devinrent d'autant plus redoutables que la mort de Sancho plongea le royaume dans de nouveaux troubles; il en profita pour soumettre les gouverneurs rebelles, faire de nouvelles acquisitions de territoire, et acheter Algéziras, la dernière possession des Marocains en Espagne; il mourut enfin d'apoplexie.

Le royaume d'Aragon ne comprenait dans l'origine que le petit pays de Jaca, enfermé entre la Navarre, l'Ebre et le Gallègo ; il s'agrandit lorsqu'il eut passé des Navarrais aux comtes de Barcelone. Sancho Rarairez, qui était aussi roi de Navarre, combattit sans relâche les Aben-Houd , qui régnaient à Saragosse ; blessé à mort au siège deliuesca, il ne voulut pas laisser arracher le trait de sa poitrine, que son fils don Pèdre et les grands n'eussent juré de ne pas déposer les armes avant que la croix fût arborée sur les murs de cette ville. Don Pèdre accomplit son vœu, et remporta près d'Alcaraz , sur les Arabes et les Castillans , une 18 novembre, de CCS brillantes victoires dont est riche l'histoire d'Espagne ; secondé par le Cid, dont il se fit un allié, il fut la terreur des Almoravidcs.

Alphonse, son frère, unit quelque temps la couronne de Castille, comme dot de doiîa Urraqtie , à celles d'Aragon et de Navarre ; son surnom de BoiaUleur rappelle ses combats continuels contre les Maures, combats dans lesquels beaucoup de preux français lui apportèrent le secours de leur vaillance. Cette Saragosse qui déploya tant d'ooiniàtreté contre les Francs de Childebert. deCharlemagne et de Napoléon, était, depuis quatre cents ans, dans les mains des Maures, et obéissait a un émir indépendant. Alphonse le Batailleur annonça l'intention de l'attaquer, et aussitôt accoururent de toutes parts de vaillants champions; les Maures, de leur côté, vinrent en foule pour la défendre; enfin elle fut prise, et devint la capitale de l'Aragon. Alphonse continuait à poursuivre les Arabes pour en délivrer le pays au nord de l'Èbre, quand il fut défait so'is Fraga, surpris et tué.

Par son testament, il partageait ses États entre les templiers,

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les hospitaliers et les chevaliers du Saint-Sépulere, qu'il avait fondés à Montréal. Mais les ISavarrais choisirent pour roi don Garcias V Uamirez; les nobles, les villes et les bouigs d'Aragon (qui apparaissent alors pour la première l'ois comme corps de nation) proclamèrent Ramire il, frère d'Alphonse; ainsi le royaume se divisait de nouveau. Uamire était moine, et une dispense du pape l'autorise à se marier ; après la naissance d'une fille , il abdique, devient évèque de Tarragone, et puis se renferme dans le cloître. Kaymond Bérenger, comte de Barcelone et fiancé de sa fille, régnait en Aragon. Ce prince, après avoir 1,37. vaincu les Maures, conquit Tortosa avec l'aide des Génois, qui eurent un fiers de cette ville; il hérita d'une grande partie de la Provence.

Alphonse II, son fils, réunit au royaume d'Aragon le comté de uca. Barcelone et la Provence; le roi de Castille, son beau-père, en récompense du secours qu'il lui avait prêté contre les Maures, lui laissa Saragosse libre de vasselage.

Pierre II, sou lils, se lit couronner à Rome par Innocent III, u%. auquel il promit un tribut annuel. Les états d'Aragon lui surent mauvais gré de cette concession, et leur mécontentement s'accrut encore lorsqu'il tenta d'étendre la juridiction royale au détriment de celle des seigneurs.

Ce royaume, qui n'avait pas été formé par la conquête, mais constuiition par des hommes libres associés dans le but de sauver la liberté de leur patrie, conserva toujours des formes libérales, mais bizarres et intéressantes. Spinosa rapporte que les Aragonais, s'étant affranchis du joug des Maures, résolurent d'élire un roi, et que, ne pouvant s'accorder entre eux, ils eurent recours à la décision du pape. Le pontife leur conseilla de ne point se donner un monarque, à moins que l'ordre intérieur de l'Etat ne leur en fit une obligation ; dans cette hypothèse , il les exhortait à instituer, comme on le fait pour les mineurs, un conseil suprême qui pût lui résister, avec le droit illimité de décider les difféi-ends entre le roi et la nation.

Vrai ou non, ce fait représente le penchant continuel des Aragonais à limiter le pouvoir du monarque et à lui rappeler qu'il était leur créature. Dès l'apparition du premier roi, on le voit assisté d'un conseil de douze anciens et sages hommes du pays. La noblesse, dont il était le chef, se divisait en haute {ricos hombres] et en inférieure [infançones), qui se composait de

meanadores, de cavalleros et de simples A/c/a/gros (l). Les riches hommes, l'élite de la nation, prétendaient appuyer leurs privilèges sur des concessions faites par Charlemagne à des Visigoths , qui avaient cherché dans la marche d'Espagne un refuge contre les Arabes. Ils gouvernaient avec le roi, qu'ils élisaient même dès l'origine, en lui disant : Nous qui sommes autant que vous, nous vous élisons roi et seigneur si vous observez les lois et nos privilèges; sinon, non. Il partageait entre eux les pays conquis, et leur donnait à chacun ce qu'il fallait pour entretenir trois chevaux ; à la terre était jointe la basse juridiction et le droit de percevoir certains impôts , mais avec l'obligation de créer des sous-fiefs, de servir en armes trois mois de l'année, et d'aller à la cour et au tribunal.

La dignité de riche homme ne se transmettait qu'au fils légitime que le père désignait ; les autres appartenaient aux mesnndores, ou, comme on disait ailleurs, aux ministériels, c'est-àdire simples nobles attachés à la maison royale [niesnada).

Le riche homme ne pouvait être arrêté qu'autant qu'il était convaincu d'un délit; il n'était jamais condamné à mort ni à des peines afflictives. Le roi, son vicaire ou l'infant étaient seuls juges compétents dans les affaires, civiles ou criminelles, qui le concernaient.

Le roi pouvait par un décret créer un riche homme , un hidalgo ou un infançone ; tout hidalgo de naissance devenait chevalier avec les cérémonies d'usage, de la main du roi ou d'un riche homme. Les rois d'Aragon, qui, dans leurs guerres continuelles , avaient besoin de l'amour de leurs hommes, les traitaient avec familiarité. Ramon Montaner, historien militaire, dépeint en ces termes les souverains aragonais : « Si les sujets de nos rois savaient « combien les autres rois sont rudes et cruels envers les peuples, « ils baiseraient la terre que foulent leurs seigneurs. Si l'on me « demandait : Montaner, quelles grâces les rois d' Aragon font- « ils à leurs sujets plus que les autres ? je répondrais d'abord « qu'ils font observer la justice et la bonne foi aux nobles , aux « prélats, chevaliers , citoyens , bourgeois et paysans , sans qu'il

(1) Hijo di algo, fils de quelqu'un, c'est-à-dire d'un propriétaire, ou plutôt d'un Gofli. Parla suite, les ricos hombres, riches hommes, prirent le titre de barons ; puis, au quinzième siècle , ils furent appelC's nohles. Quand les rois nomuii'rent des chevaliers d'origine roturière, ceux qui étaient nés hidalgos s'intilulèront chevaliers de l'Éperon d'or.

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