ARAGON
« y ait à craindre qu'on demande à ceux-ci plus qu'il n'est dû , '< ce qui n'arrive pas avec les autres seigneurs. De là vient que « les Catalans et les Aragonais ont des sentiments élevés, parce « qu'ils ne sont pas entravés dans leurs actions ; or, nul ne peut « être vaillant en guerre s'il n'a le cœur haut placé. Chacun de '< leurs sujets parle quand il veut au prince, sur d'être écouté « avec bienveillance et d'en recevoir des réponses satisfaisantes. " D'un autre coté, si un riche , un chevalier, un galant homme « veut marier sa fille , et prie les seigneurs d'honorer la céré- « raonie de leur présence, ils viendront à l'église, ou partout « ailleurs. Ils iront même à un diner ou à l'anniversaire de qui « que ce soit, comme si c'était leur parent, ce que ne fout pas « assurément les autres seigneurs. Puis, dans les grandes fêtes, " ils invitent beaucoup de braves gens, et ne font pas difficulté « de manger en public , et tous les invités mangent avec eux ; ce « qui n'arrive pas ailleurs. Si des riches , des chevaliers, des « prélats, des citoyens, des bourgeois, des paysans, leur présen- '< tent des fruits, du vin ou autre chose , ils ne font pas difficulté « d'en goûter; ils acceptent des invitations dans les cliàteaux , « les maisons des champs et les chaumières, mangent ce qu'on « leur sert, couchent dans les chambres qu'on leur assigne, che- « vauchent par les cités et dans les campagnes , et se montrent « à leurs gens; si des personnes pauvres, hommes ou femmes, « les implorent, ils s'arrêtent, les écoutent, exaucent leurs vœux. ■< En un mot , ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets '< qu'on ne pourrait l'exprimer ; c'est pourquoi ceux-ci les aiment « on ne peut davantage , et ne craignent pas la mort pour les « faire croître en honneur et en puissance, toujours prêts, sans « que rien les retienne , à souffrir pour eux le froid et le chaud , « à braver tous les périls. »
Les communes formées dans les villes acquirent de bonne heure le droit d'envoyer des députés aux cortes du royaume , et nous y trouvons dès 1133 ceux d'Aragon , en 1250 ceux de la Catalogne : avantage qu'ils devaient à la richesse que leur procurèrent le commerce maritime et l'industrie ; elles étaient si florissantes sous ce rapport , que les Catalans prétendent avoir donné à l'Europe entière le code commercial dans le Consolato di i/iare, rédigé, disent-ils, en langue limousine par le conseil municipal de Barcelone au commencement du treizième siècle (l).
(l) c'est une gloire que revendiquent aussi les Marseillais et les Italiens. Voy. P\RDERsiJS, Lais mari/imes, et noire livre XTV.
Certaines villes jouissaient de privilèges spéciaux. Ainsi, à Saragosse, Alphonse F'' accorda les droits d'hidalgo à tous les honorât!^ c'est-à-dire a tous ceux qui avaient un cheval de selle et ne gagnaient pas leur vie du travail de leurs mains ; les notaires jouissaient de cette faveur.
Les gens de la campagne étaient quinoneros ou villanos de parada; les premiers cultivaient les terres d'autrui moyennant un cens ; les autres étaient attachés à la glèbe, mais ils perdaient la possession s'ils changeaient de résidence.
Le clergé eut peu de pouvoir, et ce ne fut qu'à la fin du douzième siècle que lesévèques se virent appelés aux cortes.
En 1 307 il fut établi que les cortes se réuniraient tous les deux ans dans la ville que désignerait le roi. En 14.3G plusieurs grands officiers de la cour en furent exclus, ainsi que les religieux et les nobles qui avaient des charges municipales à Saragosse , Barbastro , Huesca et Daroca ; cette exclusion comprenait encore les marchands en boutique ou artisans, les cliirurgiens, les apothicaires. Plus tard une contribution fut substituée au service militaire.
Pierre II ayant donc excité le mécontentement général , la haute et la basse noblesse, avec la plupart des villes , formèrent une union pour la défense des libertés politiques. Le mariage de sa sœur Éléonore avec Raymond de Toulouse enveloppa Pierre dans la guerre des Albigeois, en faveur desquels il combattit; il fut tué les armes à la main. Guerrier et lettré, il cultiva la poésie provençale et chanta les louanges des dames, qu'il eut le tort de trop aimer.
Comme les rivalités pour la tutelle de son lils .Tayme ou Jacques excitaient des troubles , le cardinal de Bénéveut détermina les états à jurer fidélité au jeune prince, cérémonie inusitée, qui n'empêcha point la guerre civile. Après avoir été deux fois obligé de fuir devant ses tuteurs , Jacques enfin monta sur le trône, et se signala par de grandes victoires; il conquit les iles Baléares et, ce qui était plus important , le royaume de Valence, « réunion de tous les biens disséminés ailleurs, » où il établit comme vassaux trois cent quatre-vingts chevaliers aragonais et catalans. Il donna au pays de Valence un code très-étendu , lédigé en catalan {Costumes de Valencia) , et où l'on sent l'influence de légistes versés dans la jurisprudence romaine ; car la plupart des dispositions sont une libre traduction du Digeste et du code
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de Justiuien. Il en avait donné un autre à l'Aragon et à la Catalogne , d'après les conseils de Vidal, évéque de Huesca.
Jacques fut surnommé le Conquérant et le Jusle^ double qualification qu'il mérita; mais sa prudence ne sut pas conjurer les dissensions domestiques. 11 avait désigne pour son héritier Alphonse; puis, comme il eut plusieurs fils d'un second lit, il fit pour chacun des dispositions nouvelles qui ne laissaient au premier que r Aragon. L'infant Alphonse, appuyé par un parti puissant, eut recours aux armes, et les conditions de la paix lui assurèrent l'héritage de l'Aragon et de Valence. Après sa mort, ses frères, Pierre et Jacques, se firent la guerre ; pour les satisfaire, leur père assigna au premier l'Aragon, la Catalogne et Valence, et à l'autre le royaume de Majorque, avec, différentes possessions sur les frontières de France, Il fut alors établi dans les cortes que les mâles en ligne directe succéderaient à la couronne d'Aragon, à l'exclusion des lignes collatérales.
Pierre III , à qui Conradin de Souabe envoya son gant du haut de l'échafaud , occupa, comme nous le dirons, la Sicile après les Vêpres siciliennes. Les Aragonais, sur lesquels cette expédition fit peser de lourdes dépenses et attira l'interdit pontifical, en conçurent un grand mécontentement, qu'ils exprimèrent d'une manière énergique. Les états convoqués par Pierre III à Tarragone, n'obtenant pas satisfaction au sujet de leurs demandes, se concertèrent pour la défense de leurs anciennes prérogatives, sauf l'obéissance au roi. Il fut arrêté que, si jamais il envoyait à la mort ou en prison quelqu'un des confédérés sans la sentence du justicier et des assesseurs , la fidélité cesserait envers lui , et que le trône serait offert à son fils Alphonse, à la condition qu'il les aiderait à chasser son père ; s'il refusait, tout lien de sujétion serait rompu envers lui et ses héritiers, et serait dépossédé comme traître quiconque n'entrerait pas dans la confédération.
Le roi de France, Philippele Hardi, déclara la guerreà Pierre: à la tête de seize mille hommes de cavalerie, de dix-sept mille arbalétriers et de cent mille fantassins , il jeta l'effroi dans la Catalogne, pénétra dans l'Aragon par des gorges laissées sans défense, et fit couronner sou fils Charles de Valois. Le long siège de Girone décima l'armée française, et Roger de Loria, amiral de Sicile, détruisit la flottede Philippe dans le golfe de Roses ; privé , par ce désastre, de toutes ses ressources, argent et vivres, le roi de France fut obligé d'effectuer sa retraite.
Alphonse III, le Bienfaisant, hérita du royaume, tandis que la
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iòO DOUZIÈME EPOQUE.
Sicile , comme conquête, fut laissée à Jacques, qui recouvra Minorquesur les Arabes, et Majorque sur son oncle.
L'Aracon, la Catalogne et Valence avaient chacun leurs cortes, qui se réunissaient pour jurer fidélité au nouveau roi, accorder le service militaire ou des subsides , et pour faire des lois. Le roi en personne ou un représentant agréé par les états devait les présider; en l'absence de l'un et de l'autre, elles s'appelaient parlement, et, quand étaient réunies toutes trois dans une ville, elles constituaient les cortes générales. Dans l'Aragon, elles se composaient de quatre bras : le clergé , la haute noblesse , l'un et l'autre en personne ou par délégués, la noblesse inférieure en personne, et les députés des villes; en Catalogne et à Valence, la noblesse ne formait qu'un bras. Chaque bras délibérait à part, et aucune loi ne passait qu'à l'unanimité absolue , une seule voix contraire suffisant pour faire rejeter une proposition.
De ces assemblées sortirent les sages lois qui prohibèrent les procédures secrètes, les arrestations arbitraires, la torture, la confiscation des biens pour tout autre motif que le crime de lèsemajesté ou de fausse monnaie; en outre, elles garantirent au pays les privilèges politiques, et prévinrent, entre les nobles et les cités, les luttes qui déchirèrent la Castille et les autres royaumes féodaux. Elles avaient toutefois l'inconvénient de réduire l'autorité royale à un vain titre , pour faire prévaloir le despotisme populaire ou l'aristocratie féodale, et de laisser à un seul individu le pouvoir d'arrêter les décisions.
Outre les unions que nous avons vues se former sous Pierre II pour la défense des libertés nationales , il s'organisa , vers l'an 1260, une autre grande confédération pour réprimer les factions nées pendant les guerres fraternelles ; le royaume, en conséquence, fut divisé en cinq régions (juntas), sous la direction d'un sobre junteros choisi dans une des principales familles, afin de combattre les factieux. En 1264, une autre union des nobles posa des limites au droit qu'avait le roi de disposer des grands fiefs; à l'avenir, il ne devait l'exercer que de concert avec les riches hommes.
Pierre, menacé par la France , fut obligé de concéder à la nation le grand privilège , par lequel il s'engageait à n'enlever à aucun vassal son fief sans jugement , ce dont les grands feudataires furent également tenus envers les petits. Aucun vassal ne put être contraint d'aller combattre hors du royaume ; les états furent autorisés à nommer des conservateurs de la paix dans les