PORTUGAL
Mais l'armée, c'est-à-dire un corps qui, par sa nature, renonce à la liberté politique, a-t-elle le droit de prendre une délibération quelconque, et surtout de donner un roi à une nation? Les cortes corrcs. furent donc convoquées pour la première fois à Lamego, et corn- ^ '']'iii.° posées du baut clergé, de la noblesse et des députés des seize principales villes ; elles sanctionnèrent le cboix de l'armée, moyennant des conditions très-libérales, acceptées par le roi. Alphonse- Henri fut couronné par l'archevêque de Braga, qui ceignit son front d'un diadèuie d'or et de perles, donné par les Goths au couvent de Lorbano ; la main posée sur l'épée avec laquelle il avait combattu les Maures , il remercia Dieu d'abord , puis les cortes, qu'il invita à ftiire des lois, auxquelles les états, tant pour eux que pour leurs descendants, promirent obéissance. Le royaume fut déclaré héréditaire de mâle en mâle; à leur défaut, les femmes étaient appelées au trône, à la condition d'épouser un Portugais , lequel ne prendrait le titre de roi que lorsqu'il aurait un tils. La noblesse dut être composée d'abord des parents du roi, puis de ceux qui auraient sauvé à la guerre les jours du roi, de son fils ou de son gendre, et ne seraient ni Maures ni juifs de naissance ; enfin des fils de ceux qui, pris par les infidèles, mourraient pour ne pas renier leur foi. On déclara nobles aussi ceux qui tueraient sur le champ de bataille le roi ennemi et son fils, ou s'empareraient de l'étendard royal ; les individus qui, à ce moment , se trouvaient à la cour du roi et possédaient la noblesse de temps immémorial, et ceux qui avaient combattu à la journée d'Orico.
Par contre, est déclaré déchu de la noblesse avec tous ses descendants le noble qui a pris la fuite dans une bataille, ou frappé une femme avec la lance ou l'épée; celui qui dans une mêlée ne défend pas de toutes ses forces le roi, son fils ou sa bannière; celui qui prête faux témoignage , qui dissimule la vérité au roi, qui médit de la reine ou de ses filles, qui passe aux Maures, occupe le domaine d'autrui, blasphème le Christ et conspire contre la vie du roi.
La noblesse portugaise ne s'appuyait donc ni sur la conquête ni sur la féodalité, mais sur les qualités personnelles, le courage, la loyauté, la religion. Les états sanctionnèrent ces lois, parce qu'elles leur parurent bonnes et justes^ double condition trop oubliée dans des temps beaucoup plus raffinés.
Sur la demande qui fut faite à l'assemblée si elle entendait que le roi se rendit aux cortes du roi de Léon et se reconnut son vassal, tous se levèrent, et, tirant leurs épées, s'écrièrent d'une
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voix unanime : Libres nous sommes, et libre est notre roi; nos bras nous ont rendus tels. S'il en est un gui accepte la servitude, qu'il meure; s'il est roi, qu'il cesse de régner.
Les cortes de Portugal se bornaient à délibérer sur les propositions du roi , qui consistaient le plus souvent en demandes d'argent et d'hommes pour la défense du pays. Elles pouvaient aussi lui exposer leurs griefs, sous la dénomination de chapitres; ces chapitres étaient généraux si tous les ordres réunis les présentaient, spéciaux lorsqu'ils émanaient d'un seul; ils étaient rédigés sous forme de supplique, et le roi rendait sur leur contenu des lois et des rescrits, ce qui donne aux cortes portugaises un air d'assemblée consultative. Les chapitres généraux de l'an 1372, qui nous sont restés, peuvent donner une idée de la manière dont les choses se passaient. Le roi est prié, dans les termes les plus respectueux, d'ordonupr qu'il ne soit pas commencé de guerre ni battu de monnaie sans l'ordre des communes ; d'examiner si les dépenses de la cour peuvent être diminuées ; de bien choisir les officiers de justice ; de ne pas contraindre au mariage les veuves et les filles de personnes considérables; de conduire avec lui un boulanger et un boucher lorsqu'il se rend dans un pays où il n'y en a pas; de maintenir les exemptions de logement; de ne pas laisser faire le négoce aux grands ni aux nobles; de ne pas contraindre les hommes privilégiés à servir sur la flotte ; de ne pas exiger le service militaire de ceux qui travaillent aux champs; d'empêcher les ecclésiastiques de vendre ou d'acheter des biens-fonds pour eux-mêmes ou les autres; d'ordonner que tous puissent vendre des vivres sans qu'il soit permis de les accaparer pour en exagérer le prix ; que les juifs ne soient point admis aux emplois; que tous les sujets aient la faculté de présenter leurs requêtes au roi partout où il se trouve; que les prélats et les riches, qui ont du pain et de la viande, ne puissent s'en procurer de vive force ; que tout ce qui est pris pour l'usage du roi soit payé ou rendu en nature ; que les cortes soient convoquées tous les trois ans , et que tout ce qui a été établi dans les précédentes soit observé exactement. Tout cela est dit dans la forme et avec le ton de la prière; mais les demandes ont un but élevé.
Le pacte entre la nation et le roi ne dut être modifié que par les deux parties contractantes. Aussi, lorsque les institutions libérales qui signalèrent le règne d'Alphonse se trouvèrent modifiées, ce ne fut point par des secousses violentes, mais par l'accord de la nationetdeson chef; elles restèrent la base de la liberté
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d'un peuple qui, dès le berceau, connut et défendit ses droits, si bien que, de nos jours encore, après tant de théories et d'expériences , elles peuvent offrir des modèles de véritables franchises (1). Les communes [co7isel/ios] se trouvent instituées dès cette époque ; peut-être dérivaient-elles de la tradition gothique, mais elles différaient des autres communes de l'Europe, soit parce qu'elles formaient une unité morale complète, soit parce qu'elles reposaient sur une base essentiellement féodale, puisqu'elles se trouvaient disposées hiérarchiquement en trois ordres : les chevaliers, les clercs et les fantassins.
Alphonse continua d'expulser les Maures du pays; mais Lis- ""• bonne lui opposa une résistance telle qu'il était près d'en lever le siège, lorsque aborda tout à coup, sur les côtes de Galice, une flotte de croisés flamands, anglais, normands, frisons, allemands. 11 sembla que Dieu les eût lui-même guidés vers ces plages: s'associant volontiers à une entreprise qui ressemblait à la croisade, ils prirent cette ville. A leur retour, ils répandirent dans toute l'Europe la gloire d'Alphonse; plusieurs chevaliers vinrent alors combattre sous ses bannières, qu'il porta triomphantes jusqu'aux Algarves. Il régna quarante-six ans, béni par la nation qu'il avait rendue indépendante, et révéré comme saint par le clergé, iias. qui avait eu large part à ses faveurs.
Son fils Sancho F"" n'eut pas comme lui l'habileté de se le con- sanchoi'ci lier; pendant les vingt-six années de son règne, il eut de continuels démêlés avec la cour de Borne et les évêques du pays.
(1) INous voulons parler du célèbre décret de Jean VF, du 4 juin 1824, qui met en relier le mérite de l'ancienne constitution. Il y est dit : « Que ceu\ qui les présentes liront sachent qu'après uiùr examen sur les principes de l'ancienne constitution portugaise , où se trouve cet admirable harmonie et cette prudente combinaison dont Texpérience de tant de siècles a montré rincuiculable utilité pour la nation portugaise, utilité telle qu'on n'en saurait attendre de plus grande et ni même d'égale d'institutions nouvelles et différentes ; considérant que, selon les plus sages politiques, une nation ne peut tirer aucun avant ige d'une forme de gouvernement qui n'est pas parfaitement en rapport avec son caractère , son éducation , ses anciens usages , et que les essais faits pour réduire à un type général les usages particuliers des nations se sont trouves dangereux et presque toujours impiatitables, nous avons pense qu'il ne convenait pas de déiuolir le noble édifice de notre ancienne constitution politique, composée de lois sages, écrites ou traditionnelles;... d'autant plus que nous savons que l'ancienne constitution portugaise renferme en sili tous les éléments nécessaires pour protéger la religion, la majesté du tione, la sécurité des droites individuels de tous les sujets et le bon ordre de l'administration |uililiquc. »
Celui de Porto lui reproche un mariage à un degré prohibé, et Saucho le fait jeter en prison ; mais le prélat réussit à s'enfuir, met son diocèse en interdit, et se réfugie à Rome, où il est soutenu par Innocent III avec assez d'énergie pour que le roi, malgré son opiniâtreté, soit obligé de plier. Plus tard, l'évéque de
1211. Coi[mbre lui intligea des censures, où le vulgaire vit la cause de la maladie dont il fut atteint, et de laquelle il mourut, après s'être réconcilié avec l'Église. Le soin qu'il prit de repeupler le pays, épuisé par la guerre et la peste , le fit surnommer el Poplador.
Alphonse u. Lcs ordres militaires et les croisés, qui avaient aidé Sancho V dans ses conquêtes, rendirent aussi de grands services à Alphonse II, son fils, qui vécut pourtant en querelles incessantes
1223. avec les moines et les évêques pour les prétentions de suzeraineté et d'exemptions ; il mourut excommunié.
Siincho n. Les différends avec le clergé s'envenimèrent sous Sancho II, dit le Crt/îwc/io/î/îe à cause du capuchon de l'ordre de Saint-Augustin que samère lui fit porter dans son enfance. Les évêques riches et puissants, considérant le roi comme vassal du saint-siége, prétendaient rester, dans leur personne et leurs biens , exempts de tout impôt et ne relever d'aucune juridiction ; comme le roi refusait d'admettre ces prétentions, une grande irritation se manifesta, qu'aigrirent encore les intrigues de dona Mencia, sa femme ou sa concubine, et de son oncle Ferdinand, qu'appuyait
1243. une faction puissante. Les prélats obtinrent d'Innocent IV, au concile de Lyon, qu'il déliât les Portugais du sernnent d'obéissance envers un roi <f perturbateur de l'Église et ennemi de i^es « libertés, qui appelait les ecclésiastiques au forum séculiei-, « imposait les biens des églises et des couvents , ne réprimait a pas les violences de la noblesse , et faisait seulement pour la cf forme de petites guerres aux Maures.» Alphonse III, son frère, appelé au trône à sa place, se rendit en Portugal après avoir juré entreles mains du légat de bien administrer le royaume. Sancho, réduit à s'enfuir, fut appuyé par les armes et les bons offices de Ferdinand III de Castille, ce qui détermina le pape à faire exa-
'-^8- miner de plus près les accusations portées contre ce prince ; mais, sur ces entrefaites, Sancho mourut sans laisser d'enfant. Aipiionse III. Alphonse llf finit de soumettre les Algarves, dont il conquit une partie; l'autre lui fut cédée par le roi de Castille, comme dot de sa fille, qu'il lui donna en mariage. Cependant Mathilde, sa première femme, ([u'il avait répudiée, ayant porte plainte au
1279-13ÎS
PRUSSE, LIVONIE. Ìo9
pape, le royaume fut mis en interdit jusqu'au moment ou sa mort permit de légitimer la seconde union. Loin de vivre en paix avec le clergé, qui l'avait porté au trône, Alphonse refusa le tribut à Grégoire X ; menacé de censures, il n'obtint l'absolution que sur son lit de mort, en jurant obéissance au saint-siége.
Denis, son fils, ne se considéra point comme obligé par ce Denis i" serment; il restreignit même la juridiction et les possessions du clergé, ce qui lui valut l'excommunication. Atîn de terminer le différend, les cortes furent convoquées ; le clergé y présenta quarante-deux griefs, auxquels le roi donna satisfaction, et l'accord fut conclu.
L'agrandissement de Lisbonne accoutuma les Portugais à un »enre de vie moins solitaire que celui des châteaux féodaux, ce qui modéra chez eux la fierté hautaine et le fanatisme. Les nombreux Mozarabes mêlés avec eux leur communiquèrent les idées orientales ; de même que la langue garda l'empreinte arabe , ce fut sur l'amour que roulèrent les œuvres d'imagination. L'agriculture ne fut jamais florissante dans le pays, parce que les Portugais lui prêteraient la profession du pâtre, du soldat et du navigateur, dans laquelle ils pouvaient déployer leur énergie et leur courage ; aussi les verrons-nous se couvrir de gloire dans cette dernière carrière.