‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 81 sur 102 · ANGLETERRE ET ECOSSE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE ET ECOSSE

Richard Cœur de Lion n'avait pas laissé d'héritier légitime; sa succession devait donc passer à un fils de son frère Geoffroy, duc de Bretagne. Les Armoricains, toujours pleins de confiance dans une restauration prochaine, avaient imposé à ce jeune prince le nom de leur fabuleux Arthur, en le proclamant leur duc, heureux de l'espérance d'avoir un souverain national. Richard, après avoir tenté en vain de s'en débarrasser, l'avait reconnu pour son successeur ; mais, réconcilié plus tard avec son frère Jean sans Terre, ce fut ce dernier qu'il appela au trône, en exhortant sur sou lit de mort les Anglais et les Normands à le préfé- , rer à un enfant. En effet Jean reçut le serment de fidélité des uns et des autres ; il offrait dans sa personne le mélange de vices im. opposés, sans aucune vertu même apparente : emporté, dissolu, insolent, fou, plein d'outrecuidance dans la prospérité , pusillanime dans les revers, il voulut régner en despote, et s'avilit comme il avilit la nation ; mais elle se releva, et raffermit ses libertés.

Les vassaux de l'Anjou, du Maine et de la Touraine , considérant les princes normands comme des étrangers depuis qu'ils régnaient en Angleterre , se déclarèrent en faveur d'Arthur. De son côté Philippe-Auguste, non par affection sans doute, mais pour causer un embarras à l'Angleterre et se ménager l'acquisition de ce pays, lui donna l'investiture des provinces du Poitou et de la Normandie. Ce fut pour Arthur une protection onéreuse, et qui n'avait pour but que d'affaiblir ses domaines. Si Arthur élevait quelque plainte de ce qu'on démantelait ses forteresses , le roi répondait : Quoi donc! ne puis-/ e faire comme il me plaît sur mes terres ?

Arthur s'enfuit de Paris à Londres; mais, comme son oncle, non moins déloyal, cherchait à le retenir prisonnier, il regagna la France. Philippe le tint en réserve pour l'opposer à Jean dans le cas d'une guerre , et pour lui arracher, en attendant, des concessions imprudentes e'i mépris des droits du prince et des désirs de la population , qui mettait en lui son espoir. Jean vint isoi. dans le Poitou, et cita ses vassaux à son tribunal, entouré d'une troupe de bravaches, avec lesquels il voulait les contraindre à se

insT. t'NlV. — T. \1. 31

mesurer eu champ clos ; mais ils s'euteodirent pour ne pas comparaître. Invité aux fêtes du mariage de Hugues le Brun, comte de la Marche, avec Isabelle d'Angoulème, il enleva la fiancée, méfait d'autant plus grave que les lois féodales faisaient en quelque sorte du suzerain le père du vassal.

Les Poitevins, les Limousins et les Bretons coururent aux armes ; Philippe-Auguste mit à leur tète Arthur, après l'avoir armé chevalier; mais ce jeune prince tomba par trahison entre les mains de son oncle, et disparut de la scène pour ne laisser que des bruits incertains sur sa fin cruelle. Les Bretons accusèrent Jean de l'avoir assassiné, portèrent plainte à Philippe-Auguste, qui, charmé d'avoir une occasion d'exercer sa suzeraineté sur ce pays , somma Jean de venir se défendre devant ses pairs ; sur son refus de comparaître, il le déclara déchu , comme félon, de tous les fiefs qu'il tenait de la couronne de France, occupa la Bretagne, qui se donna volontairement à lui, et envahit la Normandie, qui se défendit mollement. Les députés de Rouen , chargés d'aller prévenir Jean qu'ils avaient obtenu avec peine un armistice de quinze jours, à l'expiration duquel ils seraient obligés de se rendre, le trouvèrent jouant aux échecs; il ne voulut les entendre qu'après avoir fini la partie, puis il leur répondit : Je ne puis vous secourir aussi promptemenf ; faites donc pour le mieux. Les seigneurs ne savaient attribuer tant de lâche insouciance qu'à des sortilèges ; ils abandonnaient ses bannières et se retiraient dans leurs châteaux.

Rouen fut donc obligé de capituler, et toute la province rentra sous la domination de la couronne de France , avec l'Anjou , le Maine, le Poitou et la Touraine. Une foule de gens adroits accoururent ea Angleterre des pays qu'elle venait de perdre, gagnèrent la confiance de Jean, et obtinrent de brillants mariages, des charges et des fiefs , enlevés même aux vieux Normands. Comme ils s'apercevaient que l'ancienne noblesse leur était hostile, ils se hâtaient de rançonner le pays et de faire fortune; leur conduite réunit dans la haine et l'oppression les deux races des Anglo- Saxons et des Normands, qui toutes deux craignaient que le roi Jean ne voulût les déposséder en faveur de ses nouveaux hôtes. De la, une vive irritation contre lui, puis la guerre, qu'il semblait provoquer de tous ses efforts.

Il s'attira même l'inimitié d'Innocent III (1) , l'un des papes les

(1) Déjà, sur l'invitation de Jean, ce pontife avait lappelé le roi de France

plus énergiques. Diverses abbayes d'An<îieterre, contrairement à l'usage établi dans les autres royaumes, constituaient le chapitre de certaines cathédrales, avec faculté d'élire les évêques; ce privilège portait ombrage aux rois, qui craignaient de voir un de leurs ennemis appelé à ces hautes dignités , dont ils auraient voulu' disposer en faveur de leurs créatures. Les moines de Christchurch, entre autres, conservaient avec une extrême jalousie un ancien droit des vaincus , celui d'élire l'archevêque de Cantorhéry, primat d'Angleterre, armé d'une grande puissance, puisqu'il était le véritable chef du pays de Kent, où s'était maintenu l'ancien esprit saxon. Après la mort d'Hubert, les religieux les plus jeunes se hâtèrent d'élire son successeur sans s'occuper du vœu du roi, taudis que les vieux, dociles à ses recommandations, en nommaient un autre de leur côté. De la, conflit; le pape cassa les deux nominations , en reconnaissant toutefois le droit

à robservation des Iraitës, et évoqué devant lui le différend qui existait entre eux. La lettre relative à cette affaire est d'une grande importance, attendu qu'elle fait connaître les motifs sur lesquels les papes fondaient ce que l'on appelle mal à propos leur autorité temporelle. Innocent cite donc d'abord ces paroles de l'Evangile : Si (on fi ère pèche contre toi, va, reprends-le entre toi et lui seulement... S'il ne se rend pas à la raison , prends-en deux ou trois autres avec toi..., et s'il refuse de l'écouter, donnesen avis à l'Eglise ; niais, s'il néglige d'écouter l'Église, tiens-le pour païen et publicain. (Matlldeu, XVIII, 15-17.) « Or, conlinue-t-il, le roi d'Angleterre soutient que le souverain français, en donnant une exécution violente à une sentence injuste , a péché contre lui. Il l'a en conséquence averti de son tort dans le mode prescrit par l'Évangile ; mais, voyant qu il n'en tenait compte , il en a appelé à l'Église, selon le précepte évangélique. Comment donc nous, que la divine Providence a placé à la tète de l'Église, refuserions-nous d'obéir au divin commandement.? Comment hesiterions-nous à procéder conformément au mode indiqué par le Christ lui-même?... Nous ne nous arrogeons pas le droit de juger quant au fief, cela appartient au roi de France; mais nous avons le droit de juger quant au péché, et ce droit, il est de notre devoir de l'exercer contre celui qui pèche, quel qu'il soit... lia été établi par la loi impériale que, si une des parties contendantes préfère le jugement du siège apostoliquç à celui du magi.slrat civil (apud Grat. caus. II, q. 1, can. 35), l'autre partie sera obligée de se soumettre à ce jugement. Si nous en faisons mention, ce n'est pas que nous fondions notre juridiction sur aucune autorité civile. Dieu nous a fait un devoir de reprendre celui qui tombe eu péché mortel, et, s'il ne tient compte de notre réprimande, de le contraindre à s'amender au moyen îles censures ecclésiastiques, lin outre, les deux rois ont fait serment d'observer le dernier traité de paix; cependant Philippe l'a violé. Il est généralement admis qu'il appartient aux cours spirituelles de juger le parjure. Nous avous donc, par ce motif, le droit môme d'appeler les parties à notre tribunal. » Cap. JS'ovit. 13, dejudiciis.

des moines, et sous la défense d'avoir égard aux lecoramaDdations du roi ; mais il leur enjoignit d'élire le vertueux et savant cardinal Etienne Langton , de race saxonne , qui avait été professeur et chancelier de l'université de Paris.

Jean refusa de l'agréer, quoiqu'il reçût du pape, avec des présents et des éloges, des lettres affectueuses ; il cliassa les moines de l'ile, et jura que, si le pontife prononçait contre lui l'interdit, il confisquerait tous les biens du clergé , et couperait le nez et les oreilles a tous les Romains qu'il trouverait en Angleterre.

Mais rien ne pouvait effrayer Innocent III quand il s'agissait de ce qu'il croyait son devoir ; il lance l'excommunication , et Jean met en œuvre la violence pour eu conjurer les effets. L'archidiacre Geoffroi s'étant dérais de ses fonctions de membre de l'échiquier, il le fait périr sous une chape de plomb; il exige des otages de tous les barons, qui n'osent lui refuser l'hommage; il récompense un prêtre pour avoir prêché que le roi était un iléau de Dieu, et qu'il fallait l'endurer comme ministre de la colère céleste. En même temps il usurpe les biens ecclésiastiques, chasse tous les prêtres qui obéissent à l'interdit , renferme les moines dans les couvents , viole les jeunes filles nobles , enlève aux églises et aux villages l'argent qu'il y trouve pour solder des troupes, rançonne les juifs et fait arracher les dents aux récalcitrants; il déploie, eu un mot , une méchanceté infernale pour tenir tète a l'Église. Mais , comme il ne respecte jamais personne, il s'aliène aussi les laïques , à l'égard desquels il fait exécuter avec plus de rigueur que jamais les lois forestières; il leur impose des taxes arbitraires et les traine à la guerre contre l'Ecosse , l'Irlande, le pays de Galles, où il porte l'extermination, pour tenir occupés les seigneurs anglais (1).

Le pape et les princes étaient alors engagés dans la guerre contre les Albigeois; après la défaite de ces hérétiques, Innocent prononça la déchéance de Jean , publia contre lui la croisade, et chargea Philippe-Auguste, auquel il transféra le royaume, d'exécuter la sentence. Le roi de France équipa une tlotte redoutable, et Jean mit sur pied soixante mille hommes; mais il s'aperçut bientôt qu'il était isolé , sans amis, et force lui fut d'humilier son orgueil devant l'imminence du péril; il souscrivit l'obligation d'obéir en tout au pape , de reconnaître l'archevêque de Cautor-

(1) Cunctis murmurant ibus , sed contradicere non atidentibus. Matth. Paris.

béry , de rappeler les personnes expulsées , de payer au pape mille livres sterling chaque année, et lui fit hommage pour l'Angleterre et l'Irlande, patrimoine de saint Pierre, avec pi omesse de rétablir les lois d'Edouard.

De semblables vasselages ne dégradaient pas alors comme ils feraient aujourd'hui : le roi d'Angleterre avait toujours reconnu pour suzerain le roi de France; Henri II avait prêté hommage à Alexandre III, Richard à l'empereur. Néanmoins celte soumission absolue parut un avilissement profond , et le mécontentement fut porté au comble.

Philippe-Auguste prit alors le parti de diriger ses forces contre les Flamands, population industrieuse, mais qui passait pour donner dans l'hérésie. Il porta le ravage dans le pays, prit Dam, Cassel , Ypres , Bruges , et mit le siège devant Gand; mais la flotte de Jean vint au secours de cette ville, et l'^s Français se virent obligés de brûler la leur.

Jean s'était réconcilié avec l'Église par force , et non par affection ; un prêtre s'avisa de prédire qu'il ne serait plus roi le jour de l'Ascension; pour lui montrer qu'il l'était, il le fit traîner à la queue d'un cheval. Lorsque les Albigeois eurent succombé sous l'effort de la croisade, il songea à s'allier avec les Almohades d'Espagne , auxquels il offrit même de se faire mahométan; mais il ne tira d'eux que des refus et une nouvelle humiliation. Il se met donc à réunir des troupes , et à provoquer les Belges ; puis , traversant la mer au milieu de l'hiver, il débarque à la Rochelle isu. pour assaillir Philippe au midi, tandis que les Allemands et les Flamands s'avançaient du côté opposé.

La puissance de Philippe commençait à exciter la défiance des seigneurs ; ceux du Poitou étaient mécontents de la domination nouvelle, et les Flamands avaient à se venger de la dernière expédition; une ligue se forma donc dans le but d'humilier la France. Les deux armées , qui ne comptaient pas plus de quinze sTjuiUei. à vingt mille guerriers, se rencontrèrent à Bouvines ; Philippe- Auguste y combattit en personne , ainsi que l'empereur Othon avec l'élite de ses chevaliers et les terribles Brabançons. Le monarque français remporta la victoire. Jean échoua aussi dans son entreprise, et il fut heureux que le pape, comme son suzerain, lui obtint une trêve au prix de soixante raille marcs d'argent.

Pauvre et honni, il retourne dans l'Angleterre, d'où il était parti superbe et menaçant; son humiliation ajouta le mépris à la haine chez les seigneurs, qu'il dépouillait, et chez le clergé,

qu'il offensait. Alors l'archevêque de Cantorhérv, qui déjà plusieurs fois avait résisté aux fureurs et aux actes arbitraires de Jean , exhuma une copie de cette charte que Henri F' avait accordée en 1110, puis abrogée (i) , et il exhorta les mécontents à réclamer les anciens droits. Après cet appel, ils se réunirent à

121V l'abbaye d'Edmonsbourg, et formèrent une confédération à l'effet 20 novembre. (j'Qi)ijgp|. jç^^j q. cxécuter tout ce qu'il avait promis pour obtenir l'absolution.

1215. Pour ramener le clergé, Jean promit de laisser les élections

libres; il prit même la croix, et le pape déclara la confédération dissoute, tandis qu'il exhortait le roi à faire de bonnes conditions à ses sujets. Mais le clergé resta uni aux patriotes; les villes, qui jouissaient déjà de privilèges, les secondèrent; les barons cléjièrenf le roi^ et renoncèrent solennellement à leur serment de féauté. Robert Fitz Walter (fils de Gauthier), qu'ils élurent pour leur chef, prit le titre de maréchal de l'armée de Dieu et de la sainte Église, et occupa Londres.

Le roi , après s'être vainement efforcé de faire renvoyer au pape la décision du différend, se trouva contraint de parlementer. Dans la plaine de Runnymmead, en présence des deux armées, 19 juin, le roi Jean signa la. grande Charte. 11 promit par cet acte solennel de ne porter atteinte aux droits de personne, de rétablir le gouvernement et la justice selon les coutumes anglo-saxonnes et normandes : nul ne devait être arrêté , exproprié ou exilé , ni offensé de toute autre manière , sans avoir été jugé par ses pairs; la justice ne sera ni refusée , ni différée, ni vendue; le tribunal ne suivra point le roi , mais siégera à Westminster sous les yeux du peuple , et les juges seront des personnes versées dans la connaissance des lois. Les villes sont confirmées dans leurs privilèges et libres coutumes, et délivrées de différentes corvées; chacun pourra aller et venir à son gré, avec sûreté de sa personne et de ses biens. Les censives et prestations des feudataires, ainsi que les droits de tutelle, sont déterminés avec plus de précision , et l'abus de marier contre leur gré les veuves et les héritières est aboli. Le roi n'exigera de subsides des vassaux que dans le cas où il se trouverait prisonnier, lorsqu'il armera son fils aine chevalier, ou qu'il sera sur le point de marier sa fille ainée. Du reste, les logements et les fourrages qui lui étaient dus précédemment, lorsqu'il voyageait, sont supprimés. Les

(l) Voyez lome X.

contributions et le service militaire ne pourront être imposés que du consentement des grands, c'est-à-dire des archevêques, cvèques, abbés, comtes, grands et barons (1). Le clergé aura la liberté des élections, sa juridiction propre, la faculté de sortir. du royaume et le droit d'appel au pape.

Dans ce pacte, qui devait procurer à la nation tant de grandeur et de liberté, Jean ne voyait qu'une restriction de ses droits; aussi s'écriait-il indigné : Ils pourraient aussi bien me demander la couronne. En effet , toutes les stipulations étant au profit des deux classes privilégiées, aucune n'introduisait de réforme dans le gouvernement ni d'amélioration dans le sort des paysans, la classe la plus nombreuse; il y avait peu de chose pour les villes, qui n'obtinrent la représentation nationale qu'en devenant membres de la féodalité; les parlements dont il est parlé sont les revues de l'armée, dans lesquelles on parlait des guerres à faire, de la tranquillité intérieure, des moyens de pressurer davantage le peuple , mais sans offrir la moindre ressemblance avec les deux . chambres actuelles, l'une héréditaire, l'autre composée des représentants de la nation.

La grande Charte ne posa même pas de larges bases législatives, et n'apporta point dans la jurisprudence d'améliorations réelles. Cependant, par l'obligation imposée aux juges de connaître les lois, le pouvoir judiciaire se trouvait transféré des hommes de guerre aux hommes d'étude. L'intention d'arriver à des améliorations réelles restait mieux déterminée que lorsqu'on se bornait à invoquer les lois mal connues du roi Edouard , ce qui n'était qu'une manière de demander la répression des abus introduits par la conquête dans la perception des impôts et le système féodal. Quant au peuple, nous avons vu, après la conquête du pays, les vaincus partagés entre les barons, qui prirent le nom de la terre où chacun d'eux s'installait, comme leur général prenait le titre de roi d'Angleterre. Comme lui encore, ils avaient des sergents et des administrateurs pour régir leurs biens et percevoir les taxes : ce monde-là s'appelait la cour. Lorsque le roi arrivait sur les domaines d'un baron , il vivait aux dépens des habitants, qui, à son approche, s'enfuyaient dans les bois. De leur côté , les seigneurs , peu soucieux de ces visites , qui tournaient au détriment de leur propriété, cherchaient à jouir le moins possible de la présence du roi, et à modérer les dépréda-

(l) Cet article fut ensuite etïacé sous Henri III.

lions de ses agents. I! en résulta des querelles qui profitèrent au peuple ; car la grande Charte limita le pouvoir qu'avait le roi de lever du monde pour des constructions et des corvées, ou de mettre en réquisition des chariots , des bêtes de trait et des grains.

En outre , le roi , pour se venger sans doute des nobles , les obligea à son tour à ne lever que des taxes régulières , à laisser le peuple voyager ou former des associations dans l'intérêt de son industrie; enfin il stipula que les barons laïques et les ecclésiastiques seraient tenus d'accorder à tous les hommes libres les droits qu'ils auraient eux-mêmes obtenus du roi. Ainsi ce qui d'abord était privilège féodal devint franchise populaire; de même que l'on ne pouvait saisir le destrier et les armes d'un chevalier, ainsi il fut défendu d'enlever au pauvre les instruments de sa profession, son gagne-pain {gagnnge), et les deux races restèrent unies dans la jouissance des mêmes droits , avec les mêmes charges à supporter.

Une monarchie comme celle d'Angleterre, où tous les perfectionnements peuvent être amenés sans révolution, dut modifier profondément le statut national ; la grande Charte en est pourtant encore la base fondamentale, celles qui l'ont suivie s'y rattachant comme confirmation ou comme explication. Les caractères qui distinguent la monarchie tempérée du gouvernement absolu y sont indiqués d'une manière tranchée : l'égalité des droits civils pour tous les hommes libres, la sollicitude pour les intérêts du peuple et le respect pour les prérogatives du roi , avec des garanties pour sa dynastie et des mesures contre une nouvelle invasion.

Les barons, afin de se donner des sûretés pour le maintien de la grande Charte , ^ oulureut avant tout qu'il ne restât près du roi aucun conseiller étranger ni aucunes troupes continentales ; que Londres fût remise entre leurs mains, et que vingt-cinq barons conservatevrs fussent chargés de surveiller le roi et ses officiers, pour garantir tous les droits de chacun à l'aide du seul moyen que l'on connût alors, l'appel aux armes. Le peuple se réjouit de voir les étrangers exclus des charges, et, pour se venger, il pilla leurs biens et arrêta sur les routes quiconque pai aissait étranger.

Le roi frémissait de la concession qu'il avait été forcé de faire ; retire' dans l'île de Wight, il épiait un prétexte pour recommencer la guerre, et se livrait en attendant à la piraterie. Il fit publier sur le continent que tous les aventuriers bra-

bançons ou poitevins qui voudraient prendre du service obtiendraient en Angleterre les terres des barons rebelles; ils accoururent en foule. Le roi fit alors déclarer a Kome que les concessions qu'on lui avait arrachées blessaient le droit du pontife, comme chef suprême de l'ile, et les franchises de Jean lui-même, en sa qualité de croisé. Le pape , abusé de la sorte, le releva de son serment et cassa le pacte juré; Jean marcha contre les barons et dévasta le pays.

Arrachés à une sécurité trop confiante, les conservateurs s'adressèrent à Louis, fils aine de Philippe-Auguste, neveu de Jean sans Terre comme époux de Blanche de Castille, et lui offrirent la couronne d'Angleterre, à la condition qu'il confirmerait la charte. Malgré l'opposition déclarée du pape et l'opposition apparente de son père, Louis passa donc en Angleterre, où Jean fut abandonné et réduit à vivre au jour le jour de ce qu'il pillait. Lorsqu'il eut ramassé , à l'aide de ce brigandage , une somme assez considérable, il songea à prendre à sa solde une nouvelle armée; mais il perdit cet argent au passage d'une rivière, et la rage qu'il en conçut lui causa une maladie dont il mourut à cinquante ans, haï et méprisé de tous (i).

Comme il arrive toujours, les Anglais avaient appelé les Français non par affection pour eux, mais pour se délivrer d'un plus grand mal ; ils ne tardèrent pas à voir de mauvais œil ces étrangers au milieu d'eux, et passèrent du côté de Henri, fils de Jean, qui était innocent des fautes de son père. Les Français furent défaits et obligés de se rembarquer pour laisser le trône à un prince anglo-normand. Durant les cinquante-six ans de son règne, Henri III ne fut pas mauvais prince, mais il était faible; il préserva le royautne des invasions étrangères, mais non de la guerre civile. Après avoir reçu la couronne à Glocester, il dut accepter pour régent Guillaume, comte de Pembroke, auquel il la devait. La grande Charte, qu'il dut confirmer, reçut par addition plusieurs articles qui , d'un côté, étendaient un peu le pouvoir royal, et, de l'autre, celui des feudataires, auxquels ils rendaient le droit de chasse.

Mais aussitôt que le pape, auquel il prêta l'hommage lige, l'eut déclaré majeur, avec ordre aux nobles et aux barons de lui resti-

(I) Quis dolet mit dolili f de régis morte Johannis ? Sordida fœdatur, fœlente Johanne, geheuna.

Script. Her. Anglicanim.

Charte tuei' Ics chàteaux par eux usurpés (ils s'élevaient, dit-on, à onze des forêts, (.gj^j q^j^zg )^ il cassa la charte des forêts, comme lui ayant été arrachée dans sa minorité ; de là de graves mécontentements. Sous le nouveau roi, fils d'une femme poitevine et époux d'une Provençale, les emplois se trouvèrent envahis de plus belle par des Poitevins, des Provençaux, des hommes de la Savoie et de l'Italie; des filles pauvres furent données en mariage à d'opulents pupilles, et des personnes qui ne savaient pas même la langue du pays, promues aux sièges ecclésiastiques. Le Poitevin Pierre des Roches, évèque de Winchester, était le ministre et le confident du roi; lorsqu'on s'adressait à lui pour réclamer l'exécution des lois et de la charte de Jean, Je ne suis pas Anglais, répondaitil, pour connaître ces chartes et ces lois.

Les barons et les bourgeois se réunirent donc, et firent promesse sur les saints Évangiles de se protéger réciproquement et de se rendre justice à eux-mêmes. La révolte était sur le point d'éclater, quand Edmond, archevêque de Cantorbéry, obligea le roi, sous menace d'excommunication, à déposer son indigne ministre, qui fut banni avec tous les siens.

Restait encore cependant une foule de parents de la reine, qui avaient quitté leurs pauvres gentilhommières pour venir chercher fortune en Angleterre. Les papes , d'autre part, rançonnaient le pays sous prétexte de la croisade; puis ils s'attribuèrent les revenus des bénéfices vacants, le vingtième de toutes les rentes ecclésiastiques et les dépouilles des titulaires morts ab Intestat, ainsi que la collation des bénéfices. Les nouveaux prétextes ne manquaient pas pour pressurer le royaume, tellement qu'on estima que soixante mille marcs d'argent, c'est-à-dire plus que le revenu du roi, passaient chaque année d'Angleterre en Italie. D'autres sommes d'argent prirent encore cette direction lorsque la croisade fut proclamée contre Manfred, et surtout lorsque Henri accepta pour son fils la couronne de Sicile, sous la promesse de payer 135, .541 marcs.

Pour subvenir à ses prodigalités, Henri se fit accorder d'abord par un parlement un quarantième de tous les biens meubles de ses sujets, puis un trentième, enfin un tiers de ce que possédaient les juifs ; cependant, comme les grains et le bétail qu'il enlevait aux campagnes, et les droits d'entrée qu'il imposait aux navires étrangers, ne suffisaient pas à ses besoins, il fut 1253. obligé de convoquer le conseil des barons et des prélats à Westminster, où il renouvela la charte, à la condition qu'on lui four-

ANGLETERRE. ^^Ql

Dirait des subsides. Cette charte fut lue, les cierges allumés , en présence des évèques et des ablx's, qui déclarèrent excommunié quiconque violerait le pacte national, et s'écrièrent après avoir éteint et jeté les cierges : Ainsi s'éteigne dans l'enfer, et laisse son triste renom après lui, quiconque encourra pareille excommunication.

Ainsi soit-il, ajouta le roi. Je jure d'observer inviolablement ces conditions comme homme, comme chrétien , comme chevalier, comme roi couronné et consacré.

Mais ni serments ni anathèmes ne furent capables de le retenir ; il fallut donc, dans l'impuissance de tout autre moyen, avoir recours à la force. Simon de Montfort, fils de l'exterminateur des Albigeois et beau-frère du roi, qui le créa comte de Leicester, mais qui l'accablait tour à tour de faveurs et de disgrâces, fut, bien qu'étranger, le chef que les mécontents mirent à leur tète. Leur refus de fournir au roi les sommes nécessaires pour payer la couronne de Sicile l'obligea de convoquer à Oxford l'assemblée que l'on désigna sous le nom de parlement enragé [the mad ^ "2s«parliciment). Les barons, accompagnés de leurs vassaux en armes, contraignirent Henri de souscrire a tout ce qu'ils voulurent; il fut arrêté que douze personnes choisies parmi les officiers du roj, avec un nombre égal de barons, sous la présidence du comte de Leicester, s'occuperaient de réformer l'État. Après avoir confirmé ^,r,")^^„yj"^ la grande Charte, ils décidèrent que le parlement se réunirait trois fois par an ; qu'un grand juge national serait élu ; qu'aucun étranger n'aurait ni le commandement d'une forteresse, ni la gestion d'une tutelle; qu'il ne serait planté ni forêts ni garennes nouvelles; que les revenus d'aucun comté ou centenière ne seraient donnés à ferme ; que chaque comté élirait quatre chevaliers pour recueillir les griefs des habitants et les soumettre au plus prochain parlement.

Mais les vingt-quatre commissaires étaient moins animés par le désir du bien public que par l'ambition de perpétuer leur pouvoir, d'abaisser le roi et d'établir une oligarchie. Ils y réussirent pendant dix ans; puis la division se mit entre eux, les uns adhérant à Leicester, les autres à Glocester, qui, par rivalité, était devenu royaliste. Le roi recourut au pape, qui cassa les provisions d'Oxford, et le dispensa, ainsi que la nation, de les maintenir. Kn conséquence Henri destitua les officiers nommés par les imi. vingt-quatre, et reprit les rênes du gouvernement.

Ce fut le signal de la guerre : Simon de Montfort ravage les

terres et les châteaux du roi et de la reine, chasse tous les étrangers, fait venir du pays de Galles trente mille alliés , soulève la population de Londres et jette dans la Tour le roi et la reine. Enfin les deux partis s'en remettent à l'arbitrage du roi de France : accord unique dans l'histoire, mais justifié par le caractère du prince choisi pour juge.

La famille royale d'Angleterre et les révoltés comparurent à Amiens devant saint Louis , qui, après avoir pesé les raisons exposées de part et d'autre, abolit les provisions d'Oxford , et décida qu'au roi seul appartenait de nommer à toutes les charges et de choisir ses conseillers; il prononça, du reste, l'oubli du passé et le rétablissement des droits et coutumes tels qu'ils étaient avant la guerre civile.

Une parole donnée pouvait-elle servir de frein à des factions exaspérées? Les seigneurs prétendirent que les provisions étaient une conséquence directe de la grande Charte , et reprirent les armes. Dans un combat contre les bourgeois de Londres, Henri fut fait prisonnier avec Richard , roi de Germanie, et avec son propre fils Edouard , qui fut retenu comme otage jusqu'à de nouveaux arrangements.

Montfort resta le maitre du royaume; non moins habile qu'ambitieux, avec des intentions peut-être populaires, il temporisa pour éloigner une conclusion, et fit nommer une régence dont il fut déclaré le chef. Il convoqua alors un parlement , non plus composé seulement de barons et de prélats , mais encore de deux députés pour chacune des villes et des bourgs : premier exemple de représentation et acheminement vers la chambre des communes (1;; puis il avisa au moyen de se soutenir contre Glocester. Cependant la reine Éléonore se procurait avec de if',, l'argent des troupes en France, et le prince Edouard réussissait à s'évader. Les insurgés, auxquels il livra bataille à Evesham , furent défaits , et Leicester y périt , outragé par les vainqueurs , mais toujours vénéré par le peuple. La ligue des barons se trouva desorganisée; néanmoins la pacification de ce royaume fut à peine accomplie au bout de deux ans, et l'on fut redevable de ce résultat moins à la force qu'à la modération, commandée par la nécessité des temps et les conseils du pontife.

(1) Lingard établit cependant que, déjà en 1213, Jean sans Terre avait convoqué quatre clievaliers par comté à Oxfort , pour délibérer sur les intérêts du royaume.

iauiit.

Lorsque Henri cessa de vivre, Edouard, qui avait pris la croix, se trouvait en Palestine. A son retour il séjourna dans l'Italie pour jouir de ses fêtes, dans lu France pour figurer dans ses tournois sanglants, et regagna l'Angleterre, où il fut couronné; il s'occupa dés lors à réparer les déplorables effets de la guerre civile et les faiblesses paternelles. Les premiers statuts de Westminster mirent la justice criminelle dans une bonne voie. Les vassaux directs du roi et le petit nombre de barons d'origine anglaise, restés indépendants, étaient seuls régis par la loi commune ; les Normands conservaient leurs coutumes , et le peuple suivait la loi des maîtres, ce qui constituait comme deux nations dans le pays. Edouard, dans l'intention de diminuer la puissance des seigneurs et d'élever le peuple , accrut l'inlluence de la garantie mutuelle en l'étendant à tout le royaume; il établissait donc une loi commune. Il se réserva la nomination des conservateurs de la paix, qu'il éleva aux fonctions de juges, et leur attribua la connaissance des crimes de félonie et d'autres délits contre la loi générale, de manière qu'ils jugeaient sans distinction d'origine : première extension de l'autorité royale, extension qui fut encore favorisée par l'institution d'un tribunal destiné à parcourir le royaume pour la répression des crimes.

On employa des moyens étranges pour réparer le désordre des finances : un parlement autorisa Edouard à prélever le quinzième de tous les biens meubles de la nation, et Nicolas IV lui accorda le dixième des revenus ecclésiastiques pendant six ans.

L'usage s'était introduit de couper \epenmj d'argent , qui était carré, pour en faire des moitiés et des quarts, ce qui fournissait l'occasion de rogner les monnaies et de les altérer. Comme les juifs étaient accusés de ce méfait , Edouard eu fit pendre deux cent quatre-vingts en un jour dans la seule ville de Londres, et confisqua leurs biens ; plus tard soixante-cinq mille cinq cents furent bannis, avec ordre de n'emporter qu'une petite partie de leurs biens, de laquelle même ils furent dépouillés par les marins, qui jetaient à la mer ceux dont les plaintes les importunaient. Edouard voulut aussi forcer tous ceux qui tenaient des fiefs de la couronne à justifier par des documents originaux leur possession légitime; mais il en resulta tant de trouble et de désordre qu'il fallut surseoir à cette inquisition tyrannique. Il enleva, dautre part , les trésors qu'il trouva dans les églises et les monastères , richesses qui souvent n'étaient que des dépôts. Adrno-

nesté par Boniface VIII, puis interdit à cause de cette spoliation, il proscrivit le clergé en masse et déclara ses biens confisqués; ces mesures effrayèrent les faibles, qui lui accordèrent tout ce qu'il voulut.

Ce fut pourtant de la pénurie du roi et de la nécessité d'y porter remède que sortit cette constitution , dont Edouard est considéré comme le fondateur. Ce prince, qui le cédait à peine à Guillaume le Conquérant en vaillance et en bonheur, voulut régner sans entraves , et se trouva conduit à consolider la liberté anglaise.

Guillaume, comme nous l'avons vu, avait laissé subsister la division du pays en comtés; les comtes qui les administraient, devenus héréditaires, occupaient le premier rang après le roi, exerçaient la juridiction royale dans les provinces , possédaient de vastes domaines , et réunissaient le double caractère d'officiers royaux et de grands vassaux. Le territoire fut divisé en soixante mille deux cent quinze fiefs de chevalier, dont le roi, pour son domaine particulier, s'appropria quatorze cent soixante-deux , auxquels il ajouta les principales cités. Les autres furent distribués à six cents seigneurs , ses compagnons ; quelques-uns eurent deux cents , quatre cents et jusqu'à neuf cents fiefs; mais, pour que leur puissance ne devint pas un danger, Guillaume eut soin d'assigner les fiefs dans divers comtés. Bientôt ils furent subdivisés, soit par des apanages assignés aux fils puinés, soit par des partages entre cohéritiers, ou par suite de ventes, comme aussi par leur retour au roi, qui les distribuait entre les courtisans. Il en résulta que l'ordre des chevaliers et des barons inférieurs s'accrut , et devint la classe prédominante ; comme vassaux immédiats de la couronne, ils siégeaient dans les assemblées. La charte statua néanmoins que, lorsque les hauts barons seraient convoqués par un ordre particulier, les petits feudataires recevraient du schérif une invitation générale. Quant à la distinction des grands et des petits , elle était laissée à la discrétion du roi et des ministres. Il arriva plus tard, lorsque le droit de siéger ne fut plus considéré comme inhérent à la terre, que le parlement ne fut ouvert qu'à ceux qui recevaient une invitation personnelle. Les comtes avaient pleine juridiction dans leur comte, et prélevaient un tiers des amendes. Le roi n'en pouvait créer de nouveaux sans ériger en comté une partie du territoire ; mais, pour diminuer leur influence, il les dépouilla de l'autorité, dont il investit les schérifs, élus par lui et plus dépendants. Ces officiers administraient les finances , percevaient les revenus , imposaient le

taxes , présidaient les tribunaux inférieurs , et finirent par être considérés comme supérieurs aux comtes; puis, au lieu du tiers des impôts, on leur assigna un traitement qui fut, pour la plupart, de vingt livres sterling au plus, ce qui rendit la dignité personnelle. L'autorité royale s'en accrut ; mais , d'un autre côté, la chute de la milice féodale permit aux barons d'oublier leur dépendance à son égard , sans compter que la charte avait posé des limites à son agrandissement. Le roi dut alors désirer de voir le parlement ouvert aux petits seigneurs; mais, comme leur grand nombre aurait pu devenir une cause de confusion , il décida qu'ils pourraient envoyer des représentants, et s'assura la prépondérance au moyen du choix et de la quantité , qu'il augmentait ou diminuait selon le besoin.

L'ancienne cour royale se composait de prélats, comme représentant l'Église et. comme vassaux du roi ; des comtes et des barons, ainsi que des officiers principaux du roi, qui les présidait. Dans les cas ordinaires, il suffisait du grand juge^ du chancelier, du trésorier et de trois officiers, qui étaient amovibles à la volonté du roi , outre le connétable, le chambellan , le maréchal et l'intendant , charges héréditaires. Au lieu de porter toutes les causes devant le parlement, Henri II (1176) institua les assises ambulantes; ainsi , dans chaque district du royaume, trois juges royaux devaient, tous les ans, faire des tournées, afin d'examiner la conduite des officiers, de faire payer au fisc les amendes infligées, surtout pour violation des chasses réservées , et de terminer les procès commencés par les juges inférieurs.

Les habitants des villes étaient plus libres que ceux de la campagne ; mais ils se trouvaient parfois soumis à un seigneur pour le pouvoir civil, a un autre pour les taxes, avec des privilèges spéciaux (l). Sous ce même Henri apparaissent les premières traces des communes , instituées dans les villes non pour réprimer la tyrannie des barons, ou s'affranchir de toute dépendance , hormis celle du roi , mais dans l'intérêt du commerce ; les membres associés se réunissaient dans quelques salles, où ils choisissaient parmi les citoyens un schérif , au lieu du juge royal. Henri T'', ou plus probablement Henri II, accorda à Londres pleine juridiction dans la ville et le voisinage , ainsi que dans le comté de Middiesex. Le schérif était subordonné au majeur^ annuel et rééligible , qui était chargé de l'administration ;

(1) Hallam, vu.

tous les ans , il devait en personne demandei- la confirmation à la cour, et il était précédé d'une masse d'argent. Les affaires ayant pris de l'extension , on lui adjoignit quelques conseillers (aldermen) dont chacun dirigeait l'administration d'un quartier.

Les richesses des bourgeois augmentant par le commerce et l'industrie , les barons , qui s'entendaient peu à tenir des comptes exacts , exigèrent qu'ils envoyassent au parlement des hommes capables de fournir des renseignements sur l'état du bourg ou de la cité , de même que sur ce qu'ils étaient en état de payer ; puis, pour les obliger davantage à se soumettre aux taxes imposées , ils leur faisaient signer les procès-verbaux. De son côté , le roi , dans l'intention de comprimer l'essor des seigneurs , concédait aux villes des privilèges moyennant finance ; un de ces privilèges interdit aux barons le droit de mettre des tailles sans le consentement des bourgeois. Les villes tendaient aussi à se soustraire à l'autorité directe que les seigneurs exerçaient sur leur territoire; elles commencèrent par substituer aux taxes individuelles un cens perpétuel de tout le bourg [firma burgi)^ considéré comme une rente, dont le payement assurait aux habitants le droit de cité; comme les bourgeois eux-mêmes pouvaient devenir censitaires, le baron cessa d'être propriétaire direct et immédiat, pour de venir un surintendant. Une fois affranchies de la sorte, leur importance grandit, et Londres put jouer le principal rôle dans toutes les guerres civiles.

Nous avons vu les villes appelées au parlement en 1265; le furent-elles dans la suite? rien ne l'indique. A cette époque, Edouard F*", toujours dans la pénurie à cause de ses nombreuses guerres , le réunit souvent pour obtenir des subsides ; mais, s'il pouvait en tirer des domaines royaux , il n'en était pas de même des barons. De leur côté, les francs tenanciers et les villes refusèrent de payer, comme n'ayant point entrée au parlement, où les taxes étaient décrétées. Edouard ordonna donc aux schérifs de faire élire pour la première session deux chevaliers par comté, afin qu'ils représentassent les francs tenanciers ou propriétaires allodiaux ; même mesure devait être prise à l'égard de chaque ville et bourg, qui alors étaient au nombre de cent vingt. Ces députés devaient avoir le mandat d'accorder au roi ses demandes, attendu qu'il est juste que ce qui regarde tout le monde soit approuvé de tous, et que des ejforts communs repoussent des dommages qui menacent tous les citoyens.

Edouard ne reconnaissait donc pas aux communes le droit de

défendre la liberté ou d'apporter des limites à son pouvoir ; leur mission, pour lui, se bornait à se rendre au parlement pour siéper à l'écart et méprisées , à consentir aux nouvelles subventions qu'il réclamait, et puis à seretirer. Il lui tut accordé, en effet, plus qu'il n'avait levé par des mesures arbitraires; c'était une charge pour les bourgeois et les députés , obligés de quitter leurs affaires et de s'imposer des dépenses , pour venir déclarer à leurs seigneurs combien ils pouvaient payer sans mourir de faim. Mais les droits ont la propriété de se réduire en faits. Les besoins augmentant, les seigneurs durent plus souvent réunir les sujets, lesquels s'habituèrent à leur adresser la parole , à veiller à leurs intérêts, à exposer leurs raisons et leurs griefs. Lorsque les légistes , au nom du roi , eurent examiné les droits des seigneurs, le peuple les chargea d'examiner ceux du roi ; plus tard , grâce aux conséquences qu'il tirade la grande Charte, il devint nation en vertu des droits communs, eut sa part de la puissance législative, et obtint même que le vote des plébéiens fût nécessaire pour changer les lois, avec le pouvoir de dénoncer au roi les conseillers prévaricateurs. Ainsi lut constituée la chambre des communes.

Incessamment poussé par le besoin d'argent, Edouard , pour éviter de réunir le parlement , obligea le clergé de lui abandonner une demi-année de ses revenus. Une nou\elie pénurie le mit dans la nécessité de convoquer le clergé inférieur pour lui demander des subsides. Sur son refus , à l'appui duquel fut citée une bulle récente de Boniface VIII, interdisant au clergé toute contribution imposée par des laïques , il le punit par la mise hors la loi de tous les ecclésiastiques , et défendit aux juges de recevoir aucunes plaintes de leur part. C'était ouvrir la porte à mille abus, et chacun à l'envi se mit à voler, à injurier le clergé, jusqu'à ce qu'il se fût soumis à payer un cinquième de ses biens mobiliers.

Nouvelle pénurie : pour remplir ses coffres , Edouard éleva le droit de sortie sur les laines jusqu'au tiers de leur valeur, et fit enlever dans la campagne les grains dont il avait besoin. La patience est épuisée; les seigneurs profitent de l'absence du roi, alors en Flandre, s'unissent avec la ville de Londres, et contraignent le prince de Galles à confirmer la grande Charte avec certaines additions, dont la principale portait que le roi ne pourrait lever de taxes sans le consentement unanime des prélats, comtes, barons, chevaliers et autres personnes libres.

IJI^T. l >1V. — T. M. 32

498 DOUZIÈME KPOQUE.

confiimatioD Édouard se trouva forcé de sanctionner dans la nouvelle charte "1300/ le triomphe le plus signalé du peuple anglais sur ses rois. Ces chartes furent envoyées à tous les schérifs et magistrats, pour que lecture en fût donnée publiquement, et qu'on en gardât copie dans les églises; elles durent être proclamées deux fois l'an ; leur violation fut frappée d'auathème , et tous Jugements contraires étaient déclarés nuls de plein droit.

Si la grande Charte avait garanti la sécurité des personnes, le statut d'Edouard ajouta celle des propriétés, en empêchant le roi d'imposer des charges ou des tailles nouvelles sans le consentement de la nation. Ce fut ainsi que de la féodalité et des coutumes barbares sortit cette constitution qui, malgré ses nombreux défauts, est encore enviée comme l'une des meilleures. L'autorité royale fut toujours plus forte en Angleterre qu'en France ; aucune armée étrangère ne l'avait envahie depuis Guillaume le Conquérant, car ni la descente de Louis VIII ni quelques excursions des Ecossais dans le INorthumberland n'ont la moindre importance. Le roi eut toujours sous sa domination la totalité du pays, même dans la plus grande fureur des guerres civiles, et aucun baron ne pouvait aller de pair avec lui pour l'importance de son fief.

La France, au contraire, fut souvent envahie par l'étranger et surtout par les Anglais ; ses rois se trouvèrent parfois réduits à une telle extrémité qu'il ne leur resta que le prestige de leur nom ; parfois ils se virent contraints à rechercher, même au prix de condescendances funestes, la protection et l'appui de vassaux aussi puissants qu'eux.

Tandis que les rois de France devaient transiger avec les grands ou caresser les petits pour suivre avec hésitation et souvent au hasard une politique incertaine, le monarque anglais pouvait soutenir avec plus de confiance les vassaux inférieurs contre les hauts barons; il n'était pas non plus obligé, pour obtenir l'appui de ces derniers , de leur faire des concessions préjudiciables, et il pouvait tenir la balance entre les uns et les autres. En Angleterre le parlement se réunissait plus régulièrement, et les communes, qui de bonne heure y furent admises, prêtèrent bientôt leur concours au roi; en France , il ne pouvait pas devenir un solide appui du trône, parce qu'il n'était convoqué que dans les cas de guerre, ou par crainte des grands feudataires, ou pour apaiser quelque grave tumulte. La liberté individuelle n'était pas garantie en France; on conserva, au contraire, en Angleterre les hundred ou associations de cent hommes, garants

l'un envers l'autre de la tranquillité de chacun : institution antérieure aux fiefs qui , après leur introduction, entretint dans le pays l'esprit de liberté , et un ordre qui mettait obstacle à l'arrogante licence des vassaux, en tempérant plus qu'ailleurs la féodalité (i).

La législation anglaise, en effet , se distingue précisément de toutes les autres en ce qu'elle a maintenu les associations particulières et la garantie mutuelle, qui sont la source de l'esprit public et de cette liberté personnelle qui fait la grandeur du pays. Si tout citoyen est responsable des œuvres des autres, il a droit de connaître les obligations de ceux dont il est caution , d'où il suit que le magistrat ne peut rien lui cacher ; mais cela serait sans valeur s'il ne pouvait discuter la validité de tout ce qui a été fait sous sa garantie, et dès lors chacun peut débattre les comptes, élire les magistrats, et ainsi de suite. De cette manière, l'individu s'identifie avec la nation, le bon ordre est maintenu sans sbires, et l'opinion publique s'affermit, puisque chaque pasque l'on fait rappelle des droits personnels.

La garantie mutuelle continua sous les fiefs et le gouvernement royal ; comme ces associations furent appelées au parlement plus tòt que les véritables communes, elles devinrent les protectrices de la liberté Aussi ne voit-on pas en Angleterre la commune composée de citoyens, mais bien la représentation de quiconque a le droit de voter. Sur le continent, les membres d'une commune sont ennemis de ceux d'une autre, parce qu'il n'y a pas de citoyen, le pays étant composé de communes ; en Angleterre , au contraire, tous les bourgs sont formés de citoyens, et celui qui vote au parlement , agissant pour toute la nation, se préoccupe des intérêts généraux.

11 en résulte que le schérif est la première autorité administrative et Judiciaire, comme le grafdes barbares; il convoque les assemblées du comté, préside à tous les actes d'administration , et surtout à l'élection des députés ; il fait exécuter les sentences civiles ou criminelles et les levées en masse , bien que la couronne ait fini par s'attribuer la nomination de ce magistrat.

De là dérive aussi le droit d'exiger caution pour la bonne conduite de quiconque est prévenu d'un délit; car, les peines étant pécuniaires, on n'avait pas besoin d'emprisonner celui qui fournissait sûreté de payement; la commune, qui était responsable

(1) Voyez Maver, Orig. des insfU. judiciaires, I, 17.

f)00 DOUZIÈME ÉPOQUE.

pour tous ses membres, pouvait se prémunir en exigeant une garantie de celui qui lui inspirait des craintes.

Voilà sans doute de belles conséquences d'une institution de barbares. Ces mêmes associations mutuelles ont donné naissance au grand Jî/ry, qui, composé de douze pairs du pi'évenu, décide s'il y a lieu de procéder contre lui. Quelques auteurs, n'en trouvant aucune trace dans les institutions anglo-saxonnes , inclinent à le croire imité des assises de Jérusalem , et introduit par Henri IH dans le but de modifier les grandes assises que Henri II avait instituées fj). Le jury anglais, mieux qu'en aucun autre pays, offre des garanties contre toute injustice ;il protège la liberté individuelle et donne au citoyen la certitude qu'il ne sera condamné que d'après la conviction de ses pairs, choisis au hasard et à l'exclusion de quiconque pourrait avoir un intérêt opposé.

C'était là un grand lieu entre les citoyens, dans ce pajs où chacun concourt a exercer le pouvoir judiciaire, comme il a part au pouvoir législatif par ses députés, et au pouvoir exécutif par les magistrats qu'il élit lui-même. Le gouvernement lui-même, qui comprit l'utilité de cette in.>titution, retendit et la dégagea d'entraves : ainsi, sous Charles II, le droit de censure sur les jurés fut enlevé aux luges, et, en 1792, sur la proposition de Fox, le jury fut appelé à statuer sur les délits de la presse.

Obligés de prendre la grande Charte pour base, les Anglais durent employer la logique la plus subtile pour en tirer les dernières conséquences ; leur législation procède non d'après les principes, mais d'après les exemples antérieurs, non à laide de théories, mais de faits, et se renferme dans la It-ttre stricte. De ia une répétition ennuyeuse des mêmes termes pour exprimer les gradations diverses dune niême chose dans une langue trèsriche; puis des usages ditférents sont autorisés dans chaque province, dans chaque commune, soit par des chartes partielles, soit par usucapion; ce qui fait que la mémoire est le talent principal du jurisconsulte anglais. Toutes les relations avec le gouvernement se ressentent de son origine positive et pratique, et se réduisent toujours à une limitation constitutionnelle, à un équilibre compatible avec le sentiment de l'utilité générale et de ce qui est nécessaire au plus grand avantage du pays.

Dès ce moment, une loi commune embrasse vainqueurs et vaincus, c'est-à-diie nobles et plébéiens ; car aucuu gentil-

(1) Mayek, liv. m. c. 3.

homme , même de la plus ancienne famille, ne peut se soustraire au jury ordinaire, aux taxes ni à une peine infamante; seuls, les pairs jouissent de privilèges comme législateurs ordinaires. I.a noblesse inférieure et les gentilshommes ne sont distingues par aucun droit civil des simples individus de condition libre, et ceux-ci peuvent se marier avec les nobles, acquérir des fiefs militaires, ou prétendre à quelque charge que ce soit. Ce progrès notable put s'accomplir, parce que la féodalité était moins effrénée qu'ailleurs, et que la paix du roi mettait obstacle aux guerres privées , si die ne les supprimait pas.

L'aristocratie anglaise es! , comme toutes les autres, sujette à abuser et à tomber dans l'excès par égoïsme; en effet, elle resserre chaque jour dans ses mains la possession du sol, de telle sorte que les propriétaires se réduisent à un très-petit nombre. Le peuple se contente de l'industrie, et laisse aux lords leurs immenses domaines, parce qu'il a pour indemnité le commerce du monde entier.

Nous devions nous arrêter à cette constitution remarquable , que nous verrons se compléter successivement au milieu de nouvelles tempêtes.

On a surnommé Edouard P"" leJustinien de l'Angleterre, ce qui prouve que l'adulation s'attache aux princes jusque dans le tombeau. L'histoire nous le montre comme un tyran rusé, habile à pressurer ses sujets, do st il ne confirme les droits que sous l'empire d'une nécessité absolue. Il est vrai qu'il apporta quelques améliorations dans l'ordre judiciaire; eu effet, il détermina mieux les attributions de l'échiquier, du banc du roi et des tribunaux ordinaires, et limita la juridiction des cours ecclésiastiques au parjure, aux affaires de mariage et de testament, aux legs pieux et aux dîmes. Il obligea les juges ambulants à tenir trois sessions par au; eu outre, il institua h s juges de paix et les pié\òts qui parcouraient les comtés pour faiiejustice sommaire des voleurs et des rebelles. Le pays étant infesté par les brigands, on ordonna d'arracher les haies et taillis, et d'abattre |es rangées d'arbres à deux cents pieds de distance des routes.

Tandis que l'autorité royale déclinait par ses concessions involontaires, les Cambriens, réfugiés dans le pays de Galles, conservaient au fond du cœur la haine de l'étranger, haine alimentée par les chants de leurs bardes, et qui se manifestait en excursions et en escarmouches dès que l'occasion se présentait; toujours vaincus par les troupes régulières et toujours indomptés, ils

juraient fidélité quand ils étaient battus, mais ne se croyaient pas obligés de tenir une promesse extorquée. Pendant les derniers troubles, les princes de Galles avaient secoué toute dépendance. Lewelyn refusa l'hommage : Edouard l'attaquaet le réduisit à accepter de dures conditions, qui ne furent pas observées; il revint à la charge, et l'on vit bientôt la tète de Lewelyn exposée sur une pique au sommet de la Tour de Londres.

Merlin avait prédit qu'un prince de Galles s'assiérait sur le trône d'Angleterre le jour où les pièces de monnaie carrées seraient devenues rondes. Après l'acte que venait d'accomplir Edouard, le soulèvement reprit une nouvelle ardeur, et David Bruce conduisit au combat les clans du pays. La lutte se prolongea sanglante et acharnée; mais enfin David fut livré à l'ennemi, et destiné à expier le crime de tous ces défenseurs de leur indépendance. Traîné au supplice comme félon et sacrilège pour avoir pris une place forte le dimanche des Rameaux , on lui arracha les entrailles, qui furent brûlées sous ses yeux et tandis qu'il vivait encore; on le pendit ensuite comme meurtrier de chevaliers, et son corps , coupé en quartiers, fut exposé dans les quatre principales villes du royaume.

Après l'extinction de la race des Lewelyn, le pays fut soumis et réduit à subir les formes de l'administration anglaise. Edouard promit aux vaincus de leur donner un prince né dans leur pays, et qui n'avait jamais prononcé un mot de français ni d'anglais ; cette nouvelle les remplit de joie : Je vous donne, leur dit-il , mon fils Edouard, qui vient de naître à Caernarvon. De là comjnença l'usage de donner le titre de prince de Galles au fils aiué des rois d'Angleterre.

Les bardes avaient toujours été chez les Gallois, nation passionnée pour les chants guerriers, d'ardents soutiens de l'indépendance. Il n'est pas vrai peut-être, comme le disent quelquesuns, qu'Edouard ait ordonné de les exterminer tous; mais il commença du moins le système de persécutions dont cette race d'hommes, après lui, fut toujours l'objet de la part des rois d'Angleterre.

Restait l'Ecosse, tantôt vassale, tantôt indépendante des monarques anglais ; mais si les hommes de la plaine (/o?r/rt»^/.5; ) , c'est-à-dire les habitants du centre , obéissaient, les habitants (higlands) du nord vivaient indépendants, organisés en clans qui portaient le nom d'un ancien chef dont ils prétendaient tirer leur origine, et parmi lesquelles principaux étaient les Douglas, les

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