CHAPITRE XXIII
LITTKRATl RE.
Chez les Grecs, les familles des Comnène et des Ducas accordèrent leur faveur aux lettres. Constantin Ducas déclara qu'il
préférerait la couronne de l'éloquence à celle de l'empire ; Eudoxie , sa femme, vante la protection que les savants obtenaient à la cour de Constantinople. Michel eut pour instituteur Psellus, courtisan délié, qui, fier du titre de premier philosophe du siècle, s'arrogeait celui de restaurateur de la littérature orientale. Il transmit sa présomption à son élève, pédant couronné, qui, pour des inepties d'école, négligeait les affaires publiques et aspirait au renom de rhéteur, de grammairien et de poète au moment où les musulmans arrachaient les plus beaux fleurons de sa couronne.
rsous avons déjà parlé des historiens byzantins (livre VIII, chap. XVill). Nicéphore Grégoras prodigue à l'empereur Andronic des louanges d'une bassesse incroyable : « Votre voix a des « accents si suaves que, de même qu'elle flatte ceux qui l'enten- « dent, elle suit longtemps après ceux qui l'ont ouïe , attachée « aux oreilles et à la mémoire comme la saveur du miel à la lance gue. Lesprés, les pâturages, les forêts résonnentà lasaison prince tanière des gazouillements des citoyens ailés; mais toutes les ce saisons jouissent des charmes de votre éloquence, et toute la « terre en est le théâtre. » Puis Orphée, Nestor, Socrate, Platon, Péricles, offrent à l'envi des tujets de comparaison, et sont tous vaincus par la douce voix de l'empereur : ce Léchant des Sirènes ce fut très-célèbre dans un temps ; mais il ne pouvait être entendu ce sans danger; pour vous, quand vous prononcez une harangue , ce loin de nous boucher les oreilles avec de la cire , nous gémisc( sons de ce que la nature ne nous a pas faits tout oreilles. INe ee dépassez-vous pas Démosthène pour l'ordre et la vigueur, Place ton pour rétendue et la puissance du génie? A. qui n'inspirez- >e vous pas une admiration plus durable que celle dont les audiee teurs de Socrate étaient saisis au siècle de l'atticisme ? De même « que les campagnes sont couvertes d'une belle variété de fleurs, ce ainsi vos discours sont ornés des attraits de la persuasion et des ce grâces de l'esprit. » '
Qui n'aurait chassé ignominieusement ce vil flatteur? Et pourtant il avoue que ces louanges le mirent sur la route des honneurs.
Jean Zonaras écrit d'un style inégal; il s'en prend à ce qu'il a dû copier différents auteurs et tâcher de se conformer a leur manière dans ses additions. Nicétas Acominatus procède avec éloquence et clarté ; sa narration est coulante malgré quelque peu d'emphase ; il se montre tout zèle pour les lettres. Aigri cependant par la décadence de l'empire, ilse laisse aller à d'amères invectives contre les croisés, non-seulement parce qu'i's manquent de
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tout sentiment du beau (toïï xaXoû àvepatiTot fJapêapoi), mais à cause même de leur caractère moral. Anne Comnène s'occupe moins, "'*• dans son Alexiade, de l'éloge de son père que du sien propre; l'ambition qui la fit prétendre au trône lui inspira cette composition purement littéraire , destinée a la faire briller dans lu personne de son père.
Théodore Prodrome, qui devint ensuite frère Hilarion, vivait au commencement du douzième siècle; outre la guerre des souris et des belettes qu'il chanta [Galeomijoiiiachia)^ il a laissé en neuf livres d'iambes les Amours de Rhodas et de Doridée^ roman dépourvu d'art, et dont les caractères sont mal tracés. Sans parler de ses autres poésies très-nombreuses et de différents écrits sophistiques, il en a composé quelques-uns du genre satirique; tel est le Charme de la vie poétique et politique , parodie des Philosophes en vente, de Lucien, et surtout le Timarion^ ou de ses souffrances , dans lequel le héros raconte à l'un de ses amis ce qu'il feint avoir vu dans l'enfer, en dispensant l'éloge et la critique. Si le trait lui manque souvent , il sait éviter les expressions ampoulées que l'on prenait alors pour de l'élégance.
Les Amours deDrosillvs et Chariclée. de Nicétas Eugénianus, i|^
en vers politiques (l), sont un roman bien inférieur à celui de Prodrome.
Michel Olobole était recteur des recteurs de Sainte-Sophie à Constantinople ; mais, Michel Paléologue lui ayant fait couper le nez pour avoir montré de la pitié envers l'infortuné Lascaris, il s'enferma dans un couvent. Lorsqu'il s'agit de réunir les deux Églises, il intervint au concile de Constantinople, et, formalisé de ce que l'empereur ne lui eût pas assigné un poste honorifique, il devint contraire à la réuuion. Par les ordres de l'empereur, Olobole et d'autres furent arrêtés, attachés par le cou , couverts de sales tripes de mouton ei; promenés dans les rues de la ville. Cet outrage n'empêcha point le poète de composer beaucoup de vers à la louange du tyran.
Vers la fin de ce siècle, Jean Tzetzès eut la présomption de nso-ss. vouloir compléter Homère au moyen de trois poèmes iliaques, embrassant en mille six cent soixante-cinq vers les événements antéhomériques , homériques et posthomériques ; il composa
(I) C'est-à (lire en vers de quinze syllabes , où l'on n'observait pas la quantité, poinvu quils eussent la césure après la huitième, et l'accent sur l'avantderuière. Voyez Bérington, Hist. de la litt. grecque.
aussi en douze mille sept cent cinquante-neuf vers politiques et en style pédestre une série incohérente de faits réels et fabuleux , où il révèle des particularités inconnues ailleurs. Quoiqu'il accuse sans cesse les autres d'ignorance, on soupçonne beaucoup qu'il ne connut lui-même les ouvrages dont il parle que sur la foi des commentateurs. Dans les Allégories homériques, il s'ingénie à donner un sens moral ou physique aux fables des poêles, et tombe souvent dans l'absurde.
1198. Eustache, homme respectable pour son jugement et sa vertu,
intercéda éloquemment en faveur de Thessalonique lors de la prise de cette ville par les Siciliens. Dans la Corne d'abondance (Ks'pa; aitaXOciaç) , il commenta Homère et Denys le Périégète; avec une modestie rare parmi les siens, il dit avoir réuni tant de documents et coordonné ce qui lui a paru le plus utile dans les différents interprètes non pour les doctes, mais pour la jeunesse. C'est pourtant un travail très-complet, bien conçu dans son ensemble, riche de détails et alliant la morale à la philologie. Une si grande patience ne pouvait être inspirée que par l'enthousiasme pour les anciens, enthousiasme qui n'était pas attiédi par la piété chrétienne de l'archevêque commentateur.
suijas. C'est par supposition que nous plaçons à cette époque Suidas,
auteur des plus célèbres glossaires grecs. Non content de donner, dans cette compilation des anciens grammairiens, scoliastes et lexicographes, l'explication philosophique des mots, il indique les auteurs et les ouvrages auxquels il ajoute beaucoup d'extraits précieux malgré l'absence de toute critique.
pianudc. Le moine Maxime Planude de Constantinople, envové à Venise
par l'empereur Andronic l'Ancien, recueillit les Fables d'Ksope et Whithologic; il se distingua de ses compatriotes par les recherches qu'il fit en dehors de la littérature grecque. Il introduisit le premier les chiffres arabes dans sa patrie, et traduisit en grec le Songe de Scipion , les Métamorphoses d'Ovide , la Guerre des Gaules de César, la Consolation de Boëce et autres ouvrages.
On voit combien étaient devenus rares et misérables les productions de ceux même qui possédaient tous les chefs-d'œuvre des anciens, et parlaient encore la langue la plus perfectionnée et la plus harmonieuse.
.ArtDcnkns. Ici sc présente une seconde période de la littérature arménienne, dont nous avons vu la première au cinquième siècle.
illustrée principalement par Moïse de Khoren, Séparés de l'Église catholique depuis le concile de Chalcédoine, les Arméniens cessèrent de marcher dans la voie de la civilisation, s'égarèrent dans de frivoles débats, et n'eurent plus la faculté de s'instruire aux écoles du dehors. Il convient cependant de rappeler la réforme du calendrier faite dans le synode de Tiben en 552, et quelques écrivains classiques, tels que Yeznae, Abraham Mamigonais, historien du concile d'Éphèse, l'hymnographe Gomidas, l'astronome Ananias Chiragusis et le patriarche Jean Oznien.
Sous les Pagratides, les Arméniens purent s'adonner aux lettres avec plus de tranquillité, et s'appliquer surtout à des traductions du grec, du syriaque et de l'arabe. Dans le dixième siècle s'illustra Ghosroés le Grand, qui écrivit d'une manière classique sur le bréviaire et la liturgie, ainsi que son fils Grégoire de Nareg, auteur d'un commentaire sur le Cantique des cantiques et d'élégies eu prose poétique.
Dansée pays, et même plus qu'ailleurs, la science était sacrée; elle ne vivait que dans les monastères, qui tenaient lieu des universités européennes. Les couvents de Sanabili, d'Halbac, de Sévan et de Krad possédaient des bibliothèques précieuses ; mais celui de Lazare, près deTarou, dans la grande Arménie, l'emportait sur tous les autres.
Au onzième siècle, Grégoire Makhistruos résuma en deux mille vers l'Ancien et le JNouveau Testament avecune telle habileté que le poète arabe Mamoutz , lequel avait soutenu qu'il n'était pas possible défaire de meilleurs vers que ceux du Coran, se convertit au christianisme après les avoir lus. L'histoire d'Aristak de Lastivert retrace les événements de l'Arménie depuis l'an «89 jusqu'à l'an 1071, et surtout la dévastation d'Ani par AlpArslan, dans un style pur et souvent pathétique.
Au temps des croisades, on redoubla d'efforts pour réunir les Arméniens aux catholiques; des dominicains et des franciscains allèrent prêcher dans le pays, et les chevaliers de Saint-Jean offrirent leurs services ; bien qu'on échouât dans cette ttntative, le contact avec les Européens fut renouvelé. Au treizième siècle, les monastères de Garmir-Vank, d'ischevra, de Kédig et de Cantzaxar ajoutèrent la culture du latin à celle du grec et du syriaque. L'élégance s'accrut alors, et les Arméniens placentau niveau des poètes de l'antiquité ISarsès le Gracieux, auteur du poème de Jésvs le Fils, d'une élégie sur la prise d'Édesse, d'une histoire
de son pays et de plusieurs écrits ascétiques qui lui méritèrent la dignité de patriarche. Matthieu d'Édesse écrivit une bonne histoire critiquede l'an 952 à Tan 11 32, poursuivie jusqu'à l'an 1136 par Grégoire Eretz, d'où l'on peut tirer beaucoup de lumières sur les croisades. La chronique universelle de Samuel Éretz, qui commence à l'origine du monde jusqu'à l'an 1179, fut ensuite continuée jusqu'à l'an 1337. Le médecin Mekhitar écrivit les Consolations dans la fièvre. Mekhitar Coss marcha sur les traces d'Ésope et de Phèdre, et composa de plus un corps de droit canonique.
Dans le siècle suivant, le nombre de ceux qui cultivent les lettres s'accroît; mais celui des grands écrivains diminue. INous nous bornerons à nommer Vartan le Grand, auteur d'une Histoire universelle s'arrètant à l'an 1267, et appuyée sur de bons documents ; il publia en outre des commentaires sur la Bible, le Livre du Renard, recueil de fables, et de beaux hymnes qui se chantent encore (l).
■ Tei commence la décadence. Ceux qui cultivent les lettres se divisent en frères unis et en datéviens, opposés en tout, sauf en fait de mauvais goût, d'incorrection de style et d'idolâtrie pour les auteurs anciens les plus médiocres. Un jargon scolastique remplaça la limpidité classique, et alla toujours empirant jusqu'à ce que les collèges arméniens établis en Europe (2) fissent briller quelques nouveaux rayons. Un jour nouveau apparut ensuite lorsque, au commencement du siècle passé, le P. Mekhitar de Sebaste fonda à Venise l'estimable congrégation de Saint-Lazare, qui donna le premier Dictionnaire arménien et l'entière collection des écrivains arméniens depuis le quatrième siècle jusqu'au quinzième, époque à laquelle cessèrent les œuvres originales, et où la pureté du langage se trouva altérée par le mélange des peuples au milieu desquels la nation fut disséminée. Les plus importants parmi ces auteurs sont les historiens, lesquels, outre qu'ils font connaître leur pays, peu riche à la vérité d'évé-
(1) Des pfiitions faites à Paris, à Venise et à Milan , etc., ont fait connaître dans ces dernières années les auteurs ci-dessus nommés.
(2) Celui de la Propagande à Rome, étahli par Urbain VIIl; d'Érivan en Ì6V) ; de Lfjiiberg en GmUicìp; ime imprimerie à Venise en 1505 ; à Rome en 1584 ; à !\lilan en 1624 ; à Paris en 1033 : à Ispahan et à Livourne en 1640 ; à Amsterdam en IfiOO; à Marseille en lOT.i; à Leipzig en 1680; à Padoiie en
nenients grandioses, fournissent beaucoup de lumières sur l'histoire des autres peuples de l'Asie et sur celle des religions.
A l'exception de quelques couvents, la langue grecque était né- Europe. gligée dans le reste de l'Europe ; mais, pendant les croisades, on se mit à l'étudier pour apprendre à le parler. Bien que les Occidentaux méprisassent la pédanterie des Byzantins, quelques auteurs furent apportés alors comme on apportait des reliques. Sous Philippe- Auguste, on ouvrit des écoles pour de jeunes Grecs, entrés dans l'Église latine, afin d'en faire des apôtres qu'on put opposer au schisme. Sur l'invitation d'Eugène 111, et pour venir en aide à l'âme de son fils, Burgondione, juge de Pise, traduisit en latin quelques homélies de saint Jean Chrysostome, les œuvres de Jean Damascène et la Nature de l'hommes, de Grégoire de Nysse.
On étudia davantage l'arabe, langue de laquelle passaient ordinairement eu latin les ouvrages des Grecs, déjà traduits en arménien; on ne les avait ainsi que de troisième main, incorrects dès lors, et n'offrant aucune certitude. Vers l'an 1 1 28, Jacques, clerc vénitien, traduisit, le premier , Aristote d'après le texte grec; mais ou son travail ne fut pas publié, ou il se perdit, car il n'en est fait aucune mention jusqu'au moment où Frédéric II en fit faire une version nouvelle.
JNous ne sommes pas de l'opinion de ceux qui veulent que l'Europe soit redevable aux Arabes de sa renaissance. Nous avons déjà dit comment chez eux les sciences étaient non pas négligées, mais fourvoyées, ce qui est pire peut-être. Leur poésie différait trop de la nôtre; ne respirant que gloire et vengeance, consacrée à célébrer des familles et des faits partiels, toute spéciale dès lors aux lieux et aux temps, elle était peu susceptible de se transplanter. C'est de la Perse et de l'Inde que furent tirés indubitablement les contes arabes, l'un des premiers livres venus eu Europe avec les tables de Bilpaï. La mythologie persane n'était pas encore éteinte dans le nord de l'Europe; aussi, grâce à la communauté d'origine, elles se rencontrèrent comme deux sœurs séparées, et se firent bon accueil.
Les écrivains qui font dériver toutes les littératures et toutes les langues d\me seule littérature et d'une seule langue se trompent; car nous avons déjà vu les romans de chevalerie revêtir chez les peuples divers des formes distinctes. La grande école, c'était l'Église, qui se trouvait partout; elle donnait le latin aux clercs,
ol2 DOUZIÈME ÉPOQUE.
l'ordre de chevalerie aux soldats, l'Évangile au peuple et les langues vulgaires aux laïques.
Personne, à coup sûr, n'attend de la muse latine de bien gracieuses modulations; cependant elle fut aidée par le poli nouveau que cet idiome avait acquis dans les cloîtres; aussi trouve-t-on alors des écrivains plus châtiés et plus précis que certains auteurs de la décadence de l'empire. Les lettres de Guillaume le Conquérant, et mieux encore celles de Grégoire VII, sont écrites dans un langage énergique. La chronique de Lambert d'Haschaffenbourg pèche plutôt par la recherche que par la rusticité. Les drames delà religieuse Hroswhita fl) rappellent Térence, et les écrits sortis des chancelleries de Mayence et de Bamberg , au temps des démêlés survenus entre l'empire et le sacerdoce, sont vigoureux, précis, quelquefois même éloquents. Les sermons de saint Bernard ne sont pas dépourvus de beautés, non plus que la correspondance d'Abélard et d'Héloïse.
Nous avons, dans cette langue, des poèmes et des passions du Breton Marbod, et un traité des pierres précieuses.
Hildebert, archevêque de Tours, retraça la vie de sainte Marie l'Égyptienne, l'ordre de la messe , le martyre de sainte Agnès; il composa aussi des élégies sur Rome, sur son fils et la création du monde, qui ne sont pas sans quelque mérite. Jean Égidius, Grec de naissance et d'éducation, écrivit sur l'art de guérir, et consacra quinze cent vingt-cinq vers à célébrer les louanges et les vertus des compositions médicales (2).
L'Anglais Pierrede Riga, versificateur très-fécond, traduisit en vers l'Ancien et le Nouveau Testament , dont il tit une récapitulation en distiques d'où se trouve exclue successivement une des lettres del'alphahetdepuis l'a jusqu'au:;, mauvais ouvrage auquel travailla aussi Égidius,. clerc de Paris, qui le termina.
Au temps de Richard F"", Nigel, moine de Cantorbéry, écrivit le Brunel ou Miroir des fous, et Éberhard de Béthun une poétique prolixe dans laquelle il joint aux règles des exemples de toutes sortes de mètres et de combinaisons de rimes. L'Anglo-Normand Galfrid Vinesauf (c?e Vino Salvo) en composa une autre en deux mille cent quatorze vers dont les premiers, adressés à Innocent 111, attestent l'excès de son mauvais goût (3j.
(1) Voyez tome LV.
{"}) Voyez ap. Leislr.
(3) Papa s(îtpo7- mundi, si dixero papa Nocenti,
Acephalum nomen tribiiam libi : si caput addam,
LITTÉRATURE. ol3
Arrigo de Settimello, réduit à la misère par l'évoque de Florence, qui lui enviait un opulent bénéliee, chanta son infortune dans une élégie intitulée : Dr divers/laie forluiiœ et philosophix consolât ione Quoiqu'elle se compose de quatre pauvres livres, elle acquit promptement une telle réputation que, du vivant de l'auteur, on la lisait dans les écoles.
Pierre Comestor fit aussi des vers, mais avec peu de succès (i), et un poète encore plus malencontreux composa son épitaphe (2).
Hostis erit metri : nomen tibi vuli similari.
Vec nomen metro, nec vult tua maxima virtus
Claudi mensura, nihil est quo meliar illam,
Transit mensuras hominiim. Sed divide nomen.
Divide sic nomen : l.\ prxfer, et adde Nocenti,
EJficiturque cornes metri : sic et tua virtus
Pluribua xquatur divisa, sed integra nullis.
Egregi us sanguis te confert Bartholomœo;
Mite cor Andrea' ; pretiosa jurenta Johanni;
Firma fides Petro; perfecta scientia Paulo.
Ita simul nulli. Superest de dolifnts unn ,
Quam nulli Jus est attingere, gratin lingua:. •
.Augustine tace, Leo papa quiesce, Johannes
Desine, Gregori subsiste. Quid eloquar omnes ?
F^slo , quod in verbis aut iiic, aut ille sit ore
Aureus,et totus resplendeat : os (amen ejus
Impar est, orisque tuis pra'judicat aurum.
Trans hominem totus es : ubi corporis ista Juventus
Tant grandis senii, vel cordis tanta senectus
Insita t(im juveni? Quam mira rebellio rerum!
Ecce scnex juvenis. Fidei sub tempore primx
Cum Dominas Petro prxferret amore Johannem,
Papatum Petro voluit prxferre Johanni.
in te papa modo nova res hic accidit annis :
Papa senex Petrus, et papa juventa Jotiannis. 1) Il (lit, en voulant (aire l'éloge de. la Vierge Marie :
Si fieri posset quod arenx pulvis et nndx,
fjndarum guttx, ros, gemmx, lilia, flammx,
jEthera, cœlicolx, nix, grando, sexus uterque,
Ventorum pennx, volucrum, pecudum genus omne,
Silvarum rami, frondes, avium quoque plumx,
Ros, gramen, stellx, pisces, angues etaristx,
Et lapides , montes , convalles , fera, dracones,
Singii/a lingua forent minime dcpromere passent. (*>] Petrus eram, quem petra tegit, dictusque Vo.nestor :
Nunc comedor; vivus docui, nec cesso docere
Mortuus, utdicnt qui me videi incineratum :
Quod .uimus iste fuit, erimus quandoque quod hic est.
:!I<T. INIV. — T. NI. :,'.',
Ou peut citer parmi les meilleurs poètes Alain Scot ou Siculus, qui dirigea plusieurs années l'école de Paris et fut surnommé le Docteur iiniversel ; plus tard il entra dans l'ordre de Citeaux, où il se soumit aux plus humbles offices. Le poète Glaudien, dans ses invectives contre Rulfin, avait mis en scène les vices pour corrompre ce dernier ; Scot, au contraire , faisant appel aux vertus pour rendre l'homme heureux, intitula VAnliclaudien un de ces ouvrages plus riches de connaissance et d'esprit qu'on ne pourrait l'attendre de cette époque.
Laurent, diacre de l'église de Pise , chanta avec assez de talent l'expédition de ses concitoyens contre les îles Baléares en 1114; il laissa loin derrière lui d'autres narrateurs des hauts faits de leur temps, chroniqueurs grossiers qui voulurent à la difticulté de leur tâche ajouter celle du vers.
La cul Iure du latin nuisit à la poésie et à la philosophie : à la première, parce qu'elle l'isolait de la vie actuelle en l'enveloppant dans un idiome étranger et mort; à la seconde, parce qu'avec les formes elle retenait des pensées vieillies et préférait les réminiscences aux expansions spontanées; en outre, par ses traductions altérées des légendes des peuples envahisseurs, elle laissait perdre les sources originales, comme il advint avec Jornaudès et Paul Warnefride. Il est vrai que le latin, comme langue savante, prédomina dans l'Europe jusqu'à l'époque ou les idiomes nouveaux l'emportèrent; la persistance de cette langue fut un bonheur pour les hommes de savoir, qui purent dans tous les pays conserver les traditions du bon goût et des beaux-arts.
Les nouveaux idiomes se développaient déjà pour exprimer des idées et des sentiments nouveaux. Nous en avons examiné ailleurs la formation, et nous avons vu le provençal faire éclore uue brillante poésie (l); dans le même temps, ou peu après, les autres langues nées du latin ou originaires du Nord acquéraient aussi une littérature, et la plupart tentaient dans la poésie leurs premiers essais.
Poésie Les Latins peut-être, de même qu'ils avaient une langue parlée
différente de la langue écrite, cultivaient, avec la poésie métrique, c'est-à-dire mesurée par temps, une poésie rhythmique basée sur le nombre des syllabes. Tels étaient probablement les vers fescennins, qui faisaient les délices du peuple, auxquels il faut ajouter
(1) Voyez livre XI, chap. n et 28.
italienne.
LITTÉRATURE. .vl ;>
les pasquinades (l) et quelques strophes de l'empereur Adrien , qui ne se prêtent point aux mesures connues (2). Lorsque le goût et la délicatesse qui résultaient de l'habitude d'entendre le latin et de le parler se turent émoussés, on ne rechercha que le son des mots, comme nous l'avons vu dans les vers de certains auteurs (3) et dans les hymnes de l'Eglise, faciles, pour le chant, mais rebelles à la prosodie , on en varia la mesure, et toujours en raison des syllabes , mais non de leur quantité.
La rime, qui donna du relief à leur rude et trainante bassesse, était connue des classiques grecs et latins, qui prenaient soin de l'éviter (4i; néanmoins les consonnancessont parfois accumulées chez eux de telle manière qu'il n'est pas possible de les attribuer à une inadvertance (5). A la décadence du latin , la rime devient
(1) Gallias Ceesar subejit, Nicomedes Csesarem, etc.
(SuET., in J. Cses.)
(2) Ego nolo Flonis esse, etc.
Et répigramnie que tout le monde sait : Anhmda, vugula, blandula, etc.
(3) Voyez vol. VI, ciiap. 22.
Dans Fabretti, oa lit cette épitaplie :
Nome fuit nomen ; heesit nascenti Cosuccia,
Utraque hoc fittilo nomina significo.
Vixi panini, dulcisque fui diim vixi parenti :
Hoc titillo teyor, debita persolui.
Quiqiie legis titulum, sentis quant vixerim parum ;
Hoc peto nunc dicas : SU libi tenu levis.
(4) 'EffTtcTE VÛV, tJi'OÙo-at, òÀOjJLTita òw(Aat' ë^outîai.
Ceci est d'Homère; mais l'on peut en trouver beaucoup chez les Grecs, et surtout dans l'Œdipe à Colone et dans les Trackiniennes de Sophocle.
Trajicit. I, veibis virtutem illude superbis. Cornila velatarum obvertinius antennarum.
( Virgile.)
Quoi cœhim stellas, tot habet tua Roma puellas.
(Ovide.)
Non non humanï sunt partus talia dona : Ista deûm mentes non peperere bona.
(Properce.)
Non satis est pulchra esse poemata : dulcia sunto, Et quocumque volent animum auditoris agiinto.
(Horace.)
(5) Ainsi que dans le> quatre vers de Virgile :
516 UuLZltML époquì;.
plus générale ; ou ne cherchait d'abord qu'à produire une cadence semblable dans la dernière syllabe, ou dans les deux dernières des mots sdruccioli (l) , puis on voulut que toutes les lettres à la suite de l'accent tonique fussent pareilles. Ces vers furent, dit-on, appelés léonins, de Léon, bénédictin de l'abbaye de Saint-Victor à Paris, qui florissait vers 1 190 ; mais ils étaient en usage bien avant lui (2). La rime passa dans toutes les langues romanes, comme elle se trouvait déjà chez les Arabes et les peuples septentrionaux, dont l'exemple la propagea peut-être parmi nous, mais ne l'enseigna point.
On peut déjà rencontrer dans les classiques latins la forme des vers italiens, si l'on veut ne pas tenir compte de la quantité ; il y a des vers de cinq, six, sept, huit syllabes, desquels chacun multiplia les combinaisons, et dont l'allure se dégagea quand ils furent consacrés au chant ecclésiastique (3). Le vers héroïque
Sic vos non vobis fertis aratro, boves, etc.
£t dans ceux-ci d'Ennius, rapportés par Cicéron, Tuscul. :
Hœc omnia vidi injlammari, Priamo vitam elitari, Jovis aram sanguine turpari.
(1) Saint-Colomban :
Différent iIjus vitam mors incerta surripit ; Omnes ^.uperbos vagos mœror mortis corripit.
(2) Muratori trouva dans un anliplionaire du septième ou iiuitième siècle ces vers, dans lesquels la rime esl intercalée -.
Vere regalis aula, Gregisque Christi caula,
Variis gemnis ornata, Pâtre summo servata.
Pierre Damien en employait régulièrement ou irrégulièrement dans la moitié du onzième siècle :
Ave, David filia, Ad sulutem omnium
Sancta mundo nata. In cxemplum data ,
Virgo prudens, soljria, Siipcrnorum civium
Joseph desponsata, Consers jam probata.
F,t ailleurs :
O miseratrix, Ne devastemur,
0 dominatrix; A> lapidemiir *
Praecipe dictu Grandtnis ictii.
(3) Fra Jacopoe composa des vers limés de six syllabes, dont les deux dernières brèves ;
Car mundus militât Jam cito labitur Sub vana gloria, Ejus prasenlia,
Cujus prusperitas Quam vasa figuli
Est transitoria P Quee suntfragilia, etc.
J. 11 TE RAT U Hi:. ol7
italien vient des hendécasyllabes des anciens (1), ou du vers saphique, ou bien encore de l'ïambe hipponacien; il fut en usage dans les temps de basse latinité (2) ; c'était dans ce rhythme que les soldats s'exhortaient, l'an !)00, h narder les remparts de Vérone (2). Le vers décasyllabique, inconnu aux Latins et aux Provençaux, est attribué à messire Onesto de Bologne (3).
Il n'est donc pas nécessaire de rapporter aux Provençaux l'origine des formes de la poésie italienne, bien qu'on leur doive les canzoni à vers inégaux et à rimes croisées, terminées par un envoi, que les Italiens ap^dlent pétrartesques, avec la forme fastidieuse des sestine anciennes et des ballades, où se reproduit, à chaque intervalle donne, soit le même vers, soit la même expression. Leur sonnet différait de celui qu'adopta l'Italie, et dont le plus ancien est attribué à Pierre des Vignes (4) ; il fut ensuite déterminé régulièrement par Guitton d'Arezzo, que l'on dit avoir employé le premier les ottonari. On attribue à Boccace l'inven-
(1) Dulce et deconan est pro patria mori.